‹ Introduction à l'esthétique: les méthodes de l'esthétique, beauté naturelleChapitre 46 sur 97 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Il faut renoncer à Tutopie d'une esthétique qui serait seulement une description historique ou une explication scientifique, une science des faits et non des valeurs, et qui resterait pourtant une esthétique.

« Comme te voilà fait? » disait Ulysse à son compagnon.

— « Comme doit être un ours.

Oui t*a du qu'une forme est plus belle qu'une autre ? »

Mais dans La Fontaine, c'est un ours qui parle. L'homme pense autrement.

C'est pourquoi les méthodes de l'esthétique contemporaine consacrent le fait de la valeur esthétique et la nécessité de la relier à X explication^ sans pouvoir jamais s'en tenir à celle-ci. Des illusions générales sur la nature de la méthode expérimentale en toute science ont pu permettre de mal interpréter cette donnée acquise et définitive, en imposant à l'esthétique trop de synthèse et pas assez d'analyse, trop de psychologie et pas assez de sociologie ou

de véritable histoire, trop d'à priori et pas assez de faits. Le seul point de départ positif pour Testhéticien comme pour le moraliste, c'est la constatation et l'analyse exacte du contenu actuel de notre conscience esthétique ou morale, c'est-à-dire des normes ou des idéaux qu'elles nous présentent, et de leurs variations dans l'évolution individuelle et collective.

Des disciples de Taine, et qui le comprennent assez mal ou du moins à moitié, et seulement dans cette moitié où il s'est mal compris lui-même, nous parlent d'isoler soigneusement l'explication des faits et leur estimation esthétique. Mais c'est un non-sens ; ce fait séparé de sa valeur n'est plus un fait esthétique, et cette valeur, séparée des faits, n'est plus qu'arbitraire ; elle est la valeur d'on ne sait quoi, — peut-être d'une partie de nousmêmes : de notre imagination actuelle, — elle est tout au plus notre valeur, non celle de ces faits.

Qu'est-ce en effet qu'une œuvre d'art, un tableau par exemple, abstraction faite de sa valeur esthétique ? Littéralement c'est un châssis de bois avec un carré de toile et quelques cents grammes d'une poudre colorée. Est-ce là le fait qu'on nous demande d'expliquer? Non, sans doute : le oéritable fait esthétique, c'est l'œuvre dans notre conscience esthétique, c'est-à-dire notre iugement sur elle ; c'est la valeur de l'œuvre d'art, et non l'œuvre sans l'art, c'est-à-dire sans la valeur. C'est de ce

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fait-là, dans toute sa complexité, et non d'un autre, qu'il faut toujours partir. Ce que nous cherchons, ce n'est pas une explication ei une valeur : c'est l'explication d'une valeur.

L'ancienne critique, qui, sous le nom de rhétorique ou de poétique, s'est si longtemps confondue avec l'esthétique pure, — selon une tradition que l'excès actuel de la division du travail scientifique a fâcheusement interrompue, comme elle a séparé, pour son malheur, la philosophie de la science — l'ancienne rhétorique était un recueil de blâmes ou d'admirations peu justifiés, de jugements sans explication. L'esthétique scientifique s'est fait quelque temps l'illusion de pouvoir au -contraire expliquer sans juger. L'esthétique intégrale doit être la synthèse de ces deux tendances inséparables, elle doit expliquer pour juger, et juger par son explication.

Au reste l'idée de valeur n'a pas, par elje-même, la vertu magique de résoudre tous les problèmes, selon la superstition qu'elle est à même de répandre chez certains penseurs : depuis que Nietzsche a fait sa fortune en l'empruntant aux économistes pour la transmettre au pragmatisme contemporain, elle est en effet devenue une sorte de transposition de l'antique idée d'essence. « Quelle est ï essence de toutes choses ?» se demandaient, comme unique problème philosophique, les prédécesseurs de Socrate, et aussi bon nombre de ses successeurs.

a Quelle est la valeur de toutes choses ? » repren* nent en chœur nos pragmatistes. Et ils croient avoir bouleversé toute la philosophie, dont ils n'ont changé qu'un mot.

Or ce mot est malheureux, s'il ne recouvre que cette idée très vieille et très confuse : Tessence. La « transvaluation de toutes les valeurs », c'est le nouveau problème de l'alchimie moderne, s'effbrçant de faire passer la substance d'une chose dans l'autre, comme les alchimistes voulaient réduire tous les métaux àJ'or, et Thaïes, Heraclite ouPythagore, ramener toutes choses à l'essence de l'eau, du feu, ou des nombres.

Mais ce problème de l'unité absolue du monde ou de la vie ne peut être que le problème ultime, indéfiniment ajourné; et non la recherche par où la méthode débute. Et sa solution, quand elle est posée d'emblée, quand elle ramène du premier coup toutes les valeurs humaines à une seule commune mesure, n'est qu'une formule verbale, une confusion voulue de toutes les idées. Le critérium universel de la valeur, est-ce le plaisir, l'intelligence ou Faction? demandent maints pragmatistes contemporains ; et dans ces éléments, est-ce la durée, l'extension ou l'intensité» la quantité ou la qualité ? Et tous tombent d'accord en définitive sur ce prétendu critérium : la vie. Qui ne voit là une transposition naïve des vieilles solutions sensualistes, volontaristes ou rationalistes, mécaniste» ou dyna-

mistes, sur le problème de l'essence des choses et de la pensée ?

Mais la science expérimentale moderne a renoncé dès longtemps à chercher l'essence des choses ; elle ne cherche plus que leurs loisy c'est-à-dire leurs rapports nécessaires : et elle ne croit les avoir définies que lorsque ces rapports sont spécifiques, c'està-dire s'appliquent et se vérifient dans chaque fait concret avec toutes les particularités que comporte le réel. Ce qu'il y a d'absolu dans l'idée d'essence devient relatif dans l'idée de loi, qui n'est que relation. C'est là son principal mérite; et il est riche en conséquences méthodiques, théoriques et pratiques. C'est toute Texpérimentation moderne qui trouve enfin par là son expression et sa raison d'être.

La grande supériorité de l'idée de valeur est tout entière dans l'affirmation de cette relativité fondamentale des choses, dans l'exclusion définitive des <K choses en soi », puisqu'elles deviendraient littéralement absurdes sous la forme inintelligible de « valeurs en soi ». Si tout est valeur, nous ne connaissons des choses que ce qu'elles sont en nous, par nous et pour nous ; et le vieux dogmatisme des métaphysiciens réalistes est vaincu.

Mais plus nous croyons que toute connaissance est relative, plus nous sous-entendons aussi qu'elle doit être spécifique : car des relations communes à tous les êtres n'en caractérisent aucun en particulier.

Si ridée de valeur, en imposant le principe de la relativité, faisait oublier celui de la spécificité, elle serait aussi dangereuse que l'ancienne idée d'essence^ si profondément individuelle et spécifique en intention^ puisque chaque chose, chaque individu a son essence propre ; et qui se résolvait en fait dans l'un des cinq universaux des scolastiques . Expliquer une chose par sa valeur, si celle-ci n'est pas spécifique, ce n'est pas beaucoup mieux que l'expliquer par l'essence, le propre ou laccident ; c'est retourner à un type de science périmé depuis des siècles. Et c'est ce qu'on fait quand on nous propose <c la vie », <c l'humanité », <c l'action » comme une valeur à tout faire, une valeur des valeurs, chargée d'expliquer les particularités mêmes de toutes les autres.

L'idée de valeur n'est que la meilleure façon do concevoir l'idée de loi; et à ce titre elle est une donnée précieuse de toute science; en dehors de quoi elle ne serait que superstition.

L'esthétique nous apparaît jusqu'ici comme la détermination et la justification d'une échelle de degrés entre les diverses valeurs esthétiques; la fonction de les expliquer et de les juger prime celle de les produire. L'ancien aspect rébarbatif de l'esthétique et de la critique, conçues comme un recueil de recettes et de formules toutes faites pour la beauté, un magasin de bons points et de pensums, de lauriers artificiels et de férules, ce

manuel pratique pour bons élèves^ cet épouvantail pour artistes, doit céder la place à une esthétique plus normative et moins pédagogique ; plus intellectuelle et moins appliquée; plus occupée à la réflexion sereine et désintéressée qu'à Faction immédiate, nécessairement plus étroite et plus partiale. C'est assez pour elle de juger et de nous donner des idées claires. Quand notre jugement ou notre idée sont devenus assez profonds pour que nous y mettions le plus intime de notre personnalité, alors l'action n'est pas loin. Mais alors, sa mission achevée, l'esthéticien s'efface. Plaise au ciel qu^l laisse plus souvent apparaître derrière lui l'artiste, que le professeur!

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