‹ Introduction à l'esthétique; les méthodes de l'esthétique, beauté naturelle et beauté artistique, l'impressionnisme et le dogmatismeChapitre 8 sur 99 · LE MYSTICISME ESTHÉTIQUE M · texte numérisé non relu

LE MYSTICISME ESTHÉTIQUE M

Mais une méthode vraiment rationnelle n'a jamais prétendu, dans la science pas plus d'ailleurs que dans l'art, se substituer à la faculté d'invention ! Une méthode ne peut donner du génie, pas plus qu'un système d'esthétique ou de philosophie quelconque, serait-il même le plus convaincu et le plus convaincant de tous les mysticismes ! Car cette impuissance n'est pas due à la qualité de la méthode ou du système, mais à l'idée même de méthode ou de système.

En effet, l'esthétique n'a pas pour but direct de nous faire mieux jouir, mais seulement de nous faire mieux comprendre et juger notre jouissance. De même la ph^^siologie nous apprend comment nous digérons : cela est intéressant pour l'homme qui réfléchit; mais cela ne le fait pas mieux digérer. Ce n'est qu'indirectement que l'étude de la physiologie amènera certains praticiens à formuler des règles générales d'hygiène; certains malades à les appliquer, à y puiser une aide dans leurs réactions spontanées contre les attaques des maladies ; enfin certains moralistes à formuler les obligations, les devoirs et les droits correspondants. En ce sens, resthéticien est à la fois le physiologiste et le moraliste de l'art.

En effet, l'esthétique ou sa forme plus vulgaire et plus concrète, la critique d'art, n'aide à jouir du beau que ceux chez qui cette jouissance est intimement liée à la réflexion ; mais on ne peut nier

qu'elle est propre à en détourner certains autres, chez qui la pensée gâte le plaisir, soit en vertu de la spontanéité de leurs réactions, soit au contraire parce qu'ils se sont blasés sur elles à la longue.

Il faut donc se résoudre à ne voir dans une esthétique bien comprise ni les avantages ni les inconvénients qu'on a si souvent voulu espérer ou redouter d'elle. Sa véritable efficacité est beaucoup plus inoffensive. Elle est une explication qui mène à des estimations de valeurs, c'est-à-dire qui devient « normative » ; elle est un extrait de la faculté esthétique; elle ne la crée pas. 11 n'y a pas plus à la nier ou à proclamer sa faillite, qu'on ne doit rejeter la médecine parce que beaucoup d'individus se sont mal trouvés de Tétudier à moitié, et de l'appliquer mal à leur constitution personnelle : voire même de l'appliquer bien !

En toute science la part de théorie pure et d'application est toujours très délicate à doser; toute science doit se proposer en définitive d'agir sur les faits, et de rendre l'homme maître du monde et de soi-même ; mais il ne lui est pas moins essentiel d'être désintéressée, et de ne pas prendre les applications pratiques pour but immédiat : ce qui la paralyserait.

Ainsi posée, la question de la méthode exclut d'elle-même, semble-t-il, la négation systématique des mystiques. Adoptons cependant leur point de vue pragmatique pour ce qu'il a de vrai. Il ne reste

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plus qu'à se demander si la méthode, qui s'adresse à la réflexion, n'est pas beaucoup moins suggestive pour les artistes ou les amateurs d'art, que l'intuition irrationnelle et les élévations vers les mystères.

Nietzsche a raconté en vrai mystique comment Zarathustra lui fut inspiré, par une série de révélations brusques et « sans jamais choisir », où il sentait « son esprit lui-même se faire métaphore » C'est pourtant lui qui nous donnera sur ce point la juste mesure.

Les artistes, dit-il, ont intérêt à ce que le pubhc croie à des intuitions soudaines, à de soi-disant inspirations qui tombent en eux du ciel comme le don unique de la grâce : ils se sentent par là devenir surhumains !

On leur attribue ainsi volontiers un esprit sans commune mesure avec le nôtre, « une vue immédiate de l'essence du monde, comme par un trou dans le manteau de l'apparence ». Et cette superstition a tout juste autant de valeur, pour le public, que la croyance générale aux miracles, qui est un ressort d'action très puissant tant qu'il ij a des croyants^ et pour les seuls croyants.

Mais la superstition de génie est-elle aussi favorable au génie lui-même? Voilà qui est plus douteux. Se fier à des facultés exceptionnelles, croire à Firresponsabilité de sa création, se pénétrer d'une crainte religieuse de soi, perdre toute atti-

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tucle critique : ce sont des symptômes bien dangereux. Ils minent les véritables forces d'action. S'il est bon pour certains de croire qu'ils suivent un guide surnaturel, qui guidera le guide lui-même ? L'étoile de Napoléon Télëve un moment au-dessus des hommes ; mais plus elle le hausse au-dessus de l'humanité, et plus il est près de sa ruine, et plus profonde sera sa chute.

En réalité l'imagination créatrice produit dans les meilleurs esprits, à tout instant, pêle-mêle du bon, du médiocre et du mauvais, et c'est leur jugement qui choisit, et rejette, et combine. Dans l'art comme dans la morale, l'inspiration n'est pas un miracle : c'est un capital qui s'accumule lentement, et parfois se dépense d'un seul coup. La vraie faculté de l'artiste, c'est la conscience du métier^.

Utile donc au prestige du prêtre, de l'homme d'action, de l'artiste et même du savant dans leurs rapports avec le public, la superstition mystique leur est nuisible dans leurs rapports avec euxmêmes, c'est-à-dire, en définitive, dans leurs créations.

Beaucoup penseront sans doute que, si le choix se pose entre une superstition quelconque et un art rationnel d'agir, de sentir ou de penser, c'est celui-ci qu'il faut toujours préférer, sans autre

L F. Nietzsche, Humain, trop humain, parlie I, traduction Desrousseaux. p. 190, 202 et suiv.

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