Évolution de la poésie lyrique, t. I, 1893, p
2. Évolution des Genres^ p. i9l. — Voir Études critiques, Série IH, p. 320-i.
Ainsi dogmatisme, mais relativiste plus qu'éclectique, et surtout plus que dilettante ou individualiste : telle serait la formule du système.
Brunetière reprend donc sérieusement à son compte la mission que s'attribuait parfois Sainte* Beuve : définir les « familles d'esprits ». Seulement il entend par là tout autre chose qu'un procédé littéraire d'exposition ou une métaphore. Il y a pour lui des espèces et des genres strictement subordonnés selon des principes spécifiques ; et c'est là en même temps son critérium de la valeur. Son esthétique est éminemment une esthétique com^ parée ^ comme l'anatomie ou la philologie modernes sont essentiellement des sciences comparatives.
Sa classification n'est pas seulement un jeu de concepts; elle exprime une genèse historique. S'il n'existait au monde, disait Agassiz, qu'un seul « homard américain » (on pourrait môme dire, par paradoxe, aucun) ^ le type qu'il représente n'en aurait ni plus ni moins son rôle et sa place exacte parmi tous les autres groupes inférieurs ou supérieurs à lui, que si l'on en connaissait des milliers ou des millions d'exemplaires. De même, un Shakespeare, un Michel- Ange sont « une famille d'esprit peut-être à eux tout seuls ». Ce n'est pas leur personne, c'est leur place ou leur fonction dans l'évolution, qui doit surtout nous intéresser ^
i . Évolution des genres, p. 30 ; 198-9.
Or, une classification naturelle est par elle-même un jugement implicite. <c Quiconque dira qu'on peut, si l'on veut, préférer la comédie de Regnard à celle de Molière, — ce sera comme s'il disait qu'il n'y a pas de raison de placer un être vivant au-dessous ou au-dessus d'un autre dans l'échelle animale, et, avec le fondement de la critique objective^ il renversera, du même coup, celui de V histoire naturelle. Un genre littéraire n'est, en effet, supérieur à un autre; et, dans un même genre, drame, ode ou roman, une œuvre n'est plus voisine ou plus éloignée de la perfection de son genre, que par des raisons analogues à celles qui élèvent dans la hiérarchie des organismes les vertébrés au-dessus des mollusques, par exemple, et parmi les vertébrés, le chat ou le chien au-dessus de l'ornithorynque .»
Telle est la vraie manière d'entendre « la relativité de la connaissance ». Les lois, en toute chose, ne sont que des rapports ; en nier la légitimité dans l'esthétique, c'est ruiner leur légitimité en tout ordre de choses, et pour les mêmes raisons. « Nier la possibilité de la critique objective, c'est nier la possibilité d'une science quelconque. S'il n'y a pas de critique objective, il n'y a pas non plus d'histoire naturelle, ni de chimie, ni de physique objectives^ ».
On ne saurait souhaiter meilleure formule pour
1. F. Brunetière, La Critique impressionniste, Revue des Deux Mondes, !•' janvier 1891, p. 219-220.
caractériser l'état et de la science et de Testhétique actuelles .
Une démarche essentielle reste commune à la méthode de Taine et de Brunetiëre : c'est le passage de la conception absolue à une conception relativiste du dogmatisme ou de la science de Tart . Le j ugement esthétique ne consiste plus, pour ces critiques, à poser des rapports entre t œuvre donnée et un idéal <c absolu, vague et complaisant »; mais entre cette œuvre et d autres œuvres^ ou d'autres faits de conscience (de conscience esthétique) passés et présents. En toute matière, révolution nous découvre parfois son point de départ, jamais son point d'arrivée ; elle nous rattache à la terre plus qu'au ciel, où nous nous complaisons à croire qu'elle tend. Et toute méthode évolutive admet des rapports entre des faits positifs ; jamais entre des faits et un absolu, — cette contradiction dans les termes, puisque l'absolu ne saurait être mis en rapports avec rien sans cesser d'être ce qu'il est.
Parti d'une conception toute scientifique de la méthode historique, — qui depuis Laharpe, le premier qui s'y essaya, jusqu'à Sainte-Beuve, n'était guère qu'une description, — Brunetière a toujours prétendu, comme Taine, en tirer directement des jugements de valeur. Mais la grande différence qui le sépare de son maître, c'est que, au rebours de celui-ci, leur principe lui paraît
iBO L'iHPRSBSIONmSlIE ET LB DOGMATISME
devoir être tout interne et spécifiquci comme cette évolution elle-même; et s'il n'aboutit que trop souvent, comme nous le verrons, à la juger du dehors, par des raisons anesthétiques, au nom de la morale ou de l'utilité sociale, c'est par dérogation à la logique immanente de sa propre mé* thode.
Cette conception remarquable n'est donc pas sans défauts : elle a tous ceux du caractère combatif, despotique et intransigeant de son auteur. Ils lui donnent cet aspect rébarbatif ou pédant, et cette attitude de raideur archaïque, qui ont souvent rebuté plus d'un lecteur.
Sa conception psychologique implique dans le jugement esthétique une séparation excessive entre la faculté de comprendre ou de juger, et celle de sentir ou de se plaire : c'est un dualisme de la sensibilité et de l'intelligence, qui a fait son temps. Taine avait mieux compris que chacune de ces facultés pénètre l'autre, et n'en est pour ainsi dire qu'une phase nécessaire; ce qui n'empêche pas d'établir entre elles toutes les différences de degrés que l'on voudra r en sorte que leur dualité, pour être plus relative, n'en est pas moins réelle.
Sa conception sociologique de l'évolution collective des arts reste à mi-chemin ; car elle suspend, au*dessus de cette perpétuelle variation des principes absolus et immuables, qui la jugent. A ce compte, il faudrait admettre que les formes de l'art
sont en perpétuel changement, mais que leur cri* tique reste immuable. L'épopée ou la tragédie sont des genres éteints ; mais leur valeur a été, est et sera toujours la même. Taine avait mieux compris que cette valeur même varie avec le milieu qui la fixe ; et que si Ion veut reconstituer celle que Ton peut appeler la plus vraie, c'est-à-dire la valeur de l'œuvre pour son auteur et ses contemporains, il faut faire un puissant effort de reconstitution qui la replace dans ce milieu. Toutes les autres valeurs que nous attribuerions à l'œuvre dans l'absolu sont d'autant plus individuelles, et en vérité plus impressionnistes, qu'elles se prétendent plus absolues, c'est-à-dire plus dégagées de toutes leurs conditions concrètes d'existence. A lire Brunetière, au contraire, on se persuade que les principes de Fart varient à chaque génération ; mais que seuls dans l'évolution universelle, les principes du goût (le bon goût, le goût absolu) ne varient jamais.
Mais comme la critique normative n'est, à la bien prendre, qu'une notation et une justification des valeurs, et que le seul fait esthéiiqtie, la seule donnée expérimentale dont elle ait à faire état, ce sont précisément les valeurs d'art, inséparables de toute idée d'art elle-même, on ne voit pas bien comment l'un de ces faits ne varierait pas au même titre que l'autre.
Le dogmatisme de Brunetière n'est donc qu'à
282 l'impressionnisme ET LE DOGMATISME
demi<relativiste : il Test pour les formes de Fart, non pour les principes de la critique. Et sans doute, il y a des éléments permanents et des faits généraux, communs à toutes les phases de révolution, et il est bon de les relever comme les autres. Mais il n'y en a ni plus ni moins dans Tart que dans la critique de Tart.
Ce dogmatisme est encore insuffisamment relativiste par sa conception de la science. Brunetière considère en principe les genres littéraires à la façon des naturalistes, pour lesquels une espèce animale ou végétale est Je produit d'un entrecroisement extrêmement complexe de lois, et ne se forme pas ou s'évanouit dès qu'elles divergent. Mais, à l'entendre, on croirait y voir plus souvent des entités scolastiques, des êtres de raison tenus pour réels, et chargés d'expliquer et de produire les faits concrets, au lieu de n'être qu'une abstraction extraite d'eux : ce qui nous ramènerait à une conception vieillotte de la science, bien loin d'en suivre le courant : il ne saurait être question d'un retard de moins de cinq ou six siècles !
Brunetière n'est donc impeccable ni comme psychologue, ni comme sociologue, ni comme logicien ou savant. Et la raison principale, c'est que sa personnalité autoritaire lui fait abandonner trop facilement, pour des raisons de polémique plus que de système, ses véritables principes relativistes. Pour certains caractères, il est dur, quand on doit
condamner un adversaire, de le condamner « relativement »...
Mais il a ouvert une voie féconde ; et c'est grâce à lui que la critique future pourra, dans son propre système, être plus logique que lui.
Son plus grand mérite est d'abord de se baser beaucoup plus souvent que Taine sur des faits très précis, sur une érudition très sûre, et de ne rappeler que de loin les constructions « en l'air », c'est-à-dire dans les nuages, que nous présentent périodiquement tant d'esthéticiens ; ensuite d'avoir clairement reconnu le caractère social des faits esthétiques, puisque les genres et les techniques sont des réalités collectives dont les lois et l'évolution interne dépassent de beaucoup les individus, qui n'en sont que les facteurs nécessaires ; et surtout d'avoir défini nettement ses préceptes dogmatiques, non plus comme un rapport entre les faits et un idéal absolu, mais entre les faits et d'autres faits, c'est-à-dire d'autres œuvres passées ou présentes.
Enfin la grande valeur du dogmatisme de Brunetière, c'est ce qu'il y a de très juste et de très moderne, bien que mêlé encore à un peu de scolastique, dans sa conception du rôle scientifique des hypothèses et des idées générales en tout ordre de connaissance.
« Il est possible, dit-il, que [la doctrine de l'évolution] ne soit pas l'expression de la vérité tout
284 l'impressionnisme rt le dogmatisme
entière ; et c'est même probable. J'accorde encore que demain, peut-être, elle soit dépossédée de sa popularité d'un moment par une autre doctrine, ou une autre hypothèse ; — quoique dans le fond je n'en croie rien. » * — Voilà le « doute méthodique » ou « hyperbolique » de Descartes, le « doute philosophique » de Claude Bernard, 1' « hypothèse représentative » ou « symbolique » de Poincaré, en leur vrai sens et à leur vraie place. N'est-il pas réconfortant d'entendre de la bouche de Brunetière luimême que, si elle s'en tient aux vrais termes des vrais savants, jamais la science ne fera faillite ? Et cela est vrai, même de l'esthétique !
On oppose la critique d'art à la science comme le certain à l'incertain, ou le relatif à l'absolu. C'est mal poser la question. Dans les temps modernes, si la critique d'art tend à s'élever jusqu'à la science, on peut dire encore plus justement que la science tend à s'abaisser (si l'on veut ainsi parler) jusqu'à la critique : elle se fait plus humaine. « Les sciences pures perdent quelque peu de leur rigidité revêche, et semblent s'abaisser de jour en jour jusqu'à nous. Il n'y a de science, pensait-on, que par le rapport mathématique, et ce rapport ne peut qu'être ou no pas être. Si précises que soient les relations établies par l'histoire littéraire, il n'y aura rien de commun entre elles et une équation.
1» F. Brunetièrç, Évolution des Genres, p. 2.
Mais les savants semblent se familiariser avec les termes, en apparence contradictoires, de « lois approchées. »*
Prolongez ce double mouvement des sciences morales vers les sciences exp.ctes, et des sciences exactes vers les sciences de Thumanilé : elles finiront par se rejoindre : et il n'y aura plus à distinguer entre elles que la hiérarchie des degrés de complexité infinis qui sépareront toujours leurs objets mêmes.
Beaucoup d'écrivains contemporains ne se croient si éloignés d'une critique scientifique ainsi conçue, que parce qu'ils se font de la science intangible et infaillible, déposée dans les livres ou dans les laboratoires, l'idée superstitieuse, et par suite superficielle, qu'on s'en fait sur les bancs du coUëge, et surtout dans les classes de lettres ! La science est, comme Testhétique, quelque chose de bien plus humain et de bien plus relatif.
Voici, par exemple, le jugement d'Emile Faguet. a II est possible, il est probable même que la critique est, comme toutes les sciences qui s'appliquent à l'humanité, une science toujours en partie conjecturale, c'est-à-dire un savoir plutôt qu'une science, une connaissance incomplète qui est mêlée d'art et de science ; qui sait jusqu'à un certain point ; ensuite a des intuitions ; ensuite suppose ; ensuite
i. D. Mornet, L'histoire littéraire et les sciences de la nature, Revue universitaire, 15 décembre 1909, p. 409.
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imagine ; el enfin est destinée à se rapprocher toujours de la science sans l'atteindre jamais*, n Tous les littérateurs peu versés dans la logique contemporaine verront là, avec l'auteur, une redoutable objection k tout dogmatisme scientifique. Mais, depuis Claude Bernard jusqu'à Poincaré, quelle meilleure définition trouverait-on de la science en général, que cette première observation des faits, qui suggère des idées directrices, intuitions, suppositions, conjectures ou hypothèses, comme on voudra les appeler, lesquelles n'ont de valeur, pour leur auteur lui-même, que si elles supportent d'être confrontées avec d'autres faits, avec le plus grand nombre possible de faits, c'està-dire vérifiées ?
Faguet adresse ailleurs de vives critiques au système de Taine. « Cela revient-il à dire, ajoutel-il, qu'il n'y a pas en critique une seule méthode î.. . C'est ce que nous sommes très porté à croire. — Mais alors, non seulement il n'y aurait pas de « critique scientifique n , mais il n'y aurait vraiment pas ie « sciences morales »? 11 est fort possible, ou du moins il faut donner au mot « science » appliqué à Lout ce qui est de i'homme intellectuel et moral un autre sens, moins précis et moins régulier'»
l.E.Fftguet, lu Critique, —Histoire de la Langue et dt la Littératurt fl-ançaise de PeUt de JnlieviUe, t. VIU, p. 395,
2. E. Faguet, Potitiguea et Moralialet du XIX' siècle. Série IIE, 1900, p. î7»-5.
Mais quel savant ou quel logicien serait assez peu imprégné de l'esprit scientifique moderne, pour refuser à une science quelconque le droit d'user légitimement de plusieurs méthodes, et même, selon roccasion, de toutes les méthodes tour h tour, suivant les hasards et les bonheurs de la recherche ? Et qui songerait à nier que les sciences appliquées à l'homme moral sont infiniment moins rigoureuses qu'appliquées aux minéraux ou même aux tissus vivants ? Mais elles n'en sont pas moins des sciences. Au fond de toutes ces répugnances, il y a des impulsions du tempérament personnel et de l'éducation du lettré, plus que des scrupules de méthode .
« Ce qu'il se refuse, a dit Faguet de lui-même avec une malicieuse modestie, c'est l'art des idées générales en littérature et « l'esprit des lois » littéraires. Il affecte de n'y pas croire, et comme presque toujours, le scepticisme n'est sans doute ici que l'aveu un peu impertinent d'une impuissance. »*
Oui, sans doute, les plus profondes divergences qui séparent les grands critiques contemporains sont trës analogues à celles qui distinguent entre eux tous les grands mathématiciens et tous les grands historiens ou médecins, tous les esprits originaux dans toutes les sciences. Bien n'est si