A. France. La Vie Littéraire, Série 1, Préface
singulièrement abusif : en fait de goût, tout le monde est sincère : le pédant en enseignant de vieilles recettes (puisqu'il les respecte), comme le bourgeois en suivant la mode, comme Festhète en s'en dégageant. Les pires contresens sont les plus convaincus. La sincérité n'est jamais une excuse, ni un argument. Autant vaudrait accuser d'un seul coup tous les dogmatistes d'hypocrisie ! Leurs jugements à eux ne seraient-ils donc pas aussi personnels, aussi sincères que les autres, quelle que soit d'ailleurs leur portée ? Il y a quelque injustice à soupçonner de probes ouvriers, et cela précisément dans la mesure oi^i ils affirment le plus ouvertement leurs convictions, et parce qu'ils les affirment.
Les impressionnistes n'ont peut-être pas le droit de tenir leurs adversaires à si grande distance. En fait, ces fantaisistes plus qu'individualistes non seulement jugent, et parfois sévèrement, mais ils se trouvent assez souvent d'accord entre eux dans leurs jugements, et même, qui plus est, d'accord avec les dogmatiques les plus décidés : qu'on se rappelle seulement les réquisitoires tout semblables de France et de Lemaître contre Ohnet, ou des deux et de Brunetière contre Zola\
1. Voir sur Ohnet : A. France, Vie Littéraire, Série II, p. 36-64; — J. Lemaître, Contemporains, Série i, p. 337-335. — Sur Zola : A. France, Série I, p. 75, 233; II, 196, 287, etc. ; — J. Lemaître, Série I, p. 253, 282. etc. ; — F. Brunetière, Roman naturaliste, p. 18 (1873). 153, 320 (J882), 346, 350 (1887), etc.
Quelle plus exacte concordance entre ces jugements si personnels, pourrait espérer le plus méthodique des dogmatistes ?
Et Ton remarquerait facilement combien, tout en jugeant, et pour juger, les impressionnistes sont amenés souvent à classer ; ce qui est assez naturel : car il n'y a pas deux façons de penser par idées générales, et plus brièvement : de penser, tout court. Jules Lemaître s'est même laissé aller à distribuer avec un grand scrupule des rangs de préséance à Hugo, Lamartine et Musset. Tout son impressionnisme, remarque spirituellement Doumic, ne va qu'à s'y reprendre à plusieurs fois dans le classement, et à mettre des ex œquo^.
Aussi bien il serait facile de glaner dans Fœuvre des impressionnistes maints aveux qui constituent autant de gages pour le dogmatisme. On composerait sur « le dogmatisme des impressionnistes » un recueil précieux !
Anatole France a insisté surtout sur les changements du goût collectif. Il propose, non sans raison d'ailleurs, de faire un livre curieux des variations de la critique sur quelques-uns des chefs-d'œuvre les plus incontestés. On a de tout temps admiré Homère, dit-il; mais par des raisons si diverses et si contradictoires, — par exemple tantôt pour sa politesse, tantôt pour sa barbarie, — qu'il ne reste