III. Alcaloïdes
72. On appelle alcaloïdes certains composés contenant de l’hydrogène et de Y azote, capables de s’unir directement aux sels à base d’hydrogène (aux
acides) ou à des sels métalliques , et de former avec eux des composés définis. Bien qu’aucun échange ne s'effectue par la rencontre d’un acide et d’un alcaloïde, le produit de leur combinaison porte néanmoins le nom de sel, à cause des nombreuses analogies qu’il présente avec les combinaisons salines proprement dites.
C’est que, dans les sels formés parles alcaloïdes , dans les a Icalisels , on peut déplacer le sel hydrogéné (l’acide) ou métallique par un autre sel, ou l’alcaloïde par un autre alcaloïde. Les alcaloïdes sont donc des corps qui s’unissent aux sels sans en détruire le caractère binôme.
L’ammoniaque est le type des alcaloïdes ; on sait qu’elle renferme de l’azote et de l’hydrogène NFF. Le carbone , ou le carbone et l’oxygène viennent souvent se joindre à ces deux éléments. Un grand nombre d’alcaloïdes composés de quatre éléments se rencontrent tout formés dans les plantes : l’opium, le quinquina, le café, le thé, le tabac contiennent de semblables alcaloïdes carbonés. Ceux-ci sont généralement connus sous le nom d’ alcalis végétaux ou de bases organiques ; ils se comportent, sous le rapport chimique , comme l’ammoniaque.
Oo connaît aussi un petit nombre d’alcaloïdes dans lesquels l’azote est remplacé par do phosphore ou par de Y arsenic , et quelques autres qui contiennent du soufre à la place de l’oxygène. Dans ces derniers temps , on a aussi découvert des alcaloïdes renfermant du platine , de l’azote et de l’hydrogène. Enfin, les corps halogènes y remplacent quelquefois l’hydrogène (37).
73. La théorie de l’ammonium (41) ne résume pas toutes les propriétés des alcaloïdes; elle ne s’applique , en effet , qu’aux combinaisons de l’ammoniaque avec les acides. En représentant par Am les éléments NH4, voici comment elle exprime les sels ammoniacaux :
Ammoniaque et chlorure d’hydrogène :
NH3q-Cl(H)— Cl(Am) chlorure ammonique , semblable à C1(M).
Ammoniaque et sulfate d’hydrogène :
2NH3-+-S04(H2) — S04(Am2) sulfate ammonique, semblable à S04(M2).
L’ammoniaque s’unit non-seulement aux acides ou sels à base d’hydrogène , mais encore aux sels métalliques. Ainsi, on connaît les combinaisons suivantes :
Ammoniaque et chlorure de cuivre [NH3-+-Cl(Cu)].
Ammoniaque et sulfate d’argent. . . [2NiT3-f-S04(Ag2)].
Notez que la formation de ces dernières est exactement la même que celle des combinaisons de l’ammoniaque avec les acides. Dans l’un et l’autre cas elle est directe , et s’effectue au contact de l’ammoniaque avec les sels à base d’hydrogène ou de métal. L’analogie devient manifeste, si l’on écrit ces composés de la manière suivante:
Chlorures ammo- Cl (H Cl(Cu
niacaux IFN'» . H3N).
Sulfates ammo- S04(H2 S04(Àg2
niacaux H8N2) IFN2).
Il faut donc compléter la théorie de l’ammonium , d’après M. Laurent, en disant que le métal composé Nil4 peut renfermer un métal simple (argent , cuivre) à la place d’une partie , et même, dans d’autres cas, de la totalité de l’hydrogène. On a donc encore les groupes suivants, qui peuvent se substituer à M pour jouer le même rôle :
Le cuprammonium NiPCu.
L’argentammonium. . NEPÂg, etc.
De sorte qu’on a aussi :
Un chlorure ammonique,
Un chlorure cuprammonique,
Un sulfate ammonique,
Un sulfate argentammonique, etc.
La même chose doit se dire des autres alcaloïdes, quinine, morphine, strychnine, etc., c’est-à-dire, de tous les alcaloïdes végétaux, car ils se comportent, comme l’ammoniaque, avec les acides et avec les sels métalliques.
Ainsi, la strychnine C"H'4N20% l’alcaloïde de la noix vomique , se combine avec l’acide nitrique et avec le nitrate d’argent; or, voici ces combinaisons :
[C22H24N209q-N03(H)] nitrate stryclinique.
[C22H24N2O2q-N03(Ag)] nitrate argcnto-strychniquc.
74. Certains alcaloïdes , comme l’ammoniaque et même plusieurs alcaoïdes organiques , pris en dissolution aqueuse ou alcoolique, ramènent au bleuie papier de tournesol rougi par les acides, et verdissent le sirop de violettes; beaucoup d’entre eux, en s’unissant aux acides, les neutralisent et en font disparaître la réaction acide ; de même , en ajoutant de la potasse aux alcali sel s formés par les alcaloïdes insolubles (quinine, morphine, strychnine), on en précipite ces derniers, comme s’il s’agissait d’un sel de cuivre ou d’argent , qui serait précipité à l’état d'oxyde. Mais l’analogie n’est pas complète ; car, tandis que le précipité, occasionné par
a potasse dans un sel métallique, est un oxyde, comme le réactif employé , ce précipité dans le cas des alcaloïdes non-oxygénés ne renferme pas d’oxygène. La même chose a lieu quand on ajoute de la potasse à un sel ammoniacal ; car l’ammoniaque qui se dégage n’est pas un corps oxygéné. Voici qui fera saisir la différence :
Sels ne renfermant pas cl* alcaloïde.
Avant,
Sulfate hydrique. . . S04(H2) Oxyde potassique. . 0(K2)
Sulfate argentique. 804(Ag2) Oxyde potassique... O (K2)
Après.
SOh.K2) sulfate potassique.
0(H2) oxyde hydrique.
SOv(K2) sulfate potassique, 0(Ag2) oxyde argentique.
Alcalisels.
Sulfate aniliq. S04(H2,C12H14N2) Oxyde potassique 0(&2)
S0,f(&2) sulfate potassique.
C12HUN2 aniline libre.
O (H2) oxyde hydrique.
Sulfate argentam. S04(Ag2?H6N2) S04(K.2) sulfate potassique.
H6N2 ammoniaque libre.
Oxyde potassique 0(R2) 0(Ag2) oxyde argentique.
Il est évident, d'après cela, que les alcalis minéraux (oxydes à métaux alcalins, 50) font éprouver une action double aux sels des alcaloïdes ; ils y déterminent l’élimination de l’alcaloïde, en même temps qu’ils opèrent la double décomposition avec l’acide ouïe sel métallique uni à cet alcaloïde, absolument
comme si cet acide ou ce sel métallique se trouvait à l’état de liberté.
75. La plupart des alcaloïdes carbonés se rencontrent tout formés dans les végétaux; un seul, l’urée, s’élabore dans l’économie animale. Dans ces dernières années , la chimie est parvenue à produire artificiellement , outre l’urée , plusieurs alcaloïdes nouveaux , et tout nous porte à espérer que bientôt la quinine , la narcotine , la morphine ne s’extrairont plus des quinquinas ou de l’opium, mais s’obtiendront dans nos laboratoires par des procédés semblables.
Ce n’est pas en combinant directement fazote avec le carbone, l’hydrogène et l’oxygène qu’on a réussi à effectuer ces reproductions artificielles : on connaît l’indifférence chimique de l’azote libre (113) ; c’est donc par des moyens détournés qu’on a du opérer. En effet, la plupart des alcaloïdes factices ont été obtenus par l’action de l’ammoniaque sur d’autres corps déjà carbonés , offerts par la nature , ou bien par l’influence de certains agents sur des composés déjà azotés et obtenus avec l’acide nitrique (95 a). Le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas de discuter ici cette question intéres-
sanie; je Fai développée ailleurs (a) avec plus de détails.
On a cm pendant long-temps que les alcaloïdes contenaient de l’ammoniaque toute formée , et devaient à ce corps leurs propriétés ; mais il est démontré aujourd’hui qu’elles n’ont aucun rapport avec les proportions d’azote et d’hydrogène contenues dans ces corps. 11 en est qui renferment bien plus d’azote et d’hydrogène qu’il n’en faudrait, sous forme d’ammoniaque , pour neutraliser les acides saturés par eux.
76. L’ammoniaque est gazeuse dans les circonstances ordinaires ; les alcaloïdes ternaires composés de carbone, d’hydrogène et d’azote sont ordinairement liquides et huileux; ceux qui renferment, en outre , de l’oxygène , se présentent à l’état solide et cristaiüsahle.
Les alcaloïdes ont une saveur amère et fort âcre qu’ils communiquent à leurs sels. Plusieurs d’entre eux agissent très-énergiquement sur l’économie animale, et, même à petite dose, en véritables poisons.
Plus les alcaloïdes sont oxygénés, mieux ils se dissolvent dans l’eau , à part l’ammoniaque qui s’y
(a) Précis de Chimie organique , tom. I, pag. J 26.
dissout en toutes propoi lions. L’alcool dissout aisément à chaud les alcaloïdes carbonés, et les abandonne , par le refroidissement , sous forme de cristaux plus ou moins déterminables.
Lorsque les alcalisels sent formés par un acide ( alcaîisels hydriques), ils sont en général solubles dans l’eau; les autres alcalisels métalliques sont généralement peu solubles dans l’eau , à l’exception toutefois des sels ammoniacaux dont la solubilité est très-grande.
77. Un caractère propre à tous les alcaloïdes , c’est que leurs alcalisels hydriques et surtout leurs chlorures (hydrochlorates) donnent, par une solution de chlorure platinique dans l’acide hydrochlorique , un précipité jaune orangé qui se dissout quelquefois dans l’eau bouillante, et se dépose parle refroidissement à l’état cristallisé. Ce précipité (chlorureplatinico-alcaloïdique) donne par la calcination un résidu de platine pur.
78. Les alcaloïdes solides et insolubles qui se rencontrent dans les plantes s’obtiennent aisément en épuisant les parties végétales par un acide étendu qui puisse former avec l’alcaloïde une combinaison soluble. On emploie ordinairement, pour cela, de
l’acide hydrochlorique ou sulfurique. On concentre ensuite les extraits , et on les précipite par de la chaux , par de l’ammoniaque ou par du carbonate de soude; l’alcaloïde s’obtient à l’état de pureté , si on le fait dissoudre dans l’alcool ou dans l’éther, et qu’on abandonne le liquide à l’évaporation. S’il était coloré, il faudrait de nouveau le combiner avec un acide , et traiter la dissolution par du charbon animal. C’est par ce procédé que s’obtiennent la quinine , la strychnine, la morphine, etc.
Lorsque l’alcaloïde est liquide et volatil, on opère comme précédemment ; mais , au lieu de précipiter par l’alcali minéral , on distille la combinaison avec de la potasse. C’est à peu près de cette manière qu’on extrait l’alcaloïde du tabac et de la ciguë.
79. Voici une liste qui comprend les alcaloïdes les plus connus , avec l’indication de leur composition et de leur mode de formation. On remarquera que les noms de la plupart des alcaloïdes se terminent en ine; ces noms ne sont pas systématiques , puisqu’ils s’appliquent à des corps dont presque tous renferment les memes éléments , seulement en proportions différentes. Les noms rappellent ordinairement l’origine de l’alcaloïde.
ÎM