CHAPITRE lïl
ii LES VRAIS PROBLÈMES DE LA MÉTHODE ESTHÉTIQUE
Les faux problèmes de la méthode esthétique présentent ensemble un double défaut.
D'abord ils prétendent nous enfermer dans des dilemmes artificiels dont les termes, loin de s'opposer, se concilient aisément, et môme s'appellent Tun Tautre. C'est égarer la recherche sur de fausses voies que de se demander si la méthode de Festhétique doit être élémentaire ou concrète, psychologique ou objective, métaphysique ou positive, suggestive ou vérificatrice : elle est, elle doit être tour à tour Tune et l'autre, comme toute connaissance au monde.
Ce n'est pas un éclectisme sans principes, c'est au contraire un rationalisme intégral qui exige systématiquement la synthèse de tous ces points de vue partiels, dans la mesure où elle est accessible à chaque moment de l'évolution.
D'autre part, ces faux problèmes font porter la question sur des points communs à toutes les sciences, en particulier à toutes les sciences morales,
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et nullement spéciaux à l'esthétique. Il n'est pas d'objets de notre connaissance qui ne puissent et ne doivent suggérer, outre les problèmes solubles, des hypothèses invérifiables ; qui ne se prêtent tour à tour à l'observation, à l'expérimentation même, et enfin à une application déductive, au moins sous forme problématique ; qui ne puissent et ne doivent être abordés à la fois par les détails et par les ensembles.
L'esthéticien qui n'a pas déjà « son siège fait » doit se décider à attaquer la place par tous les points tour à tour, avant de s'arrêter à celui qui lui semblera pour le moment le plus faible, ou tout au moins dont la résistance est le mieux proportionnée à l'état actuel de ses propres forces.
L'introduction d'un traité sérieux de médecine, qui veut en fixer la méthode, ne disserte point de la métaphysique et de l'expérience, à moins qu'il ne se produise aux temps héroïques des dogmatiques et des empiriques, des Gallien et des Sextus Empiricus ; elle ne traite pas même de la légitimité de l'expérimentation en physiologie, à moins qu'il ne s'agisse de l'âge, héroïque encore, de Claude Bernard; elle a tort de même si elle s'efforce de substituer quelque fragment de son objet à son ensemble ; de montrer, à la faconde Broussais, que l'étude de l'inflammation résume toute la pathologie, ou avec certains disciples excessifs de Pasteur, que l'antisepsie supprime toute la thérapeutique.
Elle traitait, il y a trente ans, de la nécessité de distinguer entre les maladies spécifiques et non spéjcifiques, ou du rôle médical de la bactériologie naissante ; elle discutera aujourd'hui, par exemple, l'importance relative des intoxications d'origine externe, interne et spécialement intestinale, et des réactions spontanées de l'organisme ; les faits d'immunisation; la supériorité de la physiopathologie I clinique sur Fanatomie des tissus. Bref, elle se [taira sur les méthodes extra-scientifiques, ou trop [générales, ou trop partielles; mais elle établira seulement quels sont les faits dominants et les hypothèses directrices dont vit la médecine actuelle, jet qui ont bouleversé ses méthodes propres.
De même un traité de droit bien compris implique une attitude arrêtée sur quelques points capitaux : l'importance comparée de la jurisprudence et de la doctrine, de la lettre stricte et de l'intention du législateur ou des débats préliminaires de chaque 1 loi, ou enfin des rapports du droit légal avec les conclusions de la morale philosophique et de la sociologie comparée : voilà les problèmes qui lui sont propres, et d'oii dépend sa vraie méthode, puisque celle-ci n'en est que la position abstraite. De môme enfin la méthode que suit un esthéticien ou un critique d'art dépend essentiellement de la conception qu'il se fait d'une notion fondamentale : celle de la valeur esthétique. — Existet-elle comme valeur, ou comme fait? — Peut-elle
être ou non généralisée? — Est-elle autonome, ou hétéronome? — Tels sont les trois grands problèmes de la méthode. Il n'en est point d'autres de plus importants puisqu'il n'en est point déplus spécifiques. Et qu'on les attaque par l'induction ou par la déduction, par le détail ou par l'ensemble, par les hypothèses métaphysiques ou par les faits, peu nous importe : tous ces procédés de méthode générale reviennent toujours aux trois « moments » communs à tout raisonnement expérimental, qu'il est inutile de remettre perpétuellement en question sous leur forme abstraite.
Les vraies méthodes sont une partie de la recherche même : elles ne sont pas données avant elle, mais se font avec elle, puisqu'elles n'en sont pas plus séparables que la direction d'un mouvement n'est séparable de lui. La méthode d'une science n'est pas autre chose que la direction de son mouvement, si la science vivante est ce mouvement lui-même.
Si l'on écarte les négations stériles, les questions artificielles ou mal posées, et les considérations générales qui sont communes à toutes les sortes d'études possibles, le vrai problème de la méthode esthétique^ cest le jjroblème de la valeur.
La question de la valeur esthétique se subdivise naturellement en trois autres.
D'abord, existe-t-il réellement pour l'esthéticien
«des valeurs, ou seulement des faits? En d'autres [termes, son étude se borne- t-elle à constater et expliquer ce qui est, ou va-t-elle jusqu'à le juger |et l'estimer d'après une conception quelconque de \ce qui doit être ? à mesurer la réalité d'après un vJéal ? Bref, cette étude doit-elle être théorique, [Spéculative et descriptive, ou bien normative et [régulatrice ou impérative? Tel est le problème pro- \prement dit de la valeur.
En second lieu, une fois admis qu'il existe en |elïet des valeurs d'art, ces valeurs sont-elles individuelles et subjectives, ou bien impersonnelles et objectives? Sont-elles de simples opinions partiales, uniquement sensibles, variables d'homme à homme, ou môme, dans chaque homme, de moment à moment? ou bien peuvent-elles être réfléchies, impar- Itiales, sont-elles collectives, généralisables comme semblent l'être pratiquement la plupart des lois scientifiques? L'esthétique est-elle, au moins en droit, la science de l'art, ou bien seulement une œuvre d'art sur l'art ? C'est le problème de Vimpressionnisme et du dogmatisme .
Enfm, s'il existe des valeurs autres qu'arbitraires, sont-elles spécifiques à l'art^ ou bien ne peuventelles être fixées que par rapport à d'autres valeurs « anesthètiques » ? L'art est-il autonome, ou bien dépendant et subordonné aux autres fonctions humaines ? Comme on juge ordinairement du vrai et du bien en eux-mêmes et sans se référer au
beau, peut-on juger du beau sans le soumettre aux critériums de la science ou de la morale? Si les valeurs esthétiques sont relatives, comme toutes les valeurs possibles, sont-elles surtout relatives entre elles, ou bien à d'autres données plus extérieures ? D'une relativité intrinsèque, ou extrinsèque ? L'art a-t-il sa fin principale, sa mesure et son critérium en lui, ou hors de lui? Telle est la question de l'art pour Vart.
Ces trois problèmes doivent être soigneusement distingués, bien qu'on les mélange trop souvent avec confusion. Ils sont essentiels, et seuls essentiels dans la méthode esthétique, parce qu'ils correspondent dans ce domaine aux trois grands élé-ments de tout raisonnement expérimental au monde : les faits qui suggèrent ; la loi ou Ylujpothèse suggérée ; les nouveaux /aûs qui la vérifient.
A quels faits devra s'adresser de préférence l'esthéticien pour qu'ils lui suggèrent les hypothèses les plus fécondes : des constatations et explications théoriques, ou des jugements normatifs? Et tout d'abord sera-ce des faits de beauté et de laideur naturelle, ou artistique? Tel est le premier problème.
Ces hypothèses seront-elles des lois générales et; objectives, ou seulement des imaginations individuelles, arbitraires et subjectives ? Voilà le second problème.
Enfin quels faits seront assez adéquats à ces
hypothèses de valeurs pour les vérifier? Faut-il chercher cette confirmation au dedans de Tart luimême, ou au dehors de lui, dans d'autres arts, dans la science, dans la morale, ou même dans la métaphysique ? Voilà le troisième problème essentiel'.
Tels sont les trois « moments » nécessaires de la méthode esthétique, qui se commandent l'un l'autre, et dont les caractères spécifiques réalisent jdans ce domaine les trois moments nécessaires de i toute méthode au monde.
De la solution de ces trois problèmes dépend toute la conception de Testhétique et de la critique id'art modernes. Car, siTesthétique ne se réduitpas [tout entière à une philosophie de la critique d'art, idu moins tout ce qu'il y a d'essentiel et de positif en elle doit-il s'y ramener ; et tout le reste n'est qu'application de ces principes ou généralisation de ces faits : une Philosophie de la antique d'art est tout au moins, pour rappeler certain ouvrage de Kant, V Introduction nécessaire à toute esthétique future qui voudra se présenter comme science.