‹ Introduction à l'esthétique: les méthodes de l'esthétique, beauté naturelleChapitre 9 sur 97 · L'ABSËNGË VOULUE DE MÉTHODE LE MYSTICISME ESTHÉTIQUE · texte numérisé non relu

L'ABSËNGË VOULUE DE MÉTHODE LE MYSTICISME ESTHÉTIQUE

La confusion ou l'absence de toute méthode dans Testhétique n'est pas seulement un fait, qui se constate et s'explique aisément; le mysticisme esthétique érige ce fait en droit : il promulgue son impuissance actuelle et provisoire comme un dogme définitif, oîill se complaît.

Et Ton sait combien le mysticisme esthétique est envahissant ! Même les penseurs qui se croient le plus profondément rationalistes en tout autre domaine, estiment nécessaire d'afficher, dès qu'il s'agit de beauté, une conviction, ou mieux une foi rebelle à toute idée de méthode, d'analyse ou de raison.

Le « trouble du cœur », synonyme sans doute d'inspiration, « l'obscurcissement de l'intelligence », qui équivaut à l'intuition irrationnelle, « l'hymne » et le dithyrambe remplaçant le raisonnement et la critique : voilà l'attitude que l'on recommande au

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théoricien, dès qu'il prend pour objet le beau'.

Nul n'oserait sérieusement la recommander aujourd'hui ni au savant, ni au moraliste, ni même au penseur qui prend pour objet l'histoire et la théorie des religions, ce lieu par excellence des myslbres. Et pourtant l'intuition de la vérité, du bien et de la foi ne sont pas sans doute des fonctions moins dignes de respect et moins profondément personnelles que le sentiment de la beauté. Or, plus l'intuition dont on veut faire la théorie est irrationnelle, plus il faut apporter de clairvoyance dans son analyse : car il s'agit ici non de la provoquer ou de l'intensifier, mais de la prendre simplement comme un fait, comme une matière pour l'observation.

Mais beaucoup de penseurs estiment que la réflexion désintéressée perd tout droit en pareille matière, et qu'un vertige doit saisir le penseur imprudent qui s'aventure à dévoiler cette autre déesse do Sais : sans ce vertige, il manquerait son but, il n'apercevrait pas son objet véritable. La beauté, qu'on croirait ne résider que dans les apparences sensibles, dont elle vit, n'est-elle pas au contraire tout entière en dehors de ces apparences, bien qu'elle n'existe que par elles ? Elle est Texpression do l'indicible, l'intuition de l'inconnaissable.

i. G. Sëailles, La science et la beauté. Revue philosophique,

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la divination de rinintelUgible, le sentiment du supra-sensible, la révélation de notre moi lui-même en dehors de toute personnalité, et bien d'autres choses encore : tout ce que Ton voudra, qui enferme une contradiction, pourvu qu'elle soit bien apparente, et nous accule tout de suite au mystère !

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si cette contradiction existe bien réellement dans les faits, ou seulement dans les théories ; et ce que vaut le mysticisme esthétique en lui-même. Nous avons essayé de montrer ailleurs qu'il était incapable d'atteindre les véritables faits esthétiques, et de définir même son objets Retenons seulement ici la conviction qui s'en dégage fortement : c'est qu'en fait d'esthétique, l'absence de méthode est toute la méthode. A moins toutefois qu'on ne veuille décorer de ce nom une perpétuelle vaticination, une prédication dite inspirée, une élévation vers Tineffable...

On devra reconnaître que cette peinture du mysticisme esthétique n'est point caricaturale, et que, depuis Plotin jusqu'à Ruskin, Tolstoï, Maeterlinck, Péladan ou même Bergson, les prétentions des mystiques n'ont guère varié d'objet, ni même changé de forme.

En pareille matière, comme toujours en matière

i. Voir Ch. Lalo, Les sentiments esthétiques, 1910> Alcan, p. 114-144.

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de foi, les raisons théoriques invoquées sont peu de chose, et méritent à peine Texamen : l'état d'esprit du mystique est un fait, les raisons qu'il donne pour se justifier en sont un autre, et non moins curieux : mais c'en est l'effet plus que la cause. L'un et l'autre sont également à expliquer par le théoricien soucieux d'examiner tous les faits esthétiques.

Ce sont les raisons pratiques, au contraire, qui sont déterminantes. Or, la conception pratique de l'esthétique sans méthode, c'est un vif désir d'agir directement sur le créateur ou le contemplateur de l'œuvre : d'ajouter à l'inspiration de l'artiste, de suggérer à l'admiration de l'amateur. De là vient que la critique mystique d'une œuvre d'art aspire si facilement à devenir elle-même une autre œuvre d'art: concurrence déloyale, ou parasitisme impuissant, selon le cas.

Or, inspiration ou admiration sont plus intuitives que réfléchies, nul ne peut le contester : bien souvent l'analyse les dissout plus qu'elle ne les accroît. Au contraire une méthode, qu'elle procède par analyse ou par synthèse des éléments, est par définition une décomposition de cette intuition indivisible Elle ne peut donc aider directement ni le créateur ni le contemplateur de la beauté ; elle est l'adversaire bien plus que l'auxiliaire de toute contemplation. En face du beau il est impie de parler de ^«:a:-.,^ et de réflexion : il faut être pris tout entier,

OU pas du tout : Textase seule convient. Et quelle absurdité d'amener par une méthode rationnelle cet état essentiellement irrationnel !

A Feïemple de Pascal, le vrai mystique n'a de méthode que pour combattre la raison par ses propres armes, ce qui est sa tâche négative; mais pour son office positif, qui est de provoquer Tintuition, toute méthode est un sacrilège, toute critique est une négation.

Aussi les mystiques les plus purs, soucieux de sauvegarder la naïveté coutumière de leur âme, n*hésitent-ils pas à faire l'apologie de l'ignorance : ils dédient Fart aux « purs », aux « simples d'esprit », voire aux « illettrés », comme si ceux-là étaient moins remplis de préjugés que les autres : eux qui précisément ne jugent que par conventions e par routines !

Nous avons nommé quelques-uns des esthéticiens mystiques les plus modernes : ils sont, à force de raffinement, de réflexion et de décadence, tellement hostiles à tout procédé réfléchi, qu'ils dressent à la place de toute méthode, et pour en remplir la fonction, une véritable théorie de ce qu'on pourrait appeler V infantilisme esthétique !

Par bonheur, cette généreuse conception verse presque fatalement dans l'éloquence. Et, comme elle est très répandue, on a dès longtemps accoutumé d'entendre les esthéticiens comme on assiste à beaucoup d'autres sermons : sans les écouter. Et

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cela est assez conforme aux propres intentions du mysticisme, qui sont, par amour pour les révélations intimes et incommunicables, de nous laisser en face de l'œuvre d'art, seul à seul avec nousmêmes, dans le rêve.

Cette conviction toute subjective, cette foi extatique se place donc d'elle-même en dehors de la discussion. Toutefois elle suppose deux conceptions essentielles et de la méthode et de l'esthétique, qui sont trop accréditées pour qu'on n'y insiste pas davantage.

Le mysticisme, avons-nous dit, assigne à l'esthétique pour but essentiel, ou même unique, de mieux faire jouir de l'œuvre ou de sa beauté. Or, comme une méthode réfléchie est propre, ainsi que toute réflexion, à troubler cette jouissance, comme une méthode ne peut nous donner ni l'inspiration du génie, ni l'admiration intuitive, la méthode n'est pas seulement étrangère à l'esthétique : elle est sa plus redoutable ennemie.

Et l'on ne saurait nier que cette conception de l'esthétique ait sa part de vérité : elle a raison, non sans doute contre tout rationalisme esthétique, mais contre ce rationalisme ou mieux cet intellectualisme mal compris et exclusif, qui ne veut voir partout que l'œuvre de l'intelligence abstraite, et non celle de nos autres facultés et de tout l'organisme de notre conscience, dont elle est pourtant solidf»'^'^ ^^l'û î^ raison en somme envers un contre-

sens assez fréquent sur les rapports de la beauté avec l'esthétique, ou de T application avecla théorie.

Certes si une méthode devait être un ensemble de leçons aboutissant à un certain nombre de modèles scolaires, qu'il suffirait de copier ou d'approuver docilement comme un bon élève pour produire ou sentir le beau, rien ne serait si nuisible qu'une méthode dans Testhétique. Et c'est bien ainsi que Tentend un certain dogmatisme abstrait ; ou plutôt qu'il l'entendit, pendant tout le règne de Facadémisme. Mais l'éclectisme académique, né après la renaissance de l'antiquité classique au xvi^ siècle, et qui correspond assez bien dans l'art à ce qu'est le spiritualisme dans la philosophie, n'est pas plus toute l'esthétique, que le système de Cousin n'est toute la philosophie.

Le tort de l'académisme, dans Temploi de ses méthodes d'idéalisation banale et mécanique, c'est, outre le choix souvent contestable de ses modèles, de poser le précepte avant les œuvres, comme s'il leur préexistait^ à la façon des entités scolastiques, ces abstractions faussement scientifiques, qui semblent commander a priori aux faits, plutôt que leur obéir et les suivre.

Mais si le mysticisme esthétique, eix favorisant l'individualisme, a été une juste réaction contre le dogmatisme artificiel et mal compris de la scolastique académique, il a accompli son œuvre, il a fait son temps ; il ne vaut plus contre un dogma-

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tisme plus relativiste et mieux compris, imprégné du véritable esprit historique et critique des modernes, c'est-à-dire contre une juste conception des méthodes esthétiques, dans laquelle le précepte, l'idéal, la norme sont présentés comme un extrait des chefs-d'œuvre, et qui ne valent que par eux, bien loin qu'une raison abstraite les impose a priori, comme des freins, à l'activité des artistes actuels et aux futurs chefs-d'œuvre. Ils deviennent, par là, mobiles, souples, adaptés, en perpétuelle évolution, sans devenir pour autant irrationnels comme une révélation ineffable : autre superstition, non moins dangereuse pour l'art que celle de l'académisme I

En réalité, si une méthode devait donner du génie, ou même simplement du goût, à ceux qui n'en ont pas, si la méthode devait être connue comme une recette plus ou moins infaillible, destinée h. remplacer l'intuition là oîi elle manque, et à la dissoudre là où elle existe, certes, il faudrait supprimer toute méthode : nul artifice ne fut jamais si pernicieux que les préceptes bons pour des enfants et des copistes (quand toutefois ils sont bons !) et transportés tels quels aux personnalités mûries et aux imaginations vraiment créatrices.

du mysticisme esthétique, ce n'est pas outre une conception si artificielle de la c'est de supposer qu'il n'y en a pas

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Mais une méthode vraiment rationnelle n'a jamais prétendu, dans la science pas plus d'ailleurs que dans Tart, se substituer à la faculté d'invention ! Une méthode ne peut donner du génie, pas plus qu'un système d'esthétique ou de philosophie quelconque, serait-il même le plus convaincu et le plus convaincant de tous les mysticismes! Car cette impuissance n'est pas due à la qualité de la méthode ou du système, mais à Tidée même de méthode ou de système.

En effet, l'esthétique n'a pas pour but direct de nous faire mieux jouir, mais seulement de nous faire mieux comprendre et juger notre jouissance. De même la physiologie nous apprend comment nous digérons : cela est intéressant pour l'homme qui réfléchit ; mais cela ne le fait pas mieux digérer. Ce n'est qu'indirectement que l'étude de la physiologie amènera certains praticiens à formuler des règles générales d'hygiène; certains malades à les appliquer, à y puiser une aide dans leurs réactions spontanées contre les attaques des maladies ; enfin certains moralistes à formuler les obligations, les devoirs et les droits correspondants. En ce sens, Testhéticien est à la fois le physiologiste et le moraliste de l'art.

En effet, l'esthétique ou sa forme plus vulgaire et plus concrète, la critique d'art, n'aide à jouir du beau que ceux chez qui cette jouissance est intimement liée à la réflexion ; mais on ne peut nier

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qu'elle est propre à en détourner certains autres, chez qui la pensée gâte le plaisir, soit en vertu de la spontanéité de leurs réactions, soit au contraire parce qu'ils se sont blasés sur elles à la longue.

Il faut donc se résoudre à ne voir dans une esthétique bien comprise ni les avantages ni les inconvénients qu'on a si souvent voulu espérer ou redouter d'elle. Sa véritable efficacité est beaucoup plus inoffensive. Elle est une explication qui mënc à des estimations de valeurs, c'est-à-dire qui devient a normative » ; elle est un extrait de la faculté esthétique; elle ne la crée pas. 11 n'y a pas plus à la nier ou à proclamer sa faillite, qu'on ne doit rejeter la médecine parce que beaucoup d'individus se sont mal trouvés de l'étudier à moitié, et de l'appliquer mal à leur constitution personnelle : voire même de l'appliquer bien !

En toute science la part de théorie pxu'e et d'application est toujours très délicate à doser; toute science doit se proposer en définitive d'agir sur les faits, et de rendre l'homme maître du monde et de soi-même ; mais il ne lui est pas moins essentiel d'être désintéressée, et de ne pas prendre les applications pratiques pour but immédiat : ce qui la paralyserait.

Ainsi posée, la question de la méthode exclut d'elle-même, semble-t-il, la négation systématique des mystiques. Adoptons cependant leur point de vue pragmatique pour ce qu'il a de vrai. Il ne reste

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plus qu'à se demander si la méthode, qui s'adresse à la réflexion, n'est pas beaucoup moins suggestive pour les artistes ou les amateurs d'art, que l'intuition irrationnelle et les élévations vers les mystères.

Nietzsche a raconté en vrai mystique comment Zarathustra lui fut inspiré, par une série de révélations brusques et « sans jamais choisir », où il sentait « son esprit lui-même se faire métaphore » C'est pourtant lui qui nous donnera sur ce point la juste mesure.

Les artistes, dit-il, ont intérêt à ce que le public croie à des intuitions soudaines, à de soi-disant inspirations qui tombent en eux du ciel comme le don unique de la grâce: ils se sentent par là devenir surhumains !

On leur attribue ainsi volontiers un esprit sans commune mesure avec le nôtre, « une vue immédiate de l'essence du monde, comme par un trou dans le manteau de l'apparence ». Et cette superstition a tout juste autant de valeur, pour le public, que la croyance générale aux miracles, qui est un ressort d'action très puissant tant qu'il y a des croyantSy et pour les seuls croyants.

Mais la superstition de génie est-elle aussi favorable au génie lui-même? Voilà qui est plus douteux. Se fier à des facultés exceptionnelles, croire à rirresponsabilité de sa création, se pénétrer d'une crainte religieuse de soi, perdre toute atti-

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tude critique : ce sont des symptômes bien dangereux. Us minent les véritables forces d'action. S'il est bon pour certains de croire qu'ils suivent un guide surnaturel, qui guidera le guide lui-même ? L'étoile de Napoléon Télève un moment au-dessus des hommes ; mais plus elle le hausse au-dessus de rhumanité, et plus il est près de sa ruine, et plus profonde sera sa chute.

En réalité Timagination créatrice produit dans les meilleurs esprits, à tout instant, pêle-mêle du bon, du médiocre et du mauvais, et c'est leur jiige^ ment qui choisit, et rejette, et combine. Dans Tart comme dans la morale, l'inspiration n'est pas un miracle ; c'est un capital qui s'accumule lentement, et parfois se dépense d'un seul coup. La vraie faculté de l'artiste, c'est la conscience du métier^.

Utile donc au prestige du prêtre, de l'homme d'action, de l'artiste et même du savant dans leurs rapports avec le public, la superstition mystique leur est nuisible dans leurs rapports avec euxmêmes, c'est-à-dire, en définitive, dans leurs créations.

Beaucoup penseront sans doute que, si le choix se pose entre une superstition quelconque et un art rationnel d'agir, de sentir ou de penser, c'est celui-ci qu'il faut toujours préférer, sans autre

1. F. Nietzsche, Rumain^ trop kumairiy partie I, traduction Desrou3seaus. p. 190, 202 et suiv.

considération qui tienne. Contentons-nous de constater plus simplement que le mysticisme esthétique, comme d'ailleurs le rationalisme outré, est une arme à deux tranchants, toujours prête à nuire autant qu^à servir ; et que si les deux extrêmes ont chacun leurs avantages et leurs dangers, qui sont complémentaires, la meilleure attitude est encore celle qui se prête à profiter à la fois des deux en les complétant Tun par Tautre : il y aura donc en toute « conscience esthétique d une heure pour Tintuition, et une heure aussi pour la réflexion méthodique. Dans un esprit bien fait, Tune n'effacera point Tautre, mais au contraire la prolongera : puisque nul état de conscience ne dure que s'il change, et n'est riche que par la multiplicité.

Nous sommes ici à Theure où l'on réfléchit. Le bon outil ne suffit pas à faire un bon ouvrier; mais le meilleur ouvrier sans outil n'est qu'un mauvais manœuvre. Pourquoi le mysticisme ne travaillerait-il pas à former de bons ouvriers, et la méthode à leur donner de bons outils ? C'est encore, croyons-nous, faire la part belle au mysticisme.

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