I. — L'esthétique doit-elle être déductive, ou inductive
La méthode de l'esthétique doit-elle être déductive, ou inductive? On ne peut plus faire aujourd'hui qu'une seule réponse : c'est qu'elle doit être Tune et l'autre tour à tour. Ces deux méthodes, en apparence antagonistes, sont toujours étroitement liées et inséparables en tout ordre de recherche.
Toutefois c'est la déduction qui, depuis Platon,
a dominé toute Festhétique philosophique jusqu'à l'école expérimentale de nos jours.
Cette préférence se justifierait peut-être suffisamment par un penchant, commun à toutes les sciences dans Fenfance, pour les explications verbales et les analyses purement conceptuelles. Mais elle a deux raisons d'être plus profondes, qui correspondent aux deux grandes fonctions, — explicative et normative, — de toute esthétique.
Dans Texplication, la science du beau rencontre des faits tellement complexes, que l'observation directe n'arrive guère à les débrouiller par ses propres forces : il est plus expédient, malgré Tapparence, de procéder alors par des hypothèses provisoires et abstraites, suivies de leurs vérifications déductives dans les faits réels. C'est ce que Stuart Mill, malgré son empirisme, toujours si favorable à Tinduction, constate à propos de toutes les sciences morales et sociales.
Dans la prescription « normative » des valeurs, d'autre part, il semble que la fonction des lois esthétiques ne peut être de constater ce qui est, mais de proposer ce qui doit être; d'étudier le réel, mais de formuler un idéal. Or c'est la loi déductive qui seule peut s'imposer aux faits ; la loi inductive en est au contraire extraite, et ne représente qu'eux, sans pouvoir les dépasser : l'une commande, l'autre obéit. Et la mission de l'esthétique est de nous commander un idéal ; disons tout au moins, pour
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être plus modestes, de nous le recommander.
Malheureusement une telle explication étant a priori, risque d'être tout abstraite, et en définitive verbale ; et un tel idéal reste fort arbitraire, parce que n'étant point tiré des faits, il ne se rapporte à eux que dans la mesure où le théoricien a pu s'en inspirer subrepticement, c'est-à-dire dans la mesure où il a su être infidèle à ses principes.
On comprend donc l'utilité de la puissante réaction qu'inaugura Fechner au nom de « l'esthétique d'en bas )>. Et ce n'est pas en vain que Meumann et plus d'un autre de ses successeurs le tiennent pour le « fondateur de l'esthétique contemporaine ». Or ses trois méthodes de l'esthétique expérimentale, son étude de l'association esthétique des idées, ses statistiques, et surtout l'esprit général de son système, sont profondément inductifs.
Toutefois, il ne faut pas oublier que Fechner luimême reconnaissait, dans l'esthétique « déductive » ou « d'en haut », une contre-partie utile de l'esthétique inductive et empirique. Seulement il la considérait comme un simple complément, aujourd'hui tout à fait prématuré, et dangereux s'il se croit exclusif, comme l'étaient, au temps de Descartes, sa physiologie et sa médecine a pinori, déduites, par paradoxe, des principes abstraits de sa mécanique.
C'est qu'en réalité la séparation artificielle de ces méthodes générales ne peut se maintenir que
dans Tancienne conception de la logique formelle, pour laquelle les méthodes de l'esprit peuvent être étudiées intégralement en elles-mêmes, sans tenir compte de leurs objets, comme si elles en pouvaient être indépendantes. Tel est l'excès où Télaboration scolastique de la logique d'Aristote a porté toutes les doctrines classiques du raisonnement, et qui a trouvé son apogée et sa justification théorique la plus radicale dans le système « formaliste » de Kant.
C'est la science expérimentale du xvi^ siècle, la physique de Galilée et la physiologie de Claude Bernard^ qui ont enfin imposé peu à peu la conception moderne. L'esprit, dit ce dernier, n'a pas deux façons de raisonner, pas plus que le corps de se mouvoir, bien que l'un et l'autre en usent de bien des façons. La pensée humaine part toujours de l'observation de quelques faits, qui lui suggèrent quelque hypothèse ; et elle la vérifie sur quelques autres faits. L'hypothèse, c'est-à-dire l'invention, est le nerf de tout raisonnement, et cela même en mathématiques, oii les observations et les vérifications sont en fait rudimentaires ou même presque nulles, sauf dans le principe et à l'origine.
« Le savant, dit encore Claude Bernard, est toujours entre deux faits » : ceux qui suggèrent, et ceux qui vérifient; entre les deux, il y a l'idée directrice, l'anticipation de la pensée, l'interprétation ou tout au moins la généralisation qu'elle veut
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extraire des choses. Car Fidée ou la loi n'est pas donnée passivement par les faits eux-mêmes ; elle est virtuellement, mais non point actuellement en eux; l'inspiration de Fesprit Fen tire seule. Qu'il s'agisse des plus abstraites ou des plus concrètes des sciences, des plus théoriques, des plus normatives, ou des plus appliquées, ces trois éléments sont nécessaires; la proportion seule de leur mélange varie suivant le moment et Foccasion.
Dans Festhétique comme ailleurs, toute recherche suppose de même des observations préalables, puis une idée directrice, générahsation ou liypothèse, comme on voudra Fappeler : conception provisoire de la pensée, que Fon aura le droit d'ériger enfm en loi dans la mesure où elle aura été vérifiée, et toujours sous bénéfice d'un nouvel inventaire expérimental.
Quant à la proportion légitime de ces trois données, il est évident qu'elle dépend à la fois de trois conditions au moins : le tempérament personnel du savant, le degré d'avancement de la science, et enfin la nature plus ou moins concrète de son objet. Les tendances d'esprit et Féducation de chaque penseur Forientent-elles vers une abstraction plus théorique, ou vers une application plus concrète? Les mêmes faits lui suggéreront, suivant le cas, des moyens fort différents de les représenter; car toute hypothèse n'est que symbole ou représentation. L'objet étudié est-il très concret? De
longues observations très analytiques s'imposent préalablement, et la prédominance de la déduction n'est qu'un idéal reculé. La science ne peut-elle encore considérer que très peu de ses hypothèses comme à peu près acquises? Ce sont encore les deux phases extrêmes qui tiendront pratiquement en elle le plus de place. Or telle est sans conteste la situation de Festhétique moderne.
Elle est à peu près, sur ce point, au même niveau que la psychologie ou la sociologie contemporaines, ses meilleures alliées. La juste proportion de faits et d'idées que ses méthodes lui imposent, est indiquée par là ; elle est d'ailleurs destinée à varier à chaque instant, et il serait absurde de vouloir la fixer a priori^ une fois pour toutes.
On ne saurait trop répéter combien ce faux problème, imposé par la conception formaliste de la logique, est artificiel. Une méthode ne peut être séparée des lois et des faits, et aussi des esprits qu'elle exprime, et transportée telle quelle en tous les domaines : elle n'est plus alors qu'une étiquette inutile sur un flacon vide, où l'on s'amuse à écrire ce que l'on veut. Celui-là fait plus pour le progrès de la science, qui a découvert un nouveau moyen de coloration des éléments microscopiques des cellules, et précisé ou infirmé une localisation cérébrale, que celui qui disserte dans le vide sur le rôle comparé de la déduction et de l'induction dans la biologie ou la psychologie. Voilà les mé-
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thodes concrètes et les méthodes abstraites. Galilée, Newton, Lobatchewski, Darwin, Pasteur ou Curie ne sont pas des inventeurs de méthodes formelles. Mais c'est eux qui bouleversent la science : et, par suite, ses vraies méthodes.