Lessing, Laocoon, chap. xxiv
Un disciple de Hegel, Rosenkranz, a déjà composé une « Esthétique du laid ». Mais il n'accorde guère à la laideur que le rôle d'un repoussoir, destiné à faire mieux ressortir les beautés dont elle est parfois la condition, ou dont elle forme, selon la conception hégélienne, un « moment » indispensable, bien que négatif : car F « antithèse » est aussi nécessaire que la a thèse » à la « synthèse » définitive, et seule positive, qui les unit toutes les deux dans son harmonie. Ainsi Fombre fait valoir la lumière, et la rudesse des dissonances musicales fait seule sentir la douceur de leur résolution par une consonance agréable. Vue profonde, mais incomplète. Il reste à écrire un livre sur « le rôle de la laideur dans Fart ». Car elle y joue un rôle, non plus simplement négatif, mais très positif.
Seulement il faut bien s'entendre. Ce qui est laid dans Fart y reste toujours laid, et n'y joue aucun rôle, ni positif, ni négatif. On rehausse une consonance par le voisinage d'une dissonance, mais non d'un son faux; dans un poème ce n'est pas faire valoir une belle pensée que de Fentourer de platitudes. Une transposition en deux domaines distincts résoud seule cette antinomie. C'est la IdààQViY naturelle qui peut être im élément très positif de la beauté artistique.
Elle peut y entrer parfois au même titre que la beauté naturelle. L'objet décrit ou reproduit dans une œuvre belle peut être par lui-même laid ou
indifférent en dehors de Fœuvre ; dans certains cas même il doit Fêtre. Tous les portraits et en général toutes les œuvres réalistes en sont l'exemple caractéristique. Le fait est bien connu, et Tidée n'est pas nouvelle.
« Il n'est pas de serpent ni de monstre odieux Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux. »
Il faut seulement conduire Tidée jusqu'à ses dernières conséquences, qui sont paradoxales, mais vraies.
L'esthétique doit en effet enregistrer ce paradoxe très véridique : la nature pour être belle doit toujours idéaliser; l'art au contraire peut s'en passer. Il peut être réaliste tout en restant beau ; tandis que les objets naturels qui correspondent à cet art <( réaliste » sont simplement indifférents ou laids. Quand nous voulons jouir d'une émotion esthétique, nous pouvons contempler une scène paysanne de Millet, ou lire un roman de Zola; mais nous n'irons pas chercher leurs originaux pour les admirer dans la nature, parce qu'ils n'y sont nullement admirables. Et pourtant ils y sont! Leurs auteurs ont fait du moins tout ce qu'on peut humainement faire pour les prendre sur le vif. Ce qui n'y est pas, c'est toute la technique, que l'art leur ajoute, et qui fait de lui un monde à part, doué précisément d'une toute autre sorte de beauté.
On l'a dit au nom de la liberté esthétique :
« L'Art ne peut admettre aucun code, ni même se soumettre à l'obligatoire expression du beau » ^ Entendez : « du beau naturel », sous peine de non- ,sens, ou de scandale !
De cette vérité nous demanderons au grand artiste Rodin une dernière expression, — mais non une explication ; car les artistes créateurs ne nous la doivent pas, et peut-être est-il aussi de notre devoir de ne pas la leur demander. « Le vulgaire, dit-il, s'imagine volontiers que ce qu'il juge laid dans la réalité n'est pas matière artistique. Il voudrait nous interdire de représenter ce qui lui déplaît et l'offense dans la Nature.
« C'est une profonde erreur de sa part.
cr Ce qu'on nomme communément laideur dans la nature peut dans l'art devenir d'une grande beauté.
« Dans l'ordre des choses réelles, on appelle laid ce qui est difforme, ce qui est malsain, ce qui suggère l'idée de la maladie, de la débilité et de la souffrance, ce qui est contraire à la régularité, signe et condition de la santé et de la force; un bossu est laid, un bancal est laid^ la misère en haillons est laide.
« Laides encore l'âme et la conduite de l'homme immoral, de l'homme vicieux et criminel, de l'homme anormal qui nuit à la société ; laide, l'âme