‹ Introduction à l'esthétique; les méthodes de l'esthétique, beauté naturelle et beauté artistique, l'impressionnisme et le dogmatismeChapitre 30 sur 99 · A. Rodin, L'Art · texte numérisé non relu

A. Rodin, L'Art

plus beaux en peinture. Le beau de ces choses et le beau de ï art n' est i^lus le même » ^

On accordera peut-être que la musique n'a pas à proprement parler de modèle dans la nature. On peut dire plus. La beauté naturelle des sons, c'est leur agrément sensible, c/est-à-dire leur pureté ou leur consonance. Dira-t-on qu'une symphonie est d'autant plus belle qu'elle contient plus de consonances ou qu'elle fait plus de place aux grandes flûtes et aux cors d'harmonie, qui sont les instruments aux timbres les plus doux? Et de même la beauté naturelle des couleurs c'est leur pureté ou leur éclat, et si l'on veut, avec Ruskin, la fusion de leurs nuances : rien n'égalerait à ces trois égards la série des couleurs du spectre solaire dans un prisme, qui n'a pourtant rien d'artistique !

Ces deux grandes formes de notre admiration, aussi réelles et aussi légitimes l'une que l'autre, ne coïncident nullement dans les mêmes objets, et ne reposent pas sur les mêmes principes.

On dit que l'art a pour mission de reproduire et de perpétuer la beauté naturelle, en sorte que son idéal serait de lui devenir identique et d'agir sur nos sens exactement comme elle : c'est là, semblet-il, ce que nous pouvons en espérer de mieux.

Mais cette soi-disant évidence est fort contraire

1. A. Tonnelle, Fragments sur l'art et la philosophie, S^ éd., 1874, p. 110.

aux faits. « Une beauté naturelle, dit Kant, est une chose belle ; la beauté artistique est une belle représentation d'une chose \ » — Ajoutons : « d'une chose qui peut être indifféremment belle ou laide dans la nature. »

Tôpffer s'est agréablement moqué des partisans de ce naturalisme idéaliste. « Au compte de ces gens-là, dit-il, M. Daguerre est le plus grand artiste des temps anciens et des temps modernes, après toutefois l'inventeur du miroir. . . Car rien, non rien au monde ne reproduit plus fidèlement le beau dans la nature qu'une grande glace de la manufacture de Paris, première qualité. Celles d'Allemagne, dit-on, bleuissent et tordent. »

Ce principe universel, que la beauté de l'art n'est qu'une imitation de la nature, est un « pont-auxânes ». Engageons-nous-y, dit Tôpffer, pour ne pas paraître moins âne qu'un autre : nous verrons qu'il ne conduit réellement qu'au moulin. Et il conseille cette petite expérience. — « Je possède un beau Claude Lorrain : chargez-vous-en, et rendonsnous, s'il vous plaît, sur le bord de la mer. Le soleil se couche, la plage brille, la mer étincelle,] que c'est beau!... Je regarde mon Claude Lorrain : que c'est laid!... Eh quoi! Claude, vous osez bien nous présenter ce petit firmament tout terne dont vous avez badigeonné votre toile, comme beau de

Page 1