‹ Introduction à l'etude de la paleontologie stratigraphique (volume 4)Chapitre 15 sur 60 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

AprèsaToîrjeiéuncoupd*œîlsurletableaudelatcrreanciennc, B^po^iUon. au point de Tue qui nous intéresse plus particulièrement, il nous reste, avant de passer à celui de Fépoque actuelle, à traiter une question qui se rattache à Tun et à Vautre, qui est une des plus fondamentales delà philosophie de la nature et sur laquelle repose en partie la paléontologie pratique; c'est la question de l'espèce arec toutes celles qui s'y rattachent.

Ou'est-ce que Tespèce? Tespèce est-elle fixe et immuable? r>1 elle perpétueUe? ou bien est-elle variable dans ses caractères, temporaire dans son existence?

La solution absolue de ces questions, si elle était possible, ierait da domaine du zoologiste et du botaniste, s'aidant de loutes les données de la paléontologie et de la géologie. Mais pi l'on remarque qu'elle a préoccupé les naturalistes de tous m temps et qu'ils sont encore aujourd'hui divisés à ce sujet, n conceTra que notre rôle ne peut être de prétendre la résoupe avec les seules ressources que présentent les fossiles. Ce

iie nous pouvons et ce que nous devons même faire ici, c*est

exposer et de discuter les principales opinions émises, les

Kitils sur lesquels elles s'appuient et de justifier celle à la-

lefle nous nous rattachons.

mot espèce est celui qui revient le plus souvent dans Té-

tude des sciences naturelles ; il en est le premier et le dernier, a dit un de nos plus célèbres zoologistes (l), et le jour où nous en serions complètement maîtres, nous serions bien près de le devenir de la science entière. Un botaniste éminent a dit aussi : <c Énoncer clairement ses opinions sur la nature de « Y espèce est pour un naturaliste Fçpreuve la plus redoutable <c détentes (i). »

j. Bay, Les anciens ne semblent s*êlre préoccupés de Tespèce, ni ^ïïaracfortf ^" P^*"* ^^ ^"® ^^ '^ uaturc ni au point de vue de la science, et Ton peut dire qu'il en a été de même des auteurs de la Renaissance. En 1688 Emmanuel Kœnig (3) réunit les individus en espèces et fait de celles-ci des divisions du genre. De son côté Jean Ray (4) regarde comme étant de même espèce les végétaux qui ont une origine commune et se produisent par semis, quelles que soient leurs différences apparentes. Mais, ajoute un de nos savants naturalistes (5), Tespèce ne fut réellement caractérisée qu'en 1700 par Toumefort. Il avait défini le genre ^ Tensemble des plantes qui se ressemblent par leur structure; il appelle espèce la collection de celles qui se distinguent par quelques caractères particuliers (6).

Linod. En 1736, Linné résume sa doctrine dans cet aphorisme, comme il Tappelle : Nous comptons autant d'espèces qu'il y a eu de formes diverses créées à Torigine (?), £n.l751, dans la Philosophie botanique (s), il conclut qu'autant on l'enconti^e aujourd'hui de formes et d'organisations différentes, autant il

(1) Isidore Geoffroy Saint-Hilaîre, Hisiaire naturelle générale des règnen organiques, yd* II, p. 340; 1S49.

(2) Alph. de Gandolle; Géographie botanique raUonnée, vol. II, p. 1068 z\

(3) Begnum vegetabile, îû-4, p. 68; 1688.

' (4) -Hisioria plantaxum et Synopsis methodicà ttninuUium, in^ . Londres, 1693.

(5) Dp Quairefages, Unité de V espèce humaine^ p. 49; 186t«

(6) Jnstiiulionesrei herbaiise, în-4, p. 50 elpassitn. Paris, 1700.

"(7) Fundamenia botanica, apbor. 455, éd. în-iS, p. 18. Amsterdam J 4736. I

(^} Philoiophia botanica, aptior. 157, ia-S, p. 99» Stockholm^ 17^1 .

existe d'espèces primitives et perpétuelles, quoi divers» formx seu struetttrx hodiemum ocetirruntj chacune des formes actuelles dériTant d'une de celles que Tétre infini a initialement produites et qui ont subsisté à travers les temps, toujours semblables à elles-mêmes, p/ttr^« et sïbi semper similes. Mais plus tard Linné semble avoir modifié profondément ses idées lorsqu'il en vient à soupçonner que toutes les espèces d'un même ^eiire auraient à l'origine constitué une seule espèce ; ab ini* &o ttfiam constituerint speciem (i ) .

L'idée du changement des espèces, les unes dans les autres Baooo. de même que celle de leur fixité, remonte assez haut dans Fantiquité. On la retrouve dans les préceptes de l'école ionienne et elle se rattache plus tard aux transmutations des livres hermétiques.. Elle a été surtout* posée dans les temps modernes 9\ec une grande hardiesse par Bacon (2), et malgré le ridicule que les naturalistes ont jeté sur les élucubrations fantastiques de de tfaillet(3), dont ils ont méconnu Tesprit et l'intention, il faudra bien que les partisans de la variabilité illimitée, assez nombreux de nos jours, Tacceptent conmieleur véritable précurseur.

Vespècây dit Buffon, est une succession constante dHndividus i^urron. semblables et qui se reproduisent y et le caractère de V espèce rest la fécondité continue. C'est sans doute la définition la plus profonde que Ton ait donnée jusque-là, mats dont le second tenne n'implique pas nécessairement le premier. Aussi l'illustre auteur, à partir de i753 , époque à laquelle parut le pre-mier Tolumc de Y Histoire naturelle où il se prononce pour rimmulabilité des espèces, partage d'abord les vues de Litîné •Uns ceux publiés en 1755 et 1756, puis en 1761 et 1766 semble pencher vers la variabilité des espèces, pour s^arrêter

[{} Xotts renverrons, pour plus de détails sur ce sujet, à Fouvrage déjà tid iflsidore Geoffroy Saînt-Hilaîre, vol. II, p. 575-383. — Voy, aussi Vt^nrd, art. EsrftcB, du Dictiatmaire universel (tkistoire naturdUt toi. V» p. iTtù ; iS44; — de Quatrefages, Cours d'anthropologie, le journal la M-nrt, 1856, p. 58U.

\i) Sylva syivarum or a natural histoTif, cent. YI, et Not>a Atlantù*

:') ^^?- ^^' première partie» p^ 366*

dans ses publications de 1765 à 1778 à une variabilité limitée. Ainsi il dit, dans ce dernier sens : « L'empreinte de chaque « espèce est un type dont les principaux traits s<Mit gravés en « caractères ineffaçables et permanents à jamais ; mais toutes « les touches accessoires varient » (l); et ailleurs : « La forme c constitutive de chaque animal s*est conservée la même et sans € altération dans ses principales parties; les individus de chaque ff genre représentent aujourd'hui les formes de ceux des prc- « miers siècles, surtout dans. les espèces majeures, car les esc « pèces inférieures ont éprouvé d'une manière sensible tous c les effets des différentes causes de dégénération (s), v

« A la définition qui se déduit des vues de Linné, à celle « qu'a donnée Buffon, se rattachent, dit un de leurs commence tateurs (5), la plupart des définitions qui ont eu coqrs dans la « suite du xvm* siècle et dans le nôtre. De la première dérivent « toutes celles dont l'élément essentiel est l'invariabilité perce pétuelle du type ; de la seconde celles qui cdractériscnt « surtout l'espèce par la fécondité continue, et de toutes deux. la «( multitude de celles qui reposent sur l'une et sur l'autre de « ces notions. »

L.<]e Jncswu. Suivant Ant. Laurent de Jussieu : « L'espèce doit être définie, « une succession d'individus entièrement semblables, perpé- «r tués au moyeu de la génération ; d'où il suit que chaque indice vidureprésentèvéritablementtouterespèce passée, présente cl !

DijnieniMicb. « future; v^ra totitiS8pecieieffigies{4t).iii Pour Bluroenbacb Tes- !

pèce est une réunion non pas d'individus entièrement sein- 1

blables , mais assez semblables pour que leurs différences 1

puissent être attribuées à la dégénérescence (s). Peu après

lUigcr. lUiger simplifie la définition de Buffon en disant que l'espèce

(1) Ri8L natur., toi. XIII, p, t\; 1765.

(3) Époques de la nature, Sapplém. Y, p. 27 ; 1778. . (3) Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, loc. ciL, p. 396.

(4) Gênera plantarum, Introduction, p. xxxvii; 1 789. — Art. lljÊraox>« du Dicttonn. de$ se. nalur,, vol. XXX, p. 439 ; 1834. . I

(5) Dt* qf.neri8 kumani varietate nalivai p. 66« 3* éd. Gœtiinsrej] . 1795. " !

doit comprendre Tensemble des êtres qui donnent entre eux des produits féconds (i).

En 4798 G. Cuvier dit : « 1/ espèce est la' collection de tous g. Cavicr ff les corps organises nés les uns des autres ou de parents son école, c communs et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils s)b « ressemblent entre eux (s). » Plus tard -il a changé le premier membre de la phrase en celui-ci : a V espèce €omj)f'end les tndindus qui descendent les wis des autres (5) . » Dans le cours de sa ne, le grand anatomiste parait s* être de plus en plus confirmé dans sa manière de voir à cet égard , s'éloignant sur ce point delà marche qu'avait suivie l'esprit de BufTon. D'autres zoolo- ^stes el botanistes éminents de notre temps, tels que P. de * Candolle, de Blainville, J. Mùller, Dugès, Duvernoy et nos savants collègues du Muséum, MH. Flourens, Miine Edwards, Talenciennes et de Quatrefages ont adopté dans ce qu'elle a de plus essentiel la définition de Cuvier avec toutes ses conséquences. Nous ne nous arrêterons pas davantage à Topinion de Cuvier, ayant déjà donné dans la première partie (p. 415-448)

de nombreux développements à ce sujet. Mais nous reviendrons

plus loin sur celles de ses continuateurs. I>ès i 768 Robinet public son Essai de la nature qui ap- Robinet,

prend à faire des hommes, et en 1779 Bonnet avait avancé De umarêk.

que : « la diversité et la multitude des conjonctions, peut-être

ff même la diversité des climats et des nourritures ont donné

« naissance à de nouvelles espèces ou à des individus intermé-

« diaîres (4). »

De Lamarck, qui avait d'abord adopté le principe de la fixité

de Tespècc (5), n'a pas tardé à se rattacher à l'idée contraire.

il) Versueh einer Terminologie, in-8, p. 5. Helmstâdt, 1800.

t^) Tableau élémentaire de Vhùtoire naturelle, in-8, p. il ; 1798.

Jt) Discours préliminaire sur les révolutions du giobe, in-4, toI. I, pLfa];182l.

■4) Œuvre d'hiat. natur. et de philos., in-8, p. 230 ; 1779.

•5) Beeherehçs sur torgan. des corps vivants , p. 141. — Isidore (icolTrof Saunt-Hilaûre, toc. cit., p. 405-410. L'auteur n*a pas fait remarquer ((oe de Lamarck rappelait ainsi ca 1802 une opinion qu*il défait avoir

50 DE TESPiCE.

Dans ses cours et ses publications de 1801 à 1809, il développe en effet des principes qu'on retrouTe encore soutenus en 181 5, avec les mêmes convictions, dans llntroduclion de VHistoire des animaux lans vertèbres^ et, en 1820, dans le Système des connaissances positives.

De Lamarck s'appuie d'abord çur cette espèce d'aphorisme : « Les circonstances extérieures font tout ; elles modifient pro- « fondement les êtres ; des circonstances naissent les besoins, « des besoins les désirs, des désirs les facultés, des facultés « les organes (i). »

a On BikpfeU espèce, dit-il ailleurs (i), toute collection d'inc dividus semblables qui furent produits par d^autres individus « pareils à eux. Cette déCnition est exacte; car tout individu « jouissant de la vie ressemble toujours, à très-peu près, à « celui ou à ceux dont il provient. Mais on ajoute à cette défini- « tion la supposition que les individus qui coropqsent une oser pèce ne varient jamais dans leur caractère spécifique et que ce conscquemment Vespèce a une constance absolue dans la « nature. C'est uniquement cette supposition que je me pro- « pose de combattre, parce que des preuves évidentes obtenues « par l'observation constatent qu*elle n'est pas fondée. »

La théorie générale de Lamarck se trouve complètement résumée dans ce qui suit» où les considérations qu^il a exposées lui font admettre (p. 65) :

in V Que tous les corps organisés de notre globe sont de vé* « ritables productions de la nature, qu'elle a successivemcnl « exécutées à la suite de beaucoup de temps ;

tf 2* Que dans sa marche la nature a commencé et recom-- « mence encore tous les jours par former les corps organisés ce les plus simples et qu'elle ne forme directement que ceux-là, a c'est-à-dire que ces premières ébauches de Torganisation,

abandonnée plasieurs années auparavant, puisqu'en 1801 il professait àéfk les idées opposées.

{i) Recherches sur l'organisation des corps vivants, ia-8, p. 50, an X.

W Philosophie zoologique, i*" éd., 1800. —2* éd., toI. I, p. 54. 1830, C^est il cette denûôre que se rapporte la pagination indiquée.

« qo^on a désignées par l'expression de générations spontanées;

c 5* Qoe les premières ébauches de l'animal et du végétal « étant formées dans les lieux et les circonstances convenables, f les facultés d'une vie commençante et d'un mouvement orc ganique établi ont nécessairement développé peu à peu les c organes, el qu'avec le temps elles les ont diversifiés ainsi que des parties;

ff 4* Que la faculté d'accroissement dans chaque portion dû c corps organise étant inhérente aux premiers effets de la vie, « elle a donné lieu aux différents modes de multiplication et de c régénération des individus ; et que par là les progrès acquis c dans la composition de l'organisation et dans la forme et la c diversité des parties ont été conservés;

c 5* Qu'à l'aide d'ua temps suffisant, des circonstances qui c ont été nécessairement favorables, des changements que tous c les pointa de la surface du globe ont successivement subis « dans leur état, en un mot du pouvoir qu'ont les nouvelles « situations et les nouvelles habitudes pour modifier les organes « doués de la vie, tous ceux qui existent maintenant ont été « insensiblement formés tels que nous les voyons ;

« 6* Enfin que d'après un ordre semblable de choses, les corpi^ « vivants ayant éprouvé chacun des changements plus ou moins « grands dans l'état de leur organisation et de leurs parties, « ce qu'on nomme espèce parmi eux a été insensiblement et a successivement ainsi formé, n'a qu'une constance relative « dans son état et ne peut être aussi ancien que la nature. «

De rinfluenee des cireonstanees sur les actiotis des animaux dont il traite dans le chapitre VU, de Lamarck croit aussi pouvoir déduire (page 260) que : a des répétitions multipliées de < ces actes d'organisation fortifient, étendent, développent et « même créent les organes qui y sont nécessaires. Il ne faut c qu'observer attentivement ce qui.se passe partout à cet égard «c pour se convaincre du fondement de cette cause des dévelopi pements et des changements organiques.

c Or, tout changement acquis dans un organe par une ha- « bitude d'emploi suffisante pour l'avoir opéré se conserve

5i DE L^ESP&GË.

a ensuite par la génération, s'il est commun aux deux indîa vidus qui, dans la Téeondation, concourent ensemble à la « reproduction de leur espèce. EnGn ce changement se propage « et passe ainsi à tous les individus qui se succèdent et qui a sont soumis aux mêmes circonstances sans qu'ils aient été « obligés de l'acquérir par la voie qui l'a réellement créé. »

« Si je voulais ici passer en revue toutes les

V classes, tous les ordres, tous les genres et toutes les espèces « des animaux qui existent, je pourrais faire voir que la confor- « mation des individus et de leurs parties, que leurs organes. Cl leurs facultés, etc., etc., sont partout uniquement le résultat a des circonstances dans lesquelles chaque espèce s'est trouvée « assujettie par la nature et des habitudes que les individus « qui la composent ont été obligés de contracter, et qu'ils ne K sont pas le produit d'une forme primitivement existante qui a ir forcé les animaux aux habitudes qu^on leur connaît (p. 262) . » Ces quelques citations empruntées à la Philosophiezoolo^qne de l'illustre professeur du Jardin des Plantes suffisent, nous le pensons, pour donner une idée de la théorie qu'il a exposée et soutenue avec une clarté, une netteté de vues et une franchise à poursuivre jusqu'au bout les conséquences de son principe, que nous retrouverons rarement dans les derniers de ses représentants.

Éi. Geoffroy Suivaut Isidore Geoffroy Saint^Iiilaire (i), son père n'aurait pas été le contmuateur de Lamarck; il re[>udie cette succession en son nom, et lui assigne au contraire une large part dans l'héritage de Buffon. Mais qu'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire ait rejeté les variations dues à des changements d'actions et d^habitudes pour conserver Tinfluence directe des milieux ambiants^ aux points de vue physiologique, philosophique et géologique, c'eât absolum^t la même chose; la faculté de varier, attribuée à l'espèce, est le point essentiel de la question ; c'est le principe fondamental de la théorie, et peu importe pour le résultat que cette faculté soit mise en jeu par une cause ou par une autre. • (1) Hist. nat, gén., etc., toK 11, p. 412.

Ce foi fers 1825 que l'illustre membre de la Commission d'Egypte émit ses idées à ce sujet ; mais ce fut dans son Mcfmire siir le degré d'influence du monde ambiant pour modifier les formes animales (185i) et dans ses Études progressives d'un naturaliste (1855), c est-à-dire vers la fin de sa carrière; qu'il les développa complètement. Comme on peut penser f]Q*Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a présente les opinions de son père sous leur jour le plus favorable, nous les reproduirons dans les termes dont il s'est servi.

D ramène ces idées à cinq propositions principales : deux premières, générales, dit-il (p. 416), une troisième consé% queoce relative aux êtres actuels comparés entre eux, et deux ilmiières, se rapportant à ces mêmes êtres, mais comparés avec ceux qui ont autrefois peuplé le globe.

V L'espèce est fixe sous la raison du maintien de Tétat conditionnel de son milieu ambiant ; 2*^ elle se modifie, elle change, si le milieu ambiant varie et selon la portée de sa variation ; d'où il résulte que, tf parmi les êtres récents et actuels, on ne « doit pas voir et Ton ne voit pas se produire de différence csi sentielle ; pour eux, c*est le même cours d'événements comme a la même marche d'excitation.

« Au contraire, le monde ambiant ayant subi, d'une époque « géologique à l'autre, des changements plus ou moins considé- « râbles, l'atmosphère ayant même varié dans sa composition « chimique, et les conditions de respiration ayant été ainsi « modifiées, les êtres actuels doivent différer, par leur organi- « sation, de leurs ancêtres des temps anciens, et en différer se-

• Ion le degré de la puissance modificatrice.

« A ce point de vue, l'évolution des espèces peut être com- « parée à celle des individus. Dans un même milieu et sous « l'influence des mêmes agents physiques et chimiques, ceux- « ci restent des répétitions exactes les uns des autres. Mais que, « tout au contraire, il en soit autrement, de nouvelles ordon^^ < nées, si elles interviennent sans interrompre l'action vitale,

• font varier nécessairement les êtres qui en ressentent les éf- « fets, ce qui, dans les grandes opérations de la nature, exige

M un temps qaeleonque considérable, mais ce qui est accessible « à nos sens et se trouve prodoit en petit et sous nos yeu dans « le spectacles des momstniosités, soitaeeidentelles, soit volon- « taires. »

. Comme toujours, ces prémisses, aussi bien que les conclusions, restent à démontrer dans le présent et dans le passé; ce sont de ces vues de Tesprit auxquelles Tapplioation tait défaut ; et l'auteur constate lui-même, en qudque sorte, Tabseoce de toute preuve lorsqu'il invoque, comme exemples, des cas tératologique», des anomalies, des aberraticms de la nature. Qu'y a-t-il de plus illogiq<ic que de chercber une loi dans ce que Ton recpnnult être l'exception, le résultat d^une cause fortuite en debors de toute règle, et qui le [dus ordinairement ne se reproduit pas? Nous ne dirons rien de laction des changements géologiques; nous aurons à constater, jusque dans ces dernières années, l'abus que leszooiegistesont continué à en faire tout comme dans les siècles précédents.

La dernière propositim n'est présentée, continue Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, qu'avec réserve; et, en effet, elle a un caractère tranché qui la rapproche beaucoup des idées de Lamarck, avec lequel il repousse, cependant, toute communauté.

a Les animaux vivant aujourd'hui proviennent, par une suite ce de générations et sans interruption, des animaux perdus du a monde antédiluvien , par exemple, les Crocodiles de l'époque c( actuelle, des espèces retrouvées aujourd'hui à Tétat fossile, « les différences qui les séparent les uns des autres fussent- « elles assez grandes pour pouvoir être rangées, selon nos rèa gles, dans la classe des distifictions génériques. »

On ne peut rien dire de plus explicite et de plus parfaitement en opposition avec les principes soutenus par Cuvier (Voy. atUè^ P partie, p. 456). Plus loin, il est vrai, le savant commentateur ajoute (p. 420) : « Ce n'est qu'une hypoa thèse posée ea face de l'hypothèse contraire, non démontrée, ce l'auteur le reconnaît, ni même encore démontrable, mais « plus simple, à ce tftre déjà plus vraisemblable, et aussi plus « conforme aux faits et à la raison; c'est une question que j'ai

0Pi:Y10!fS DITERSES. &5

c posée, oontiiiue4-il; e'est vn doote que j*ai émis et que je ff reproduis ao sujet de ropînion régnante (ceUe de Cuvier); j*ai « pensé et je crois toujours que les temps d'un saToir Téritable- « ment satisfaisant en géologie ne sont pas encore venus. »

Cette dernière phrase, écrite en i829, était parfaitement jRotivée ; mais ce qui précède est tout i lait inexact; car le principe rappelé sur lequel Cuvier s^appuyait : « Les races ac- « tuelles ne sont nullement des modifications de ces races an- « eiennes qu'on trouve parmi les fossiles ; les espèces perdues « ne sont pas des variétés des espèces vivantes; a ce principe, disons-nous, n'est, pas une hypothèse; ce sera une vérité tant qu on n'aura pas démontré les passages ou les pariaiians. 11 n*y a rien ici de supposé, ni dans les causes, ni dans les résultats ; c'est un fait, tandis que la proposition inverse est une pure abstraction, une supposition qui n'est pas encore même démontrable. II n'y a donc aucune comparaison à établir entre les deux manières de voir, quant à leur degré de certitude.

Voyons actuellement comment, vingt ans plus tard, le digne i,. Geoffroy émule et le bien regretté fils d'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire s«»ni-Hi»«»re, envisageait ces mêmes questions.

« La vie de l'espèce est une vie sans déclin, dit-il (i) ;' non- « seulement Tespèce, comme l'individu, est composée d'élé- « ments sans cesse renouvelés ; mais la mobilité même de ces « cléments réalise et entretient le type, ce même type sur lequel « se modèle, à son tour, chaque individu, et elle n'exclut nulleff ment Videntité. On pourrait dire aussi de l'espèce : vivre, c c'est en même temps changer et demeurer sans cesse.

« Mais, ici, les analogies s'arrêtent, et une différence capitale « se présente. L'individu ne varie pas seulement , à chaque « instant, dans sa composition intime, mais aussi d'âge en ftge, c dans sa composition générale, dans son état, et, par suite, c dans le mode ou le degré de son action vitale. 11 natt, il pro- « gresse, il est à son apogée, il décline ; et, au terme de tous ces

(1) ifistoire naturelle générale des règnes organiques, vol. II, p. Ot,

<^ changements d^état, un peu plus tard ou un peu plus t5t, sea Ion h rapidité du cours de la vie, après des années, des jours, a des beurès, il cesse de vivre. La mort est la conséquence « même du phénomène de la vie individuelle.

a Les espèces aussi périssent, et le sol qui nous porte est a plein de ruines auxquelles les espèces actuelles pourront un a jour ajouter les leurs. Mais, pour qu^il en soit ainsi, il ne fau- « dra rien moins que Tintervention d'un de ces grands pfaéno- « mènes cosmiques qui, de loin en loin, viennent changer la « face de notre planète ; car l'espèce, dans des conditions qui « restent les mêmes, tend à rester aussi indéfiniment la même. a Le mouvement vital, qui dans l'individu se ralentit, puis s'ar- « réte nécessairement de lui-même, esl pour elle, si rien ne vient a le troubler, uniforme et perpétuel. La reproduction est une a continuelle renaissance de Tespèce ; les individus qui meurent a y étant sans cesse remplacés par d'autres, ce qu'elle gagne a compensant ce qu'elle perd, elle reste toujours composée do. « sujets jeunes, adultes, vieux, sans qu'elle-même soit jamais « jeune ou vieille. Ni progrès, ni apogée, ni déclin, ni acbemia nement vers un terme déterminé. Les espèces restent donc ff indéfiniment ce qu'elles sont, et toujours toutes neuves, comme a le dit Buffon ; autant aujourd'hui qu'elles l'étaient il y a trois a mille ans. »

« Quand .une espèce périt, c'est donc toujours par une cause « extérieure. S'il est permis de comparer un des grands faits de « l'histoire du monde à un de ses plus petits détails, elle s'éteint « comme l'individu frappé dans sa jeunesse et sa force, non a comme celui qui s'arrête épuisé au bout de sa carrière.

c( La vie de l'espèce différé donc essentiellement de la vie in- (( dividuelle par ces deux grands caractères qui dérivent l'un de « l'autre : permanence du type, de ce typé dont chaque indice vidû, dans son état dé perfectioil organique, est, sous nos « yeux, comme un exemplaire vivant; perpétuité indéfinie « d'une existence dont chaque vie individuelle est comme un n point dans l'espace, comme un instant dans la durée, n

Nous avons reproduit ce passage en entier, parce qu'il reu-

rermeimê idée complète, exprimée avec beaucoup de grâce, et qu'il marque bien la différence du style et des principes du fils et du père. Nous regrettons cependant d^y retrouver encore une invocation aux grands phénomènes cosmiques, ce qui n'était plus permis en 1856. Ainsi, pour Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, aocrnie modification n'était alors admise dans l'espèce sans Tinterrention de causes physiques extérieures. Toute espèce porte eu soi le principe de sa fixité et de sa perpétuité, h semble, en outre, qu'aucune loi n'ait encore été entrevue, présidant à la succession des êtres organisés dans le temps, et, cependant, déjà plusieurs jalons avaient été posés dans cette direction tant en France qu'à rétranger.

Si Ion s'en tenait au passage que nous venons de citer, on De pourrait croire que Fauteur, désertant la cause paternelle, est '*i^^ passé dans le camp de ses adversaires ; mais il n'en est rien, et les événements géologiques, qui sont toujours pour les partisans de la mutabilité des êtres le Deus ex machina^ vont lui servir de base pour développer ce qu'il appelle la théorie de la variété Imitée de V espèce; cette manière devoir, déjà émise par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire à diverses reprises depuis 1850, se trouve résumée dans les paragraphes suivants de son dernier ouvrage (1) :

« I. Les caractères des espèceis ne sont ni absolument fixes, EiposUbm « comme plusieurs l'ont dit, ni surtout indéfiniment variables, principes. « comme d'autres Tont soutenu. Ils sont fixes pour chaque es- « pèœ tant qu'elle se perpétue au milieu des mêmes circon- • stances. Ils se modifient si les circonstances ambiantes vien- « nent à changer.

« II. Dans ce dernier cas, les caractères nouveaux de l'espèce « ^nt,pour ainsi dire, la résultante de deux forces contraires : « l'une, modificatrice, est l'influence des nouvelles circon- « stances ambiantes ; l'autre, conservatrice du type, est la ten- « dance héréditaire à reproduire les mêmes caractères de gé-

(1) Histoire naturelle générale des régnes inorganiques, toI. II. î*pMl., p.431;i859.

M DE L^ESPÈGB.

c nération en génération. Pour que Yinfiuenee modifUairice « prédomine d'une manière très-marquée sur la tendance con* « servatrice, il faut donc qu'une espèce passe des circonstances, « au milieu desqudles elle vivait, dans uy ensemble nouveau « et très-différent de circonstances ; qu'elle change, comme on « t'a dit, de monde ambiant.

« IIL De là les limites très-étroiteà des variations observées a chefs les animaux sauvages; de là aussi l'extrême variabilité « des animaux domestiques.

« IV. Parmi les premiers, les tnémes caractères doivent se « transmettre de généi^tiôn en génération; les circonstances « étant permanentes, les espèces le sont aussi.

« V. Mais, par suite de son extension géographique à la surcc face du globe, une forme donnée se trouve placée dans des a conditions A' habitat et de climat donnant Heu à des modifia cations qui constituent les races.

« YI. Che2 les animaux domestiques, les causes de variaa tiens sont beaucoup plus nombreuses et plus puissantes.

« YII. Le retour de plusieurs races domestiques à l'état saua vege a eu lieu sur divers points du globe. De là une seconde « série d'expériences inverses dés précédentes et en donnant la « contre-épreuve. »

ob:ectioii:>. Mais que prouvent, en réalité, ces deux derniers paragraphes? que l'homme n'a jamais créé ufie espèce dans la véritable acception zoologique du mot. Toutes les modifications obtenues sur les quarante espèces soumises à la domestication n'ont pas cessé d'être fécondes entre elles, et, par conséquent, rentrent toutes dans la véritable définition de l'espèce. Bien entendu qu'il n'est point ici question de ces accouplements contre nature dont les produits sont inféconds. Quant au retour des races domestiques à Tétat sauvage^ dès qu'elles sont abandonnées à leur instinct naturel, il est, en effet, la contre-épreuve de l'influence de la domestication, mails pour démontrer précisément que les caractères que celle-ci leur avait imprimés sont purement factices, sans valeur physiologique, n*ont occasionné aucune modification profonde ni réelle dans l'organisme, puis-

qu'ik disparai:»seiit.poiir revenir au type naturel primitif dès que cesse la eause qui les avait produits.

On ne peut donc rien déduire logiquement, en faveur d'une modîBcatîon importante de Tespece, ni de la domestication qui n'en adtère pas les caractères essentiels, ni du retour a Tétat sauvage qui fait disparaître les changements superficiels et momentanés qu'elle avait produits. C'est tout au plus si la domestication pourrait donner, avec certains soins, une variété permanente, indépendante de soins subséquents ; et, dans ce cas encore, ce résultat n'implujuerait, en aucune façon, la fixité de f espèce dans la nature où nous admettons des variétés. Par conséquent, la varMitité limUée^ ainsi comprise, n'est point une théorie ; c'est l'expression d'un fait connu et admis de tous, et parfaitement compatible avec YmmutabUité^ qui n'a jamais pu être prise dans un sens plus absolu que la ressemblance de deux feuiUes d'un même aibre.

Tin. Quant k ce que « ces mêmes expériences prouvent de soUe « plus que les différences produites peuvent être de valeur gé- rexpostuon « nériquây » nous ne comprenons pas bien que, n'ayant pas p^^" même pu (Nroduire une véritable espèce^ elles aient donné de «^ . véritables distinctions génériques.

X. L*exerople tiré de l'espèce humaine est de la même valeur, puisque nous n'en admettons qu'une avec des variétés ou races qui ne peuvent, en vertu du principe de la fécondité léciproque et continue, constituer des espèces distinctes.

c XI. A la théorie de la variabilité limitée correspondrait, en « paléontologie, continue Fauteur, une hypothèse simple et ra- «tioonelle, celle de la filiation.», suivant laquelle les ani- « maux actuels seraient issus des animaux analogues qui ont « Técu dans l'époque géologique antérieure. Nous serions fon- « dés, par exemple, à rechercher les ancêtres de nos Éléphants, « de nos Rhinocéros, de nos Crocodiles, parmi les Éléphants, n les Rhinocéros, les CrocodiléS| dont la paléontologie a dé- « montré l'existence antédQuvienne* »

Ici la question est très-différente et beaucoup plus grave, et nous entrons, en effet, dans le champ des hypothèses ; car

GO DE l^ËSPÈCE.

on n'a pa$ encore démontré la filtation des espèces dites éteintes avec celles de nos jours, et il semble que c'est par là qu'on aurait dû commencer, ne fût-ce que pour ces grands mammilercs restaurés et décrits par Cuvier et ses continuateurs, et sauf à le démontrer ensuite pour toutes les autres classes de vertébrés et d'invertébrés. Mais en fût-^on arrivé là, et aucun travail suivi n'a encore été entrepris dans cette direction, que la difficulté serait reculée, mais non résolue. Les naturalistes timides, qui rejetant la fixité de l'espèce, n'osent pas non plus admettre toutes les conséquences des idées de Lamarck, et s^altachent à quelques moyens mixtes pour expliquer la succession des formes organisées, sont toujours arrêtés par la nécessité d'une première espèce ou d'un premier type d'où les autres sont dérivés. Qu'importe que les Éléphants et les.Rhinocéros actuels descendent des Éléphants et des Rhinocéros quaternaires? Il a toujours fallu. créer le premier à une époque ou à l'autre; or, il n'est pas plus difficile dé concevoir que la nature ait créé plusieurs / espèces d'Éléphants et de Rhinocéros, soit en même temps, soit successivement, qu'une seiile espèce de chacun de ces genres à la fin de la période tertiaire. Les partisans de la variabilité illimitée nous paraissent être beaucoup plus conséquents.

Le paragraphe Xll témoigne d une absence complète de données sur Tétat actuel des connaissances paléontologiques relativement à la distribution des fossiles dans l'intérieur de la terre; il serait donc superflu de nous y arrêter. Le paragraphe XIII, qui en est la suite, n'est pas plus fondé. Les époques géêlogiques^ telles que les conçoivent les naturalistes qui n'ont point pratiqué la géologie et la paléontologie assez longtemps sur le terrain, sont de pures abstractions de l'esprit, des entités imaginaires qu'ils érigent en axiomes pour le besoin de leurs hypothèses biologiques (i).

(1) Il y a un écueil' opposé contre lequel tienoent se heurter beaucoup de bons esprits qui, à force de concentrer toutes leura facultés à constater des différences spécifiques parmi les fossiles d'une, classe, d'un ordre, d^une famille, dans un terrain, et les petits faits stratîgraphiques d'une localité, n'en sont pas plus aptes à saisir les lois qui régissent Tcnsemble.

« XIY. Enfin la subsiitulîon de la théorie de la variabilité H" • mitée à l'hypothèse de la fixité rend nécessaire une nouvelle t définition de l'espèce. Pour nous rapprocher le plus possible « des définitions les plus usitées, et en ne considérant pour lô « moment que Tordre actuel des choses, nous dirons : L'espèce « est une collection ou une .suite d^individus caractérisés pat « un ensemble de traits distinclifSj dont la transmission est « naturelle y régulière et définie dans V ordre actuel des c choses. 9 La suppression des cinq derniers mots rend la dé- Gnition applicable à tous (es temps.

Ce que nous venons de rappeler suffit pour faire compriendirb Tordre d'idées dans lequel entre Isidore Geoffroy Saint-Hilairc et le genre de preuves sur lequel il les appuie. Sous le point de vue paléontologique , ces preuves nous semUent n'avoir rien qui puisse éclaircir aucune des questions importaiites de Thistoire biologique de la ferre.

Après avoir énuméré les motifs puisés , comme toujours, dans les résultats de la domestication, il dit, dans sa conclusion générale (l) : a Les caractères des êtres organisés ne « sont fixes qu'autant que Jes circonstances extérieures restent « les mêmes; si elles changent, et selon le sens et le degré des a changements qu'elles subissent, Vorganisalion se modifie, et K il se produit de nouveaux caractères dont la valeur peut cire « spécifique et plus que spécifique. »

Or, c'est là ce qu'il nous a été impossible de reconnaitrc, ain:(î que nous l'avons déjà dit et bien que l'auteur continue avec une assurance qui fait honneur à sa conviction : « Qu'est-ce « donc que le principe si longtemps affirmé dé la fixité du tyf (r, « de l'immutabilité de l'espèce? Nous disions au commenco- « ment de ce livre : « Ce prétendu principe n'est qu'une hypo- « thèse; » nous sommes maintenant en. droit d'ajouter: «Cette « hypothèse est erronée, » etc.

Les faits allégués n'ont rien de nouveau, et nous pensons que

(!) Hûl. nai. gén,, etc., vol. III, p. 547, 1862. Cette fin du volume a ft<; iniprimét après la mort de Tauteur.

es DE L^ESPËGE.

les conséquences déduites sont loin d'avoir Timportance que le savant auteur leur attribuait. L'objection de Cuvier relative à l'influence exceptionnelle de la domestication, qui ne peut ici servir de preuve, nous parait avoir toujours la inéme force, ' aujourd'hui comme il 7 a quarante ans, et cela malgré les tentatives de toutes sortes sur lesquelles on s'est appuyé récemment encore et dont nous aurons occasion de parler tout à Theurc.

Nous n'avons pas voulu rompre l'ordre des idée» sur la mutabilité des êtres, de plus eh plus atténuéeâ depuis de Lamarck jusqu'à I. Geoffroy Saint-Hilaire; mais nous devons, avant de passer aux travaux les plus récents publiésjlans cette direction, mentionner quelques opinions émises en ^ens opposé ou plus ou moins différentes.

c. Dumérii. Ainsi, C. Duméril, le premier collaborateur de Cuvier, com- '*"*^ prenait l'espèce comme une race cf'individus semblables qui, sous un nom collectif, se continuent et se propagent identiquement les mêmes (1). Dans sa Théorie de la nature^ M. Strauss dit : « Il est certain que les hommes, aussi bien que les divers (( animaux, sont toujours restés ce qu'ils ont été, et le sontcn-

DeBumWiie. a core de nos jours sans la moindre différence (2). » De Blainville caractérisait l'espèce a l'individu répété et continué dans r.de a le temps et dans l'espace. » P. de CandoUe disait en 1813 : a La collection de tous les individus qui se ressemblent plu:» - « entre eux qu'ils ne ressemblent à d'autres, qui peuvent, par « une fécondation réciproque, produire des individus fertiles cl ce qui se reproduisent par la génération, de tellesorte qu'on peut, « par analogie, les supposer tous sortis originairement d*un a seul individu , telle est Tidéc essentielle de l'espèce (5) . » Cette

A.dtJuMiea. définition est implicitement admise par Adrien de Jussieu (4) et

(1) Ichlhifologie analytique, (Mém. deVAcad, des sciences, vol. XX Vil i'* partie, p. 78; 1856).

(2) Vol. Il, p. 343; 1852.

(3) Théorie élémentaire de botanique, in-8, p. 157 ; 1813.

(4) Cours élémentaire dltist. natur., p. 378; 1848.

par Ach. Richard (i). M. Alph. de Candolle (2) rappelle la défi- a. Richard, nition de l'espèce qu'a donnée son père dans sa Physiologie (^'ndône! véijélale^ et «n présente une autre qui, par son étendue et les quatre termes qui la composent, est plutôt un résumé des caractères essentiels de Tespèce qu'une véritable déOnition. Plus récemment il a dit à ce sujet : « Dans Tétat actuel de la science, « il n est pas plus facile de définir Tespèce que le genre ou la « famille. Toutes les définitions données sont inapplicables; Iji c plus mauvaise de toutes est celle de Linné (5).., » Cependant, il pense que le nom d'espèce^ tout arbitraire qu'il est, doit eacore être conservé dans le sens que lui attribuait l'illustre Suédois.

A'ous trouverions chez les naturalistes étrangers, entre au- g. Bronn. 1res chez G. Bronn, des définitions analogues. « L'espèce, dit *'*ïlb?c' « ce dernier, est la réunion de tous les individus de même ori- E«ï'^a»'J»- « gme et de ceux qui leur sont aussi semblables qu'ils le sont Quairefagc». « entre eux (4). » En France, M. Chevreul ne se prononce potir D«h!lyfâ! l'immutabilité de l'espèce que relativement à l'époque actuelle. « Si l'opinion de la mutabilité des espèces, dit-il, dans les cir- V constances différentes de celles où nous vivons, n'est point « absurde à nos yeux, l'admettre en fait pour en tirer des con- « séquences, c'est s'éloigner lie la méthode expérimentale, qui « ne permettra jamais d'ériger en principe la simple conjcc- « lure (5). » M. Milne-Edwards donne le nom d'espèce à la

H) Précis de holanique, toI. Il, p. 4 ; 1852. (2 Géographie botanique raisonnée, y o\, li, p. 1072 ; 1855. (5i Etude sur respéce à roccasion d'une révi^on de la famille des cti* pulifères {Àrch. Bibl, univ. de Genève, nov. 1862, p. 60).

(4) Handbtich der Geschichte der Natur, vol. Ilf, p. 63. Stuttjjart, 18-42-49. — Voy. aussi Untersucfiungen Hber die Enlwickelung der organivhen Welt, in-8,p. 228. SluUgart, 1858. ~ L'auleur, expliquant le sens <biis lequel il comprend la définition de Cuvier, réunit dans une seule opèce tous les iodividus de temps diffcrcnts qui seraient mis ensemble sans <iinicu!té s'ils élaienl contemporains.

(5) happori sur Vampélographie, etc., {Mém, Socr.d'agric., p. 287-. IK46.— Jourrt. des SavanU, p. 715; 1840)*

réunion des individus qui se reproduisent entre eux av«5 les mêmes propriétés essentielles (i); et, pour M. de Quatrefages, t( rêspèce est l'ensemble des individus plus ou moins semblables a entre eux, qui sont descendus ou qui peuvent être ^regardes (c comme descendus d'une paire primitive unique par une suc- « cession ininterrompue de familles (2). » M. Flourens dit : <f La fécondité continue donne Y espèce; la fécondité bomoe «( donne le genre ^ le genre est la limite de la parenté (5). » En(in, suivant M. Deshayes, dont la compétence ne peut être récusée, <« Tespèce est une réunion d'individus semblables, des- « cendus de parents identiques avec eux, et séparés des autres « par des caractères organiques d'une constance absolue. Si, à « côté des caractères d'une constance absolue, on en rencooirc a d'autres qui jouissent d'une certaine variabilité, c'est d'après a ceux-là que seront établies les variétés (4). »

g 2. Dernîen reprteeniantt dei opinions oppotéei tiur Tetpècea

Pour terminer ce que nous avions à dire sur Fespèce et sur la double question de* sa fixité ou dç sa variabilité, il nous reste à examiner deux ouvrages importants, qui ont paru simultanément en 1859, l'un à Londres et l'autre à Paris. Le premier, dû à H. Ch. Darwin, eut un grand retentissement, fut traduit dans plusieurs langues et eut plusieurs éditions en peu de temps ; le second, écrit par M. Gôdron, fut moins heureux et passa presque inaperçu pour beaucoup de personnes. A quoi était due la diffcrence de ces destinée^? Est-ce parce que l'auteur anglais, depuis

(1) Éléments de Zoologie, p. 224 ; 1834.

(2) Unité de V espèce humaine, p. 54 ; 1861.

(3) Ontologie naturelle ou étude philosophique des êtres, p. U ; 18G1 . — La géologie et la paléontologie ne pournûent admcUre ce que dit plus loin raul'eur, que V espèce est de soi impérissable, éternelle, ibid., p. i«i.

(4) Description des animaux sans vertèbres découverts dans le bassir^ de Paris Tntroduclion, vol. I, p. 47; 1860.

longtemps connu par de grands voyages, par des livres d'uq haut mérite et d'un vif intérêt scientifique, a émis et développé une de ces idées qtii frappent les esprits faciles à s'éprendre de ce qui semble nouveau, tandis que le savant français*, botaniste distingué, mais dont le nom était peu répandu en dehors de sa spécialité, s'était imposé la tâche modeste de réunir et de discuter un vaste ensemble de preuves à Tappui d'une opinion ancienne, adoptée par le plus grand nombre des naturalistes? C'est ce qui est au moins probable, mais qu'il serait inutile de chercher à approfondir ici.

EXAMEN on LITRE DE H. DARWIN.

Nous commencerons par l'ouvrage de M. Darwin, intitulé : De rorigine des espèces ou des lois du progrès chez les êtres organiîés (i). H devra nous arrêter assez longtemps^ parce que les motifs accumulés pour prouver la variabilité de l'espèce sont toujours beaucoup plus nombreux que ceux invoqués à l'appui de Topinion contraire. Celle-ci n'a besoin que de l'exposition des faits ordinaires et d'une simple hypothèse pour l'expliquer, tandis que celle-là doit avoir recours à une multitude de faits d'ordres différents, d'interprétations, de recherches, d'expérimentations même plus ou moins compliquées.

En outre, le succès que le livre a obtenu, surtout en Angle-' terre, nous oblige de l'examiner sérieusement pour nous rendre compte des causes et de la légitimité de son succès, pour savoir jusqu'à quel point l'hypothèse sur laquelle il repose doit être regardée comme fondée, ce qu'elle explique et ce qu'elle n'explique pas, si elle est nouvelle ou non, si l'auteur en déduit toutes les conséquences qu'elle comporte et si celles-ci à leur

( 1 ) On ihe origin ofspecies by means ofnatural sélection^ etc., un vol. b-8. Londres, 18^9. — 3" éd., 1861. Traduction française par mademoiselle Q. Aug. Rojer^avec une préface et des notes du traducteur, in-8, Paris,

66 DE L^ESPËCE.

tour découlent logiquement des faits, si le point de départ est • nettement établi et si la pensée est complèle, si en un mot la question biologique a été envisagée sous toiftes ses faces dans Te^pace ct'dans le temps fi)..

Nous suivrons, dans cette étude critique d*un livre remarquable à beaucoup d'égards, la traduction française fort élégante qu'en a donnée mademoiselle Clémence-Auguste Royer sur la 5* édition, ce qui rendra la vériiication de nos appréciations plus facile au lecteur et nous permettra de tenir compte de plusieurs des savantes annotations que le traducteur y a ajoutées. Nous avons, d*ailleurs, dans les citations, vérifié l'interprétation du texte et reproduit quelquefois celui-ci pour plus *de certitude. «

Nui:cc l)ans une iVofice historiquesur l'origine des espèces, M. Darwin iiibioriquc. rappelle d'abord les opinions récemment émises et plus ou moins AuCeurs en rapport avec la sienne, telles que celles de Lamarck et d'Etienne Geoffroy Saint-Hilatre en France, puis, en AngIcleiTe, celles de W. Herbert, qui, en 1822, déduisait d'expériences sur les végétaux que les espèces ne sont que'des classes supérieures de variétés plus permanentes, de Grant, en 1826,^ qui, dans un mémoire sur ^s Spongilles, admettait que chaque espèce descend d'autres espèces et qu'elles se perfectionnent par des modifications successives, de Patrick Malthew, qui jpublia eu 1831 des idées plus voisines des siennes que toutes les autres, •de RxiGnesque, pour qui, en 1836, les espèces végétales ont été d'abord des variétés et beaucoup de variétés sont en voie de devenir de^ espèces, puis de MM. J. J. d'Omaliiisd'Halloy, Freke, Herbert Spencer, Naudin, de Keyserliiig, SchafThausen, Baden Powell,Wallacc, Huxley, Hooker, etc. ,etc . , en tout trente auteurs qui admettraient la variabilité de rcspcce

(1 ) Nous sommes d autant plus engage ù cet examen que ce que nous avons lu sur ce livre, soit dans les journaux, soit dans les revues, soît dans des ouvrages plus sérieux, est tellement superficiel et di5[iourvu de critique, quil serait impossible do s'en faire même une faible idée, d*api^ de soiublables articles.

ouqui conlesteraient l'hypothèse des créations indépendantes. Sur ce nombre, 25 ont' écrit sur les diverses branches des sciences naturelles, et parmi eux.se trouvent '3 géologues, 9 botanistes et 13 zoologistes.

(Page iix.) « J*ai toujours dû reconnaître, dit plus loin' ff M. Darwin, que l'étude des variations survenues à l'état doc mestique, quelque incomplète qu'elle soit, est encore notre tf meilleur et notre plus sûr guide. Je suis donc profondément « convaincu que de telles études sont de la plus haute valeur, « quoiqu'elles aient été très-communément négligées par les . « naturalistes. »

Nous ferons remarquer d'abord qu'il s'en faut de beaucoup , que cette élude ait été négligée, comme le croit l'auteur. Les naturalistes qui se sont occupés de cette question, depuis BufTou jusqu'aux deux Geoffroy Saint-IIilairc, se sont toujours appuyés sur des exemples pris dans les résultats de la domestication, et c'est précisément ce que Cuvier leur reprochait il y a quarante ans et ce sur quoi nous nous permettrons encore d'insister * après ce grand maître.

Prétendre expliquer les faits, ou, si l'on veut', les mystères que la nature nous dérobe, par des analogies déduites des résultats que rhomme a obtenus par le hasard, par son industrie ou par son caprice, pour son utilité ou son agrément; chercher a interpréter les lois de la nature, en dehors de la nature ellentéme, par des actes qui la font dévier si manifestement de ses* véritables voies; supposer qu'elle procède, ainsi que le disait G. Bronn avec son bon sens spirituel, comme un jardinier qui choisit ses variétés, les reproduit et les modifie encore, etc., Q*est-ce pas s'en faire une étrange idée, peu digne, suivant nous, de Tînmiensité de l'œuvre et dé la puissance du Créateur, car, quoi qu'on en dise, il faut toujours remonter jusqu'à un principe qui ordonne et qui crée*

Comme on devait s'y attendre d'après ces prémices, le pre- ^''^* '• niier'chnpitce de l'ouvrage est consacré aux variatiotis des espè- ViMUom tes h Vétat domestique. Les divers raisonnements de M. Darwin e^pécei Mir les jaces domestiques ne peuvent rien prouver, puisque ces domesUqu».

' races se fécondent, et, en définitive, il dit (p. 38) : « Pouf la u plupart de nos plantes les plus anciennement cultivées et de f» nos animaux domptés dçjà depuis de longs siècles, il est im* « possible de décider définitivement s'ils descendent d'une ou n de plusieurs espèces sauvages. » Ainsi, le passé de la domestication déjà ne nous apprend rien.

Bien que l'origine de- la plupart des espèces d'animaux domestiques lui paraisse douteuse, il est arrivé à cette conviction que a plusieurs espèces sauvages de canidés ont été domptées, a et que leur sang plus ou moins mêlé coule dans les veines de « nos nombreuses races domestiques. »

On peut se demander ici pourquoi M. Danvin n'a pas d'abord ' traité du seul caractère spécifique réellement rationnel, la fécondité continue? Or, si ces espèces de chiens sauvages ont pu s'accoupler et donner des produits féconds, c'est que ce n'étaient pas réellement des espèces distinctes. Ou bien, si Fauteur croit connaître de meilleurs caractères, il aurait dû commencer par nous les indiquer, saus quoi nous pourrions taxer ses distinctions d'arbitraires. Discourir sur l'espèce, prétendre en tracer l'origine et ne point la définir, la caractériser, dire à quoi on la reconnaît, cest s'exposer à être mal compris et à être mal jugé.

Relativement à l'origine du Mouton et de la Chèvre, il déclare n*avoir pas' d'opinion arrêtée; il croit que le Zèbu de rinde peutdescendre d'un autre type que le Bœuf d*Europe ; mais toutes les races de Chevaux proviendraient d'une même souche naturelle. Toutes les variétés de Poules proviendraient du Coq d'Inde commun {GallUs bankiva) ; les Canards et les Lapins descendraient aussi du Canard sauvage et du Lapin commun. Les Pigeons viennent tous du Pigeon de roche [Cohimba liuia) et de sous-espèces géographiques ; mais l'auteur discute Ihypolhèse qu'ils ont pu provenir de sept ou huit espèces dif^ férentes ; il montre une érudition profonde relativement à ce su jet sur lequel il a fait de nombreuses expériences et auquel il revient, d'aiUeurs, dans presque tous les chapitres de son ouvrage ; il nous apprend même, pour nous convaincre de ^a spô-

cialitc ta cette nialière, qu*îl a fait partie de deux Pigeou-dubs de Londres. En résumé, on n*a aucune preuTe expérimentale ni historique pour ou contre, ei il suffirait de la fécondité continue de nos diverses races de Pigeons domestiques pour dire qu'elles proviennent toutes d'une seule et même espèce.

Ce que dit M. Darwin (p. 52) des procédés employés par rhoinme et des résultats cherchés dans les races domestiqués est par&iteiiient Yrai ; ici, les faits parlent et sont incontestables. Mais nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer sa naÎTC admiration pour le talent de Téleveur de Pigeon. « Peu < de personnes, ajoute-t-il, croiront aisément combien il faut « de capacité naturelle et d'expérience pour devenir un habi)^ ■ amateur de Pigeon; » et plus haut : « A peine un homme sur « mille possède-tnl la sûreté de coup d*œil et de jugement né- « cessairepour devenir un habile éleveur ! » D'où il résulte que, ^i ce talfait était moins rare, les races de Pigeons seraient sans doute beaucoup plus nombreuses.

Le choix ou Y élection méthodique et Yéleetiati inconsciente ( i | sont ensniie examinés par M.Darwin, ainsi que Yorigine ineonmit de nos produetiotis domestiques (p. 61 ), et il passe aux circonstances favorables au pouvoir électif de Ihomme en di- .^nt (p. 66) que < la condition la plus importante, c'est que « l'animal ou la plante lui soit d'une assez grande utilité, ou « d'une assez grande valeur d'agrément, pour qu'il accorde t l'attention la plus sérieuse même aux légères déviations de « structure de chaque individu. Sans ces conditions, rien ne « peut se faire. » Ainsi, il faut une cause en dehors de la na-

1 1 1 L*»ileiir se sert ici du mot sélection, que nous traduisons avec madeifriiicUe Royer par élection, qui est plus français, sélection étant o» néol'VKiue îotrodait par Ucrcier, que rAcadémie n^a pas adopté et dont le ^- rtie eorrespondant seligere n\i}ant jamais été proposé dans notre kngae, Mkl l'emploi du solislantif peu comniode. Le sens que M. Darwin attache - cf mot n*étant explique et défini que dans le chip, it, p. 116, nous deurinas, pour être conséquent, ne pas remployer ici; mais il serait souvent 'itcilc de rendre la pensée de Fauleur sans une périphrase, et nous préfié* :i<i« noQS en senrir dès à présent arec lui, sauf à revenir phis loin sur sa <£ lioilîoci. ^ *

h l'état de iialuro

^ turc pour tirer partie de cette déviation, et il n'y a pa^e raison, si Ion supprime celte cause qui est toute locale et pour ainsi dire dliier, pour que le résultat se produise. Ua pareil aveu n'emporte-t-il pas déjà avec roi la négation des conséquences qu'on voudrait déduire de TeiTet? En outre, certains animaux domestiques sur lesquels Tactioa élective de T homme nË s'est pas exercée, les Chats, les Ânes, les Paons, les Oies, atant moins varié que d'autres, il semble déjà peu rationn.el d'invoquer le principe d'élection pour la nature abandonnée à elle-même. Le résumé (p. 67) est plus négatif que positif, sauf la dernière cause, Y action accumulée de V élection. Mais peut-on admettre (ffie la nature produise eile*mcme cette action accumulée qui ne peut être et n'est, en effet jusqu'à présent, qu'un résultat provoqué pour l'avantage ou l'agrément que l'homme en retire? chap. ir. Dans le second chapitre, consacré aux variations des espèces Variaiions ùTétal d^nali{r^,M.Darwin considèreccletermed'espèce(p. 80) tt comme arbitrairement appliqué, pour plus de commodité, à « un ensemble d'individus ayant entre eux de grandes ressemâ blanoes, mais qu'il ne diffère pas essentiellement du terme de a variété donné à des formes moins distinctes et plus variables. c( De même le terme de variété, en comparaison avec les difTé- « rences purement indiyiduelles, est applique non moins arbic( trairemcnt et encore par pure convenance de langage. » Nous verrons plus loin si Tautenj* est parvenu à trouver une expression plus vraie et plus complète de ce que l'on doit entendre par espèce eipsr variété.

En s'occupant des espèces dominantes ou communes irèsrJp'mdues sur un vaste habitat^ il trouve que ce sont elles qui varient le plus, et, ensuite, que les espèces des plus grands genres varient partout davantage, que celles des genres moins riches. De ce que, pour lui, les espèces ne sont que des variétés bien tranchées et bien définies, il déduit aussi cette proposition (p. 85) :.... «partout où un grand nombre d'espèces étroitement « liées, c'est-à-dire du même genre, ont été formées, beaucoup « de variétés ou espèces naissantes doivent, en règle générale, « élre actuellement en voie deîormati(jn. » Ce qui suit est peu

concluant ; aussi, en résiiiné dit-il (p. 88), a les variétés ne peu- « Tent-eiles, avec certitude, se distinguer des espèce^, excepté : ft r par la découverte de formes intermédiaires ; 2^ par une cer- 9 laine somme de différences, car deux formes qui ne différent « que très-peu sont généralement rangées comme variétés, lors « inéme que des liens intermédiaires n'ont pas été découverts ; « mais la somme de différence, considérée comme nécessaire t pour donner à deux formes le rang d'espèce, est complète- '( ment indéfinie. » But the amotmt of différence considered neee$sanj io ywe to Iwo fomis the rank ofspecies is quiteinflefitûte. Alors l'espèce est donc indéfinie elle-même? Et tout le nûsonnement aboutit à une négation 4;hal dissimulée !

Ce que M. Darivin nomme, dans son troisième chapitre, Con- ciiap.m. currnice vitale est ce. que nous croirions mieux désigné par c^n^rrence IVxpression à^e'quilibre des forces vitales d'où résulte ïharmo- ^«»»*'«nie de la nature.' Quoi qu'il en soit, V élection naturelle csi^ pour kiî, « le principe qui -conserve chaque variation légère, à <i condition qu'elle soit utile, afin de faire ressortir son analogie <' avec le pouvoir d'élection de l'hom^ie (p. 92)... » Il en <M>nelut que, a de même que toutes les œuvres de la nature sont « infiniment supérieures à celles de l'art, l'action natnrelle est 1 nécessairement prête à agir avec une puissance incommena surablemcnt supérieure aux faibles eflbrts de l'homme. »

Conclure de l'action de l'homme, à celle.de la nature, c'est 'AidemnMsnt, quelque distinction que l'on fasse relativement h 1.1 différence d'intensité de l'effet, renverser la question contrairement à la nature elle-même. Que l'homme cherche à modifier > elle ci, il y a un but particulier ; ihais supposer que la nature emploie des moyens analogues pour une fin générale de son U'uvre, c'est une hypi[>thèse qui sera difficilement admise par <|aicoaque y réfléchira.

En traitant de la progression géométrique d^aeéroissement^ I auteur fait remarquer, ce que l'on conçoit d'ailleurs à prenûère vue, cpie, sans des causes de limitation naturelle, une es- {èce donnée acquerrait bientôt une prédominance très-prononcée â>ur toutes les autres et tendrait à les faire disparaître. Mais

7!2 DE l/ESPËCE.

le calcul fait pouri blcphant n*est pas exact; dans la supposition de 3 couples ou de 6 individus dans un laps de 90 ans, et suivant la même proportion pendant 500 ans, ou plutôt pendant 6 fois 90 ans, ou 540 années, on aurait 729 couples ou 1458 individus. 11 y a loin de ce chiiTre au quU\%e milliom de l'auteur. D*un autre côté, Texpression de progression géométrique ne peut être appliquée à cet ordre de considérations ; la progression de Taccroissement variant, à l'infini, depuis l'homme jusqu'aux animaux les plus inférieurs, elle ne peut être comprise sous une formule générale, mathcinatique quelconque, et ce nest pas plus en réalité une progression géométrique^'une progression arithmétique.

Après avoir considéré le rapide accroissement des plantes et des animaux naturalisés, les effets du climat, la protection provenant du grand nombre des individus, les rapports complexes des êtres organisés dans la nature et la lutte qui s'établit entre les individus de même espèce et les espèces d'un même genre, l'auteur dit (p. 112) : « La.pensée de ce combat universel est « triste ; mais, pour nous consoler, nous avons la certitude que a la guerre naturelle n'est pas incessante, que la peur y est « inconnue, que la mort est généralement prompte, et que ce a sont les êtres les plus vigoureux, les plus sains et les plus heu- « reux qui' survivent et qui se multiplient, u

Ainsi la loi du plus fort et le fatalisme seraient les deux cléments essentiels qui concourent à l'équilibre et à l'harnionie de la nature organique. Quant à la guerre naturelle, elle est, au contraire, incessante, puisque la vie des carnassiers n*est qu*à cette condition ; la peur existe bien , quoiqu'on dise M. Darvrin, chez les animaux destinés à devenir la proie dos autres auxquels ils lâchent d'échapper par tous les moyens dont ils sont doués^ et quant à la promptitude de la mort, ce n'est pas assez vrai pour qu'on puisse supposer l'absence de douleur. En outre, il devrait résulter de ce choix , dé cette élection inconsciente, un perfectionnement continu et indétini dans la force, la beauté, les facultés vitales ou de résistance à la destruction, et, par conséquent aussi, un prolongement dans h

durée de la yie. Mais les données paléontologiques ou l*cxamen des Ocres et des faunes sucGessives, qui pourraient nous en fournir qudques preuves, sont loin de justifier ces élégantes lictioDs. Pour la nature actuelle, on conçoit qu'il est beaucoup plus difficOe d'y rencontrer la confirmation du principe de l'auteur.

Ce principe ou mieux cette hypothèse est déireloppée dans le cbjp. it. chapitre iv ; c'est l Élection naturelle ou loi de conservation des f^t^^ variations favorables et d'élimination des déviations nuisibles >»^i"^ii«fp. 116). Nous venons de dire qu'elle semblait devoir en être la conséquence.

< Pour que les grandes modifications se produisent dans « la série des siècles, continue M. Darwin (p. 121), il faut ■ qu'une variété, après s^ctre une fois formée, varie en- « core, bien que, peut-être, an bout d*un long^intervalle d'an- « nées, et que celles d'entre ces variations qui se trouvent tf avantageuses soient encore conservées, et ainsi de suite. » On c4>açoit, jusqu'à un certain point, que l'élection seproduise une rr>i$, deux fois, peut-être trois ; mais si c*est une loi, c« n*est pas reflet d'une circonstance fortuite; elle ne peut pas cesser de se manifester durant tout le cycle que la forme est destinée à parrourir^ d*où résulte encore, comme conséquence forcée, le per- * fictionnement indéfiyi. Ce qui suit, relatif à Yélectiofi sexuelle, devrait avoir la même fin. Mais c'est en vain que nous regardons autour de nous, que nous plongeons nos regards dans le passé, nous n'y pouvons apercevoir ce que Ton appellerait, tout aussi l«i€n, une loi du progrès j expression dont on s'est déjà servi, >{u*une loi dtéleciion^ puisque Tune est la conséquence de l'autre.

Pour mieux faire comprendre la pensée de l'auteur, citons ^fudqaes exemples X élection naturelle (p. 128). « Supposons, • dit-il, une espèce de Loup, se nourrissant de divers animaux, c s'emparant des uns par ruse, des autres par force et des autres t par agilité ; supposons encore 4|ue sa proie la plus agile, le « Daim, par exemple, par suite de quelques changements dans « la contrée, se soit accru en nombre, ou que ses autres proies

« aient, au contraire, diminué pendant la saison de Tannée où « les Loups sont le plus pressés de la faim. En de pareilles cir- « constances, les Loups les plus vites et les plus agiles auront « plus de chances que les autres de pouvoir vivre. Ils seront ainsi « protégés, élus, pourvu toutefois qu*avec leur agilité nouvelle- « ment acquise ils conservent assez de force pour terrasser leur « proie et s* en rendre maîtres, à cette époque de Tannée ou à ft toute autre, lorsqu'ils seront mis en demeure de se nourrir

« d'autres animaux. » « Sans même supposer aucun chan-

« gement dans les nombres proportionnels des animaux dont « notre Loup fait sa proie, un louveteau peut nailre avec une a tendance innée à poursuivre de préférence certaine espèce.»

« Si donc quelque légère modification d'habitudes innées

« ou de stnicture est individuellement avantageuse à quelque a Loup, il aura chance de survivre ou de laisser une nombreuse « postérité. Quelques-uns de ses descendants hériteront prohac( blement des mêmes habitudes ou de la même conformation. « et, par Taction répétée de ce procédé naturel, une nouvelle a variété peut se former et supplanter Tespèce mère on coeiis- « ter avec elle. »

Les exemples pris ensuite dans le règne végétal montrent Taction intermédiaire des insectes venant féconder certaines espèces par le transport du pollen, dans certaines conditions plutôt que dans d'autres, et opérant ainsi des produits d'élection qui pourraient aller jusqu'à occasionner, par degré, Iasé> paration des sexes dans certaines plantes où ils étaient d'abord réunis. Tout cela est exposé avec beaucoup d^élégance p«y M. Darwin ; mais nous doutons qu'aucun zoologiste ou botaniste le prenne au sérieux. On y voit, d'ailleurs, une tendance ver? les idées de Lamarck et de Bonnet., auxquelles on ne peut pa< échapper dès qu'on admet la variabilité des types.

La généralité des croisements entre des individus de la môme espèce et des circonstances favorables à l'élection naturelle conduisent M. Darwin à celte rél1(^ion (p. 145) : « Quoique In na- « ture emploie de longs siècles à son travail d'élection, copen- « dant elle ne laisse pas un laps de temps indéfini à chaque

t espèce pour se transforniier ; car tous les êtres vivants étant s obligés de lutter pour se saisir des places vacantes dans Féco- « oomiede la nature, toute espèce qui ne se. modifie pas à son « avantage, autant que ses concurrentes, doit être presque aus- « sitôt exterminée. »

Ce paragraphe nous parait être complètement opposé à l'économie générale de la nature \iont il y est question. En effet, une espèce étant donnée, on ne voit pas qu'elle soit plus par- . faite, plus complète, ni plus belle dans le cours de son existence qu au commencement. Elle se modifie, d'une manière ou de 1 autre, suivant le temps et les lieux, dans des limites que les botanistes ei les zoologistes pratiques savent apprécier; mais ce n'est pas nécessairement dans le sens d*un perfectionnement, d une plus grande force ou d'une plus grande beauté. L*exaraeu d une espèce quelconque, observée non pas aujourd'hui, prte que nous ne disposons pas d* assez de siècles de recherches (lour cela, mais dans les temps géologiques, montre, au coun traire, s6ît le développement, en quelque sorte spontané, d'un l)pe qui cesse aussi brasquement, soit un développement graduel et une atténuation également graduelle précédant l'extinction de ce type; or, si le principe était vrai, n'est-ce pas dans les bassins géologiques les mieux étudiés que nous devrions en triHiver la confirmation? De plus, à quelque moment qu'on étudie l'histoire biologique de la terre, on trouve toujours, autant que les circonstances l'ont permis, des êtres forts et des êtres faibles dans des proportions harmoniques d'équilibre ; et dire. «la'tffK espèce qui ne se modifie pas à son avantage autant que At's concurrentes doit être presque aussitôt exterminée^ c'est parier en éleveur d'animaux domestiques bien plus qu'en naturaliste philosophe ; car c'est dire que la nature a fait sciemment une chose inutile, créé un être collectif qui n'était pas «uOisaainient organisé pour se perpétuer; bien entendu qu'il ne peut être ici question d'individus mal conformés.

M. Darwin trouve, dans les modifications plus ou moins fréfiuenies «les formes et de l'étendue des terres émergées ou immergées, des causes favorables à réiection de certains types et

à rextinction Ae ccriains autres/ Beaucoup de formes inférieures, dit-il, ont dû s'éteindre. S^il en avait été réellement ainsi, il ne devrait rester, depuis longtemps, que des former choisies, élues, privilégiées par les circonstances; mais, aujourd^lmi comme toujours, et cela dans toutes les classes, il y a des déshérités de M. Darwin, qui ne paraissent pas pour cela s'en porter plus mal, et qui, grands oii petits, forts ou faibles, beaux ou laids, continuent à vivi'e nonobstant ses proscriptions.

(P. 150.) Il suppose aussi que Télection naturelle agit lentement, et il ajoute, que son action « dépend des places vacante.^ a qui peuvent se présenter dans l'économie de la nature ou qui « seraient mieux remplies si les habitants de la contrée subis- « saient quelques modifications. » Ainsi la loi de conservation (les variations favorables et d'élimination des déviations nuisibles doit actuellement attendre, pour manifester son effet, qu'il y ait une plaça vacante dans la série zoologique ou botani> que de la localité, absolument comme se font les nominations aux places vacantes dans nos administrations ; encore M. Darvriii n'admet il pas de surnuméraires.

Hais, continue-t-il, l'action élective est encore plus étroitement subordonnée aux lentes modifications subies par quelques-uns des habitants dé la contrée, parce que les relations mutuelles de presque tous les autres en sont troublées* On comprendrait cette perturbation, si le résultat de l'élection était de changer un herbivore en un carnassier, un frugivore en im insectivore, et vice versa, mais une simple altération, comme nous avons vu M. Darwin l'admettre dans l'exemple supposé du Loup, ne semble pas devoir troubler beaucoup les habitudes det autres habitants de la contrée. Il est vrai que dans la phrase suivante l'auteur va beaucoup pl.us loin dans les conséquence de son hypothèse première. Nous la reproduisons, parce qu'ell est un premier pas, fait au delà de ses prémisses, vers les hy pothèses extrêmes de la fin de son ouvrage. (P. 151.) «.,. , J « ne puis concevoir aucune limite à la somme des changement « qui peuvent s'effectuer dans le cours successif des âges par I

a pouvoir électif de la nature, de même qu'à la beauté ou à la « complexité infinie des mutuelles adaptations des êtres orgaa niques, les uns par rapport aux autres et par rapport à leurs (( conditions physiques d'existence. »

Quant à Textinction des espèces, il ne devrait y avoir que les faibles qui se soient éteintes, et même, pour être conséquent, il ne devrait plus y en avoir depuis longtemps ; aussi l'auteur dit-il que généralement les formes les moins favorisées décroissent et deviennent de plus en plus rares. Non-seulement les données paléontologiques ne justifient pas cette assertion, mais encore, à certains égards, nous savons que la proposition inverse serait plutôt la vraie.

iP. 153.) De la divergence des caractères dans ses rapports avec la diversité des liabitants de chaque station limitée et avec h naturalisation.Sous ce titre, M. Darivin revient à son thème favori : l'action des éleveurs d'animaux domestiques, particulièrement de Chevaux et de Pigeons, pour obtenir telle ou ti'lle qualité dans le produit, au bout d'un certain nombre de ^générations. 11 croit avoir trouvé dans la nature un résultat com- |tarable ; mais l'exemple qu'il cite n'est qu'une supposition uvnérale, une simple abstraction, qu'il n'applique à aucun animal ni à aucune plante en particulier.

En traitant d^5 effets délectionnaturellesur les descendants d un parent commun y résultant de la divergence des caractères ttdes extinctions d'espèces^ le même savant cherche à rendre r«)nipte, au moyen d'un tableau synoptique, des résultats de rapplication de son idée jusqu'à la dix millième génération, et oérnc jusqu'à la quatorze millième. On voit que s'il appliquait, |-f ar exemple, ce calcul au genre Éléphant, on aurait déjà à conkiiflêrer une période de quatre cent vingt mille ans. La section lliii\antc : De V élection naturelle^ qui rend compte du groupe- Ticnl des êtres organisés, est la continuation delçiméme suppo* lition.

P. 172.) Du progrès organique. Ici, M. Darwin accepte les ^•nâéquences de son principe. « Elle (l'élection naturelle) a I pour résultat final que toute forme vivante doit devenir de

a mieux en mieux adaptée à ses conditions d'existence. Or, ce « perfectionnement continuel des individus organisés doit inévi- « tablement conduire au progros générai de l'organisme parmi la (( majorité des êtres vivants répandus à la surface de la terre. » Mais, dans ce qui suit, il est loin de le prouver ; il semble même reculer devant la difficulté du problème dont il remet la discussion au chapitre où il traitera de la géologie, et où nous verrons que la solution est également éludée.

(P. 174.) Il reconnaît ici que la persistance des formes inférieures est peu compatible avec son hypothi^sc, et que de Lamarck était logique en supposant la formation continue d'élrcs inférieurs par voie de génération spontanée; mais, ajoute-t-il (p. 175) : « L'élection naturelle n'implique aucune loi néccsa saire et universelle de développement et de progrès ; elle « se saisit seulement de toute variation qui se présente lors- « qu*eile est avantageuse à lespèce ou à ses représentants par « rapport à leurs relations mutuelles et complexes, » etc. Ce passage et tout le reste de Talinéa sont en contradiction manifeste avec ce qui vient d'être dit du progrès organiqtie comme de Yabsenee de limite à la somme des changements qui peuvetil s'effectuer dans le cours successif des âges par le pouvoir électif de la nature. Ce n'est plus actuellement un fait général, ce n*est plus une loi, ce n*est qu'une circonstance fortuite. La proposition, loin de s* élever à la hauteur d'une théorie biologique, se trouve réduite à une exception dans Tordre normal. \

L'hétérogénéité et l'extrême complexité des résultats aux-^ quels arrive l'auteur par Tapplication de son idée deviennenl encore plus évidentes dans le passage suivant (p. 177) : « Biei a qu'en somme, dit-il, le niveau supérieur de l'organisation si « soit continuellement élevé et s'élève encore dans le monde, « cependant l'échelle présentera toujours tous les degrés possi « blés de perfection. Car les progrès de certaines classes toi « entières ou de certains membres de chaque classe ne condui a sent pas nécessairement h l'extinction des groupes avec le « quels ils n'entrent pas en concurrence. Eitfin, en quelque « cas, ainsi que nous le verrons autre part, des organismes in

ff férieurs semblent s'clre pei*pétués jusqu*aujourd'hui, seulec ment grâce à ce qu'ils ont toujours habité des stations partic culières, complètement isolées, où ils ont été soumis à une « ooncurreuce moins vive et où ils n^ont existé qu'en petit c nombre, ce qui a retardé pour eux les chances de variations a favorables, ainsi que nous Tavons déjà vu autre part, »

Or, chacun sait que les organismes inférieurs sont les plus répandus dans la nature; que, dans Tair, dans Teau et dans les parties les plus superficielles de la terre, il n'y a pas un décimètre cube qui en soit privé ; qu'ils constituent, par leur prodigiaise accumulation, le fond des mers et des lacs. On ne ^oit donc pas pourquoi M. Darwin, qui, lui-même, a jeté une si \ive lumière sur la formation des iles de polypiers, prive tous ces organismes du bénéfice de Télection. Peut-être est-ce à cause de la difficulté on il se trouverait pour les remplacer, au fur et â mesure, sans avoir recours à de nouvelles créations, ce à ([uoi il >emble répugner, bien que ce soit la conséquence logique, absolue, de Tidée de transformation et de perfectionnement.

« Mais, ajoute-t-il plus bas, la raison principale de la persisa lance des types inférieurs, c'est qu'une organisation trésor élevée ne saurait être d'aucune utilité à des êtres destinés à (i vivre dans des conditions de vie très-simple, et pourrait même « leur être nuisibles, » etc. Cependant dans l'hypothèse le chanji'ineni est graduel, l'adaptation est successive ; il ne s'agit pas «iu passage brusque d'une famille à une autre ; on ne comprend <lofic pas pourquoi le principe, s'il était vrai, ne s'appliquerait |ULs chez les infusoires, les foraminifères, les polypiers, les radiaires, aussi bien que chez les mollusques, les crustacés et les diverses classes de vertébrés. Ainsi l'application de la loi est encore restreinte ici.

'P. 179.) Quant aux objections auxquelles le savant auteur «ejt bien répondre, elles sont réellement sans valeur et portent a faux, car évidemment M. Darwin ne prétend pas donner le yoHrquoi de toutes choses, et en général c'est toujours une cri^^ tii{ac rail>le et qui ne se pénètre pas de la pensée de l'écrivain que celle qui procède par inierroyntion. La réponse de l'auteur

80 hE L^ESPËCE.

sur la multiplication indéfinie des espèces est aussi fort juste ; elle est prise dans une appréciation eacacte de la nature même (p. 184); quant au r^um^ qui suit (p. 186), il est nécessairement sujet aux objections que nous avons faites sur l'application générale de Tidée de Touteur ; mais il serait difficile de trouver une expression plus élégante et plus juste à la fois de celte même idée que la comparaison qui termine le chapitre, et que cette dernière phrase résume elle-même : « Comme les bource geons, en se développant, donnent naissance à de nouveaux « bourgeons, et comme ceux-ci, lorsqu'ils sont vigoureux, et végètent avec force et dépassent de tous côtés beaucoup de (X branches plus faibles, ainsi, par une suite de générations non « interrompues, il en a été, je crois, du grofid arbre de la vie or qui remplit les couches de la terre des débris de ses branches c( mortes et rompues, et qui en couvre la surface de ses ramîHc( cations toujours nouvelles et toujours brillantes. »

chap. V. (P. 191.) M. Darwin, en traitant des lois de la vaiiabilitéj i^g accorde peu d'importance à Taction directe des conditions exlé-

viriabiiiié ^*®"^®^ ^® '* vie, peut-être parce que de Lamarck et Et. Geoffroy Saint-Hilaire dont il tient à se séparer, lui en accordaient beaucoup; aussi les réflexions du savant traducteur nous paraissent-elles fort justes. Quant aux effets de l'usage ou du défaut d'exercice des organesj il est difficile, lorsqu'on en traite à ce point de vue, de ne pas se rapprocher un peu des fantaisies de de Maillet.

Vacdimatation^ les corrélations de croissance^ la compensation et r économie de croissance y les organes mulliplesj rudimentaires ou de structure imparfaite qui son t très-variables (p . 2 1 5^ , sont des sujets dont on conçoit que l'auteur du livre dont nous nous occupons cherche à tirer parti. Il remarque (p. 222) que les caractères spécifiques sont plus variables que les caractères génériques ; et, en considérant que les espèces ne sont que des variétés mieux marquées et plus fixes, les parties qui ont déjà varié sont celles qui continueront à varier à l'avenir (p. 224l D'ailleurs, suivant l'hypothèse, toutes les espèces du même . genre descendant d'un parent commun, on doit sattendre à les

voir souvent varier d'une manière analogue (p. 232) . En outre, les variétés d*une espèce assument les caractères d'une espèce alliée on reviennent à d'anciens caractères perdus. Les exemples a Tappui sont empruntés à l'élevage des Pigeons, sujet que Tau* tpur aifectionne particulièrement, et à celui dos Chevaux. « Quant « à moi, dît-il (238), j'ose en toute confiance remonter en ima- « gination des milliers de mille générations dans la suite des a temps écoulés, et je vois le parent commun des races diverses « de notre Cheval domestique dans un animal rayé comme un « Zèbre, mais peut -être d*une organisation très-diflerente sous c d'autres rapports, que du reste il descende ou non d'une ou « de plusieurs souches sauvages telles que l'Hémione, l'Ane, le •- ' O^^gg^ ûu le Zèbre, » induction qui ne semble pas trèsn/^oureuse, comme le fait remarquer le traducteur, et qui fait voir en outre que l'auteur revient à des idées beaucoup plus tranchées que celles qu'il avait émises en quelque sorte en passant (p. 175). Tout le reste de son livre proteste contre ces idées, et cela d'autant plus qu'on s'avance vers la fin.

(P. 244.) Abordant ce qu'il appelle les difficultés de sa ihéo- ciup. n. riej M. Darwin se propose de résoudre les deux suivantes : oini^ués r comment ne trouve-t-on point les passages ou formes de ^f^ transition anx espèces actuelles bien définies; 2"^ comment les modifications essentielles dans les organes ont-elles pu se produire par l'élection, soit dans des organes peu importants, ^)it au contraire dans lès organes les plus essentiels.

Mais il remet à traiter la première question au moment où il s'oœupera du point de vue géologique. « Je dirai seulement «f ici, ajoute-t-il, que je crois les documents apportés par cette ^' science beaucoup moins complets qu'on ne le suppose géné- « ralement. » Le reste du paragraphe est une simple négation. C\*st, comme on le comprend, préparer pour la suite une fin «le non-recevoir, les objections les plus sérieuses devant venir de ce côté.

n passe ensuite aux espèces dites représentatives, ce qui est >ortir du sujet sans répondre à la question. Dire de plus, comme le (ait le traducteur (p. 247), « qu'une variété qui a

« commeocc à Tarier varie assez rapidement et presque à chaa que génération, de sorte que chacune des formes transitoires a peut n'être représentée que par quelques individus ou même « par un seul, et qu'il suffit de la suite même des «générations a pour les exterminer sans aroir recours à la concurrence vitale « et à l'élection naturelle, v c*est ajouter deux hypothèses qiii ne sont pas plus démontrées par les faits que celle de Tauteur lui-même.

Ce dernier invoque aussi les changements survenus dans la disposition de la surface du sol, moyen qu'il faudrait également appuyer sur des faits, toujours ahsents, mais dont il ne se dissimule pas d'ailleurs le peu d'importance, puisqu'il dit : « Mais « je ne m'arrêterai pas plus longtemps à ce moyen de trancher « la difficulté, car je crois que la formation 4l*es|)èces très- « distinctes est possible dans de vastes régions parfaitement « continues, » conviction qui dispense de tout raisonnement comme de toute démonstration.

Nous ne voyons non plus aucune preuve directe de celle sorte d'aphorisme sur lequel il revient souvent : qu'une espèce, une variété ou encore une forme intermédiaire peu nombreuse en individus doit disparaître en peu de temps sous l'influence, la domination et l'extermination par les espèces plus répandues et plus fortes, lesquelies^iniront par dominer. Ce raisonnement, tout spécieux qu'il paraisse, et quelque séduisant qu'il soit ponr quelqu'un qui croit avoir surpris un des grands secrets de la nature, tombe devant les faits, car nous connaissons de nonw breux exemples, du contraire. Des espèces et des genres ont en une très-longue durée dans le temps, et une très-grande extension gcographiqn'e, sans que les individus aient jamais étt» ti-esnombrcux, et, inversement, des types extrêmement multipliés J un moment donné et sur des s^urfaces très-étendues, n'ont eu qu'une très-courte existence. Ces résultats, familiers à tous les paléontologistes stratigraphes, détruisent donc cette argumcn* tation, qui ne repose que sur une simple abstraction et sur 11 même idée, encore reproduite ici (p. 251) : «Les formes lei « plus communes doivent donc toujours tendre à l'emportof

< dans le combat de la vie sur les formes moins répandues, et

< eonséquemment à les supplanter, parce que celles-ci ne se « seront que plus lentement modifiées et perfectionnées. »

Noos ajouterons à une remarque judicieuse du traducteur • p. 252), que Tidée de Texistence du monde biologique, reposant tout entière sur la Ic^tte du fort et du faible et la victoire du premier sur le second, est assez triste en elle-même; on n^en aperçoit ni le but ni la nécessité, et, comme on Ta déjà dit, elle conduit à un résultat purement imaginaire, puisqu'il existe aujourd'hui certainement tout autant d'ctres faibles et inférieurs dans leur oi^anisation qu'il a pu y en avoir à Torigine et dans tous les temps. Le plan de la nature, pour s*étre compliqué avec les âges, pour s'être enrichi de nouveaux termes dans les séries ' animales et végétales, n'a pas changé pour cela son mode de procéder, et rien, ni dans l'un ni. dans l'autre, ne justifie l'envahissement des types forts sur les faibles, sans quoi ceux-ci n'eiisteraient plus. En outre, les types forts, restant seuls, auraient ensuite réagi les uns contre les autres comme ils avaient d*abord réagi contre les faibles, et, en vertu du même procédé de domination et d* extinction, tout l'organisme aurait été détruit. Telle est la conséquence absolue d'une hypothèse qui ne se soutient ni en face des faits eux-mêmes ni au point de vue abstrait de la philosophie de la nature.

Au lieu de prendre des exemples directs qui ne devraient pas lui manquer, c'est très-souvent par des suppositions que M. Darwin cherche à faire saisir sa pensée. Ainsi, après avoir supposé des Moutons habitant les montagnes, les collines et les |)laines, il dit que ceux des collines doivent disparaître pour laisser la place aux autres qui vivaient dans les deux régions cUrémes, de sorte que <x les espèces arrivent assez vite à se dé- « Gnir et à se distinguer les unes des autres pour ne présenter ff à aucune époque Tinextricable chaos de liens intermédiaires « et variables. » (p. 255.)

Ce qui suit relativement à la lenteur des variétés nouvelles à se former, etc., est la répétition de ce qui a déjà été dit : qu'il faut des lacunes produites par des changements de climat et

8i DE L'ESPÈCE.

autres circonstances physiques, causes dont nous avons vu qu'on avait d'abord presque nié l'influence. Tout le reste du raisonnement ne pourrait être établi que par le secours de la paléontologie; or, comme elle ne le confirme nullement, Fauteur argue de l'insuffisance des preuves laissées dans les couches de la terre, de sorte qu*en réalité ses allégations ne reposeul sur rien.

(P. 255.) En traitant des transUions dans les habitudesy nous le voyons s*avancer vers un système morphologique de plus en plus prononcé. « Il serait aisé de démontrer, dit-il, que dans cr le même groupe il existe des animaux carnivores qui préce sentent tous les degrés intermédiaires entre les habitudes « véritablement aquatiques et des habitudes exclusivement ter- « rostres. » Il ne voit aucune difficulté à ce qu*une espèce d*Écureuil à queue légèrement aplatie ne devienne, par suite d'élections successives, un Écureuil volant, queleGaléopithèque ou Lemur volant ne se transforme en Chauve-souris par suite de rallongement de ses doigts palmés et de l'avant-bras, en vertu de l'élection naturelle.

Les exemples d'oiseaux qui se sentent de leurs ailes, non pour voler, mais comme de rames (Micropîeims brachtipterus)^ de nageoires (le Pingouin), de voiles (l'Autruche), ou qui ne s'en servent pas du tout (l'Aptéryx), ne prouvent absolument rien quant à la réalité de l'hypothèse, puisqu'ils ont pu exister ainsi dès l'origine, et que rien n'établit qu'ils soient des dérivés d'autres formes (p. 259). De ce qu'il a existé des reptiles volants dans les temps anciens, les poissons volants actuels, qui se soutiennent seulement en s' élevant fort' peu au-dessus de l'eau, «c auraient pu être modifiés jusqu'à devenir des animaux parfai- -a tement ailés. » « Il est même probable, ajoute en note le tract ducteur, que nos poissons volants actuels ne sont que les ff débris dégénérés, en voie d'extinction, de formes autrefois c( beaucoup plus nombreuses. »

Cette note, et celle de la page 287 , nous font plus Granchemenl rétrograder encore que M. Darwin, et elles rivalisent d'imagination avec le Sixième entretien de TeUiqmed. Elles invoquent

â Tappiri de l'hypothèse des transformations quelques données de la paléontdogie, prises isolément, et qui, an contraire, étudiées sérieusement et arec les connaissances nécessaires, sont toot à lait incompatibles a^ec les passages supposés.

<?. 260.) « Les direrses formes oi^aniques qui ont serri de « degré de transition entre cet état de haute perfection et t un état antérieur moins parfait ne peuvent que par exception € avoir subsisté jusqu'à aujourd'hui, car elles doivent en général € avoir été toutes supplantées en vertu même du procédé det perfectionnement par élection naturelle. » En outre , ces formes de transition ont dû être peu nombreuses par rapport à celles des espèces dont la structure est plus parfaite et mieux caractérisée ; aussi est-ce pour cela que Ton n'en rencontre pas. (P. 263.) Les habitudes différentes parmi les individus de la même espèce et très-différentes^ntre les espèces proches alliées sont traitées au même point de vue que le sujet précédent, et l'auteur croit pouvoir en déduire les mêmes conséquences. Ainsi, pour les yeux, « la variabilité produira les modifications légères t de Tinstrument naturel ; la génération les roultiplieca ainsi « modifiées presque à l'infini, et l'élection naturelle choisira avec t une habileté infaillible chaque nouveau perfectionnement « accompli. Que ce procédé continue d'agir pendant des millions « de millions d'années, et chaque année sur des millions d'inc dividns de toutes sortes, est-il donc impossible de croire qu'un « rnstrument d'optique vivant puisse se former ainsi jusqu'à e acquérir sur ceux que nous construisons en verre toute la <t supériorité que les œuvres du Créateur ont généralement sur • les oeuvres de l'homme 11) (p. 272). »

Pour la vessie natatoire des poissons, H. Darwin, après avoir aU' quelques modifications très-restreintes d'ailleurs de cet organe, dit qu'on peut inférer de ce point de départ que tous « les vertébrés qui ont de vrais poumons descendent par voie

i 1 1 II y a dans le texte (p. 189 de la i" éd.): as ihe works of the Creator fjre tothose of man? le traducteur a ajonlé le mot généralemetU. Est-ce f^fur augmenter b puissance de rhonune ou pour diminuer celle du Créateur ?

86 DE L*ESPÈGE.

« de génération normale d'un ancien prototype dont nous ne « savons rien, sinon qu'il était pourvu d'un appareil flotteur a ou vessie natatoire. »

Les organes pourvus de propriétés électriques chez certains poissons, phosphorescentes chez certains insectes, d'irritabilil« chez certaines plantes, lui offrent des difficultés, sérieuses à la vérité, mais qui n'effrayent nullement l'imagination féconde <Iu traducteur, et, de ce que Linné a dit : Natura non facit salim, •M. Darwin conclut que le moyen le plus simple pour la nature de ne pas faire de sauts était de procéder comme il le suppose : « Puisque l'élection naturelle ne peut agir qu'en profitant de « légères variations successives, elle ne fait jamais de sauts, « mais elle avance à pas lents » (p. 280).

En traitant de la fonction, de l'origine et de l'utilité de certains organes de peu d'importance en apparence, l'auteur arrive, comme pour les plus essentiels, à des effets de Télection naturelle ; mais nous sommes étonné de trouver une contradiction aussi manifeste entre le troisième paragraphe du résumé (p. 293) et ce qui a été dit (p. 258) de la possibilité de la transformation d'un<jaléopithèque en Chauve-souris (l). Qiap. Tti. ^^^^ I^ chapitre vu, le principe de l'élection naturelle C!^t appliqué, non plus au physique des animaux, mais à leur instinct. Les résultats de l'éducation sont transmis par l'hért^ dite et par le pouvoir de l'homme, qui, à chaque génération, a choisi les produits les plus propres à conserver et à transmettre les qualités cherchées. Nous ne reproduirons pas ici les observations que nous avons faites sur les effets physiques de la domestication (mUè^ p. 67); nous nous bornerons à y renvoyer l« lecteur, en faisant remarquer qu elles sont tout aussi applicables à ce second point de vue qu'au premier.

M. Darwin s'occupe ensuite très -particulièrement de Vin slinct chez le Coucou, chez l'Autrudie, les Fourmis, TAbeilli parasite, etc., et termine sa dissertation, fort étendue sur c

(i) La contradiction existe également dans le texte. Voy, i" 6â,, p. 1<^ et 204.

Instinct.

EIAME5 DU LITRE DE 1. DARWLV S7

$iij«t, en regardant la iteriection actuelle d'un rayon d'AbeîHe cf»iiime on résultai d'éledion naturelle.

Quant à la question des neutres ou femelle? stériles chei les ifiseetes, le sarant Toyageur ne voit aucune difBcullé à ce que l'élection natureOe soit parvenue a établir qu'un certain nombre d'individus naquissent capables de IraTailler seulement, sans pouToir se reproduire: aussi passe- 1- il légèrement sur cette première objection, tandis qu'une seconde plus grave pour hii est dans h gnuide différence que présentent les Fourmis oomères des mâles et des femelles fertiles. Or, ces différences ne peoTOit être transmises par Tiiérédité, puisque les individus <|iii la présentent sont stériles; mais, en remarquant que le principe d'élection s'appKque autant à la famille qu'à Tindiridu, 'jnsqu'ici nous avions cru qu'il n'y avait que les individus qui fussent élos) et que la production des neutres peut être un avan- L*ge décisif pour la communauté, ce motif suffit à l'auleur pour lai faire croire qu'il a surmonté la difficulté et répondu à l'objection. Hais, en réalité, il a modifié profondément son hypothèse pour la plier aux exigences du fait.

Un antre fait plus embarrassant consiste ea ce que, dans plusieurs espèces de Fourmis, les neutres diflerent, non-seulement des mâles el des femelles, mais encore les uns des aulres^, de 'T^anière à pouvoir être rangés dans plusieurs castes distinctes, I arfaitement limitées^» comme le seraient des espèces, des genres tt des familles. Néanmoins^ la foi profonde qu'a H. Darwin dans l>vcellence de son principe ne lui permet pas de le croire ici on défaut plus qii*ailleurs , et, au moyen d'un bon nombre ilVIections, de suppositions et déraisons futilité publique- ei 'jénérale pour la société^ il arrive à rendre compte des résultats. <tn conviendra certainement, après avoir suivi celle aipunen- (ation, que si le iait n'est pas vrai, ou si son interprétation est Titrcée, on a du moins la preuve de l'esprit fort ingénieux tle Fauteur. On ne peut d'ailleurs invoquer ici l'application d'idées plus ou moins semblables à cdles de la comtniitation, puisque ni la différence des milieux ni cdle des cirronstances physiques environnantes , des besoins, etc., ne

peut rendre compte des caractères différentiels qui distinguent ainsi les individus d'une même espèce. Quoi qu*tl en soit, M. Darwin ne prétend pas que les faits rapportés dans ce chapitre fortifient en aucune façon sa théorie; mais les difficultés qu ils soulèvent ne peuvent non plus, à son avis du moins, la renverser (p. 349).

chap^vm. Le chapitre viii, relaiit kVhybridité^ ne renferme rien qui se DybridUé. rapporte bien directement à la théorie de Fauteur , mais il n*cn ciiap. II. est pas de même du suivant, où il traite de Yvisufftsance des Insuffisance documetits géologiqucs pour prouver l'existence nécessaire à sa documenis théorie de toutes les formes de passage ou variétés intermédiaires géologiques, qy} Q^t dû ctrc valncucs par celles qui ont résisté. Ainsi, c'est toujours la même fin de non recevoir et le même raisonnement que nous avons déjà signalés.

Il fait voir pourquoi ces formes de transition ne pourraient exister actuellement, même dans les circonstances en apparence les plus favorables à leur formation et à leur conservation. L'étude des terrains devrait nous révéler précisément ce que la nature actuelle ne peut nous montrer. « Pourquoi donc, dit-il c( (p. 392), chaque formation géologique et même chaque couce che stratifiée n'est-elle pas remplie de ces formes de transi- « tion? Assurément la géologie ne nous révèle pas encore a l'existence d'une chaîne organique aussi parfaitement gra- « duée et c'est en cela pcut-ictre que consiste la plus sérieuse « objection qu'on puisse faire à ma théorie. Mais rinsuBisance « extrême des documents géologiques suffit, je crois, à la ré- « soudrc. »

La réponse à la demande de M. Darwin semble fort simple. Si chaque formation, et même chaque couche n'est pas remplie de ces formes de transition, c'est que ces formes n'ont pas existé; l'échafaudage élevé avec tant de frais de recherches et de combinaisons ne repose sur rien de réel, puisque celle de toutes les sciences sur laquelle on devait compter le plus pour l'élayer lui refuse son témoignage; Arguer de son insuffisance actueUe, comme si cette négation pouvait êj^re de quelque valeur, c'est se faire une étrange illusion; et ajouter que cette insuffisance même

E111E5 LiC LITRE DE 1. DARWI5. 19

ia éoiumemts smffii pour résoudre robfcctîon, c*est pousser fiv trop loîn Is naÎTclé do ntsomwment. Ainsi, m b nature adneBe, ni la nature passée n offre à M. Darvîn^ et de son propre aven, la démonstraiioo d'une hypothèse dans Uqiuelle il persiste néanmoins a^et la plus parfiâte conviction.

A propos de géologie, il reôent encore aux PigeoBS, aux Gbe- Mui. aux Tapirs, élc., et condnt ifoe le nombre des rhainons I ntennédiaires et traisitoires enire les espèces manies et éteintes doit aroir été immense. « Mais ma théorie, dit*fl «p. 594 , • n'est Traie qu'à la condition que ce nombre incalculable de « vanéiés aient succcsârement vécu à la surlaee «ie b terre, m i.^r, c est ce qui derait être démontré, et c'est précisénient ce «|Qi ce Test pas dn tout.

Arguer de la longueur des périodes géologiques, de Fépaîss<'iir des couches, etc., c'est éluder la réponse, ce n'est rîen (irottTcr quant à la question. Ce n'est pas le tenq» que nous nartliandoiis à M. Dsanrin : le temps n'est pas nécessairement Qiie condition du fait dont il s'a^t ; 0 n'en serait qu'une explication si le Eut était prouré, ctl'auteur confond ici deux ordres •l'idées comfrféteroenl distincts.

La fomrreté des colleciUms palâmtolog'iqmes est encore un jr^omieot négatif sans plus de Taleur que les précédents. Sans dtiQte la paléontologie ne nous représentera jamais qu'une fable |M>rtion de» êtres qui ont existé, mais cette insulEsance même fait que la théorie reste toujours à l'état d'hypothèse sans toodément. Puisque le seul argument sur lequel on puisseédifier '|ii€-lque chose doit être pris dans le passé, et que son histoire e«t tn^ incomplète, l'hypothèse n'a donc pas de raison d^ctre.

Lmtermittence des formations géologiques et la dénudation ie> roches ^granitiques sont ici des hors-d'onnre qui ont donné 3 l'auteur occasion de rappeler ses très-intéressantes recherches flans l'Amérique du Sud. Les développements étendus dans lesquels il entre ensuite aboutisent ou â des n^ations ou à des incertitudes, et nous ne lesuin-ons pas dans un champ d'oà i^ Hf tire aucune preuve solide. Nous Cerons remarquer cependant que, dans l'état adnd de la science, a y a des ensembles de cou-

chcs assez bien circonscrits et assez bien étudiés pour qu'ils aient pu être de quelque utilité à l'auteur s'ils avaient dû, par leur nature même, lui offrir quelque argument favorable.

Ainsi, les résultats des recherches les plus récentes de M. Deshayes dans le bassin de la Seine, de M. S. Wood sur le crag, de MM. Sandberger sur les dépôts tertiaires des bords du Rhin, de M. Ilôrnes sur le bassin de Vienne, d* Alcide d'Orbigny sur la formation crétacée de France, des paléontologistes d'Angleterre sur la formation jurassique de leur pays, de M. Quenstedt sur celle du Wurtemberg, de M. de Koninck sur le système carbonifère de la Belgique, de M. Barrande sur le système silurien de la Bohême, de M. J. Hall sur celui des États-Unis, etc., etc., ces résultats, disons-nous, utilisés, comme l'aurait fait G. Bronn par exemple, eussent certainement jeté quelque lumière sur le sujet en question. Mais, ou M. Darwin a craint de n'y trouver encore que des négations, ou bien il a fait comme les personnes qui s'abandonnent facilement aux spéculations théoriques, et qui répugnent à approfondir les parties les plus positives et les plus pratiques d*uu sujet, pour se tenir dan* des régions où la flexibilité, l'élaslicité et le vague des idées et des faits se plient mieux aux interprétations que réclame l'hypothèse.

Passant ensuite aux conditions physiques de la formation des couches sédimentaires, Tauteur insiste particulièrement sur la longueur du temps, ce que personne ne conteste, mais ce qui ne prouve rien, comme nous venons de le dire et comme il résulic de ses remarques mêmes.

(P. 418.) Le9 documents géologiques prouvent suffiêanmeul la gradation des formes. On sera sans doute étonné de trouver cet énoncé après ce qu'on vient de lire et avec le titre courant du chapitre lui-même. L'auteur, qui probablement ne s'est pa» aperçu de la contradiction, se fonde ici sur ce que les paléontologistes ne s'entendent pas toujours relativement à la manière de comprendre Vespcce; et cela lui suffit pour s'emparer des légères différences qu'occasionnent ces divergences d'opinion et y trouver des modifications de formes telles que la théorie

EXâME.N du livre de m. DARWIN. 91

ifô exige, et qui se sont effectuéei:, sur un même type, daiis la sme des temps,

U montre ensuite « qu'il y a pou de probabilité de découTrir, < dans une même formation et dans un même lieu, toutes les c formes de transition entre deux espèces successives, car « chaque Tariété doit avoir été locale et confinée dans une 9 étroite station. » Et il ajoute quelques considérations qui « diminuent, dit-il, les chances que Ton peut avoir de retrou- « ver, dans une seule et même formation géologique, les états c transitoires successifs entré deux formes mieux définies. »

Comme, d*un autre côté, M. Darwin pense « que, même de c nos jours, et à Taide de spécimens vivants et complets, il est « rare que deux formes paraissent être reliées Tune à Tautre a par des variétés intermédiaires, et prouvées cire ainsi de la « même espèce, b on ne peut encore voir dans tout ceci que des présomptions contraires à la théorie. Quant à demander si les géologues futurs pourront démontrer que certaines de nos races actuelles sont descendues d*uiie seule souche ou de plu* !iieurs, etc., c*est sortir de la question et surtout de leur domaine, comme Ta fait, à son tour, le traducteur, qui semblerait n'avoir jamais fait de géologie que dans certains livres de peu d'autorité dans la science (p. 421, nota>,

(P. 421.) Si les partisans de rimmutabilitc de Tespèce ont prétendu, suivant Tauteur, que la géologie n'avait encore offert aucune forme de transition ou, plus exactement, de passage, uou$ ferons remarquer qu'ils n'ont nullement voulu dire que les découvertes paléontologiques niaient pas comblé de nombreuses et importantes lacunes entre des types déjà connus, re qui est fort diflerent et ne préjuge nullement la question de liiité ou de variabilité. Ces types intermédiaires complètent la i«rie, sans qu*on puisse s'en prévaloir pour dire qu'ils pro- Mennent de modifications de types antérieurs. La critique porte donc encore à faux aussi bien, que celle du traducteur et l'observation attribuée à M. Lubbock, laquelle, pour être vieille de plus d'un siède, n'en est pas plus concluante. M. Darwin dit aussi (p. 422) « que les recherches géologiques a'ont pu nous

« révéler encore l'existence de nombreux degrés de. transition « aussi serrés que nos variétés actuelles, et reliant entre elles « toutes les espèces connues ; «telle est la plus importante des a objections qu'on puisse élever contre ma théorie. » Mais nous avons déjà vu qu'il y en avait bien d'autres, soit admises, soit éludées.

(P. 425.) Après quelques comparaisons avec ce qui pourrait se passer actuellement dans la Malaisie'et les régions environnantes, Tauteur ajoute : « Nous ne pouvons pas espérer de a trouver dans nos formations géologiques un nombre infini d de formes transitoires qui, d'après ma théorie, ont relié los a unes aux autres les espèces passées et présentes d'un même « groupe dans la chaîne longue et ramifiée des êtres vivants. 9 Qu'est-ce donc qu'une théorie qui ne s'appuie que sur des abstractions , sur des résultats de la domestication ou de l'influence directe et tout à fait anormale de l'homme, et qui cherche en vain, dans l'étude de la nature actuelle et de la nature passée, le plus petit argument en sa faveur, sans avoir même l'espérance que les découvertes à venir puissent le lui apporter?

L'apparition soudaine dégroupes entiers d'espèces voisines, qui' serait évidemment contraire à Thypothèse de M. Darwin, est ensuite discutée par une argumentation assez spécieuse, mais qui au fond ne prouve rien ; car de ce que tel type que Ton a cru d'abord commencer à tel ou tel point de la série a été reconnu ensuite avoir commencé plus tôt, cela n'explique nullement la cause de l'apparition qui reste toujours à démontrer. Que la famille des rudistes, par exemple, vienne à être prouvée plus ancienne que la craie, il faudra toujours expliquer sa naissance pendant la formation jurassique. Tout le reste du raisonnement ne porte que sur des négations et des incertitudes ; aucun fait net, clair et probant ne vient soulager le lecteur de ces a^^sertions vagues, incessamment reliées les unes aux autresj)ar une chaîne continue de suppositions.

(P. 429.) Si les découvertes de nouvelles formes augmentent chaque jour nos catalogues paléontologiques, cela confirme ce que chacun sait, qu'à cet égard la science n'est pas finie et

qu'elle ne le sera mcmc jamais d'une manière absolue. Que ce soit un mammifère ou un oiseau, un cirrhipède ou un poisson de tel ou tel ordre qui vienne à être découvert, peu*importe; et quand même tous les intervalles pourraient être remplis dans le passé et dans le présent, le mode de remplissage resterait & dé* montrer, et la théorie de l'auteur ne serait pas prouvée pour cela; elle serait seulement une probabilUé; or, comme on le voit, elle en est encore bien loin.

(P. 432.) En parlant de Yapparition soudaine de groupes aitiers d* espèces alliées dans les strates fossilifères les plus an- (vn^, M. Darwin dit : « Cependant la plupart des raisons (i) « qui m'ont convaincu que toutes les espèces d'un même

• groupe descendent d'un progéniteur commun s'appliquent

< avec une égale force aux espèces les plus anciennes. Je ne t puis douter, par exemple, que toutes les trilobites siluriennes

• ne soient descendues de quelque crustacé qui doit avoir vécu « longtemps avant cette époque géologique, et qui différait pro- N bablement beaucoup de tous les animaux connus. Quelques- I uns des fossiles siluriens les plus anciens, tels que le Nautile, a lalingnle, etc., ne diffèrent que très-peu des espèces vivantes;

• et, d'après jna théorie, on ne saurait supposer que ces anciennes « espèces aient été les ancêtres de toutes les espèces des ordres « auxquels elles appartiennent, car elles ne présentent nulle-

• ment des caractères intermédiaires entre les diverses formes

< qui ont depuis représenté ces ordres. De plus, si elles avaient ^ servi de souches à ces groupes, elles auraient probablement "• été depuis longtemps supplantées et exterminées par leurs t nombreux descendants en progrès.

« Gonséqaenunent, si ma théorie est vraie, il est de toute cert titude qu'avant la formation des couches siluriennes infé- ■ Heures de longues périodes se sont écoulées, périodes aussi > longues*et peut-être même plus longues que la durée entière ^ des périodes écoulées depuis Tàge silurien jusque aujourd'hui :

kl I L'aaiettr dit raisons (arguments) et non preuves ou observations ecles, qui en effet font presque toujours défaut.

a et pendant celte longue succession d* âges inconnus le monde « doit avoir fourmillé d'clres vivants. Pourquoi ne trouvons- « nous pas de preuves de ces longues périodes primitives? C'est « une question à laquelle je ne saurais complètement ré- « pondre. »

Ainsi, pour que la théorie proposée soit vraie, il faut admettre, comme ci -dessus, qu*il a existé toute autre chose que ce que Ton connaît ; ce que nous savons di) présent et du passé ne lui suffit nullement. C'est donc une théorie bien exigeante et qui semble courir grand risque de n'être jamais vérifiée. Ce q[ui suit montre également sa faiblesse et son peu de consistance. On a beau remonter dans le passé, il faut toujours arriver à un moment organique initial, à une création première, spontanée ou autre, et nous verrous phis loin comment l'auteur aborde ce Hœud de la question oii il est forcément conduit. Glu z ^' Darwin, que Von a vu dans le chapitre ix dédaigner les — résultats de la paléontologie parce qu'ils étaient trop incomplets gé^ogfque et trop insuffisants pour être un argument de quelque valeur, oi^anué?. ®^ 9"^ ^'^^^ efforcé de démontrer qu*on ne pouvait rien induire contre sa théorie du peu que Ton savait, peut-être parce que ces données lui étaient défavorables, s'attache à faire Yoir au contraire dans le chapitre suivant, où il traite de la succesmn géologique des êtres organisés^ que cette même théorie estpar-| faitement compatible avec tout ce que Ton sait sur V apparition letite et successive des espèces nouvelles^ de leur différente vitesse de transformation^ sur les espèces une fois éteintes qui ne reparaissent plus^sur les groupes d^ espèces qui suivent dans leur apparition et leur dispùrition les mêmes lois que les espèces isolées j etc. (p. 445); puis il passe à Y extinction des espèces (p. 447).

« D'après la théorie de Télection naturelle, dit-il, Textinction « des formes anciennes et la production des formes nouvelles e( « plus parfaites sont en connexion intime. »Plus loin il ajotile^ conformément à sa théorie (p. 452) : « Qu'en ce qui concernti fc les époques les plus récentes nous pouvons admettre que la proi « duclion de formes nouvelles a causé l'extinction d'un nombre â

« peu près égal de formes anciennes. )> Or, c est poser en principe ce qui esta démontrer, car, si Tauteur est revenu souvent ^ur celte idée, on peut affirmer qu*elle est jusqu'à présent restée dans son livre comme une pure assertion plus ou moins positive, mais non prouvée. Il en est de même de ce qui suit, où, conlrairement à ses déclarations du chapitre ix, il trouve que Textinction des espèces ou de leurs divers groupes, révélée par les éludes paléontologiques et géologiques, s'accorde parfaitement avec sa théorie de l'élection, ainsi que les changements >imaltiinés des faunes, aux diverses périodes, sur les divers pointsdu globe. Mais, ajoute-til (p. 453) : « Cen*estpasdelcur « extinction même que nous pouvons être étonnés ; ce serait a plutôt de notre présomption lorsque nous nous imaginons un « seul instant que nous savons quelque chose du concours ff complexe des circonstances accidentelles dont l'existence des « formes vivantes dépend. » Peut-être n'y aurait-il pas moins de présomption à s'imaginer qu'on a saisi la '^cause et le mode de succession des êtres dans le temps.

Quant à nous, il nous semble merveilleux que des effets qui, par leurs caractères, devraient tenir à une cause générale, puis- :^ent être subordonnés^ dans leurs résultats, à des causes aussi particulières que la prédominance de telle ou telle variété sur U'I ou tel point. C'est une des applications de l'idée de M. Darwin les plus difficile à concevoir que cette harmonie due à des motifs variés et en quelque sorte individuels et indépendants ; de sorte qu'il y aurait pour nous entre la généralité el la constance des effets dans tous les âges de la terre d'une purt, et leur cause supposée de l'autre, la disproportion et l'inconjpatibilité les plus frappantes. La simultanéité de Tapparitijii et celle de l'extinction ne résultent nullement d'ailleurs du raisonnement de l'auteur, qui peut tout aussi bien s'appliquer à des changemenls qui n'auraient pas ce caractère.

Que les dépôts fossilifères se soient formés pendant des périodes d'affaissement plutôt que de soulèvement, cela est fort |:(««iblc, mais est étranger au sujet, aussi bien que l'existence d' Isthmes qui, séparant des bassins contemporains, peuvent ex-

96 DE L^ESPËGE.

pliquer les différences de leurs faunes ; cest rentrer ici dans rinfluence des causes physiques extérieures que Ton avait rejetées d'abord.

Nous en dirons autant de la section qui traite des affinités des espèces éteintes entre elles et avec -les espèces vivantes (p. 462) ; Fauteur y trouve encore l'occasion de citer ses exeropies favoris d'oiseaux domestiques et son tableau de la dichotomisation des formes dérivées qui s'applique très-bien, suivant lui, aux faits concernant les affinités naturelles des formes éteintes, soit entre elles, soit avec les vivantes. Avec toutes les considérations qu'il y ajoute, ce principe est tellement élastique, dans son interprétation et son application, qu'on serait plutôt étonné de rencontrer un résultat qui n'y rentrât pas. (P. 470.) Relativement au degré de développement des formes anciennes^ comparé à celui des formes vivantes, M. Darwin répète encore que l'élection naturelle doit tendre à spécialiser de plus en plus l'organisation de l'individu et à le rendre plus parfait et plus élevé, ce qui n*empêche pas qu'elle ne laisse subsister un nombre considérable d'êtres à structure simple et peu développée. Nous ne pouvons que répéter à notre tour ce que nous avons déjà dit sur le même sujet, savoir : que ce n'est pas une loi, puisque dans tous les temps ces contraires ont subsisté ; qu'on ne peut pas admettre qu'un principe s'applique dans des limites qui ne sont ni motivées^ ni tracées, et qu^il s'exerce sur telle portion de Torganisme et non sur telle autre. Il y a toujours eu la proportion d'animaux inférieurs et supérieurs nécessaire à l'équilibre général de la nature. Il est incontestable que, si Thypothèse était une véritable théorie, la masse des animaux inférieurs aurait dû diminuer relativement à celle des supérieurs. Qui donc oserait dire qu'ils sont aujourd'hui moins répandus dans nos mers qu'ils ne Tétaient à l'époque des trilobites? Or, il est manifeste, et la raison en cola, d'accord avec l'observation, répugne à admettre le contraire, que les animaux supérieurs se sont développés dans la série des âges sans préjudice des inférieurs aussi nombreux actuellement que jamais.

Les TÎctoires supposées remportées au profit des faunes plus récentes sur les plus anciennes sont des triomphes imaginaires. Lorsqu'on considère les faunes en ellesHnémes et par rapport aux conditions dans lesquelles elles ont vécu, on reconnaît qu elles ont chacune tout le développement et la perfection qu'elles devaient avoir, et la prédominance, que souvent nous accordons à td ou tel organisme sur tel ou tel autre, ne résulte que de Tétat de nos connaissances, ou de nos idées personnelles sur rimportance comparative de tel ou tel organe, de telle ou telle fonction.

Le savant .voyageur anglais devait se ranger à une opinion suggérée par M. Agassiz : que les animaux anciens ressemblent à l'embryon des animaux actuels de la même classe, de sorte que la succession géologique des formes éteintes serait parallèle an développement embryogénique des formes récentes. C'est la sans doute une idée ingénieuse, mais dont on attend encore la démonstration, car nous ne pouvons regarder les quelques faits allégués à Tappui que comme de simples indications.

(P. 176.) La succession des mêmes types dans les mêmes régicns pendant les dernières périodes tertiaires est un résultat important des recherches de nos jours, envisagé par M. Darwin comme très-favorable à ses idées; mais nous craignons qu'en cela il ne se fasse encoi;^ illusion, car les mammifères terrestres de Tépoque quaternaire présentent tous des dimensions supériefires aux types correspondants actuels; la loi d'élection naturelle, de perfectionnement, de beauté, de grandeur, ne lair aurait donc pas été appUquée par exception, comme nous avons vu précédemment que le bénéfice en aurait été refusé aux êtres les plus inférieurs. Pourquoi ces injustes distinctions? ei comment Fauteur de si belles études dans 1* Amérique méridionale n'a-t-il pas été frappé du démenti que donnait à son hypothèse la comparaison de la faune ensevelie dans les pampas avec celle qui vit actuellement sur leurs immenses surfaces?

lci,coaune précédemment, il serait inutile de reproduire le rtsumé du chapitre, notre analyse devant en tenir lieu ; nous

emprunterons cependant à ce dernier le passage suivant, qui exprime la pensée de l'auteur d'une manière concise et sans laisser aucune incertitude. « Les habitants de chaque période « successive dans l'histoire du monde, dit-il (p. 484), n'ont « pu exister qu'à la condition de vaincre leurs prédécesseurs c( dans la bataille de la vie. Ils sont par ce fai^ et autant qu'il « a élé nécessaire à leur victoire, plus élevés dans Téchellc de « la nature et généralement d'une organisation plus spécialisée. c( C'est ce qui peut rendre compte de ce sentiment général cl a mal défini qui porte beaucoup de paléontologistes à admettre « que l'organisation a progressé, du moins quant à Tensemble, c( à la surface du monde. »

On conçoit que M. Darwin s'applique tout le bénéfice de celle dernière remarque; mais nous ne pouvons, ainsi que nous l'avons dit plus haut, consentir à voir le principe du monde organique reposer sur le résultat de la lutte du fort et du faible, sur la victoire du premier sur le second, victoire qui, poussée dans ses dernières conséquences, devait anéantir non-scuicmcnl tous les faibles, mais les forts eux-mêmes à leur tour. Nous ne pouvons apercevoir nulle part de véritables preuves" de ce matérialisme et de ce fatalisme combinés, aboutissant à la négation absolue de toute intelligence directrice, et les efforts répétés et compliqués de l'auteur pour rattacher son hypothèse à toutes sortes de faits incohérents, commentés, expliqués, retournés, sont le meilleur témoignage de sa faiblesse mémo, chap XI ^^ chapitre xi, qui traite de la distribution géographique des — êtres organisés, est sans doute un des plus intéressants de l'on-

Distribution i »r rv • • i • *i m

géographique vragc dc M. Darwm ; mais tous les sujets dont il y est question ne se rapportent pas immédiatement à la pensée de son livre. Il croit d'abord que la distribution géographique actuelle ne peut s'expliquer par.les différences locales des conditions physiques; il insiste néanmoins sur l'importance, à cet égard, des barrières naturelles qui s'opposent à la libre répartition des animaux et des plantes dans toutes les directions, et sur les affinités des productions d'un même continent ; tous ces rapport.^: , de même que ceux qui existent entre les faunes immctliale-

ment antérieures, seraient encore le résultat de Télection naturelle.

Ponr lui, chaque espèce s'est d^abord produite dans une seule contrée d'où die a plus ou moins rayonné, suivant les circonstances favorables ou non. Peut-être serait-il préférable de considérer les centres de créalion comme des associations d'es- |)èces? Quant à savoir si les espèces naissent d'un seul individu, d'un seul couple ou de plusieurs couples, Tauteur disserte bien sur la manière dont il conçoit la descendame^ mais il n'aborde |)as la question elle-même, c est-à-dire la plus capitale de toute la biologie ; peut-être le trouverons-nous moins réservé par la suiCe. C'est qu'en effet il faut toujours en arriver à une création première, et que, celle-ci admise, elle entraine toutes les autres. Si on ne la nie point d'abord, x)n ne peut nier les suivantes, et alors toutes les hypothèses d'élections, de variations, de transformations, deviennent des rouages compliqués et superflus.

Les moyens de dispersion des êtres organisés avaient été déjà énumérés, et ceux qui se rapportent aux plantes sont mentionnés avec quelques détails. Cette dispersion pendant la période glaciaire et pendant celle qui Ta précédée est également étudiée ; mais laitttle de i influence de la période glaciaire montre que l'auteur n'a pas examiné le sujet au delà de ce qu'il a trouvé dans les livres de quelques-uns de ses compatriotes. Il confond des faits chronologiquement distincts, même dans son propre pays, et ne voit pas qiie la destruction des grands mammifères n'a aucun rapport avec le phénomène des stries, des surfaces polies et sillonnées du pays de Galles et de l'Ecosse ; de sorte que tout ce paragraphe est entaché d'une erreur fondamentale, qui a ses conséquences dans les suivants.

Ainsi, en regardant la période glaciaire comme wie au lieu de la considérer comme multiple^ il lui attribue l'émigration des plantes des régions nord vers les régions tempérées, puis de celles-ci vers les régions sud, où elles tendent à envahir et à remplacer les plantes indigènes. Mais le froid étant venu à cesser, elles ont repris chacune leur route vers les régions d'où elles provenaient, et la végétation tropicale a pu rentrer dans

iOO DE LT^SPÈCK.

868 droits. Cependant quelques traces de ces migrations sont restées sur les montagnes élevées; et bien plus, certaines espèces du Nord, qui durant cette pérégrination avaient imprudemment dépassé Téquateur, lors du retour de la chaleur, n'ayant pu revenir sur leurs pas, ont continué leur voyage vers le Sud, où elles devaient trouver leur température originaire, ou miexix celle de leur première patrie. C'est pour cela, dit M. Darwin (p. 534), que quarante-six espèces de phanérogames de la Terre de Feu existent en Europe et dans VAmérique du Nord, où elles sont restées en passant; que sur les hautes montagnes de l'Amérique équatoriale se montrent une multitude d'espèces particulières appartenant à des genres européens ; que sur les. montagnes de l'Australie méridionale il y a des espèces européennes, ainsi que dans les basses terres, et que de nombreux genres européens de ce même continent austral n'ont nulle part leurs analogues dans les régions torrides intermédiaires. De plus, il y a des espèces identiques à la Terre.de Kerguelen, à la NouveMc- Zélande et à la Terre de Feu. D'ailleurs ces formes ou espèces septentrionales découvertes dans la partie sud de l'hémisphère austral ou sur les montagnes des régions équatoriales ne sont point arctiques, mais 'bien celles des contrées tempérées de rhémisphère nord.

C'est sans doute là une fort élégante application de géographie botanique, et nous ne demanderions pas mieux que d'y croire ; mais, lorsqu'on cherche à se rendre compte des circonstances météorologiques diverses et des phénomènes géologiques de toutes sortes qui ont eu lieu entre la tin de l'époque tertiaire supériem*e et l'époque aciuelle, il est difficile d'admettre un résultat aussi séduisant par la simplicité de sa cause première. Les choses évidemment ne se sont pas passées ainsi. Nous ne voyons d'ailleurs aucune bonne raison pour qu'il ne puisse pas exister naturellement, sur divers points de la ierro, dans des conditions climatologiques comparables, un certain nombre de formes qui auraient le privilège d'être cosmopolites.

Ces divers sujets, loin d'être en rapport avec l'hypothèse de

l'éiectioo naturelle, nous semblent au contraire se rattacher directement aux efTets de causes physiques, de sorte que, quoi qo'en dise Tauteur (p. 535), sa loi ne serait pour rien dans les résultats dont nous venons de parler. L'émigrMion, si tant est qu'il y en aiteu, Vest manifestée du N. au S., sans Joute à cause de la plus grande étend ue des terres émergées au nord , et, ajoutetil (p. 535), cr parce que les formes continentales de ce côté « ayant ?ccu dans leur patrie originaire en plus grand nombre « se sont en conséquence trouvées, grâce à une concurrence et « z une élection naturelle plus sévères, supérieures en organia saUon et douées d un pouvoir de domination prépondérant sur « celui des formes australes. De sorte que, lorsqu'elles se trou- 9 vèrent mélangées les unes avec les autres pendant la période « glaciaire, les formes septentrionales durent vaincre les formes « méridionales moins puissantes, » etc. Les exemples pris encore dans les transports effectués par l'intermédiaire de Thommc ne prouvent rien, sinon que des végétaux se développent partout où ib trouTent les conditions qui leur conviennent.

Dans le chapitre xn, Tauteur traite de la répartition des chap. m productions d'eau douce et attribue à des migrations ce qui ^^ n'est que Teffet de la fixité et de Tuniformité plus grande de ces types dans le temps comparés aux types marins. L'intervention d'un Canard emportant des plantes aquatiques (Lemna) arec des oeufs de mollusques, d'autres circonstances donnant à un Héron occasion d'en enlever d'un lac pour les exporter dans uti autre, une Ancyle entraînée par un Dytique, un autre coléoptère aquatique volant jusque sur un navire à 45 milles en mer, des graines de Nelumbium et des poissons pris et rejetés de l'estomac d'un Héron, etc., sont des exemples qui peu- Teat expliquer certains faits particuliers, mais qui doivent rester étrangers à une théorie biologique.

On conçoit que M. Darwin devait repousser l'hypothèse d'Éd, Forbes 8ur les anciennes extensions continentales, hypothèse qui, gans doute, ne répond qu'à certains faits, et n'a pas la prétention d*étre une loi de la nature, Tnais qui a néanmoins pour elle, dans certaines limites, beaucoup de probabilité,

comme nous le verrons ci-après. En Tadoptant, c*cut été annuler dans ces mêmes circonstances l'hypothèse de rélcction naturelle on du moins ses corollaires. Les réflexions du traducteur à ce sujet, sont d'ailleurs très-justes, et, Jiypotlic:>e pour hypothèse, celle d'Éd. Forbes a l'avantage d'être trèssimple et dé s'accorder avec ce que nous savons des oscillations de l'écorce terrestre.

Les faits particuliers aux iles océaniques n'ont pas besoin , pour leur population, d'autres explications que ceux des continents; nous chercherons ci-après les lois de la distribution générale des êtres organisés, dont les bases ont été posées il y a plus d'un siècle, et que l'auteur parait ignorer eu partie. Il remarque néanmoins l'absence de batraciens et de mammifères terrestres dans les ilés océaniques, ce qu'il regarde comme tout naturel à son point de vue, tandis que, d'après la théorie de la création directe, on ne voit pas, dit-il, pourquoi il n'y en avait pas. On conçoit cependant très-bien, lorsqu'on admet les centres de création, que les iles qui en étaient le plus éloignées on séparéespar des dispositions que les circonstances ultérieures n'ont pas modifiées n'aient point reçu de populations de mammifères terrestres ou autres qui exigeaient des communications directes. On comprend également pourquoi aucun roaminiitTi] terrestre n'a été signalé dans des iles éloignées de plus d< 300 milles d'un continent ou d'une très-grande île. -Ce sérail l'inverse qui ne se comprendrait pas. Dire que les créations in^ dépendantes ont du avoir lieu partout et de la même manièrej c'est une' supposition purement gratuite de la part de Tautiur pour s'en faire un argument favorable à sa propre hypotlià'^

Il s'étonne qu'il y ait dans ces mêmes iles des mammilcrq aériens; mais il est également évident que s'il devait y H avoir, c était précisément ceux qui «ivaient la faculté d voler et qui pouvaient venir d'ailleurs ; il n'y a pas à nitribufli le fait à la force créatrice plutôt qu'à l'élection naturelle qui { besoin aussi de les faire arriver par la même voie. 11 resterait j savoir si ces espèces *sont exclusivement propres à ces îles, t qui est fort douteux. M. Darwin, qui trouve les données paléoq

(ologiqoes si insolEsantes, noos penneltra bien de croire que tt^uâ les chéiroptères de rhémisphère austral ne sont pas eiH C'^re complètement connus, quant à leur distribution géographique.

Le rapport fréquent qui existerait entre la profondeur des bras de mer ou des détroits qui séparent les terres et le de- ;:ré d'alfinilé que manifestent les mammiiërcs habitant les îles avec ceux des continents Toisins est« quoi qu'en dise Tauteur^ ce que l'on derait s^attendre à trouTcr, aussi bien dans une • hypothèse que dans Tautre. Si Toi^ianisme des île> Gallapagos, loat particulier qu'il parait être, se rattache à celui de l'Aroériqne plus qifà tout autre, s*il en est de même de celui des îles: (JuCap-Vert, relatiTement à Torganisme de T Afrique, il n'y a pas l)€soîn de l'hypothèse de M. Darwin pour expliquer ces rc lalions. II serait même fort extraordinaire qu'il en fût autrenient, puisque, ainsi que nous Tavons déjà dit, les productions de< lies participent plus ou moins des caractères de celles des CDatînents voisins, se trouvant dans des conditions physiques plus nu moins analogues et ayant pu faire autrefois partie du centre de création le moins éloigné. D en est ici comme des diverses régions d'un même continent ; si l'on en considère les [K>rnts les plus distanb, les êtres organisés soont plus différents que dans deux contrées contigiiës, qui ne sont pas séparées par <le grands obstacles physiques. 11 est parfaitement inutile de faire interTcnir ici des effets d'élection, et ceci peut s'appUquer au même raisonnement reproduit plusloin'(p. 574). En rappelant (p. 578)qu*td. Forbes a souvent insisté sur le parallélisme qui existe entre les lois de la vie dans l'espace et dans le temps, l'auteur oublie que cette observation avait été faite auparavant sur le continent. Il trouve d'ailleurs qu'elle s'applique bien â f^cs idées, cl, quant à ce qui vient ensuite, nous pensons qu'on s'«>n rend tout aussi bien compte par des créations successives f ri rapport avec les temps et les lieux.

Dans le chapitre xrn sontcompris la dassifieaîionjh morphih oup. xm. lofjiejV embryologie^ les organes rudimentaires^ titres qu'il sufGt ciMsiû^iioo, (Je rappeler pour comprendre le parti que l'auteur en peut tirer ^-

conclusion.

104 DE L^ESPËCE.

pour son élection natarelle^ laquelle rendrait compte de toutes les circonstances et de tous les faits renfermés sous ces titres (1).

cbap. xir. Enûn, le chapitre xiv comprend la récapitulation et la cm-

Rdcai^iuh- ctnsion.

lion cl Ici, près d'arriver à la fin de son trayail et jetant un coup d'œil en arrière, M. Darwin, avec cette bonne foi et cette loyauté scientifiques qui ne lui font pas moins d'honneur l]ue ses recherches elles-mêmes, énumère quelques-unes des difficultés que doit rencontrer l'adoption de ses idées sur les descendances modifiées. En ce qui concerne, par exemple, la distrUnUion géographique (p. 642). a Tous les individus de la même espèce et toutes les « espèces du même genre, oti même les groupes encore plus c( élevés, doivent provenir, suivant lui, de parents communs. « Conséquemment, quelque éloignées ou isolées les unes des a autres que soient les parties du monde où on les trouve au- « jourd'hui, il faut que, dans le cours des générations suc- <x cessives, elles aient passé de quelqu'un de ces points aux a autres. Le plus souvent , il est absolument impossible de a conjecturer parquet moyen cette migration a pu s' effectuer, ï» Relativement au mode de succession et aux formes intermédiaires infinies qui ont dû se produire, il dit (p. 644) : « Mais, « d'après cette doctrine de Textermination d un nombre iofini « de chaînons généalogiques entre les habitants actuels et « passés du monde, extermination renouvelée à chaque période «t successive entre des espèces aujourd'hui éteintes et des formes « encore plus anciennes, pourquoi chaque formation géolo- « gique ne présente-t-elle pas la série complète de ces formes c< de passage? pourquoi chaque collection de fossiles ne monte trer-t-^elle pas avec une entière évidence la gradation et la c mobilité des formes de la vie ? Je ne puis répondre à ces

(!) Le traducteur, dans ses notes p. 288 et 629, se montre le vériublo continuateur de de Maillet; il va même plus loin en ce que Tauteur de Teliiamed connue celui de la Philosophie %oologique n'adinetlaitde modifications que dans un sens progressif, tandis que mademoiselle Rojeren admet dam un sens r^rograde ou régressif, ce qui est plus complet.

£IÀÏEN DU LIVRE DE M. DARWIN. i05

t^stiotis et résoudre ces difficulte's qu'en supposant que les a documetits géologiques sont beaucoup plus incomplets que la

* plupart des géologues ne le pensent? » (p. 645) « Tous

< les spécimens de nos musées réunis ne sont absolument rien 8 auprès des innombrables générations d'innombrables espèces «qui ont certainement existé, » etc., etc. « Quelque graves que « soient ces difficultés, elles ne peuvent, à mon avis, renverser 0 la théorie qui voit dans les formes vivantes actuelles la des- « cendance d'un nombre restreint de formes primitives subsé- « quemment modifiées. »

Les faits généraux et particuliers favorables à V hypothèse ^nl ceux dont nous avons déjà discuté la valeur et principalement la variabilité résultant de la domestication . « Il n'est aucune « bonne raison, suivant l'auteur (p. 649), pour que les mêmes « principes qui ont agi si efficacement à Tétat domestique n'a- « fissent pas à Tétat de nature. »

On pourrait tout aussi bien retourner l'argument, et il serait, suivant nous, beaucoup mieux fondé. Nous croyons avoir montré que les faits n'étaient point comparables ; que les conclu- MOQs, toujours très-bornées, que Ton peut déduire du croisement «les races ou de la continuité artificielle de l'élection ne sont ))as, quoi qu'on en dise, applicables à l'état de nature. La volonté de Thomme appliquée continûment, dans une direction ùonnéCy pour atteindre un but déterminé, à certains animaux et à des plantes, relativement en petit nombre et placés dans des situations anormales, ne peut être assimilée, comme cause efficiente, à une loi de la nature. Celle-ci ne peut, sans ren- (erser toutes les idées rationnelles que nous possédons sur les relations des choses, être réduite à l'exécution inconsciente iu hasard, à un concours de circonstances fortuites, exception- V'iles, où le faible serait fatalement destiné à succomber. Ce |ue l'on croyait pouvoir appeler Vharmonie de la nature n'en ^rait plus que V antagonisme ^ et nous avons fait voir que anéantissement final de tout l'organisme était la conséquence orcée de la prétendue loi d'élection naturelle. iP. 658.) « L'extinction des espèces et des groupes entiers

« d'espèces, qui a joué un rôle si important dans l'histoire du « monde organique, dit plus loin M. Darwin, est une suite a presque inévitable du principe de cette même élection, cir a les formes anciennes doivent être supplantées par des formes « nouvelles plus parfaites. »

Mais ceci est une pure illusion ; considérons en effet les espèces d'un genre quelconque qui a traversé les divers étages d*uac formation ou même plusieurs formations successives, nous ne verrons point, comme résultat nécessaire, que les dernières espèces soient, pour nous servir des expressions de Fauteur, ni plus parfaites, ni plus belles, ni plus fortes que les premières. Les Térébratules siluriennes sont tout aussi bien organisées que celles de nos jours, et, si nous prenions la famille des bracbiopodes tout entière, l'avantage resterait de beaucoup à la période la plus ancienne. Les Pleurotomab^ dévouions ne le cèdent point à ceux de la craie, les Cériles jurassiques à beaucoup de ceux du calcaire grossier ou des mers actuelles. Des Himilles entières ont disparu sans laisser de traces, d'autres se sont montrées plus tard pour cesser aussi graduellement. Telles sont les trilobites, les rudistes. Les ammenées, les bélemnitidées ont apparu successivement, onl régné, puis ont cessé ensemble à un moment donné. Où est dans tout cela la marque de Télection naturelle, Tempreinlc d'une loi de perfectionnement?

Objecter ici qu'il y a eu destruction par suite de lutte, ce ne serait encore répondre qu'à un des côtés de la question, celui de Textinction; ce serait méconnaître en outre ces oscillations et ces dépressions plus ou moins prononcées des forces vitales à certains moments, comme à partir de Tépoquc houillère jusqu'au commencement du lias. Quel est le paléontologiste qui, suivant les déiiôts entre ces deux termes, pourrait en relier les produits par l'hypothèse de M. Darwin? Je sais bien que or savant répondra par TinsufTisance des donhées paléontologiques, mais, comme nous ne raisonnons qu'avec les faits acquis à 1| science, et lui sur des suppositions ou sur des données que leur origine ne nous permet pas d'accepter pom* do

vérifables preuves, Q en résulte que toute son argumentation reste pour nous sans valeur.

Cosi dans Thistoire de la vie à la surface de la terre que le Fecret de cette succession de phénomènes biologiques peut être cherché. Mais supposer que la nature doit faire pour la perpétuité de son œuvre précisément ce que Tbomme s*e(lorce d'exécuter pour Taltérer ou la détruire, c'est avoir une étrange idée de la puissance créatrice ! 11 aurait été réservé à un fermier, à un éleveur de chevaux, à un amateur de pigeons, à un jardinier fleuriste ou maraîcher de surprendre ainsi ses plus profonds secrets I L'intérêt, le hasard, le caprice ou Tamu- .ornent du premier venu auraient été dix fois plus loin dans la runnaissance des lois qui régissent le monde organique, que tous les naturalistes qui, depuis deux cents ans, étudient, comfuircot, méditent avec le scalpel et le microscope ! 0 vanité des Mriences et des savants! !

Oiie N. fiarwin veuille luen sortir un moment de ses suppo» sitioiis, de ses généralités, des exemples qu'il se plaît si souvent et trop exclusivement à emprunter aux publications de ses com|iatriotes et de ses amis, qu'il approfondisse les travaux sérieux et^détaillés, les réstiltats donnés par de nomhreuses études locales, les monographies de fatuies, de flores et de terrains, il verra que la paléontologie fournit déjà licauconp plus de matériaux qu'il ne le suppose, et il reconnaîtra qu'il a jugé légèrement d'après des données incomplètes. En un mot, pour être en droit de prononcer à cet égard «i^ec quelque autorité, il eut fallu commencer par refaire à son point de vue tous les immenses tableaux de G. Brônn, et nous ''us>ioris volontiers accepté alors les conséquences d'un travail t ntrepns dans la seule voie logique des faits acquis.

'P. 665.) Il se demande ensuite pourquoi les pluséminents naturalistes et les géologues ont rejeté la mutabilité des es- |K-ces, quand il y a, suivant lui, tant déraisons pour l'admettre; il pense que c'est parce qu'on répugne à accepter tout grand rliangement dont on ne voit pas les d^rés intermédiaires. Il nous semble, en cffcl, très-sage de ne pas se bisser entraîner

i08 DE L'ESPÈCE.

sans des motifs bien convaincants par les idées séduisantes qui peuvent n*étre revêtues que d'une apparence de vérité, et la non-fixité de Tespèce, à Tappui de laquelle on cherche à accumuler tant de preuves, reste encore suivant nous à démontrer.

Quant à l'immensité des temps exigée pour les effets invoqués, on les admet sans difficulté parce que la géologie la démontre^ mais les rapports de ces temps avec les modifications des espèces sont une questioii distincte et indépendante. Les personnes qui parlent de Yunité de plan ou de type^ de l'harmonie de là création^ etc., expriment un fait qui les a frappées, mais elles n'ont pas pour cela, comme le suppose M. Damin, la prétention de Fexpliquer ; elles Tétudient dans ses détails et l'admirent dans ses résultais et son ensemble. Si elles repoussent les explications du savant voyageur anglais, ce n'est pas, comme il semble le croire aussi, de parti pris et par Thabitude d'anciennes idées, explication qu'un auteur se donne volontiers, mais sans doute parce que le caractère et la valeur de ses raisonnements, de ses suppositions et de ses preuves ne sufiBsent pas pour porter une conviction profonde dans leurs esprits.

Il n'est pas non plus nécessaire d'en appeler aux naturalistes de l'avenir ; l'idée fondamentale à Inquelle nous allons le voir arriver, quoique tardivement, n'est pas nouvelle; elle remonte à plus d'un siècle et nous pourrions lui en montrer des traces jusque dans l'antiquité. Elle s'est présentée d'abord sous la forme d'une plaisanterie sans importance, puis elle a été prise au sérieux par des zoologistes éminents; M. Darwin, qui a commencé par la revêtir d'une forme plus modeste pour la faire accepter, en l'étayant d'un grand luxe de considérations de toutes sortes puis en reléguant à la fin, dans une demiombre, la question principale, sera-t-il plus heureux que ses devanciers? C'est ce dont il est encore permis de douter.

(P. 667.) De ce que certains auteurs décrivent comme ^5pèces des corps qui pour d'autres ne sont que des variétés, ou de ce que l'on reconnaît soi-même que l'on s'est trompé, cela prouve seulement que les caractères spécifiques sont difficiles

EXAMEN DU LIVRE DE M. DARWIN. i09

à saisir dans certains cas, que chacun n*a pas la mérae aplU tudc pour les distinguer, mais ce n'est pas un argument contre la fixité de l'espèce ; celle-ci doit exister par elle-même et être indépendante de tout système de classification ou d'idées théoriques particulières. Quant aux questions qu^adresse Tauteur aux naturalistes (p. 668), on pourrait les lui faire à luimérae ; rien jusqu'à présent n'y répond encore dans son livre. Nous sommes aussi de ceux qui croient qu'il ne faut pas plus d'eiïort à la nature pour créer un million d*étres animés que j)Our en créer un seul, et à cet égard l'opinion d'un mathématicien-astronome nous semble avoir peu d'autorité.

Arrivé aux dernières pages du livre de M. Darwin, de sa ri* capitulation et conclusion ^ le lecteur est surpris de n'y avoir encore vu Jraiter que. des transformations supposées des êtres organisés, saas un seul mot qui se rapporte à leur origine première, au point de départ de toute théorie biologique, à la création elle-même.

Ce sujet si grava et si difficile n'a pas cependant été tout à fart omis par l'auteur, qui le relègue seulement au dernier plan de sa vaste composition, sans titre spécial, sans rien qui attire l'attention sur une si grande question. 11 semble qu'il ait voulu atténuer la portée du principe radical qu'il va émettre; ne pouvant échapper à la nécessité de se prononcer, il le fait avec le moins d'éclat possible, sans déguiser pour cela le fond de sa pensée. Peut-être bien des personnes auront-elles passé, sans y {^rendre garde, sur ce paragraphe intitulé : Jmqiioh la théorie des nuHlificaliom peut s'étendre^ et où quelques phrases comprennent toute l'idée génésique fort simple de M. Darwin.

Âpres avoir indiqué les relations qui rattachent entre eux tous les membres d'une même classe, soit par leur élat einbrionnaîre, soit par les modifications qu'ils ont éprouvées et qui en font autant de chaînons reliant les divers groupes, il arrive à cette expression la plus condensée de ses principes et de ses convictions (p. 669) :

« Je ne puis donc douter que la théorie des descendances ne « comprenne tous les membres d'une même classe. Je pense

« que tout le rogne animal est descendu de quatre ou cinq « types primitifs tout au plus et le règne végétal d'un nombre a égal ou moindre. L'analogie me conduirait même un peu « plus loin, c'est-à-dire à la croyance que tous les animaux et « toutes les plantes. descendent d'un seul prototype; mais Ta- <x nalogie peut être un guide trompeur. »

Quels sont donc ces quatre ou cinq types primitifs animaus ' et végétaux? Correspondraient-ils à quelques-unes de nos grandes classes? C'est ce que Tauteur ne nous dit pas; il a d'ailleurs toujours évité de désigner celles-ci d^une manière explicite dans le cours de son ouvrage, et les quelques phrases qui suivent témoignent, par leur obscurité, de Tembarras où il se trouve forcément amené.

' Rien dans ce qui précède n'avait préparé le lecteur à cette brusque déclaration ; il n'avait été jusque-là qqestion que de variétés et d'espèces ; ni les genres*, ni les familles, ni les ordres, ni les classes n'avaient é|é présentés dans leurs évolutions successives, conséquences nécessaires cependant à développer pour arriver à la formule élémentaire et primitive que nous venoivs de citer. Il y a donc ici une lacune considérable dans Texposé de Thypothèse de Télection naturelle, et nous allons voir qu'elle n'est pas la seule (l).

En' effet, Tauteur s'arrête au milieu de sa course, et après avoir exposé d'innombrables faits de détail il arrive à la conclusion, sans avoir passé par les intermédiaires qui devaient la préparer et la justifler. En outre, où commence dans le ternies l'application de l'élection naturelle et où finit-elle? S'il n'y a eu que quatre ou cinq types primitifs créés, il a fallu que, par des transformations successives, tous les êtres organisés en provinssent pour constituer ce que nous appelons, à tort ou à raison, des classes, des ordres, des familles et des genres. Or,

()) Lo traducteur est moins exclusif. Il suppose qu'k Tongine le nombre llte gcrmte ftit immense. Tous semblables, ils auraient cependant donné lien aux divers orgttnismes successivement formés. La multiplicité infinie des gehttcs a nécessairement produit, dit-il, la multiplicité infinie des races.

quel est le dernier terme de cette longue palingénésîe? est-ce le singe? ou est-ce Thoinme? M. Darwin n'en dit rien. N'aurail-il donc pas eu jusqu'au bout le courage de sa conviction et celui de regarder, avec de la Métherie et quelques zoologistes modernes, Fliomme comme étant un quadrumane élu? Le savant naturaliste de l'expédition du Beagle ne peut échapper à celle conséquence dernière et forcée de son principe. Telle qu'elle est, la base de son édifice, élevé à tant de frais, se perd dans le vague de quelques phrases sur la cellule et la vésicule, et le couronnement, comme on vient de le voir, fait complètement défaut; son œuvre ressemble donc à un vaste tronc «ans racine et sans tête.

Mais s'il omet des points aussi essentiels, M. Darwin nous Irace, par compensation, les heureux effets de l'adoption de sa théorie dans Tavenir, et nous ne pouvons nous refuser au plaisir d'esquisser le tableau de cet âge d*or de la science q(j*fl promet aux naturalistes.

a Les systématistes, dit-il (p. 672), pourront poursuivre « leur travail comme aujourd'hui, mais ils ne seront plus int ce$«amment poursuivis par des doutes insolubles sur Fessence € spécifique de telle ou telle^forme, et, j'en suis certain, ce ne

• sera pas un léger soulagement; j'en parle par expérience.

« ..:.. Une autre branche plus générale de l'histoire natue relie croîtra d'autant en intérêt. Les expressions d'affinités, « de parenté, de communauté de type, de morphologie, de « caractères d'adaptation, d'organes rudimentaires ou avor-

• t(^,^ etc., cesseront d'être des métaphores et prendront un 9 «cns absolu, v Un cire organisé sera une chose parfaitement comprise dans toutes ses parties actuelles comme dans son ki.stoire particulière et générale ; Tétude des productions domc^iiques acquerra une importance à la fois scientifique et éco-

ruiniique a Nos classifications deviendront, autant qu'il se

« pourra, des généalogies, et retraceront alors véritablement a ce qu*on peut appeler le plan de la création, 1» etc.

L'avenir réservé aux déductions de la géologie, quoiqug jïfrcas modeste suivant l'auteur, ne laisse pas encore que d'être

séduisant, en nous permettant de mesurer la durée des formations fossilifères et des intervalles d'inactivité enire les étages successifs qui auraient été d'une immense durée (p. 677). Ces intervalles, que nous voyons mentionnés pour la première fois, ont bien dû apporter quelques difficultés dans la suite des élections naturelles^ mais sans doute l'auteur y aura pourvu.*

« Dans un avenir éloigné, dit-il encore (p. 679), je vois des a champs ouverts devant des richesses bien plus importantes. « La psychologie reposera sur une nouvelle base, c'est-à-dire sur a Tacquisition nécessairement graduelle de chaque faculté « mentale. Une vive lumière éclairera alors l'origine de a l'homme et son histoire. »

Cette dernière phrase est une concession bien faible à la nécessité de nommer au moins une fois THomme dans une théorie de la vie, mais elle fait encore plus* ressortir la grandeur de la lacune dont nous avons parlé. Néanmoins, que de choses nous présage ce paragraphe I Tout le vieux monde psychologique et philosophique, depuis Socrate et Platon jusqu'à . Locke, Mailebranche, Spinosa, Kant, SchellingetM.Cousin luimême, s'écroulera; le travail intellectuel de vingt-cinq siècles disparaîtra à la vive clarté du principe de l'élection naturelle qui se sera exercée aussi sur les facultés de Tàme. Les heureux adeptes de la vérité nouvelle, de la vérité vraie, comme jadis les fervents apôtres du romantisme qui détrônaient Corneille, Racine et tous les classiques, accableront alors de leurs sarcasmes les faux dieux que nous adorions si sincèrement.

Enfin, dans ses Dernières remarques j sorte d'Épilogue qui termine son livre (p. 680), « nous pouvons même, dit-il, jeter c(un regard prophétique dans l'avenir, jusqu'à prédire que « ce sont les espèces communes et très-répandues, appartenant c< aux groupes les plus nombreux de chaque classe, qui prévaua dront ultérieurement et qui donneront naissance à de noua velles espèces dominantes. Comme toutes les formes vivanteâ « actuelles sont la postérité linéaire de celles qui vécurent long- «Jlemps avant Tépoque silurienne, nous pouvons être certains m que la succession régulière des générations n'a jamais clé

c interrompue, et que, par conséquent, jamais aucun cata- « el^-sme n'a désolé ie monde entier. Nous pouvons aussi en « conclure avec confiance qu'il nous est permis de compter sur 0 un avenir d'une incalculable longueur. Et comme Télection u naturelle agit seulement pour le bien de chaque individu, «r tout don physique ou intellectuel tendra à progresser vers la a perfection. »

Ainsi M. Darwin a voulu qu^en fermant son livre le lecteur re^U sur une pensée agréable et flatteuse, sans doute pour effacer les tristes impressions du fatalisme qui y règne d*un bout à Tautre, mais en réalité l'avenir qu'il promet ne repose pas mr des bases plus sérieuses que Pexislence de ces organismes antésiluriens entièrement créés par son imagination peur les besoins de sa cause.

Nous nous sommes attaché, dans cette analyse raisonnée de l'ouvrage de M. Darwin, à en faire ressortir la pensée fondamentale, les arguments de diverses sortes dont il l'a étayée et les conclusions qu'il en a déduites. Los citations du texte, que nous avons multipliées autant que possible,, avaient pour but de faire mieux comprendre son mode de discussion, sa manière de déduire, Tesprit du livre en un mot. C'était aussi le meilleur moyen de donner à notre examen le cai*aclère d'impartialité et de précision qu'il doit toujouis avoir, et de soumettre en même temps notre jugement à celui du lecteur.

L'auteur disait, dans sa préface, que cet ouvrage n'était qu'un extrait incomplet des matériaux qu'il possède et qu'il publiera ultérieurement; nous pensons que les documents qu'il a déjà réunis ici en si grand nombre suffisent pour faire apprécier la valeur, de ceux qui sont encore en manuscrits. Si ces derniers sont de même ordr^, de même, nature que ceux que nous connaissons, ils n'en augmenteront pas le poids, puisque nous avons été souvent obligé d'en contester la valeur; s'ils sont différents, ils ne doivent pas être bien favorables à l'hypothèse, car on doit supposer que M. Darwin a choisi ses meilleurs arguments, les plus propres à convaincre, ceux qui le frappaient le plus ; on le voit même revenir avec complaisance

sur certaines idées et sur certains genres d'obserrations qu il affectionne, ce qui nous a obligé d*y revenir fréquemincnt aussi. Nous n'attendons donc rien de plus de la publication de ses manuscrits, quant à la démonstration de son hypothèse.

Pour nous, toujours disposé à accueillir la vérité, de quelque part qu'elle vienne, nous ne pouvons Tapercevoir encore dans ce travail, malgré ses mérites divers. Le principe sur lequel on le fait reposer d un bout à Taulre est une abstraclion qui n*esl pas la conséquence directe d'une suite d'observations positives; il ne s'appuie sur aucun ensemble de faits démontrés par Vétudc comparative du présent ni du passé ; c'est une simple hypothèse entourée d'innombrables raisonnements, de citations et de suppositions non moins multipliées, mais qui ne suHisent pas pour en dissimuler la faiblesse.

Nous avons dit, en dernier lieu, que le point de départ de la théorie manquait de précision, que plusieurs parties essentielles .n'avaient pas élé développées ni même indiquées, et que les conséquences dernières avaient été éludées. Cette prétendue théorie ne répond point aux donnée de la science actuelle et elle attend de l'avenir une démonstration que rien ne laisse encore entjevoir. Elle se fonde sur des iaits contestables parce qu'ils sont pris en- dehors de la marche naturelle des choses, et que le^ conséquences en peuvent toujours être niées. En un mot, le livre de l Origine des Espèces^ dont la pensée dernière renferme implicitement la tliéoric de Lamarck, nous semble fort inférieur, comme conception, comme méthode, comme clarté et comme franchise de vue, à la Philosophie zoologique (i).

(1) M. de Qualrofugcs fonnule comme il suit son opinion h ce sujcl : 9 à. Dui'win, dil-il, a ainsi confondu ensemble, dans sa théorie, les idées de « Lamarck sur la Yariabililc des espèces cl celles de BulTon sur les causes de « leurs Tai'ialions, tout en faisanl de sa théorie dos applications qui rappela lent les doctrines de Geoffroy. Le naturaliste anglais a d^nillcurs j>oussê Ie$ « unes cl les autres bien au delà de tout ce qu'avaient admis ses devanciers « fninçsiis. » (Unitc de T espèce htimaine,^. 50, 1861.)

BIAHII DC LIT» DB H. COBBOÏ

L'oovrage de M. Godron (l), dont H nous reste à parier, n'est pas seulement un représentant cbmplet de Topinion de la fixité de t espèce j opposée à celle de la rariabilitéj dont M. Darwin s*est fait Fun des plus ardents champions, mais il offre encore par sa forme un contraste frappant avec le livre du naturaliste anglais. Autant celui-ci est diffus, sans méthode, présente les faite sans ordre, des répétitions et des contradictions fréquentes, accumule les raisonnements plutôt qu'il ne les déduit les uns des autres, n'a pour ainsi dire ni commencement ni Un, la place des chapitres pouvant être intervertie sans incon* vénient, autant l'ouvrage français montre un bonne disposition des matières, de la clarté et un enchaînement logique des fiiits. L'e!cposition de ceux-ci est simple, sans digressions inutiles, sans répétitions superflues ; aussi suffit-il au lecteur de parcourir la table des%natières pour se rendre compte de i^ite du plan général de Touvrage, sans fatigue ni contention d'esprit, ce qui facilite singulièrement rintelligcnce des nombreuses recherches qui y sont exposées.

Le livre de rOrigine desEspèces est un livre tout personne ou à peu près; Fauteur n'y parie que de lui et de ses amis ; le livre de r Espèce et des Races datis les êtres organisés est l'histoire de la science considérée à un point de vue particulier. Écrit tlans un véritable esprit philosophique, il restera comme un témoignage honorable de la sagacité et des connaissances de son auteur.

On voit, d'après cela, que nous n'avons pas à examiner en détail Touvrage dé M. Godron, comme nous avons fait de celui de M. Darwin ; nous n'avons pas à faire Thistoire de riiistoire, cl nous nous bornerons à en indiquer les principales divisions.

(1 ) De t espèce et des races dans les êtres organisés^ et spécialement de l^mité de t espèce humaine^ 2 vol. iihS, PSm«. 185».

liC DE L'ESPÈCE.

Ainsi que le sujet le defnantlait, Tailleur commence par traiter de V espèce en général^ de la doctrine de la fixité des esjfèceSy puis de celle de la variabilité. La question est donc posée comme elle devait Têtre au point de départ, et la liaison des autres parties n*cst pas moins bien indiquée. Les animaux et les végétaux sont considérés d'abord à Tétat sauvage et vivant actuellement. En effet, c'est ce qui vit sous nos yeux daii^ la nature qui doit nous occuper en premier lieu dans une telle question. Ensuite vient la comparaison des êtres actuels avec ceux dont les Anciens nous ont transmis la description. La question de rhybridité devait s'interposer naturellement ici avant de remonter au delà de Tépoque moderne; mais une fois examinée, l'auteur, franchissant la limite des phénomènes actuels, étudie successivement les caractères des faunes et des flores quaternaires, tertiaires, secondaires et primaires ou de transilion. Il examine la théorie de révolution successive des espèces dans la série des âges de la terre, et dit en terminant ce sujet : « L'espèce n*a donc pas plus varié pendant les temps géolo- « giques que durant la période de Tbomme ; les différences qui « ont pu et qui ont dû même se manifester aux différentes « époques géologiques dans Faction des agents physiques, les « révolutions enfin, que noire globe a subies et dont il porte « dans son écorce les stigmates indélébiles, n'ont pu altérer a les types originairement créés ; les espèces ont conserve, au c( contraire, leur stabilité, jusqu'à ce que les conditions nonce velles aient rendu leur existence impossible; alors elles ont « péri, mais elles ne se sont pas modifiées. »

Rien n'est dmic plus complètement opposé aux conclusions de M. Darwin que celles de M. Godron.

Une fois le tableau de la nature présenté dans ses diverses parties, on conçoit que ce dernier savant recherche en dehors les faits qui peuvent s'être produits ou avoir été provoqués parTaclion toute factice et superficielle de Thomme. H entre dans un autre ordre d'idées et de résultats et s'occupe, avec les plus grands détails, de la théorie des variations observées chez les animaux domestiques, de la création des

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