CHAPITRE PREMIER
On envisage d'ordinaire Fidée de valeur esthétique en elle-même, ce qui semble supposer qu'elle peut exister dans l'individu isolé, par lui seul et pour lui seul. Mais peut-être n'est-ce là qu'une abstraction : en fait, dans la vie concrète, les valeurs d'art ne sont-elles pas plus collectives qu'individuelles? Les lois du g-oût sont générales, ou même universelles dans Thumanité, assurent certains critiques. Elles sont autant des réalités sociales que psychologiques, prétendent certains esthéticiens en langage plus philosophique. Les uns et les autres n'ont pas manqué de trouver maints contradicteurs chez les individualistes irréductibles.
Tel est le problème que nous avons à examiner.
200 l'impressionnisme et le dogmatisme
et qui, sous ses diverses formes, met aux prises Fimpressionnisme et le dogmatisme. La question la plus philosophique et qui fait le fond du débat, c'est de savoir si non seulement en fait les valeurs d'art ont une extension universelle ou du moins collective, mais si en droit ce caractère collectif et même social, c'est-à-dire organisé et sanctionné, n'est pas essentiel, malgré l'apparence, à l'idée même de valeur. Dans ce cas il n'en serait pas seulement une conséquence dérivée et secondaire, comme l'est toute convergence purement accidentelle d'individualités isolées, mais au contraire un fondement indispensable, un principe constitutif.
Il importe de remarquer que Fimpressionnisme et le dogmatisme ne s'opposent pas sur le problème essentiel de Fexistence des valeurs esthétiques ; mais seulement sur la question de leur généralisation. Tous les deux jugent ; mais pour le critique impressionniste ces jugements ou ces valeurs sont purement personnels, tandis que le dogmatique estime qu'ils sont et qu'ils doivent être communs à lui et à beaucoup d'autres hommes, voire à tous les hommes.
C'est pourquoi le véritable adversaire des deux systèmes leur est commun : c'est ce naturalisme étroit et à prétentions scientifiques, que nous avons déjà examiné, dont le propre est de nier Fexistence de valeurs quelconques, et de voir tout
au même plan dans Tart comme dans la nature. Sainte-Beuve ne s'y trompait point; et le dilettantisme de son tempérament répugnait à la tendance scientifique de Taine, que sa réflexion lui imposait d'autre part comme une forme supérieure de la critique : ce qu'il regrettait, c'est un certain mélange de sensualité et d'indolence oii l'on est fort en peine pour distinguer ce qui revient au dogmatisme traditionnel de l'école de la Harpe, ou à l'impressionnisme épicurien. « Oii est-il le temps où, quand on lisait un livre, eût-on été soi-même un auteur ou un homme du métier, on n'y mettait pas tant de raisonnements et de façons... Heureux âge, 011 est-il? Et que rien y ressemble moins que d'être toujours sur les épines comme aujourd'hui en lisant, que de prendre garde à chaque pas, de se questionner sans cesse, de se demander si c'est le bon texte, si l'auteur qu'on y goûte a été fidèle à sa nature, à sa race..., et mille autres questions qui gâtent le plaisir, vous obligent à monter à votre bibliothèque, à redevenir un travailleur et un ouvrier enfin, au lieu d'un voluptueux et d'un délicat qui respirait l'esprit des choses, et n'en prenait que ce qu'il en faut pour s'y délecter et s'y complaire ! Épicurisme du goût, à jamais perdu, je le crains, interdit du moins à tout critique, religion dernière de ceux qui n'avaient plus que celle-là, dernier honneur et dernière vertu des Hamilton et des Pétrone, comme je te comprends, comme je te
202 l'impressionnisme et le dogmatisme
regrette, même en te combattant, même en t'abjurant ^ ! »
C'est en pensant à de tels regrets que Nietzsche a pu dire de Sainte-Beuve durement, mais justement : « Sans philosophie en tant qu'historien, sans la puissance du regard philosophique, — c'est pourquoi il rejette sa tâche de juger, dans toutes les questions essentielles, en se faisant de a Tobjectivité » un masque- ».
L'impressionnisme est au goût ce que depuis Montaigne le scepticisme de plus d'un moderne est à sa pensée : « un mol chevet pour une tête bien faite ». C'est la même nonchalance élégante et aristocratique que nous retrouvons chez tant de contemporains, voilée sous un vague mysticisme, dans une conception de « l'esthétique désintéressée », sorte de synthèse de l'impressionnisme et du naturalisme, et qui est proprement le sophisme de « l'esthétique paresseuse » . Ainsi parle, par exemple, Jules Laforgue, « L'esthétique doit être chose absolument désintéressée et discrète ; qu'elle soit entachée d'un soupçon de conseil aux artistes, et elle est stupide. Ce qui dégoûte de philosopher sur l'art, — jouissance unique pour elle-même^ — c'est de penser qu'un artiste peut lire ces spéculations et en être influé si peu que ce soit^ »