J. Ruskin, The stones of Venice
deur de Fart, — à condition que cet amour ne sacrifie pas la moindre parcelle de vérité. » Effaçons même ce mot d'amour : « Ce que l'esprit humain peut faire de plus grand en ce monde, c'est de regarder, et de raconter tout simplement ce qu'il a vu ».
Toute espèce de beauté semble ici s'évanouir dans celle de la nature : et, ce qui est plus dangereux encore, dans la nature tout entière, sans aucune distinction de valeur. Tout est dans tout, — sauf la clarté des idées î Toutefois Ruskin a daigné préciser ce concept de beauté naturelle en un sens très curieusement mélangé, à l'anglaise, d'empirisme et de mysticisme : pour lui, la beauté d'une chose est proportionnelle d'une part à la fréquence de cette chose, sinon dans la nature d'une façon absolue, du moins dans notre expérience : critère d'un empirisme aigu, en vertu duquel la beauté serait comme la conclusion logique d'une induction expérimentale. D'autre part, l'absurdité évidente d'une telle statistique appliquée à l'art, et si opposée à l'esprit aristocratique de Ruskin lui-même, est corrigée par la conception d'un degré de perfection mystique, inhérent, paraît-il, à chaque chose.
« Toutes les belles lignes sont des adaptations des lignes les plus répandues dans la nature extérieure. )) — « L'arc roman est beau en tant que •ligne abstraite. Nous en avons toujours le type devant les yeux dans la voûte apparente du ciel et
rhorizon de la terre. » Pourquoi les sept porches inégaux de Saint-Marc à Venise sont-ils harmonieux dans leur diversité bizarre? C'est que leur inégalité, en apparence arbitraire, correspond point par point à celle des feuilles du marronnier, en qui les sept folioles se partagent inégalement un même élan vital, dont toute la force est dans le centre et va se perdant vers les extrémités, mais dont le même rythme est partout. Voilà une beauté fragile, et qui tient à bien peu de choses, surtout si Ton songe en outre que pour échafauder cette triomphante analogie, il faut, par un petit artifice, considérer comme des porches les deux voûtes pleines qui ornent les extrémités de cette façade ! Mais qu'importe, si la victoire |du naturalisme est à ce prix ? N'est-il pas au-dessus des faits ?
L'acanthe grec, le trèfle gothique, Fogive ne sont qu'une imitation des feuilles. « Toutes les belles formes et les belles pensées sont directement tirées des objets naturels. » Inversement, « toutes formes qui ne seront pas tirées des objets naturels, seront nécessairement laides. »
Toutefois c'est là un critérium accidentel, et non essentiel, « puisque les formes ne sont pas belles du fait d'être copiées sur la nature » ; c'est une condition nécessaire mais non suffisante ^
En effet, dans la pensée de Ruskin, le principe
1. J. Ruskin, Les sept lampes de V architecture, trad. franc. G. Ewall, p. 170, 173-4.
mystique et le principe empirique vont se combinant de façon inextricable. « Je crois bien être dans le vrai en considérant comme les plus naturelles les formes les plus fréquentes, ou du moins en considérant que Dieu a imprimé aux formes qui en ce monde de chaque jour sont familières aux yeux de Thomme, ces caractères de Beauté que par Sa volonté il est de la nature de Thomme d'aimer. Nous pouvons ainsi, je crois, raisonner de la Fréquence à la Beauté et vice versa. Dès rinstant qu'une chose est fréquente, nous pouvons la prétendre belle et considérer comme la plus belle la plus fréquente ; j'entends, cela va de soi, visiblement fréquente... Et par fréquence j'entends cette fréquence limitée et isolée, qui est la caractéristique de toute perfection ; non la simple multitude : tout comme une rose est une fleur commune, sans qu'il y ait sur l'arbuste autant de fleurs que de feuilles. Sous ce rapport, la nature est économe de sa beauté la plus haute, et prodigue de sa beauté moindre ; mais je dis la fleur aussi fréquente que la feuille parce que partout où Tune sera, sera ordinairement l'autre, chacune dans la proportion qui lui est assig-née. »
En conséquence, il faut compter parmi les « dépenses d'enlaidissement » un ornement comme la « g-recque » ou « guillochis », parce qu'il ne se trouve que rarement : dans les cristaux du bismuth pur, régulièrement refroidis ! « Pour cette raison,
j'affirme que cet ornement est laid, ou au sens littéral du mot, monstrueux. »
Au contraire V « ove » est belle : elle dérive de Toeuf, ou mieux du galet roulé, qui est en général aplati comme elle dans le haut. De même certains ornements géométriques, familiers aux gothiques lombards: ils ressemblent aux formes cristallines communes et naturelles, à l'état primitif des oxydes de fer, de cuivre et d'étain, des sulfures de fer et de plomb, du spath fluor, etc. :nous sommes donc assurés qu'ils sont beaux, ajoute sérieusement Ruskin.
En vertu du même principe, sont condamnées les guirlandes, les banderoles trop exclusivement ornementales, les couronnes sculptées, les draperies sans autre objet qu'elles-mêmes, comme celles dont abusent les Garraches : des artifices purement humains ne sauraient être que laids \
Comme nous sommes loin d'une constatation impartiale des faits esthétiques et de leur évolution! D'une part tout est beau dans la nature, et il est interdit d'y faire un choix. D'autre part, des époques et des écoles entières se trouvent avoir manqué de toute idée de beauté ! On voit jusqu'à quels partis pris exclusifs peut aller, même chez un critique bien informé et un homme de goût, une idolâtrie aveugle de la nature.
1. J. Ruskin. Les sept lampes de l'architecture, trad. franc., G. Ewald, p. 175-7.
Le naturalisme se condamne, grâce à Textrême indétermination de ses principes, à choisir arbitrairement, lorsqu'enfîn il est contraint à formuler un critérium de la valeur. Scientifique avec Taine, il propose des classifications à la façon de Linné et selon des « caractères dominateurs » qui n'ont rien à voir avec Fart ; plus exclusivement esthétique et moral avec Ruskin, il arrive à des conclusions d'un <( naturalisme » aussi étrange que celle-ci : « Les semences et les fruits sont créés pour qu'il y ait des fleurs, non les fleurs pour qu'il y ait des fruits et des semences ^ ».
Autant énoncer des le principe cette définition : « J'appelle nature et objets naturels tout ce qui est en effet l'objet favori des artistes et des formes d'art que je préfère personnellement. J'appelle artificielles toutes les créations des écoles et des hommes que je n'aime pas. »
Lorsqu'elle reste plus logique avec elle-même, cette esthétique se refuse entièrement à choisir dans la réalité vivante. C'est la conséquence qu'on trouve nettement exprimée dans le « vitalisme esthétique » de Guyau et de Gabriel Séailles, ou dans le mysticisme de Maeterlinck et de Bergson. Ce naturalisme extrême convient particulièrement à l'école sentimentaliste allemande contemporaine, pour laquelle toute beauté réside dans la « sympa-