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CHAPITRE XV

287. Fixés sur le sens que Ton doit attacher au mot de corps élémentaire ^ dont nous avons admis Uexistence dès le commencement de cet ouvrage, et sachant que tous nos efforts, toutes nos tentatives sur la matière qui frappe nos sens directement et indirectement, n’ont jamais pour résultat que de la ramener à l’un ou l a litre des cinquante-quatre corps considérés comme simples, il nous reste à rechercher comment et dans quel état ces corps simples se rencontrent dans la nature; à examiner, d’après les propriétés chimiques que nous leur connaissons, et d’après les influences générales auxquelles ils sont soumis, quels sont ceux de ces corps qui peuvent y exister libres, et ceux au contraire qui ne s’y trouvent qu’en combinaison. Quant à ces derniers, il faut voir s’ils sont tous à un même ordre de combinaison, et s’il en est autrement pour quelquesuns il faut tâcher d’en découvrir la cause. Enfin, il nous reste à considérer si tous les corps qui se rencontrent au sein de la terre, et ceux qui se trouvent à sa surface, y sont placés au hasard, ou s’ils ne sont pas plutôt soumis à des lois qui les régissent et les maintiennent en équilibre les uns avec les autres.

Que nous examinions la nature dans son ensemble ou dans ses détails, c’est partout la même harmonie; partout nous avons occasion d’admirer l’incomparable sagesse et la puissance du Créateur de l’univers. Nos

CHAPÏTRE QUINZIÈME.

reganls se portent-ils sur ies couches de terrain qui composent notre sphère terrestre, nous pouvons constater qu’elles ne sont point toutes de même nature, qu’elles se distinguent les unes des autres par un ordre régulier de superpositions, qui s’observe et se reproduit constamment, en quelque lieu que ce soit, dans toutes les couches qui appartiennent à une meme époque de formation; tout, jusqu’aux débris de matières organiques, prouve la relation intime qui existe entre les corps.

Quand de ces faits généraux on passe aux détails, on n’est pas moins frappé des relations qui existent entre les corps et de leur subordination; car l’existence d’un corps dans une certaine couche de terrain entraîne toujours comme conséquence la présence d’un autre corps qui a plus ou moins de rapport avec lui. C’est ainsi que le minéralogiste conclut souvent de la nature de la gangue à l’espèce minérale, ou l’inverse, c’est-à-dire de l’espèce minérale à la gangue.

Le sulfate bary tique accompagne toujours le sulfure antimonique, et réciproquement; le sélénium accompagne aussi toujours le tellure; le chlore est toujours accompagné par le brome et l’iode. En résumé l’on peut dire que l’existence d’un corps est en quelque sorte subordonnée à celle d’un ou de plusieurs autres corps; que la formation, la vie de l’un dépend de la formation et de la vie de l’autre. Cette proposition , toute hardie quelle puisse paraître au premier abord, n’en découle pas moins de l’observation, et de plus elle est la conséquence nécessaire de l’admission de ce principe : la matière est une ; elle ne peut ni augmenter ni diminuer de poids. Si la ma-' tièrequi compose notre globe terrestre, celle qui l’enveloppe, ne peut ni augmenter ni diminuer de poids, on est naturellement conduit à reconnaître aussi que les

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corps se mettent sans cesse en équilibre en réagissant les uns sur les autres; de telle soi^e que, par une cause quelconque, l’équilibre n’est pas plutôt rompu sur un point, qu’une cause opposée à la précédente rétablit cet équilibre. S’il en était autrement, et que les mêmes influences pussent continuellement s’exercer dans un sens, sans * que d’autres influences opposées pussent avoir lieu en même temps, l’harmonie de la nature, cette œuvre immense, admirable du Créateur, aurait bientôt disparu pour faire place au désordre, à la confusion, puis à une mort générale.

L’homme, ainsi que les animaux, ne vivent pas seulement des aliments dont ils se nourrissent, ils tirent encore leur existence de l’un des principes de l’air (l’oxygène), dont la dépense pour un seul homme se monte, terme moyen, à 750 litres par jour, ce qui rend irrespirable 3750 litres d’air.

À cette quantité d’oxygène , indispensable à la respiration de l’homme et des animaux, vient encore s’ajouter l’oxygène nécessaire à la combustion. Ainsi toute la chaleur artificielle que nous produisons pour les différents besoins de la vie, enlève une quantité d’oxygène non moins prodigieuse. L’on peut s’en faire une juste idée en songeant que 1 kil. de bois sec enlève à l’air en s’y brûlant 970 lit. d’oxygène, et rend irrespirable 4850 lit. d’air; 1 kil. de charbon consume 1840 lit. d’oxygène, et rend irrespirable 9200 lit. d’air1.

En voyant l’oxygène disparaître en quantité telle que l’énumération n’en est pas possible, nous pourrions concevoir des craintes pour notre existence, si nous ne savions qu’une cause opposée à la précédente, une cause

1 Le nitrogène étant impropre à la respiration et représentant quatre cinquièmes de l’air, chaque volume d’oxygène qui disparaît rend nécessairement irrespirable cinq fois son yolume d’air.

réparatrice doit reproduire des effets également opposés, et que, par cela mêi^e que notre existence est subordonnée à certains corps, celle d’autres êtres doit être subordonnée à la notre, et qu’ainsi peut se maintenir l’équilibre. Depuis plus de quarante ans que l’on sait faire l’analyse de l’air, l’on n’a pas pu constater le moindre changement dans sa composition; toujours on l’a trouvé en volume = à 21 d’oxygène et 79 d’azote. Or, si la composition de l’air ne change pas, et que journellement il y ait une grande quantité d’oxygène employé, il faut absolument que ce dernier corps soit restitué à l’air d’une manière quelconque.

On voit, en étudiant les conditions d’existence des végétaux, que leur vie est dépendante de la nôtre, comme la nôtre est subordonnée à la leur. Les végétaux ont besoin pour vivre de l’acide carbonique, qui se produit durant la respiration des hommes et des animaux : ils enlèvent à cet acide tout le carbone et une partie de son oxygène ; l’autre partie d’oxygène devient libre et nous est restituée.

Si les plantes ne dégagent qu’une portion de l oxygène qui se trouve dans l’acide carbonique formé pendant la respiration de l’homme et des animaux ou au sein de nos foyers, il faut encore qu’une autre quantité d’acide carbonique contribue à maintenir la composition de l’air. En effet, nous verrons un peu plus loin, dans ce chapitre même, que cet acide peut être formé autrement que par l’oxygène de l’air.

Un examen attentif de tous les phénomènes qui se déroulent sous nos yeux , nous prouve qu’il y a vie de relation entre tous les êtres, et mouvement dans toute la matière; que rien, en un mot, ne reste immobile; que tout ce que nous voyons actuellement se produisait aussi dans des temps très-reculés et se produira

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peut-être éternellement, et qu’enfin une même puissance régit la matière : puissance sublime, dont il ne nous est pas donné de concevoir l’essence! Dans nos laboratoires nous avons beau soustraire la matière à son action, en la plaçant dans des conditions anormales, et nous enorgueillir de pouvoir former avec elle des combinaisons diverses que la nature ne nous offre pas, tôt ou tard cette même matière finira par retourner à son état primitif, par redevenir ce qu elle était déjà. Le chimiste dans ses travaux de laboratoire est comparable au jardinier, qui sait modifier ses plantes tant par la nature du terrain qu’il leur assigne, que par la température du milieu ambiant au sein duquel il les fait respirer; il en change momentanément la forme ou la couleur. Mais cette modification, qui n’est qu’artificielle, cesse dès que la main de l’homme abandonne à euxmêmes la semence et l’arbrisseau ; car que l’on mette en terre les pépins d’une poire recueillie sur l’arbre greffé, le produit n’en sera qu’un sauvageon.

En cherchant à nous faire une idée des phénomènes naturels considérés sous le point de vue chimique, et à nous représenter 1 état des corps dans la nature, nous aurons grand soin d’écarter autant que possible les hypothèses; car, sujettes à être renversées, elles entraînent tôt ou tard avec elles dans leur chute l’édifice auquel elles avaient servi de fondement. C’est de la matière telle que nos procédés d’analyse nous la font connaître que nous partirons; et c’est l’étude de ses propriétés, celle des transformations qu’elle subit sous nos yeux, soit dans la nature, soit dans nos laboratoires, qui nous servira à expliquer les modifications qu’elle a éprouvées dans des temps reculés, et celles qu’elle éprouve encore journellement. Notre tâche ainsi définie, nous nous abstiendrons d’aborder des questions qui sont et qui

seront probablement toujours au-dessus de la portée de notre intelligence; et en restant dans le domaine des faits, dont l’étude présente tant de sujets intéressants pour la philosophie de la nature, nous n’imiterons pas quelques personnes, lesquelles, dans leur désir de vouloir tout expliquer, sont allées jusqu’à donner une théorie de la formation de notre planète, qu’ils ont improvisée pour ainsi dire, comme si cela eût été aussi aisé que d’improviser une boule de neige au moyen de la vapeur d’eau soumise à une cause refroidissante quelconque.

En matière de science, Lavoisier reconnaissait deux manières de se représenter les objets. «Dans l’une, di- « sait-il1, l’on remonte des phénomènes aux causes qui «les ont produits; dans l’autre l’on suppose la cause,

« et l’on fait voir que les phénomènes présentés par « l’observation cadrent exactement avec cette supposition. » Tâchons de ne pas nous écarter de ces règles.

Depuis la croûte supérieure de notre terre jusqu’aux plus grandes profondeurs auxquelles il nous soit donné de pénétrer, nous remarquons des amas distincts de matières, qu’on appelle roches , et qui sont homogènes ou hétérogènes. Il est facile de se convaincre que la formation des unes est le résultat d’une action chimique déterminée par l’effet d’une température très-élevée, et que celle des autres doit au contraire être attribuée à des dépôts qui se sont faits successivement et à des degrés*de chaleur où la matière n’a pu entrer en fusion, tantôt par une action purement chimique ou purement mécanique, ou tantôt par une action à la fois chimique et mécanique. Enfin il est encore d’autres roches dont la cause de formation est difficile à déterminer, parce

1 Mémoires de V Académie ; 1789 , p. 351.

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que d’une part elles ont conservé l’empreinte de l’action du feu, et parce que de l’autre elles possèdent une grande partie des caractères qui appartiennent aux roches formées par dépôts.

L’hétérogénéité des premières (de formation ignée) n’est pas toujours apparente, mais elle n’en est pas moins réelle; car, pour qu’il y eût homogénéité dans des roches de formation ignée > il faudrait que la chaleur qui a agi sur tous leurs éléments eût trouvé ceuxci sous un même état de combinaison : c’est là le seul cas possible où ces divers éléments auraient pu se combiner entre eux et donner naissance à un composé unique, et partant homogène, ce qui n’a pas lieu, ainsi que nous le verrons plus tard. Quand bien même cette impossibilité chimique n’existerait pas, il serait encore difficile d’admettre qu’un arrangement entre des substances si nombreuses, déterminé sous l’influence d’une température très-élevée, eût pu continuer d’avoir lieu par le refroidissement de la masse. C’est par ces raisons que l’hétérogénéité des roches de formation ignée doit nécessairement être admise. Il faut l’attribuer, 1° à ce que les corps, qui se t rouvaient en présence au moment de la formation de ces roches, n’existaient point au même état de composition et ne pouvaient exister sous cet état dans des circonstances qui étaient les mêmes pour tous. Les corps restant donc libres d’après cette règle, que les combinaisons n’ont lieu qu’entre des corps du même ordre ,, leur séparation a dû se faire; 2° à ce que, pendant la fusion et le refroidissement lent d’une masse de matière si énorme, il doit s’être opéré entre les corps des arrangements et des séparations déterminés, non-seulement par l’inégale tendance des corps les uns pour les autres, mais encore par une différence de densité. /

L’hétérogénéité clés roches par dépôts chimiques n’est qu’accidentelle; si elle s’observe, c’est quand des causes mécaniques ont pu s’exercer pendant ou après la formation de ces roches.

Quant aux roches, dont la formation est évidemment due à une cause mécanique, elles sont toutes homogènes considérées physiquement, parce que les corps se sont placés d’après leurs propriétés physiques, c’est-àdire suivant leur volume, leur densité, etc. Chimiquement leur hétérogénéité est évidente, parce que la cause physique qui a contribué à leur formation a agi sur des substances chimiques de nature bien différente. Enfin leur hétérogénéité peut aussi dépendre d’une action chimique qui aurait eu lieu postérieurement à leur formation.

Les géologues ont parfaitement distingué ces diverses espèces de roches, pour lesquelles ils ont établi des divisions nombreuses, que nous rappellerons brièvement ici, afin de pouvoir nous en servir au besoin.

Les roches sont appelées neptunibnes et platoniques ; ces dernières sont même distinguées entre elles par des noms spécifiques : ainsi l’on dit roches plutoniques anciennes ou modernes.

Les roches sont encore dites roches stratifiées et roches non stratifiées. Elles sont réunies suivant l’ordre de superposition dans lequel on les rencontre le plus souvent dans la nature, et surtout suivant les espèces minérales ou organiques fossiles qu’on y trouve, et alors elles constituent des groupes qu’on appelle terrains. Ce dernier mot reçoit plusieurs acceptions. Quand on veut faire allusion aux différentes périodes de formation qui constituent la croûte terrestre, l’on fait suivre le mot terrain des adjectifs suivants: primitif \ secondaire et tertiaire , pour distinguer trois grandes

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époques. Faisant allusion aux causes ou aux circonstances qui ont présidé à la formation d’une roche ou d’une série de roches, le mot terrain reçoit encore une autre acception : on dit alors terrains volcanique, de sédiment, de transport, lacustre, d'eau douce, marin. Enfin l’on fait allusion aux espèces minérales ou organiques fossiles par les dénominations ci-après : terrains métallifère, carbonifère, coq ailiers, magnésifère, etc. La période pendant laquelle une série de roches s’est formée dans les mêmes circonstances, est désignée sous le nom de formation. Exemple : formation jurassique , pour rappeler la période durant laquelle ce terrain a pris naissance.

En parlant des espèces minérales, nous serons dans le cas de spécifier les couches de terrain dans lesquelles on les rencontre. Or, pour éviter toute confusion, nous adopterons le système de classification établi par M. Labèche, en donnant un extrait du tableau de cet auteur sur les différents modes de classifications des terrains, tableau qui se trouve aux pages 4(3 et 47 de son précieux Manuel de géologie .

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