L'ABSENCE VOULUE DE MÉTHODE LE MYSTICISME ESTHÉTIQUE
La confusion ou Tabsence de toute méthode dans l'esthétique n'est pas seulement un fait, qui se constate et s'exphque aisément; le mysticisme esthétique érige ce fait en droit : il promulgue son impuissance actuelle et provisoire comme un dogme définitif, oi^i il se complaît.
^ Et Fon sait combien le mysticisme esthétique est ^'^ envahissant! Même les penseurs qui se croient le plus profondément rationalistes en tout autre domaine, estiment nécessaire d'afficher, dès qu'il s'agit de beauté, une conviction, ou mieux une foi rebelle à toute idée de méthode, d'analyse ou de raison.
Le (( trouble du cœur », synonyme sans doute d'inspiration, « l'obscurcissement de l'inteUigence » , qui équivaut à l'intuition irrationnelle, « l'hymne » et le dithyrambe remplaçant le raisonnement et la critique : voilà l'attitude que l'on recommande au
théoricien, dès qu'il prend pour objet le beau ^ Nul n'oserait sérieusement la recommander aujourd'hui ni au savant, ni au moraliste, ni même au penseur qui prend pour objet l'histoire et la théorie des religions, ce lieu par excellence des mystères. Et pourtant l'intuition de la vérité, du bien et de la foi ne sont pas sans doute des fonctions moins dignes de respect et moins profondément personnelles que le sentiment de la beauté. Or, plus l'intuition dont on veut faire la théorie est irrationnelle, plus il faut apporter de clairvoyance dans son analyse : car il s'agit ici non de la provoquer ou de l'intensifier, mais de la prendre simplement comme un fait, comme une matière pour l'observation.
Mais beaucoup de penseurs estiment que la réflexion désintéressée perd tout droit en pareille matière, et qu'un vertige doit saisir le penseur imprudent qui s'aventure à dévoiler cette autre déesse de Sais : sans ce vertige, il manquerait son l)ut, il n'apercevrait pas son objet véritable. La beauté, qu'on croirait ne résider que dans les apparences sensibles, dont elle vit, n'est-elle pas au contraire tout entière en dehors de ces apparences, bien qu'elle n'existe que par elles ? Elle est l'expression de l'indicible, l'intuition de l'inconnaissable,
1. G. Séailles, La science et la beauté, Revue philosophique, 1879, t. I, p. S92.
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la divination de Finintelligible, le sentiment du supra-sensible, la révélation de notre moi lui-même en dehors de toute personnalité, et bien d'autres choses encore : tout ce que Ton voudra, qui enferme une contradiction, pourvu qu'elle soit bien apparente, et nous accule tout de suite au mystère !
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si cette contradiction existe bien réellement dans les faits, ou seulement dans les théories ; et ce que vaut le mysticisme esthétique en lui-même. Nous avons essayé de montrer ailleurs qu'il était incapable d'atteindre les véritables faits esthétiques, et de définir même son objet \ Retenons seulement ici la conviction qui s'en dégage fortement : c'est qu'en fait d'esthétique, l'absence de méthode est toute la méthode. A moins toutefois qu'on ne veuille décorer de ce nom une perpétuelle vaticination, une prédication dite inspirée, une élévation vers rineffable...
On devra reconnaître que cette peinture du mysticisme esthétique n'est point caricaturale, et que, depuis Plotin jusqu'à Ruskin, Tolstoï, Maeterlinck, Péladan ou même Bergson, les prétentions des mystiques n'ont guère varié d'objet, ni même changé de forme.
En pareille matière, comme toujours en matière
1. Voir Gh. Lalo, Les sentiments esthétiques, 1910, Alcan, p. 114-144.
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de foi, les raisons théoriques invoquées sont peu de chose, et méritent à peine l'examen : Tétat d'esprit du mystique est un fait, les raisons qu'il donne pour se justifier en sont un autre, et non moins curieux : mais c'en est l'effet plus que la cause. L'un et l'autre sont également à expliquer par le théoricien soucieux d'examiner tous les faits esthétiques.
Ce sont les raisons pratiques, au contraire, qui sont déterminantes. Or, la conception pratique de l'esthétique sans méthode, c'est un vif désir d'agir directement sur le créateur ou le contemplateur de l'œuvre : d'ajouter à l'inspiration de Fartiste, de suggérer à l'admiration de l'amateur. De là vient que la critique mystique d'une œuvre d'art aspire si facilement à devenir elle-même une autre œuvre d'art: concurrence déloyale, ou parasitisme impuissant, selon le cas.
Or, inspiration ou admiration sont plus intuitives que réfléchies, nul ne peut le contester : hien souvent l'analyse les dissout plus qu'elle ne les accroît. Au contraire une méthode, qu'elle procède par analyse ou par synthèse des éléments, est par définition une décomposition de cette intuition indivisible Elle ne peut donc aider directement ni le créateur ni le contemplateur de la beauté; elle est l'adversaire bien plus que l'auxiliaire de toute contemplation. En face du beau il est impie de parler de critique et de réflexion : il faut être pris tout entier,
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OU pas du tout : Textase seule convient. Et quelle absurdité d'amener par une méthode rationnelle cet état essentiellement irrationnel !
A Texemple de Pascal, le vrai mystique n'a de méthode que pour combattre la raison par ses propres armes, ce qui est sa tâche négative; mais pour son office positif, qui est de provoquer l'intuition, toute méthode est un sacrilège, toute critique est une négation.
Aussi les mystiques les plus purs, soucieux de sauvegarder la naïveté coutumière de leur âme, n'hésitent-ils pas à faire l'apologie de Fignorance : ils dédient Fart aux « purs », aux « simples d'esprit », voire aux « illettrés », comme si ceux-là étaient moins remplis de préjugés que les autres : eux qui précisément ne jugent que par conventions eî par routines !
Nous avons nommé quelques-uns des esthéticiens mystiques les plus modernes : ils sont, à force de raffinement, de réflexion et de décadence, tellement hostiles à tout procédé réfléchi, qu'ils dressent à la place de toute méthode, et pour en remplir la fonction, une véritable théorie de ce qu'on pourrait appeler VinfantiUsme esthétique !
Par bonlieur, cette généreuse conception verse presque fatalement dans l'éloquence. Et, comme elle est très répandue, on a dès longtemps accoutumé d'entendre les esthéticiens comme on assiste à beaucoup d'autres sermons : sans les écouter. Et
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cela est assez conforme aux propres intentions du mysticisme, qui sont, par amour pour les révélations intimes et incommunicables, de nous laisser en face de l'œuvre d'art, seul à seul avec nousmêmes, dans le rêve.
Cette conviction toute subjective, cette foi extatique se place donc d'elle-même en debors de la discussion. Toutefois elle suppose deux conceptions essentielles et de la métbode et de Teslbétique, qui sont trop accréditées pour qu'on n'y insiste pas davantage.
Le mysticisme, avons-nous dit, assigne à l'esthétique pour but essentiel, ou même unique, de mieux faire jouir de Toeuvre ou de sa beauté. Or, comme une métbode réfléchie est propre, ainsi que toute réflexion, à troubler cette jouissance, comme une méthode ne peut nous donner ni l'inspiration du génie, ni l'admiration intuitive, la méthode n'est pas seulement étrangère à l'esthétique : elle est sa plus redoutable ennemie.
Et l'on ne saurait nier que cette conception de l'esthétique ait sa part de vérité : elle a raison, non sans doute contre tout rationalisme esthétique, mais contre ce rationalisme ou mieux cet intellectualisme mal compris et exclusif, qui ne veut voir partout que l'œuvre de l'intelligence abstraite, et non celle de nos autres facultés et de tout l'organisme de notre conscience, dont elle est pourtant solidaire. Elle a raison en' somme envers un contre-
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sens assez fréquent sur les rapports de la beauté avec l'esthétique, ou de Tapplication avec la théorie.
Certes si une méthode devait être un ensemble de leçons aboutissant à un certain nombre de modèles scolaires, qu'il suffirait de copier ou d'approuver docilement comme un bon élève pour produire ou sentir le beau, rien ne serait si nuisible qu'une méthode dans l'esthétique. Et c'est bien ainsi que l'entend un certain dogmatisme abstrait ; ou plutôt qu'il l'entendit, pendant tout le règne de l'académisme. Mais l'éclectisme académique, né après la renaissance de l'antiquité classique au xvf siècle, et qui correspond assez bien dans l'art à ce qu'est le spiritualisme dans la philosophie, n'est pas plus toute l'esthétique, que le système de Cousin n'est toute la philosophie.
Le tort de l'académisme, dans l'emploi de ses méthodes d'idéalisation banale et mécanique, c'est, outre le choix souvent contestable de ses modèles, de poser le précepte avant les œuvres, comme s'il leur préexistait, à la façon des entités scolastiques, ces abstractions faussement scientifiques, qui semblent commander a priori aux faits, plutôt que leur obéir et les suivre.
Mais si le mysticisme esthétique, en favorisant rindividuahsme, a été une juste réaction contre le dogmatisme artificiel et mal compris de la scolastique académique, il a accompli son œuvre, il a fait son temps; il ne vaut plus contre un dogma-
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tisme plus relativisle et mieux compris, imprégné du véritable esprit historique et critique des modernes, c'est-à-dire contre une juste conception des méthodes esthétiques, dans laquelle le précepte, l'idéal, la norme sont présentés comme un extrait des chefs-d'œuvre, et qui ne valent que par eux, bien loin qu'une raison abstraite les impose a "priori^ comme des freins, à l'activité des artistes actuels et aux futurs chefs-d'œuvre. Ils deviennent, par là, mobiles, souples, adaptés, en perpétuelle évolution, sans devenir pour autant irrationnels comme une révélation ineffable : autre superstition, non moins dangereuse pour l'art que celle de l'académisme !
En réalité, si une méthode devait donner du génie, ou même simplement du goût, à ceux qui n'en ont pas, si la méthode devait être conçue comme une recette plus ou moins infaillible, destinée à remplacer l'intuition là oii elle manque, et à la dissoudre là où elle existe, certes, il faudrait supprimer toute méthode : nul artifice ne fut jamais si pernicieux que les préceptes bons pour des enfants et des copistes (quand toutefois ils sont bons !) et transportés tels quels aux personnalités mûries et aux imaginations vraiment créatrices.
Le tort du mysticisme esthétique, ce n'est pas de lutter contre une conception si artificielle de la méthode, c'est de supposer qu'il n'y en a pas d'autre.