‹ Introduction à l'esthétique: les méthodes de l'esthétique, beauté naturelleChapitre 62 sur 97 · LE DOGMATISME DES IMPRESSIONNISTES · texte numérisé non relu

LE DOGMATISME DES IMPRESSIONNISTES

plus guère au fond de tout cela que la tradition et rhabitude. Mais ces conditions collectives, si complexes et si variables soient-elles, ne restent-elles pas, au moins en principe^ susceptibles de science ?

Le livre que propose Anatole France par raillerie serait en effet très précieux, du moins à la condition qu'il fût très dogmatique : c'est-à-dire si, au lieu de se borner à collectionner par désœuvrement et scepticisme quelques anecdotes sur les variations historiques des goûts, il essayait d'en dégager les raisons d'être et par conséquent les lois. Au reste ce livre n'est peut-être pas impossible : il constituerait même le meilleur argument du dogmatisme bien compris ; il serait le chapitre le plus probant d'une « esthétique sociologique » ; et nul n'en souhaite plus que nous la réalisation. Remettons-la à plus tard, soit : la philosophie peut attendre, étant étemelle.

Sans doute la critique est plus pressée, vivant de pratique, et exigeant pour chaque jugement le plus terre à terre un critérium immédiat et commode à appliquer : son bien est toujours monnayé ou toujours réalisable : quelque chose comme la fortune tout apparente d'un changeur. L'esthétique, c'est-à-dire la philosophie, vit au contraire sur un bien dont le fonds est à la vérité, de Taveu de tous, inépuisable, mais dont les revenus sont fort incertains et fort lents à recouvrer : en sorte qu'elle risquerait souvent de mourir de faim, si elle ne trou-

220 l'impressionnisme et le dogmatisme

voit un très long crédit sur sa parole. Mais elle a dès longtemps accoutumé de le demander et de l'obtenir facilement de plus pauvres qu'elle !

Que la critique d'art, étant plus jeune, soit impatiente des réalisations positives, cela se conçoit aisément, — surtout quand le critique a déjà vieilli dans Texpérience. Qu'elle laisse donc à la philosophie, beaucoup plus vénérable qu'elle par son âge, les longs espoirs, qui lui sont naturels, -— surtout quand le philosophe est jeune.

Et de qui pourrait-elle attendre un crédit plus généreux, sinon d'Anatole France, qui est toujours jeune, et certainement toujours philosophe? Aussi bien ce penseur délicat ne pousse-t-il nullement lindividualisme jusqu'à l'anarchie. Il estime que « c'est peu de chose qu'un homme, et même qu'un grand homme, quand il est tout seul... — Nos œuvres sont loin d'être toutes à nous. Elles croissent en nous, mais leurs racines sont partout dans le sol nourricier... Avouons donc que le public est notre collaborateur ». -— a Une littérature est l'œuvre du public aussi bien que des auteurs. Il n'y a que les fous qui parlent tout seuls ; je veux dire pour soi, et sans espoir d'agir sur des âmes* ».

Une esthétique sociologique serait donc très légitime, sinon immédiatement réalisable. Si elle est vraie, une remarque précieuse chez un impression-

i. A. France, Vie Littéraire, Série II, p. 199-200; IV, 21.

Page 1