‹ Introduction à l'esthétique; les méthodes de l'esthétique, beauté naturelle et beauté artistique, l'impressionnisme et le dogmatismeChapitre 89 sur 99 · I. — Le principe de la méthode · texte numérisé non relu

I. — Le principe de la méthode

L'esthétique expérimentale est la forme du dogmatisme moderne la plus jeune, la plus humble et pourtant la plus riche d'avenir. Elle est essentiellement dogmatique; car elle ne se donne d'autres buts que d'arriver à des lois. Mais ce dogmatisme est essentiellement relativiste ; car l'expérimentation esthétique qui porte sur un certain nombre de sujets interrogés, ne vaut que pour ces sujets, et ne peut être généralisée à d'autres que sous bénéfice de vérification, et avec tous les risques, et aussi toutes les garanties, qu'offre chaque hypothèse scientifique dans tous les domaines possibles.

Bien plus, dans ce problème de la généralisation des valeurs, l'expérimentation esthétique est une consécration à la fois de l'impressionnisme et du dogmatisme : car les généralités auxquelles elle aboutit ne sont pour elle qu'une somme de faits individuels ; c'est d'impressions aussi personnelles

1. Voir, pour plus de détails sur toute cette question : Ch. Lalo, L' Esthétique expérimentale contemporaine, 1908.

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qu'on le voudra, à la seule condition qu'elles se présentent authentiquement comme des jugements de valeurs esthétiques, qu'elle espère faire jaillir une loi, sinon universelle, du moins nécessaire dans le groupe observé, ou dans tout autre groupe semblable qui se retrouverait, si possible, à peu près dans les mêmes conditions.

L'objet essentiel de la méthode, c'est donc de former cette somme d'impressions subjectives, que le dogmatisme absolu dédaigne de dresser, et que les dogmatistes plus modérés supposent réalisée confusément sous le nom de goût, de bon sens, de consentement commun, ou d'opinion établie et définitive dans l'humanité ; qu'enfin les impressionnistes constatent aussi, mais en la raillant comme une tradition ou une routine grossière et peu respectable. Les adeptes de l'expérimentation esthétique ne raillent ni ne respectent : ils s'occupent,à constater méthodiquement ces faits spéciaux à l'esthétique, qu'on appelle des jugements de valeur. En formant patiemment leur somme, ils espèrent dépasser le scepticisme paresseux des uns, et déterminer par approximation le prétendu absolu des autres, qui ne serait que la limite jamais atteinte dont ils peuvent s'approcher toujours. Car l'absolu n'est pour eux qu'un nombre indéfiniment croissant de nouvelles relativités, de même qu'une valeur ne peut être dite objective que lorsqu'elle représente une somme de valeurs dont chacune,

prise à part, n'existant que dans une conscience, est évidemment subjective par définition.

Ces principes sont difficilement contestables; car Fidéalisme des grands philosophes modernes nous a dès longtemps démontré qu'il n'y a pas de c( choses en soi », à plus forte raison pas de (( valeurs en soi » ; et la science moderne, que toute loi n'est jamais qu'un système de relations entre des faits et leurs conditions nécessaires.

Ces principes admis, il ne reste donc plus qu'à former cette somme d'opinions individuelles.

C'est ici que commence le scandale. Car une somme est un chiffre. Et un chiffre est une atteinte au caractère sacré de la beauté. Mesurer, c'est avilir ; calculer c'est déprécier les mystères. Qu'estce qu'une esthétique sans mystères, sinon un sacrilège dans l'art? On supporte encore le pédant vieillot qui menace de sa férule au nom des sacrés principes, parce qu'on peut rire et de la férule et des principes : c'est un impuissant et un ridicule. Mais quand il abandonne toute arme, et se borne à classer les valeurs avec impartialité en les cotant imperturbablement de 0 à 20, cela n'est pas même lisible : car il ne menace plus, il ne s'impose pas au nom d'une autorité contestable et contestée : il se contente de déranger désagréablement nos habitudes et d'être encombrant ; ce qui est beaucoup plus insupportable. Au pédant désarmé il reste l'ennui, qui est une arme épouvantable.

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Or quoi de plus ennuyeux que des statistiques? Il faut pourtant en venir là, et constater en définitive que le vrai moyen pour tirer de Fimpressionnisme ses dernières conséquences et les meilleures, c'est-à-dire celles qui le dépassent, c'est de reconnaître qu'on ne peut légitimement attribuer une valeur humaine à un jugement esthétique, que s'il exprime effectivement une valeur dans la conscience esthétique d'une parcelle quelconque de l'humanité ; si l'on peut dire et décrire laquelle, et en vertu de quelles conditions. Et si toute précision amène à des chifïres, soit : nous pousserons jusqu'aux chiffres. Il n'est jamais ridicule d'aller, même contre les préjugés communs, jusqu'au bout de sa pensée.

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