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CHAPITRE II

Si déjà l'histoire de la paléontologie et de la géologie stratigraphique en Italie nous a présenté plusieurs centres scientifiques, tels que Florence, Sienne, Bologne, Venise, etc., d’où émanèrent les productions des naturalistes, il en sera bien autrement dans le vaste espace compris entre les Alpes et la mer du Nord, entre le Rhin et la Sibérie. Le seul lien qui réunisse beaucoup de ces travaux est la langue dans laquelle ils ont été écrits, car un grand nombre sont en latin, et presque tous les autres en allemand.

Nous devrons done, pour plus de clarté, subdiviser notre sujet en traitant successivement, dans un ordre géographique, 1° des Alpes et de la Suisse; 2° du Wurtemberg et de la Bavière; 9° de la Bohème, de l'Autriche et de la Hongrie; 4° de la Pologne et de la Silésie; 5° du centre et du nord de l'Allemagne, comprenant la Saxe, la région hercynienne, le Hanovre, le Brunswick, la Prusse et les provinces Baltiques; 6° de la Scandinavie; 7° de la Russie.

$ 1. Des Alpes et de la Suisse.

Les Alpes orientales des provinces Illyriennes de la Carniole, Provinces

de la Carinthie et de l'Istrie, ont été l'objet d’un travail con- "PS sidérable, publié de 1778 à 1789, par Balthazar Hacquet (1),

(1) Oryctographia carniolica oder physikalische Beschreibung der Her-

Suisse.

Conrad

Gesner.

J. Wagner N. Langius.

el accompagné de nombreuses planches de coupes et de cartes. Cet ouvrage, particulièrement technique, est consacré à l’exploitation et à la recherche des mines du pays plutôt qu’à son histoire naturelle proprement dite. Aussi n’y trouve-t-on mentionnés que peu de fossiles, et le petit nombre de ceux qui y sont assez mal figurés semblent provenir de terrains anciens.

Sur le versant opposé au nord-ouest des Alpes, la Suisse a été dans les derniers siècles, comme elle l'est encore aujourd'hui, une terre féconde en naturalistes. La variété et la richesse de ses productions végétales et minérales, la grandeur et la magnificence des tableaux que la nature y déploie, stimulant sans doute l'esprit naturellement investigateur de ses populations, ont inspiré ces nombreux ouvrages qui ont fait dire à Scheuchzer, l’un de ses enfants les plus dévoués, l’un de ses écrivains les plus laborieux : Dignissima est præ multis aliis terris Europæis Helvetiu nostra, quæ curiosorum naturæ lustretur oculis isic), physicorum et laistoricorum exerceat pennas (1).

Dès 1563, Conrad Gesner (2) publie ses remarques sur les pétrifications, mais sans se prononcer sur leur origine. II figure divers fossiles, tels que des crinoïdes; 1l donne le premier dessin d’une Bélemnite, corps que nous verrons Agricola désigner le premier sous ce nom, puis il représente les pierres judaiques (baguette de Cidaris), des Glossopètres (dents de Syuales), ete.

J. Wagner, dans son histoire naturelle de la Suisse (5), a réuni les matériaux connus alors sur ce sujet, et Lang, Langy

xogthums Krain, Istrien, ete., in-4. Leipzig, 1778-1789. — Voy, aussi : Scopoli, Description des fossiles et des pétrifications du comté de Gorice. (Hist. nat, ann. IL.)

(1) Bibliotheca scriptorum historiæ naturalis, ete., p. ST, in-12. Zurich, 1751 .Ed. 1*. in-8. 1716.

(2) De rerum fossilium lapidum et gemmarum figuris et similitudinibus, in-4. Zurich, 165.

(3) Historia naturalis Helvetiæ, 1688.

ou Langius (Nicolas) (1), médecim de Lucerne, a fait représenter un assez grand nombre de fossiles de son pays, mais accompagnés d'observations peu propres à en faire connaitre les vrais caractères.

Personne plus que Jean-Jacob Scheuchzer (2) n’eut le droit d'exprimer la pensée que nous venons de rappeler. Né à Zurich en 1672, 1l ne cessa, pendant près de cinquante ans, de publier ses observations sur les diverses parties de l’histoire naturelle d'un pays qu'il avait exploré en tous sens et sous lous les points de vue. Précurseur de Bénédict de Saussure, il eut le même dévouement et la même constance dans ses recherches, mais tous deux étaient arrivés avant le {temps où elles pouvaient réellement porter leurs fruits. Ni l'un ni l’autre, avec des mérites différents et une instruction en rapport avec le temps où ils vécurent, ne trouva la raison des phénomènes contre lesquels leur obstimation se heurtait en vain. Comme bien des observateurs qui vinrent encore après eux, ces courageux plonniers de la science n'avaient pas compris qu'avant d'étudier les pays de montagnes, 1l fallait étudier les pays de plaines, de plateaux et de collines peu élevées; que là seulement se trouverait l'explication des problèmes auxquels donnaient lieu l'examen des roches stratifiées, que là seulement on pouvait apprécier lordre ou la succession normale des couches de la surface terrestre, dont les grandes montagnes ne sont que des accidents et des irrégularités. Il fallait en un mot chercher à se rendre compte de la règle avant de vouloir expliquer l'exception. Mais les caractères physiques du pays'qui les entourait les influencèrent à leur insu sans leur apporter aucune lumière propre à les éclairer.

L'ouvrage de Scheuchzer qui le fit le plus connaître est celui quil publia sous le titre de Piscium querelæ et vindiciæ (5).

(1) Historia lapidum figuratorum Helveliæ, 1708. — Tractatus de origine figuratorum, 1708.

(2) Son frère, Jean Scheuchzer, secrétaire d'État du comté de Bade, fut aussi un botaniste distingué.

(3) Petit in-4. Zurich, 1708,

J. Jacob Scheuchzer.

Dans cette sorte de prosopopée allégorique, l'auteur fait parler les poissons fossiles pour se plaindre d’avoir été victimes du déluge universel, bien que fort mnocents des crimes qui l’avaient motivé. Ils se plaignent aussi de l'injustice des hommes qui ne veulent pas les reconnaître aujourd’hui pour les ancêtres des poissons actuels et qui les rabaissent au point de les reléguer parmi les pierres brutes.

Ce travail, à part la forme que justifient les idées du temps, avait un intérêt réel par ses planches, qui représentent, d'une manière très-reconnaissable, des poissons ou ichthyolithes de la plupart des localités les plus célèbres aujourd'hui, tels que ceux des schistes cuivreux du Mansfeld, des couches jurassiques supérieures de Pappenheim en Bavière ou d’Altdorf, ceux du groupe nummulitique du mont Bolca et des schistes de Glaris. On y trouve aussi figurés des poissons de la Hesse, de Lunebourg, de l'argile de Londres et d'autres provenant de localités plus éloignées encore, telles que la Svrie, le Maryland . et la Caroline. Ces gisements d'ichthyolithes les plus importants ont été ainsi illustrés, il y a plus d'un siècle et demi, par un savant que les zoologistes de nos jours, entre autres Cuvier, ont traité légèrement en le jugeant au pot de vue de la science moderne et en ne voyant dans ses ouvrages que les parties qui prêtent à la critique. |

Sans doute sa méprise sur la Salamandre fossile d'Œningen, qu'il décrivit sous le titre d'Homo diluvii testis (1), et que le grand anatomiste français remit à sa vraie place, est peu excusable de la part d'un médecin instruit, mais 1l ne faut pas pour cela méconnaître ses mérites à d’autres égards.

Lorsqu'on étudie avec quelque attention les travaux de

(1) In-4. Zurich, 1726. — Voy. aussi Physica sacra, pl. 49, p. 66. — Le dessin a été reproduit sans observation par Bourguet, d'Argenville et Lesser, mais J. Gesner a pensé que ce fossile pouvait être un poisson du genre Silure. — Voy. aussi Andræa, Hannov. magax., 176%, p. 619 et 774. — Scheuchzer a encore écrit une lettre sur un squelette d'Éléphant pétrifié, Journal helvétique, mars 1758.

Scheuchzer, on y trouve, au milieu de beaucoup d'expressions diffuses et de cette phraséologie qui caractérise l'époque, des remarques judicieuses et originales sur des sujets traités souvent depuis avec beaucoup moins de sagacité, Ainsi, dans son Specimen lithographiæ Helvetiæ curiosæ (1) 1 s'est beaucoup occupé des pierres lenticulaires où numismales des cantons de Schwytz, d'Uri et de Lucerne, de même que dans ses Miscellanæa curiosa (2), et, depuis cent cinquante ans que près de deux cents naturalistes ont décrit ces corps, aucun d'eux n’a rien dit de plus exact que lui.

Le catalogue raisonné de sa collection, qu'il a publié en 1716, est disposé d'une manière tout aussi méthodique qu'on pourrait le faire aujourd'hui. De quinze cents objets qui y sont énumérés, cinq cent vingt-huit provenaient de la Suisse, et le reste de divers pays. Depuis les plantes jusqu'aux mammifères, toutes les divisions des deux règnes y sont représentées. Les cornes d’Ammon seules sont au nombre de 149, et Scheuchzer est probablement le premier qui ait essayé de les classer suivant un certain ordre. Il en forme d'abord deux groupes : l’un comprenant celles qui sont épineuses, l’autre celles qui ne le sont pas. Chacun d'eux se divise suivant que les Ammonites sont lisses ou striées. Les cornes d’Ammon lisses se subdivisent d'après leurs tours comprimés, épais, arrondis, etc.; les cornes d’Ammon striées, suivant que les stries sont simples, bifurquées, trifurquées, etc. Il reprend ensuite, en se conformant à ces divisions, les cent quarante-neuf formes qu'il a distinguées et ajoute à chacune une phrase courte, caractéristique, sans jamais omettre l'indication de la localité d'où elle provient. Ce travail est bien supérieur à la longue dissertation historico-physique qu'avait donnée Reiskius en 1689 sur les Ammonites de Brunswick. Les Bélemnites sont placées par Scheuchzer après les Astéries et les Entroques, méprise bien exeusable alors. En un mot, ce catalogue à pour le temps

d8 DES ALPES ET DE LA SUISSE.

un mérite presque égal à celui de Luidius, d’ailleurs beaucoup plus ancien, et dont nous parlerons plus loin.

Dans son Herbarium diluvianum, ou recueil de plantes fossiles, dont la seconde édition fut publiée en 1723, le même naturaliste énumère et figure une grande quantité d’empreintes de plantes provenant de diverses localités, et particulièrement celles du terrain houiller d'Angleterre, des dépôts lacustres d'Œningen, près de Constance, et quelques-unes du mont Bolca dans le Vicentin, mais, on le conçoit, sans qu'il cherche à établir entre elles aucune différence d'âge. Ce fut en présentant cet ouvrage à l'Académie des sciences que Fontenelle, alors secrétaire perpétuel, dit: Voilà de nouvelles espèces de médailles dont les dates sont et sans comparaison plus importantes et plus sûres que celies de toutes les médailles grecques et romaines (1).

On a souvent depuis fait honneur de cette pensée à bien des naturalistes, entre autres à G. Cuvier, mais on voit qu'elle remonte à plus d'un siècle auparavant, et, sans que nous prétendions que ce dernier ne fût très-capable de la trouver aussi, on conviendra qu'elle est plus dans la tournure d'esprit du secrétaire perpétuel de 1710 que de celui de 1820. Scheuchzer vint en France et lut à l'Académie, dont il était correspondant, une dissertalion latine sur les pierres figurées, dans laquelle il compare les Numismales qu'il avait observées aux environs de Noyon (Oise) avec celles de la Suisse qui avaient été de sa part l'objet de si longues études (2).

(1) Histoire de l’Académie royale des sciences pour l'année 1710, p. 20, 1712.

(2) Nous ferons remarquer ici, ce que l’on ne devra pas perdre de vue dans la suite, qu'il y a certains genres de fossiles et même certaines familles dont les noms reviendront souvent dans ce Précis, parce que, très-répandus dans la nature, les uns à certaines époques déterminées et particulières, les autres, au contraire, dans toute la série des terrains, ils ont, par ces motifs, attiré de tout temps l'attention des naturalistes et même du vulgaire. Ces fossiles ont donc été, plus que les autres, l’objet de nombreuses dissertations; ils ont été figurés mainte et mainte fois, et doivent par conséquent dans une revue historique se présenter plus souvent sous notre plume. Tels

Jean Gesner, dans sa dissertation physique sur les pétrifications d'origines différentes (1), continua l’œuvre de Scheuchzer. On lui doit cette curieuse observation, que les restes fossiles de radiaires échinides, stellérides et crinoïdes se brisent toujours en présentant dans leur cassure les plans du rhomboëèdre de la chaux carbonatée.

Louis Bourguet, quoique né à Nimes en 1678, passa presque toute sa vie à Neufchâtel, où 1l professa la philosophie et les mathématiques; aussi son Traité des pétrifications (2), comme ses Lettres philosophiques (5), se rapporte-t-l principalement à l'histoire naturelle de son pays d'adoption.

Dans le premier de ces ouvrages, qu'il regarde comme un complément de ceux de Langius et de Scheuchzer, 1l traite de tous les fossiles, depuis les éponges jusqu'aux poissons, sans distinction de terrain. Il décrit particulièrement des crustacés de la côte de Coromandel et des poissons pétrifiés, rencontrés tant en Europe qu’en Asie. Ce travail n'est pas, à proprement parler, zoologique, et, si l'on ajoute qu'on n’y trouve aucune indication sur les localités d'où proviennent les fossiles qui ont été recueillis évidemment dans la plupart des terrains, on en conclura qu'il est d'une très-faible importance sous ces deux

sont les Nummulites pour le terrain tertiaire inférieur, puis les dents de Squales (Glossopètres), les rudistes pour la formation crétacée supérieure, les Bélemnites pour les formations crétacée et jurassique, les Ammonites et les baguettes de Cidaris pour tout le terrain secondaire, les trilobites pour le terrain de transition, les brachiopodes pour la série géologique entière, toujours abondants et d’une variété dans les types qui défie l'iniagination la plus féconde, les Éléphants et les Rhinocéros pour la période quaternaire, comme les Mastodontes dans celles qui l'ont immédiatement précédée, ete. Ces répétitions auront d’ailleurs, par ce fait seul, l'avantage de faire apprécier d'avance la plus grande importance relative de ces mêmes êtres organisés, par le rôle qu'ils ont joué simultanément ou successivement dans l'histoire biologique de la terre.

(1) Tractatus de petrificatis, m-8, 1758.

(2) Traité des pétrifications, avec figures, par M. B***, in-4 avec 60 planches. Paris, 1749; éd. nouv., 1762,

(3) Sur la pierre Bélemnite et la pierre Lenticulaire, avec un mémoire sur la théorie de la terre, in-8. Amsterdam, 4799,

J. Gesner.

Poureuet.

rapports. Mais à d'autres égards, il n’est pas, même aujourd'hui, sans utilité. Ainsi, on trouve dans la préface une appréciation fort juste de l'infériorité où était la France en 1741, relativement à la connaissance des fossiles de son propre sol. Bourguet donne ensuite une bibliographie scientifique par nations qui confirme pleinement son opinion et qui continue la bibliographie de Scheuchzer en la reliant, par une sorte d’anneau intermédiaire, avec celle du grand ouvrage de Walch et Knorr. L'indication de près de quatre cents localités des diverses régions du globe, où des fossiles avaient été recueillis jusqu'à cette époque, n’est pas non plus un travail dénué d'intérêt et fait regretter que l’auteur n’ait pas eu la même attention pour les fossiles eux-mêmes.

On doit à Bourguet des remarques sur la correspondance des angles saillants et rentrants des vallées, sujet auquel on a voulu donner plus tard une importance théorique qu'il est loin d’avoir; il a étudié la composition des roches, la constance de l'épaisseur des couches qui offrent dans les montagnes des positions si variées, depuis celles qui sont parallèles et horizontales jusqu'à celles qui sont pliées en zigzag. Partout il a remarqué la présence de débris organiques remplis par la matière même de la roche qui la renferme et dont ils sont ainsi contemporains. On à vu qu'à peu près dans le même temps des considérations analogues avaient occupé Arduino, Il constata enfin, sur les pentes calcaires du Jura, l'existence de blocs de roches cristallines semblables à ceux que le géologue véronais signala, quelques années après, sur les sommités secondaires du versant méridional des Alpes ; mais ni l'un ni l'autre n’émit d'opinions particulières sur les traces d'un phénomène qui devait, un siècle plus tard, exercer la sagacité des géologues et donner lieu à des discussions aussi vives qu'à des théories variées (1).

{1) Voy. aussi Swinger, Remarques lithologiques, Actes helvét., vol. I, 1748. — D'Annone, Essai d'une description historique des curiosités du canton de Bâle, 1bid., vol. IV. — Andræ, Lettres suisses, Ichthyolithes d'Œningen, 1764. — Lesser, Lithothéologie, poissons; Hannov. magaz.

La ville de Zurich, qui pendant si longtemps semble avoir eu le privilége presque exclusif d'être le centre des naturalistes suisses, et d'où sortaient leurs publications les plus importantes, vers l’époque à laquelle nous arrivons, perd une partie de ces prérogatives au bénéfice de Genève, qui nous montre encore aujourd'hui, avec un juste orgueil, les représentants de ces familles où, depuis plus d'un siècle, la science et l'esprit sont héréditaires. Bénédict de Saussure, qui naquit dans cette dernière ville en 1740, et J. André de Lue en 1727, s'avancent d'un pas plus ferme dans le champ des études de la nature, en y joignant des connaissances physiques plus étendues. On ne peut pas dire cependant que leurs recherches aient contribué sensiblement à l'avancement de la paléontologie stratigraphique, parce que ni l’un ni l'autre n’a publié d'ouvrage iconographique sur les fossiles, parce qu'ils n’ont pas, plus que leurs prédécesseurs, rattaché la connaissance de ceux-e1 à celle de l’âge des couches de sédiment, et qu'enfin l'examen méthodique de ces dernières n’a point reçu non plus de leurs travaux une impulsion nouvelle.

Néanmoins de Saussure, par la persévérance et la multiplicité de ses recherches géologiques, minéralogiques, physiques et botaniques, par leur exactitude et leur précision, comme par la droiture et la modestie de son caractère qui se reflètent si bien dans ses écrits, est une figure à part dans l'histoire des sciences naturelles; c'est une individualité qui se détache noblement de toutes celles qui l'environnaient vers la fin du xvuri siècle,

Le Voyage dans les Alpes (1) n’est point une œuvre de génie; cette longue et consciencieuse étude de la nature n’a point suggéré à l'auteur de ces idées fécondes qui servent de

— Bertrand, Essai de minér. et d'hydrographie du canton de Berne. (Récréations minér., p. 28.) — Des empreintes de plantes, d'insectes et de poissons ont été signalées dansles schistes de Glaris. (Lettres sur la Suisse, par W. Coxe, vol. |, p. 69.)

(1) Voyage dans les Alpes, précédé d'un Essai sur l'histoire naturelle des environs de Genève, 4 vol. in-4. Vol. Let Il, Genève, 1786; vol. I et IV, Neufchâtel, 1796.

B. de Saussure.

base à toute une science; mais c’est un de ces livres rares qu'on lit à tous les âges avec intérêt et profit, et qu'on ira dans tous les temps. La pensée et les faits y sont toujours rendus dans un style naturel, simple, concis, sans digressions superflues. On sympathise avec le voyageur ; on le suit avec son savant ami, A. Pictet, au milieu des scènes alpestres qu'il décrit toujours avec une sobriété d'expression qui n’est pas pour cela dénuée de charme ni d'élégance. Aussi, bien que ce soit nous écarter un peu du cadre que nous nous sommes tracé, nous pensons qu'on ne nous saura pas mauvais gré de donner ici un aperçu des recherches géologiques de ce savant, l’une des gloires de son pays et qu'oublient trop souvent aujourd'hui beaucoup de ceux qui repassent imcessament sur ses traces. Nous y sommes d'autant plus engagé que, d’une part, nous ne connaissons encore aucune analyse raisonnée de la partie géologique de ce grand travail, et que, de l’autre, son étendue doit empêcher bien des personnes d'en entreprendre la lecture. Condenser dans quelques pages le résultat de trente années d'étude n'était pas une tâche sans quelques difficultés, et ces difficultés, dues à la grande quantité des matériaux accumulés dans quatre volumes in-#°, sont encore augmentées par la disposition même de ceux-ci. L'ouvrage se compose d’un certain nombre d'ilinéraires de voyages, dirigés tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et sans vues générales bien arrêtées. En outre, les opinions théoriques exprimées dans les deux premiers volumes sont assez différentes de celles qu’on trouve dans les deux derniers, publiés dix ans après, car de Saussure observait et écrivait sans parti pris, sans idées préconçues, sans entêtement, et modifiait volontiers ses opinions au fur et à mesure que les faits lui en démontraient le peu de fondement. C'était le propre de son caractère, ce n’en était pas sans doute le côté le moins estimable, et, à cet égard, il est encore un très-bon modèle à suivre.

Pour obvier à l'inconvénient d'une distribution des matières si peu méthodique, nous grouperons les observations du Voyage dans les Alpes qui se rapportent à notre sujet, en

rappelant d'abord celles qui traitent des environs de Genève et de la chaîne du Jura, puis, descendant au sud, nous les suivrons à travers la Savoie, le long du versant méridional des Alpes, dans le Milanais, le Piémont, les environs de Gênes, de Nice, pour remonter dans la Provence et le Dauphiné, Prenant ensuite le massif du Mont-Blanc comme centre, nous y rattacherons les parties les plus originales et les plus importantes des études de l’auteur, et, dans une troisième division, nous réunirons les détails relatifs aux autres grands massifs de la chaîne centrale, le Saint-Gothard, le Mont-Rose et le mont Cervin. Cet arrangement diffère peu, d’ailleurs, de l'ordre chronologique des excursions de de Saussure.

Dès les premières pages du Discours préliminaire (1), il justifie lui-même ce que nous avancions tout à l'heure. « C’est « surtout, dit-il, l'étude des montagnes qui peut accélérer les « progrès de la théorie du globe. Les plaines sont uniformes ; « on ne peut y voir la coupe des terres et leurs différents lits « qu'à la faveur des excavations qui sont l'ouvrage des eaux et « des hommes. Or ces moyens sont très-insuffisants, parce que « ces excavations sont peu fréquentes, peu étendues, et que « les plus profondes descendent à pee à deux ou trois cents « toises. Les hautes montagnes, au contraire, infiniment variées « dans leur nature et dans leurs formes, présentent au grand « jour des coupes naturelles d’une très-grande étendue, où l'on « ohserve avec la plus grande clarté, et où l’on embrasse d'un « coup d'œil l’ordre, la situation, la direction, l'épaisseur et « même la nature des assises dont elles sont composées et des « fissures qui les traversent.» On ne doit point s'étonner qu'avec de pareilles vues l'auteur n'ait obtenu que de si faibles résultats relativement à La chronologie des couches, qu'il observait d’ailleurs avec beaucoup de soin.

La description du mont Salève, situé au sud de Genève, et par laquelle de Saussure commence la série de ses recherches, est très-propre à faire voir sa manière de procéder et de con-

(4) Vol. I, p. 11.

Essai sur l'histoire naturelle des environs de Genève.

clure, Ainsi, en parlant des blocs erratiques, épars sur sa pente orientale, il dit (p. 151): «Les eaux de l'Océan dans lequel « nos montagnes ont été formées couvraient encore une partie « de ces montagnes, lorsqu'une violente secousse du globe ou- « vrit tout à coup de grandes cavités qui étaient vides aupara- « vant et causa la rupture d'un grand nombre de rochers. Les « eaux se portèrent vers les abimes avec une violence extrême, « proportionnée à la hauteur qu'elles avaient alors, creusèrent « de profondes vallées et entrainèrent des quantités immenses « de terre, de sable et de fragments de toutes sortes de roches. « Ces amas, à demi liquides, chassés par le poids des eaux, « s’accumulèrent jusqu'à la hauteur où nous voyons encore « plusieurs de ces fragments épars. »

La présence de ces débris de roches cristallines des Alpes, déjà signalée par Bourguet, sur les pentes du Jura opposées au débouché de la vallée du Rhône, comme ceux du Salève, vis-à-vis du débouché de l'Arve, sont, pour de Saussure, des preuves irrécusables de son hypothèse. La brisure du fort de l'Écluse aurait été en grande partie approfondie par les eaux, et, en résumé, c'est à une grande débâcle, survenue lorsque la mer couvrait encore les montagnes jusqu à une hauteur considérable, que doivent être attribués l'aspect érodé des escarpements du Vouache, du Salève, de la gorge du fort de l'Écluse et la dispersion des blocs et des cailloux.

Quant au Salève en particulier, ses couches, inclmées à l'E., verticales même par places, auraient été déposées telles qu’on les voit aujourd'hui, «Si les couches des montagnes, dit l’auteur (p. 185), n'avaient été produites que par des accumulations de sédiments proprement dits, comme on le croit com- « munément, il n'aurait pas pu se former de couches dans une « situation verticale, et toutes celles à qui nous voyons cette « position n'auraient pu la recevoir que de quelque bouleverse- «ment; mais, comme les banes de la plupart des roches ont été « produits, suivant mes observalions, par une espèce de cristal- « lisation confuse, et que les cristallisations n'affectent aucune « situation particulière, qu'elles se forment sous toutes sortes

« d’angles, on ne doit nullement s'étonner de voir des couches « perpendiculaires à l'horizon ou même contournées et dans des « situations que des sédiments n’eussent jamais pu prendre. » Cette idée de la cristallisation des couches de sédiment était d’ailleurs fort en vogue à cette époque, comme on le verra plus loin, et de Saussure ne croit pas impossible que les tranches même des couches du Salève, coupées, comme on le voit aujourd’hui, presque à pie du côté de Genève, n'aient été disposées ainsi dès l'origine, Aussi repoussa-t-il les explications de Pallas et de Lazzaro Moro, relatives au soulèvement de ces mêmes couches, plus ou moins redressées dans les montagnes. Cependant on vient de voir que de Saussure ne se fait pas faute d'évoquer les secousses violentes qui bouleversent des montagnes entières, lorsque ces secousses lui sont nécessaires pour faire mouvoir les eaux de ses grandes débâcles, et l'on peut dire alors qu'il fait jouer lui-même les grandes machines dont il reproche assez gratuitement l'emploi aux autres (p. 189). Après avoir décrit et figuré deux coquilles bivalves remarquables du Salève, l'une que de Lue avait fait connaître, sans la nommer, et qui est la Diceras Lucii, Defr., l'autre une Pinnigène (P. Saussurii, Defr.), de Saussure fait remarquer que la montagne des Voirons, située au nord-est de la précédente, de l'autre côté de l'Arve, est composée de grès en couches inclinées aussi vers les Alpes, et qu'à partir de Taninge, c'est au contraire de ce côté que Les montagnes commencent à présenter leur face abrupte. Les couches du Môle confirment aussi cette observation générale, que les montagnes secondaires sont d'autant plus irrégulières et plus inclinées qu'elles s'approchent davantage des roches primitives (p. 229). Les coteaux de Montoux, de Boisy sont également formés de grès tendres ou mollasses, plus ou moins relevés vers le lac, et, d’après les calcaires qu'on y trouve, notre savant guide admet que la mer y a séjourné longtemps. Il se fonde sur ce que « les pierres calcaires «ne se forment que par des sédiments successifs des eaux peu- «€ plées d'animaux marins, et les grès, étant à ciment calcaire, « doivent s’être aussi déposés dans la mer. » Ainsi, il n'admet-

Chaines du Jura.

tait pas encore l'existence des dépôts lacustres, déjà si connus de l’autre côté des Alpes. Les calcaires foncés, compactes, de Meillerie sont décrits ensuite sans être autrement distingués, et il en est de même des roches des environs de Saint-Gingolf.

Passant au nord du lac, 1l trace avec une grande justesse de coup d'œil les caractères physiques ou orographiques du Jura; mais sa manière d'en apprécier la stratification, d'accord avec ce qu'il a dit du Salève, montre jusqu'à quel point il était encore loin de la vérité. «J'ai eru pendant longtemps, dit-il (p. 277), « que toutes les couches devaient avoir été formées dans une « position horizontale ou peu inclinée à l'horizon, et que celles « qu'on rencontre dans une position perpendiculaire ou très- « inclinée avaient été mises dans cet état par quelque révolu- « tion; mais, à force de rencontrer des couches dans cette si- « tuation, de la voir dans des montagnes bien conservées et qui « ne paraissaient pas avoir subi de bouleversement, et d'obser- « ver une grande régularité dans la forme et la direction de ces «couches, je suis venu à penser que la nature peut bieri avoir « aussi formé des bancs très-Inclinés et même perpendiculaires « à la surface de la terre. » De sorte que c’est la régularité et la symétrie de l'irrégularité même qui lui fait admettre une conclusion si singulière, conséquence naturelle de la fausse voie dans laquelle il s'était engagé dès le commencement,

Le Jura, continue de Saussure (p. 281), est composé de différentes chaînes à peu près parallèles entre elles et aux Alpes, mais tirant un peu plus du N. au S. Celle de ces chaines qui est la plus élevée et la plus voisine des Alpes avait dans l’origine la forme d’un dos d'âne dont les pentes, à partir du faite, occupent les flancs en descendant jusqu'au pied. Les chaines qui lui succèdent à l'ouest sont graduellement moins élevées, moins étendues, et leurs couches, courbées en voûtes ou en demi-voûtes, viennent enfin mourir dans les plaines. Celles-ei ont à leur tour pour base des bancs calcaires horizon taux de même nature que.ceux des monts Jura et qui furent peut-être anciennement contigus avec eux.

La pierre grise, dure, compacte, qui constitue le noyau des

hautes montagnes, renferme peu de coquilles pétrifiées, tandis que les pierres tendres, colorées, des montagnes basses de la Franche-Comté et du Bugey en sont remplies (1). La Dôle et ses environs, la roche du Chalet où les restes fossiles sont abondants, les couches oolithiques ou composées de grains concrétionnés sont décrits successivement, et ces derniers corps sont rapportés à leur véritable origine par l'auteur. Quant aux couches repliées en chevron qu'il remarque çà et là, il ne suppose point que cette disposition soit le résultat d’une action mécanique postérieure à leur dépôt.

Dans l'examen de la perte du Rhône (p. 325), de Saussure distingue, non pas des assises successives, mais différentes natures de pierre composant les parois de la gorge que parcourt le fleuve, et sans aucune vue stratigraphique. Il signale des fossiles, tels que des Ammonites et des Turbinites, dans le banc supérieur des roches calcaires, et la couche d'argile pyriteuse au-dessous du banc coquillier ; dans l'argile et le sable verdâtre sont des Ammonites de formes variées, des Gryphites striées (probablement l'Inoceramus suleatus), des échmites et des fragments d'Orthocératites (probablement de Hamites).

En faisant ici (p. 536) une excursion dans le champ de la zoologie microscopique, l'auteur sépare très-justement des Nummulites les corps lenticulaires (Orbitolina), dont une des couches de cette localité est pétrie, mais il est porté à les considérer plutôt comme un minerai de fer terreux que comme les restes d’un animal ou d’une plante; quant aux Nummulites elles-mêmes, elles sont, de sa part, l’objet d’une dissertation assez étendue et d'hypothèses dont nous avons déjà démontré le peu de fondement (2).

Revenant ensuite aux bords du lae de Genève, il en déerit la rive septentrionale et particulièrement le Jorat, composé de grès ou mollasse et qui forme la ligne de partage des eaux qui

(1) Mém. de M. de Lezay-Marnesia sur les fossiles d'Orgelet. (Acad. de Besançon.) (2) D'Archiac et J. Haime, Monographie des Nummulites, p. 16.

Perte du Rhône.

Le Jorat.

Voyage de Genève à Annecy et à Aix.

se rendent dans l'Océan par le Rhin de celles qui se rendent au sud dans la Méditerranée par le Rhône. L'existence des blocs de granite sur ces grès et leur absence à l’intérieur de la roche lui prouve que la formation de cette dernière est antérieure à la débâcle qui a accumulé sur les basses montagnes extérieures ces débris provenant des montagnes centrales. Le mont de Sion, entre le Vouache et le Salève, lui offre la même composition et les mêmes caractères.

Nous devons dire dès à présent qu'entre ce premier mémoire et le voyage dont nous allons parler, de Saussure avait parcouru d’autres parties des Alpes sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure, et où il avait trouvé des motifs pour modifier singulièrement son opinion, quant à la formation des couches redressées; aussi ne devons-nous pas être étonné de le voir admettre, dans son itinéraire de Genève à Annecy et à Aix, que les grès, d’abord peu inclinés, puis verticaux d'Albie, ont été redressés, et cela par cette seule raison qu'il y trouve des cailloux (1). Ainsi, ce ne sont ni la présence des corps organisés, ni les vrais caractères de la stratification qui lui font reconnaître ce changement de position, c’est uniquement l'existence des cailloux, et sans eux 1l eût persisté à voir des phénomènes de cristallisation dans toute roche en couche non horizontale,

En cet endroit, un dépôt de sable et de cailloux qui s'étend sur Les précédents lui prouve le dérangement antérieur de ceux placés dessous.

De Saussure, qui prenait constamment et avec un grand soin, la boussole à la main, la direction et l'inclinaison des couches, n’a jamais tiré la plus simple conséquence de ce mode d'observation ; aussi ne se rend-on compte de sa persistance à cet égard que par son habitude de noter tout ce qui pouvait être noté. On peut croire aussi qu'un manque complet d'aptitude à reproduire graphiquement ses observations l’a empêché trèssouvent de tirer de celles-ci toutes les conséquences auxquelles il aurait été conduit par des dessins et des profils suffisamment

(1) Voyage dans les Alpes, vol. HE, p. 5. Neufchâtel, 1796.

exacts: car rien ne force à se rendre compte des rapports naturels des couches comme la nécessité de les tracer sur le papier.

D'Aix à Chambéry et autour de cette dernière ville règnent des calcaires imclinés ou horizontaux, quelquelois gris, compactes et approchant du marbre. De Saussure mentionne les couches repliées en S de la montagne de la Tuile, près de Montmélian, les ardoises qui commencent à se montrer au delà de Planèse, la fonderie de cuivre d'Aiguebelle, dont le minerai est extrait de la montagne de Samt-Georges, et les roches feuilletées, micacées et quartzeuses de cette partie de la vallée de l'Arc. Les granites s'y montrent çà et là pour se terminer à Saint-Jean (p. 36). De ce point à Lans-e-Bourg sont des schistes et des calcaires noirs. Les masses de gypse, très-fréquentes dans tout ce pays jusqu'au Mont-Cenis, offrent un aspect très-lourmenté, mais il les croit malgré cela horizontales et beaucoup plus récentes que toutes les pierres de cette partie des Alpes. P. de Lamanon, en faisant ici l'application de ce qu'il avait observé dans le bassin tertiaire d'Aix en Provence, regardait ces mêmes gypses comme ayant été formés dans des lacs d’eau douce au fond de ces vallées (1).

Les détails très-précis observés le long de la route à Saint- Michel, à la Buffe, à la Bastière, au pont de la Denise, aux Fourneaux, à Saint-André, à Modane, à Villarodim, à Bromans, à Termignan et à Lans-le-Bourg, sont, avec ceux des environs de Chamouni dont nous parlerons tout à l'heure, ce qui a le plus contribué à éclairer l'auteur sur la véritable origine des couches redressées. Ce passage de de Saussure est d’ailleurs un des mieux écrits de son ouvrage, ct d’une exactitude dont on peut juger en le comparant avec tout ce qui a été publié dans ces derniers temps par les géologues, soit isolément, soit réunis comme au mois de septembre 1861. Aussi doit-on s'étonner qu'il ne soit venu dans la pensée d'aucun de ces observateurs de mettre en regard la description de 1789 avec celles exécu-

1) Journal de physique, vol. XIX, p. 185. 1782. ( physiq I

Maurienne et Tarentaise.

Résumé,

tées soixante-douze ans après, C’eût été à la fois un hommage rendu à l'un de nos plus glorieux devanciers et un moyen de faire apprécier par leurs résultats la différence des méthodes d'observation. Mais le personnalisme contemporain se préoccupe assez peu de ces sortes de considérations, craignant peutèbge de diminuer son propre mérite en parlant de celui des autres.

(P. 56.) Au passage du Mont-Cenis, le savant naturaliste de Genève observe les schistes micacés, les calcaires, la position du gypse, des calcaires micacés, des grès, ete. De la Grande- Croix à la Novalèze se montrent quatre assises puissantes de schistes micacés, alternativement effervescents et non eflervescents, avec des calcaires et des quartz subordonnés çà et là. De Lamanon (1) avait décrit une des cimes voisines de la plaine du Mont-Cenis, et la roche Michel, qui en est peu éloignée, atteint 1792 toises d'altitude, d'après de Saussure (p. 80). Suivent d'autres détails observés entre la Novalèze et Turin.

(P. 102.) Dans son coup d'œil général sur les faits précédents, il ne se préoccupe aucunement de la superposition et se borne à constater la nature des roches qui se succédaient le jong de sa route, sans songer à replacer dans leur position première les couches qu'il admet actuellement en avoir été déransées. [ne mentionne point ici les gypses, parce qu'il les resarde comme une « production parasite qui ne tient point au «fond des rochers dont les montagnes sont composées. » Cette manière de voir se conçoit à certains égards et d’après ce qui vient d'être dit; mais, dans certains cas aussi, des superpositions directes eussent pu lui faire rejeter cette idée de parasilismé.

Du côté de l'Italie comme du côté de la Savoie, contmue de Saussure, les Alpes sont bordées par des amas considérables de sable, de cailloux roulés et de blocs détachés de ces mèmes Alpes, rassemblés et accumulés par des courants d'eau d'une force et d'une grandeur imcomparablement supérieures à celles

(1) Journal de physique, \T8%, n° 267, 274 et 279.

DES ALPES ET DE LA SUISSE. 11 «des courants actuels. Du côté de l'Italie, la première ligne de montagnes est fort étroite, remplié de roches magnésiennes (serpentines, etc.); du côté de la Savoie, c'est une bande de montagnes calcaires d'une largeur considérable. Sur ce dernier côté, la seconde ligne est formée de schistes ardoises et de roches quartzeuses, quelquefois nucacées. Vers le Piémont, ces dernières succèdent immédiatement aux roches magnésiennes sans l'nterposition des ardoises. Versle centre, en Savoie, ce sont des roches de pétro-silex, de miea et de feldspath; en Piémont, ce sont des granites veinés (gneiss). En Kavoie, des roches de corne, des alternances de calcaire, d'ardoises et de pétro-silex constituent la partie la plus voisine de la chaine centrale : en Piémont, ce sont des calcaires et des roches magnésiennes. Enfin, Les gypses parasites manquent au sud; de sorte, dit l'auteur, que les deux flancs opposés des Alpes ne sont ni semblables, ni symétriques quant aux roches qui les composent. Il en est de même de leurs formes, et la pente méridionale est ici beaucoup plus abrupte que la pente nord, comme on l'observe encore sous le parallèle du Mont-Blanc et du grand Saint-Bernard. s'ensuit également que les plus grands escarpements de la chaine centrale sont tournés vers l'Italie.

(P. 107.) De Saussure admet bien que toutes les roches n'ont pas été disposées ainsi par des causes régulières et uniformes. « Ce désordre, dit-il, rappelle naturellement à l'esprit « l'idée des feux souterrains; mais comment des feux capables « de soulever, de bouleverser des masses aussi énormes, « n'auraient-ils laissé, ni dans tous ces lieux ni dans ces «mêmes masses, aucun vestige de leur action? Je n'ai pu « découvrir aucune pierre qu'on puisse soupçonner avoir subi « l’action du feu. » Ainsi, il ne concevait pas une autre cause interne que celle qui produit les volcans, et tout ce que l'on avait déjà éerit de si judicieux à ce sujet n'avait aucune valeur à ses yeux, où ne lui était pas connu.

L'orographie du pays que l'œil embrasse de la colline de Superga, près de Turin, est parfaitement tracée, et de Saussure fait voir ensuite, en traversant la plaine de la Lombardie,

Piémont.

Provence,

que le peu d'épaisseur de la terre végétale n’est pas nécessairement une preuve du pe d'ancienneté des continents actuels. Partout les cailloux des plaines qu'arrosent les affluents du Pô et du Tessin sont l'objet d’une étude minutieuse, De Novi à Ottajano, il mentionne des collines tertiaires, expression que: nous rencontrons pour la seconde fois sous sa plume, sans qu'il en donne de définition, et que d'ailleurs on ne retrouve plus. dans ce qui suit. Il décrit pétrographiquement le rameau de la chaine ligurienne de lApennin, observe qu'aux environs de Gênes (p. 141) les couches, redressées sous des inclinaisons. très-variables, courent néanmoins constamment du N. au$., et il porte une attention toute spéciale aux poudingues du cap Porto-Fino que venait de signaler Spadoni (1).

(P. 196.) De Gênes à Nice, comme de cette ville à Fréjus, la relation du voyage n'est qu'une suite de détails pétrographiques, interrompus par des recherches sur la température interne, soit des eaux, soit des continents. Plus loin, la montagne de la Sainte-Baume, le cap Roux, la presqu'ile de Gien et l’île de Porquerolles, les porphyres et autres roches de l'Esterel, les volcans éteints de Broussaut et d'Evenos, les roches que traverse la route de Toulon à Marseille, celles de cette ville à Aix, sont observés au même point de vue lithologique.

Après un examen très-circonstancié du volcan de Beaulieu (p. 315) (2) et des plâtrières d'Aix, de Saussure fait remarquer que, en général, les empreintes ou les restes de poissons. fossiles, sans être absolument rares, le sont cependant plus que les coquilles, et qu'on n’en trouve que sur quelques. points en quelque sorte privilégiés. Il est également digne de remarque que les carrières où l’on en rencontre en offrent alors beaucoup, disposés par lits sur une épaisseur considérable, ce qu'il attribue à l’ancienne existence de grands lacs salés ou: d'eau douce qui se vidaient et se remplissaient successive-ment. Lorsqu'ils se vidaient, les poissons, réfugiés dans l'endroit

(1) Lettere odeporiche sulle montagne ligustiche, m-8, 1795. (2) Vov. aussi Grosson, Journ. de phys., vol. VIE, p. 228.

DES ALPES ET DE LA SUISSE. 175 le plus bas, étaient ensevelis dans la vase, laquelle, en se durcissant, conservait leurs empreintes. [Il ne fait d'ailleurs aucune réflexion sur l’âge, la position, l'étendue, l'épaisseur et lorigine supposée des dépôts gypseux, quoique le mémoire de Lamanon eût déjà paru, tandis qu'il étend longuement sur les cailloux de la Durance. En général, si de Saussure se borne aux caractères généraux et pétrographiques des couches en place, sans essayer de se rendre compte de leurs relations d'âge et de leur mote de formation, en revanche les cailloux, soit des dépôts meubles superficiels, soit des poudingues solides plus où moins anciens, ont toujours pour lui un attrait partieulier. Entre Avignon et Montélimart, il est frappé de la prédominance des cailloux de quartz (p. 561); de cette dernière ville à Tain, ce sont ceux de la vallée de l'Isère qui appellent son attention, et les variolites du Drac, regardées à tort par de Lamanon comme d’origine volcanique, ce qu'avait nié Prunelle {1}, n’ont pas moins d'intérêt pour lui que celles de la Durance.

En redescendant au sud, il mentionne la mollasse de Pélissane, sans reconnaitre ses rapports avec d'autres gisements analogues du pays. La plaine de la Crau lui offre la plus belle occasion possible de disserter sur une mer de cailloux; elle avait été déjà décrite exactement par Darlue (2), qui attribuait tous ces fragments de roches et leur arrangement aux vagues de la mer, tandis que P. de Lamanon (5) les regardait comme ayant été charriés par la Durance, et Servières par Le Rhône(4}. De Saussure rejelte l'hypothèse de Lamanon, parce que, suivant lui, les espèces de cailloux qui dominent sur les bords de la Durance ne sont point celles de la Crau, et que réciproquement il n°y en aurait pas un seizième qui fussent communes, L'uniformité de la surface de celte plaine et le volume des cailloux plus eonsi-

} Journal de phys., vol. XXV, p. 174, 1784.

) Hist. nat. de la Provence, vol. I, p. 288, 17892. Journ. de phys., vol. XIX. p. 23, 1789: — Ibid, vol. XXII, (4) Ibid. vol. XXI, p. 270, 1785.

Vivarais el Dauphiné.

dérable que dans la vallée précédente sont également contraires à cette supposition, Mais, en rejetant au même titre l'intervention du Rhône dans le phénomène, ilen trouve la cause dans la débâcle générale qui se serait produite lorsque les eaux de la mer, abandonnant nos continents, se portèrent avec une violence extrême vers les lieux les plus bas du sol où s'étaient ouverts les gouffres qui les engloutirent. C'est, on le voit, l'hypothèse déjà invoquée pour les cailloux du bassin de Genève. Iei de Saussure sort de sa réserve habituelle, et ce n'est pas d'une manière heureuse, car il ne fait que reproduire des idées vieilles de plusieurs sièeles, et qui n'en étaient pas plus vraies pour cela. Enlin, le poudingue qui supporte les cailloux de la Crau serait pour lui une preuve de l’ancienne existence de la mer lorsque la débâcle supposée y apporta les débris en question,

En remontant la vallée du Rhône, le long de sa rive droite, à partir de Beaucaire, et passant le Gardon pour examiner successivement les environs du Pont-Saint-Esprit, de Bourg-Saint- Andéol, de Viviers, de Rochemaure, de Soyon et de Grussol (p. 418), on voit que de Saussure n’a point saisi les vrais rapports des alternances de roches calcaires, granitiques, schisteuses, etc, qu'il rencontre, ce qui se conçoit fort bien lorsqu'on se dirige comme lui du S. au N.; mais l'ouvrage de Giraud Soulavie, qui avait déjà paru, avait posé les bases de la stratigraphie de cette partie du Vivarais: il aurait done pu s'éclairer des observations de ce judicieux abbé.

La renommée de l'Hermitage, près de Tain, lui en fait étudier le granite; puis ceux de Vienne, les cailloux de la plame de Saint-Vallier, les sables d'Auberive, attirent successivement son attention. De Bourgoin à Vienne, sur la route de Lyon, il remarque des carrières de pierres coquillières jaunâtres emplovées dans la bâtisse, mais 1l n'y reconnait pas cette mollasse qu'il a cependant déjà vue sur tant de points. Ine la distingue pas non plus du dépôt de cailloux roulés, lorsqu'il s'approche de Lyon, comme lorsqu'il part de cette ville par la route de Genève, pour traverser de nouveau le Jura, par Nantua et la perte du Rhône,

Après avoir essayé de donner une idée des recherches de de Saussure dans les parties qui avoisinent les Alpes centrales, ou qui les circonserivent à une distance plus où moins grande, nous passerons à ses excursions, exécutées à diverses reprises, dans le centre même de la chaîne et dont les résultats ont plus d’intérêt encore que les précédents.

« Le Mont-Blanc est une des montagnes de l'Europe dont la « connaissance paraîtrait devoir répandre le plus de jour sur la « théorie de la terre (1). » Cette première phrase de la relation du voyage entrepris au mois de juillet 1778 montre bien toute la confiance qu'avait alors de Saussure dans l'étude des monlagnes: pour lui, eomme pour bien des naturalistes de son temps, l'importance d'un phénomène se mesurait sur sa grandeur physique.

Dans ce voyage, alors qu'il n'avait encore aucune preuve directe du redressement des couches, l'étude des montagnes secondaires des environs de Bonneville, de Cluse, lui en fait bien naître l'idée: mais il ne va pas au delà. I y distingue des pierres brunes, feuilletées, des pierres grises, calcaires ét argileuses, et rien de plus. La belle voûte de la cascade d'Arpenaz et quelques autres accidents semblables lui suggerent la pensée qu'ils doivent leur disposition à l'action des leux souterrains. « Mais, dit-il (p. 599), malgré ces obser- « vations, ce n'est pas sans peine que J'ai recours à ces « agents presque surnaturels, surtout quand je n’aperçois au- « cun de leurs vestiges; car cette montagne ct celles d'alen- « tour ne laissent apercevoir aucune trace du feu. » D'autres exemples de dislocations plus compliquées, lui font encore dire (p. 401) : « La cristallisation peut seule, à mon avis, rendre « raison de ces bizarreries. » Un peu avant Saint-Martin, les schistes ardoises alternent avec les lits de calcaires noirs. La direction et l'inelinaison des couches sont toujours constatées avec soin; mais quelle pouvait en être l'utilité, dès que l'on croyait à la cristallisation? à moins qu'on ne considérät les

(1) Voyage dans les Alpes, vol. T, seconde partie, p. 555, 1786.

Voyage autour du Mont-Blanc.

Région au nord du Mont Blanc.

plans comme élant ceux des cristaux où des indications du clivage? mais de Saussure avait trop de bon sens pour pousser la conséquence jusque-là.

(P. 450.) Il remarque, vers le fond de la vallée de Chamount, la présence du gypse, de banes calcaires et d’ardoises, appliqués contre la base du Mont-Blanc et des autres montagnes de la chaine, mais sans qu'ils pénètrent au cœur des massifs primitifs. Il étudie ensuite les glaciers et passe aux montagnes des environs de Valorsine. Son ascension du Buct et sa description du panorama qu'on a sous les veux, lorsqu'on est à son sommet, ont un vif intérêt, La montagne est particulièrement composée de calcaires gris noirâtre et sableux, d’ardoises noires, pesantes, de bancs de grès, de calcaires très-minces alternants, ete. Il détermina barométriquement son altitude, qui se trouva être de 1978 toises 1,9, etPictet, qui l'accompagnait, ayant pu prendre l'angle de hauteur de la cime du Mont-Blanc, qu'il trouva de 4”, 21", 50", en déduisit l'élévation de cette dernière montagne de 2958 toises au-dessus du lac ou 2426 au-dessus de la mer.

De ce point, comme d'un observatoire, de Saussure put embrasser un immense horizon et saisir les caractères généraux des chaines centrales (p. 503). Le granite qui les forme toutes est pour lui stratifié ou disposé par grands feuillets, plus ou moins verticaux, surtout dans l'axe même des crêtes. Ceux des flanes, inclinés, s'appuient contre les précédents et sont rarement renversés en sens contraire. Les plans des feuillets sont parallèles entre eux et à la direction générale de la chaîne dont ils font partie. Iei la direction commune est N.-E., S.-0. Quant aux montagnes secondaires, composées d'ardoises et de calcaires, lorsqu'elles s'appuient contre les primitives, elles sont aussi divisées en grands feuillets, presque verticaux, se terminant par des pyramides.

(P. 544.) I faudrait, suivant l’auteur, chercher, dans la direction des plans des couches inclinées, la clef de la théorie de la terre relativement à la direction des courants de l’ancien Océan dans lequel les montagnes ont été formées. Il s'ensuit que la direction des couches et des chaînes résulterait de celle des

courants marins, et que les chaines se seraient formées sous la . mer, telles que nous les voyons aujourd’hui, Lorsqu'il écrivait

cette relation de son premier voyage, notre savant guide n'était donc pas encore au-dessus des spéculations les plus étranges du xvu et de la première moitié du xvir° siècle.

(P. 5928.) Les grès et les poudmgues s'observent toujours, dit-il, à la séparation des couches primitives et secondaires, et il en est de même entre celles-ci et les tertiaires; d'où il conclut que «tous les grands changements dans les causes génératrices «des montagnes furent précédés par des secousses du globe, « qui réduisirent en fragments plus où moins grossiers diffé- « rentes parties des montagnes qui existaient alors; que ces fragments furent déposés par couches sur la surface de ees « montagnes dans un ordre relatif à leur pesanteur ; que là des « sucs de différente nature les agglutinèrent et les convertirent «en grès ou en poudingues; qu'ensuite de nouveaux dépôts «ou de nouvelles cristallisations produisirent de nouvelles « couches, qui, par le changement arrivé dans les causes gé-

« nératrices des montagnes, se trouvèrent être d'une nature « différente des premières et formèrent de nouveaux genres de « montagnes. Ces bancs de sable et de débris, interposés entre «les dernières couches primitives et les premières secondaires, « n'empêchent pas qu'en général il n'y ait une liaison marquée «et des transitions nuancées entre ces deux ordres de mon « Lagnes. »

(P. 533.) Les filons de granite observés dans des roches leuilletées y auraient été déposés par des eaux venant d'en haut. C'est, on le voit, la théorie des filons métallifères telle que la professait alors Werner, appliquée au granite dont les éléments se trouvaient en dissolution dans l'eau d'infiltration qui descendait des hautes chaînes. « Que faudrait-il donc encore, se de- « mande alors l'auteur (p. 536), pour qu'il fût mdubitable que « les montagnes de granite aient été réellement formées dans « l’ancien Océan? »

Il faudrait, continue-t-il, que les granites fussent disposés par couches et qu'ils renfermassent des vestiges des habitants

Poudingue de Valorsine.

des eaux. La première condition est résolue affirmativement, puisque pour lui les granites sont parfaitement en couches, ou stratiliés, comme nous dirions aujourd'hui, Dans quelques cas cependant où cette disposition n'est pas apparente, comme dans les montagnes peu élevées, il explique cette exception par des phénomènes ultérieurs qui auraient fait disparaître les fissures indiquant les plans des couches. Quant à la seconde condition,

elle n’est point remplie à la vérité, mais il ne la trouve pas ve solument nécessaire, par cette raison, dit-il, qu'il n'y a pas non plus de fossiles dans les couches secondaires immédiatement superposées, lesquelles cependant, de l'aveu de tous, ont été formées dans la mer, et parce qu'il s'en rencontre dans ces mêmes roches lorsqu'on descend vers les basses montagnes et dans la plaine. Les eaux de l'Océan primitif ne renfermaient point les éléments de la vie qui s’y sont développés peu à peu.

En revenant ensuite dans la vallée de Chamouni, de Saussure étudie le Montanvert, les glaciers qui l'avoisment et le Brévent (1). Les granites veinés et feuilletés lui suggèrent toujours les mêmes réflexions et les mêmes doutes sur leur mode de formation, et il ne peut se résoudre à admettre des redressements si fréquents et si réguliers; il en est de même des granites veinés ou en masse, feuilletés où sans divisions, qui auraient une origine semblable.

Lors d’un premier voyage fait en 1776, allant visiter les sources de l'Arve, non loin de Valorsme, «je trouvai, dit de « Saussure, des choses auxquelles je ne m'attendais point, et « qui étaient bien plus intéressantes que les sources; cependant «j'ai cru devoir y retourner encore une fois l'année dernière « (1784) pour observer avec attention les objets que je vais « décrire, » Ce sont des schistes gris et lie de vin, remplis de cailloux arrondis où anguleux, de diverses natures et de diverses grosseurs, disposés en couches verticales, et qu'il n'hésita pas à regarder comme ayant dû être formés horizontalement et redressés ensuite après leur consolidation.

(1) Voyage dans les Alpes, vol. I, p. 59, 178û.

« Quelle est la cause qui les a redressés, se demande-t11? C'est « ce que nous ignorons encore; mais c'est déjà un pas, et un pas important, au milieu de la quantité prodigieuse de cou-

«ches verticales que nous rencontrons dans nos Alpes, que «d'en avoir trouvé quelques-unes dont on soit parfaitement « sûr qu'elles ont été formées dans une situation horizontale, « La masse entière de cette montagne, ajoute-t-il plus loin « (p. 105), élevée de 1181 toises au-dessus de la mer, à donc « été redressée par la même révolution; car toutes ses couches « ont à peu près la même situation que nos poudingues encla- «vés au milieu de la montagne et dont l épaisseur ! n'est pas

moins de 100 toises. » ,

À partir de ce jour, jee idées de l'auteur furent sensiblement

modifiées, mais sa manière d'observer resta la même, quant à l'âge relatif des diverses roches de la vallée de Chamouni.

Il pense que les ardoises proprement dites, les pierres calcaires bleuàtres ou noirâtres, mêlées de mica ou de grains de quartz, sont fort antérieures à la révolution qui a donné aux montagnes la forme qu'elles ont actuellement, changé la situation première des couches, creusé la plupart des vallées, ete; on les trouve, en effet, dans un désordre qui prouve que la même révolution à troublé leur situation primordiale. Mais il serait porté à regarder comme beaucoup plus modernes les gypses et les pierres calcaires poreuses semblables au tuf, bien qu'elles ne contiennent aucun vestige de corps marins. La roche du Biolay pourrait cependant faire exception, étant engagée sous les roches primitives.

Après de nouveaux détails pétrographiques sur les roches de cette vallée, de Saussure, poursuivant son itinéraire autour du Mont-Blanc, décrit celles du col du Bonhomme, du passage des Fours (p. 186), les ardoises, les calcaires - bleuâtres, alternants et diversement inclinés, des grès remplis de cailloux roulés recouverts à 1596 toises d'altitude par des ardoises grises, des roches quartzeuses avec mica et des brèches au col de la Seigne, ete. La structure en éventail (p. 200) est supposée pouvoir résulter de Pinfiltra-

Région au sud du Mont-Blanc.

tion de l’eau dans les feuillets des couches, d'abord toutes verticales. Les montagnes des environs de Cormayeur (p. 295) sont décrites comme offrant aussi cette disposition, mais sans que cette explication leur soit applicable, car l’auteur dit : «La mon- « tagne, dans sa totalité, est soutenue et ne surplombe point ; « tout est appuyé comme dans une voûte. » Partout règnent les ardoises, les calcaires noirs très-inclinés courant dans la direction de la vallée. Le Cramont, au sud de Cormayeur, montre une sorte de marbre cipolin ou calcaire à gros grain confusément cristallisé, bleu d’ardoise, avec des veines blanches et 4lu mica.

(P. 351.) « En me trouvant sur ce magnifique belvédère, « dit le savant naturaliste, le premier objet de mon étude fut «le Mont-Blanc, Il se présente ici de lamamière la plus brillante « et la plus commode pour l'observateur. On l'embrasse d'un « seul coup d'œil, depuis sa base jusqu'à sa cime, et il semble « avoir écarté et rejeté sur ses épaules son manteau de neige «et de glaces pour laisser voir à découvert la structure de son «corps. Taillé presqu'à pie dans une hauteur perpendiculaire «de 1600 toises, les neiges et les glaces ne peuvent s’ar- «rêter que dans un petit nombre d'échancrures, et il montre « partout à nu le roc vif dont il est composé. »

Sa forme parait être celle d'une pyramide dont une des faces est tournée au S.-E., vers le Cramont, et dont l'angle au sommet serait de 150°. Cette pyramide parait elle-même composée de grands feuillets triangulaires ou pyramidaux, dont trois, qui ont leur base dans l’Allée-Blanche, forment ensemble l'avantcorps de la base de la pyramide, exelusivement granitique dans

toute sa hauteur.

Toutes les chaines de montagnes qui environnent le Mont- Blanc de ce côté sont parallèles: elles présentent leurs escarpements abrupts vers lui, et c'est un fait général que le relèvement des roches secondaires des flancs contre l'axe cristallin de la chaine centrale. De Saussure conclut de cette relation que, « puisque les montagnes secondaures ont été formées dans le « sein des eaux, il faut que les primitives aient eu la même ori-

«gime. » Il combat ensuite le creusement des vallées par les rivières et la correspondance des angles rentrants et saillants signalée par Bourguet. « On voit enfin, ajoute-t-il em « terminant, que la plupart des vallées ont été creusées, «non point dans la mer, mais au moment de sa retraite, « ou depuis sa retraite, par les eaux des neiges ou des « pluies » (p. 340). Cette opinion est donc très-différente de celle qu'émettait l'auteur dans le volume précédent (vol. F, p. 511) et par laquelle la direction des couches et des chaînes résultait de celle des courants marins, car alors les vallées qu les séparent doivent être contemporaines et non postérieures, comme il le dit ici. «Je ne prétends pas cependant, continue- «t-il (p. 345), que les eaux pluviales des torrents et des « vallées soient l'unique cause de la formation de celles-ci: le « redressement des couches des montagnes nous force à en « admettre une autre. » D'où nous pouvons conclure, à notre tour, qu'une certaine confusion régnait encore à cet égard dans la pensée de l’auteur, par suite d'observations incomplètes et parfois contradictoires.

(P. 59%.) En descendant la vallée de la Doire par Aoste et Ivrée, de Saussure décrit une multitude de roches qui se suecèdent sur ses flancs, toutes plus ou moins cristallines, calcaires, quartzeuses, micacées ou calcaires avec schorl, mica, stéatite, ete. Comparant ici, comme il l'avait déjà fait plus à l’ouest, les roches placées au nord et au sud de la chaîne centrale des Alpes, il remarque que les calcaires dominent encore dans la première direction, tandis que dans la seconde ce sont des roches feuilletées plus où moins cristallines, et même des granites qui descendent jusqu'aux plames (p. 425).

De Saussure remonte ensuite vers le grand Saint-Bernard, décrit les roches qui l'environnent, et croit que l’on s’est trop hâté de séparer les roches en primitives et secondaires, parce qu'il y a, suivant lui, de fréquentes alternances de caleaires, de schistes argileux et de schistes quartzeux et micacés. Puis, redescendant par Saint-Pierre, Martigny, Saint-Maurice et Bex, il complète ainsi la série de ses études autour du massif du Mont-

Massif du Mont-Blanc.

Blanc, massif sur lequel il ne tarda pas à diriger plus particulièrement les recherches dont nous allons nous occuper.

Lors de ses premières excursions, en 1760 et 1764, la cime du Mont-Blanc était encore regardée comme inaccessible, et ce ne fut qu'en 1775 et 1785 que-des guides du pays tentèrent, mais sans succès, l'ascension, en partant de la vallée de Chamouni et se dirigeant par la montagne de la Côte (1). Vers le milieu de septembre de 1785, de Saussure et Bourrit essayèrent d'y arriver en partant de Bonnassey, et se dirigèrent en conséquence par l'aiguille du Goûté; mais, après s'être élevés à 1939 toises, l’accumulation de neiges récentes les empéecha de pousser plus avant. L'année suivante, dès le mois de juin, ils renouvelèrent cette tentative sans plus-de succès (2), et l'attention se reporta de nouveau vers la montagne de la Côte. Jacques Balmat, guide expérimenté, découvrit à cette époque la véritable direction à suivre, et le médecin Paccard ayant eu la même idée, ils se réumirent et parvinrent au sommet de la montagne au mois d'août 1786. Ce fut le 1” août de l’année suivante que de Saussure, accompagné de dix-huit guides portant des mstruments de physique et tout ce qu'il fallait pour camper plusieurs jours au milieu des neiges perpétuelles, put enfin réaliser le rêve de sa Jeunesse.

Les roches rencontrées dans les deux premières Journées de cette périlleuse entreprise, et qui percent çà et là les glaces et les plaques de neige, sont des schistes amphiboliques et feldspathiques, des granites vemés et d’autres roches syénitiques, avec plombagine, quartz et mica, des roches stéatiteuses ou granitoides, renfermant des nodules de quartz et presque verüicales, enfin des schistes ardoises de temte foncée. Au dôme du Gouté, la pierre était couverte de bulles vitreuses d’une tete verte sur les cristaux d'amphibole, blanche sur eeux de feldspath, dénotant l'action de la foudre dans ces hautes régions (p. 164). Dans la troisième journée, de Saussure reconnut que

(1) Voyage dans les Alpes, vol. W, p. 550.

(2) Ibid., voi. IV, p. 141.

le massif qu'il désigna sous le nom de l’Épaule gauche du Mont- Plane était formé de granite divisé par des fentes verticales dirigées N.-E., S.-0., suivant le plan des couches. La stéatite, l'hornblende, la eblorite, la pyrite, la delphinite (épidote), y sont plus ou moins répandues. Enfin, la roche apparente la plus élevée de la montagne et même de toute l'Europe se rencontra, à 2400 toises, composée de granites en masse avec hornblende et stéatite remplaçant le mica, le feldspath en constituant les trois quarts. Les roches situées au sud de la cime, dominant l’Allée-Blanche, sont encore des granites, des syénites et des pétro-silex.

Le sommet du Mont-Blanc, qui fut atteint dans la matinée du D août, n'offrit à de Saussure qu'une arête allongée, fort étroite, à peu près horizontale, s'abaissant à ses extrémités, et dirigée E.-0, Elle est entièrement formée par la neige. Les roches en place n'affleurent qu'à 60 ou 70 toises au-dessous. Vues de ce point culminant, Les montagnes environnantes, surtout celles situées au nord, dans la Suisse et la Savoie, paraissent assez bien liées entre elles et former des espèces de chaines. € Mais les « montagnes primitives n'ont point cet aspect; elles paraissent « distribuées en grandes masses ou en groupes de formes va- « riées et bizarres, détachés les uns des autres, ou qui du « moins ne paraissent liés qu'accidentellement et sans aucune « régularité » (p. 179).

« Des observations faites dans toute la hauteur de ces massifs, « il résulte, continue-t-il, une propriété bien remarquable des « montagnes en couches verticales, c'est que leur nature est la « même depuis leur base jusqu'à leur cime, quelle que soit l'é- « lévation de cette dernière, Dans celles, au contraire, dont les « couches sont horizontales où à peu près, on voit la nature de « la mème section verticale changer à mesure qu'on s'élève, « circonstances qui tiennent à la différence de la cause qui a « donné à ces diverses montagnes leur situation et leurs formes. « Dans celles qui sont composées de tranches verticales, chaque « tranche est une seule et même couche, dans le sens propre « du mot, et non le résultat de quelques fissures accidentelles,

« comme on l’a prétendu (p. 185). Ces couches étaient origi- « nairement horizontales, et n'ont été redressées que par une « révolution de notre globe. Il est done bien naturel que cha- « cune d'elles ait conservé, dans toute sa hauteur, la nature « identique qu'elle avait lors de sa formation.

« Au contraire, les montagnes divisées en tranches horizon- « tales ne se sont élevées que par une accumulation de diffé- « rentes couches composées de cristallisations où de dépôts « dont la nature variait à raison de la diversité des matières « que contenaient les eaux où elles ont été formées. IT suit de « cette théorie que les rochers du centre d'une masse, comme « le Mont-Blanc, toute composée de couches verticales, ont dû « être originairement enfouis dans la terre à une très-grande

« profondeur, » etc.

(P.185.) « Enfin, de ce bel observatoire, je saisissais d’un « coup d'œil, où du moins sans charger de place, l’ensemble « du grand phénomène que j'avais observé, pour ainsi dire, « pièce à pièce, celui du relèvement des couches des montagnes « du côté du Mont-Blanc. De quelque côté que mes yeux se « tournassent, je voyais les chaines secondaires, et même les « chaines primitives du second ordre, relever leurs couches contre le Mont-Blanc et les autres cimes de son voisinage. « Telles étaient, au nord, les montagnes du Reposoir, celles de « Passy, de Servoz, et le Buet; au midi, celles du Col de Ferret, du grand Saint-Bernard, puis celles de la chaîne du Cramont,

{( « dont la cime ne se voit pas de ce point, mais dont on aper- « çoit le prolongement bordant l'Allée-Blanche, pour aller se

« joindre aux montagnes de la Tarentaise. »

Comme moyenne desmesures trigonométriques et barométriques, de Saussure assigna à la cime du Mont-Blanc une hauteur absolue de 2450 toises, et, après y être resté quatre heures pour les diverses expériences qu'il s'était proposé de faire, il redescendit, campa encore une nuit sur la neige, et rentra à Chamouni le quatrième jour, sans accident sérieux, mais non sans avoir éprouvé de grandes fatigues.

Cependant comme le manque de temps et l'effet de l'air ra-

réfié ne lui avait pas permis de faire toutes les observations de physique qu'il avait eues d’abord en vue, il chercha l'année suivante un point plus favorable quoique moins élevé, et choisit le col du Géant, par lequel on descend- à Cormayeur, et dont l'altitude est de 1765 toises. Il y resta dix-sept jours, pendant lesquels les observations furent continuées sains interruption. Partout les roches se sont trouvées être des granites en masses, des granites veinés, des gneiss ou des roches micacées .quartzeuses. Toutes les couches sont verticales ou très-inclinées, et dirigées N.-E., S.-0., ou E.-N.-E. à 0.-S.-0.

(P, 255.) « La structure du Mont-Blanc, dit de Saussure, «ne se manifeste nulle part aussi distinctement que du côté « qui regarde le col du Géant. On voit, jusque sous sa cime, les « coupes des tranches verticales de granite dont cette masse « énorme est composée, et, comme ces tranches se montrent là « de profil et coupées par des plans qui leur sont perpendicu- « laires, leur régularité, qui ne se dément nulle part, dans le « nombre immense que l'œil en saisit à la fois, ne permet pas « de douter que ce ne soient de véritables couches. On voit ces « couches se répéter jusqu'au pied méridional du Mont-Blane, « qui repose sur l’Allée-Blanche; mais, comme je l'ai observé « ailleurs, ces couches deviennent graduellement moins imcli- « nées à mesure qu'elles s’éloignent de l'axe de la montagne. « On peut les comparer à des planches appuyées contre un « mur, auxquelles on donne plus de pied à mesure qu'elles en « sont plus éloignées. On ne voit donc rien de ce côté de la « chaine qui réponde aux couches renversées qui flanquent son « côté septentrional. »

Dans un voyage qu'il fit en 1783, de Saussure constata d'abord que les montagnes des cantons de Fribourg et de Berne, qui séparent le lac de Genève de celui de Thune, dans le Genessay et le Simmenthal, étaient toutes secondaires, calcaires pour la plupart, et que les couches, souvent verticales, couraient du N.-N.-E. au S.-S.-0., ou du N.-E. au S.-E., direction générale des Hautes-Alpes, qui leur correspon-

Voyage de Genève au lac Majeur.

Le Saint-

Cothard,

dent (1). De Spitz à Guttanen, Brienz, Meyringen et Grindelwald, la disposition générale des couches secondaires les montre se relevant vers les chaines cristallines. De Guttanen au Grimsel, la plupart des granites sont stratifiés, sans affecter de direction constante, quoique persistant sur de grandes étendues, ét coupant transversalement les vallées.

Après avoir examiné les grands glaciers de Lauter-Aar, de l'Ober-Aar et du Rhône, le savant voyageur redescend par la vallée de Formazza à Duomo-d'Ossola et aux iles Borromées. Presque partout il observe des granites veinés qu'il regarde comme horizontaux, décrit les calcaires cristallins de Mergazzo, qui furent employés pour la cathédrale de Milan, et les roches eristallimes de lsola Bella. Il remonte ensuite de Formazza à Locarno, par la Furea del Bosco, se dirige vers Aïrolo, au pied du Saint-Gothard (2), ef par la vallée Lévantine, indiquant partout minutieusement les-caraetères physiques du pays, son aspect général, et les roches de granites, veinées, micacées, quartzeuses et calcaires, tantôt verticales, tantôt horizontales.

Le Saint-Gothard, par lui-même (p.28), ne constitue pas séographiquement une sommité ni un point bien déterminé, et les environs du passage et de l'Hospice montrent des granites, des schistes micacés et des granites vemés en couches. En résumé, dit l’auteur (p. 61), du lac Majeur jusqu'au delà d’Airolo, les roches sont tantôt horizontales et tantôt verticales; celles du Saint-Gothard proprement dit plongent vers l'axe de la chaîne; plus haut, le long de la crête, elles sont vertieales, et, en radeon vers Urseren, au nord, elles plongent encore vers l’axe comme au sud. Depuis la ner d'Urseren jusqu'au pied de la chaine septentrionale, elles sont généralement verticales. Les alternances fréquentes dans cette résion et les passages oraduels des granites veinés aux granites en masses, joimts à l'identité de l'inclinaison et de l'allure des deux roches, ne permettent pas à de Saussure de douter

(1) Voyage dans les Alpes, vol. HF, p. 459 et suiv. (2) Jbid., vol. IV, p. 1.

de leur origme commune, qu'elles ne soient également stratifiées, et qu'il n'y ait des granites veinés aussi anciens que des granites massifs, quoique en général il soit vrai de dire que les gneiss sont plus modernes que les granites.

Après une note fort étendue sur les minéraux du Saint-Gothard, dont il donne une liste, sans doute la plus complète que l’on ait encore publiée de cétte riche localité, il continue à redescendre par Altorf et Lucerne. Les poudingues du Rigi devaient appeler surtout son attention; car nous avons déjà vu qu'il attribuait à la connaissance des cailloux roulés des grandes vallées beaucoup d'importance, les regardant comme les témoignages irréeusables des révolutions de la terre. Ceux du Rigi, arrondis ou anguleux, reliés par un ciment calcaire, sont tous d’origine secondaire, et auraient été apportés par la vallée de Muttenthal (p. 108). On voit que de Saussure ne se rendait pas encore compte ni de l’âge de ces poudingues, mi de l'époque relative de la formation de la vallée par où 1l fait arriver ses éléments. Ainsi, en parlant des cailloux roulés des deux Emmes, ilest plus préoccupé de leur origine que de leur chronologie relativement aux poudingues précédents.

Les cailloux, continue-t-1l, varient suivant les vallées; chacune d'elles a ses cailloux prédominants ou caractéristiques mdiquant d'où provenait le torrent qui les a apportés. Ainsi les jades caractérisent le bassin du Léman; le quartz grenu, la vallée du Rhône, depuis le Jura jusqu'à son embouchure; les variolites à pâte d'ophibase, la vallée de la Durance; les schistes amphiboliques, celle de Fsère; les variolites du Drac, la vallée que parcourt ce torrent; et d'autres variolites particulières avec une sorte d'argilolite, les vallées des deux Emmes (p. 139). De l'examen plus particulier de ces derniers, il déduit que la grande débâcle n'a charrié dans le bassin du lac de Genève aucun caillou provenant de la région située au nord du Jorat, puisqu'on n'y observe aucune de ces roches si fréquentes au nord de Berne. L'origine des cailloux du bassin du lac de Genève doit donc être cherchée dans les Alpes du Valais d'une part et dans celles de a Savoie de l'autre.

Voyage au Mont-Rose.

« Depuis longtemps le Mont-Rose était l'objet de ma curio- « sité, dit plus loin de Saussure(1). Cette haute montagne do- « mine la lisière méridionale de la chaîne des Alpes comme le « Mont-Blanc domine la lisière septentrionale de cette même « chaîne, On voit le Mont-Rose de toutes les plaines du Pié- « mont et dela Lombardie; de Turin, de Milan, même de beaucoup plus loin que Milan. » Se dirigeant alors par le Valais, il en décrit les roches jusqu'à Brig, passe le Simplon, où il signale les schistes mélangés de quartz et de feldspath et les gneiss du col, En redescendant au sud, ce sont encore des schistes micacés, des gneiss, etc., qu'il rencontre, avec une assise de calcaire blanc subordonnée, à un quart de lieue du village. (p. 334). Puis il gagne la vallée de la Toccia, Duomo-d’Ossola, en se dirigeant ensuite par la vallée d’Anzasca, jusqu’à Macugnaga, le village le plus élevé de la base du Mont-Rose, dont les cimes le dominent au nord, à l'ouest et au sud, Les roches de cette base sont des granites veiés ou feuilletés, composés de quartz, de feldspath et de mica, renfermant des pyrites aurifères qui donnent lieu à une exploitation régulière. Tout le massif est d'ailleurs formé, jusqu’au sommet, de granite veiné et de diverses roches schisteuses ou feuilletées, et sa cime la plus élevée atteint, d’après les évaluations de de Saussure, 2430 toises, ou 20 toises de moins que celle du Mont-Blanc. :

La réunion des diverses sommités qui constituent le Mont- Rose forme un cirque entourant le village de Macugnaga, et s’ouvrant à l’est dans la vallée d’Anzasca, disposition comparée à celle d’une raquette dont les montagnes qui bordent cette vallée représenteraient le manche. Le diamètre du cirque, pris au milieu de l'épaisseur de ses murs, est d'environ 9000 toises

PJ

ou deux lieues. 7

(P. 551.) « Mais ce n'est pas seulement la singularité de « cette forme qui rend cette montagne remarquable; c'est peut- « être plus encore sa structure. J'ai constaté que le Mont-Blanc «et tous les hauts sommets de sa chaine sont composés

(2) Voyage dans les Alpes. vol. IV, p, 319.

« de couches verticales ; au Mont-Rose, jusqu'aux eimes les «plus élevées, tout est horizontal où incliné au plus de «30°... (P. 353.) Cette forme circulaire, avec un vide au milieu, « donne l'idée d’un cratère de volcan, et pourrait faire imagi- « ner que telle à été l'origme du Mont-Rose, ou que du moins «il a été produit par une explosion souterraine; mais, outre « qu'on n'y trouve aucune trace de ce phénomène ni de l'action « du feu, les roches ne sont point, comme dans les volcans, re- « levées contre l'intérieur du cratère. » Celles de la partie méridionale de la couronne, comme celles du pie Blanc, se relèvent au S. ou en dehors; celles de l'ouest, où sont les plus hautes cimes, se relèvent aussi au S.; celles du nord à l'E. et celles de l'est se relèvent également vers l'E. « Si donc ces « couches ne sont pas actuellement dans leur situation origi- « naire, celles qu'elles présentent aujourd'hui indiqueraient « des changements partiels et irréguliers plutôt qu'une cause « unique et relative à un centre commun. On ne peut y remarquer qu'un fait général, c’est que les pentes sont toutes beau-

« coup plus rapides à l'intérieur qu'en dehors du cirque, sur-

« tout au nord et à l’ouest, où sont Les plus hautes cimes. » Le granite vemmé de ces montagnes renferme d’ailleurs des

assises de granite en masse qui en sont contemporaines.

En poursuivant ses recherches autour du massif (p. 272), de Saussure jugea, du sommet du Roth-Horn, que le diamètre total était plus considérable qu'il ne l'avait pensé d'abord, vu de l'intérieur, et qu'il était en réalité de plus de 9000 toises. « On « voit de là, dit-1l, que le Mont-Rose n'est pas une montagne «isolée, mais une masse centrale à laquelle viennent aboutir « sept ou huit grandes chaînes de montagnes qui s'élèvent à « mesure qu'elles s’approchent de ce centre, et qui finissent « par se confondre avec lui, en devenant des parties ou des « fleurons de sa couronne. »

Enfin, en 1792, un septième voyage fut consacré par de Saussure à l'étude du Mont-Cervin, sorte d'obélisque triangulaire, composé de trois masses distinctes ou de trois grandes couches parallèles entre elles, montant au N.-E. Ce sont des

Le Mont-Cervin,

Coup d'œil général.

serpentines, des gneiss, des roches micacées el quartzeuses.

En jetant à la fin de ses longues et savantes recherches un

coup d'œil général sur les Alpes comprises entre le Tyrol et la Méditerranée, notre illustre guide nous prouve qu'il n'avait saisi aucune loi bien prononcée dans leurs caractères soit orographiques, soit géologiques, car j'ai reconnu, dit-il (p. 464), qu'on pourrait presque assurer qu'il n'y a dans les Alpes rien de constant que leur variété. « Cependant on observera qu'en

général les plans des couches suivent la direction des vallées longitudinales et des dos prolongés des montagnes, ct que ces mêmes vallées, de même que les chaines des montagnes, sont généralement dirigées de VE. à l'O., ou du N.-E. au S.-0. On remarquera aussi que les couches des montagnes les plus modernes sont en général imelmées et appuyées contre la masse des plus anciennes, excepté dans celles qui sont renversées ou dont les plans sont inelinés en sens contraire des pentes des montagnes.

« On observera enfin qu'en général les pentes sont plus rapides et les vallées plus profondes du côté du midi. Cependant le Mont-Cervin a ses escarpements tournés au N.-E., de même que le Breit-Horn, et les pentes extérieures du Mont-Rose sont plus douces du côté du sud que du côté du nord.

« Mais un fait que l’on observe sans aucune exception, ce sont les amas de débris sous la forme de blocs, de brèches, de poudingues, de grès, de sables, ou amoncelés, et formant des montagnes ou des collines, ou bien dispersés sur le bord extérieur, ou même dans les plaines qui bordent la chaîne des Alpes, et qui attestent ainsi la subite et violente retraite des eaux. Nous voyons done dans les Alpes la preuve certaine de la catastrophe ou de la dernière scène du grand drame des révolutions du globe, Mais nous ne voyons que des indices fugitifs et problématiques des actes précédents, excepté les preuves de critallisations tranquilles dans les temps plus anciens qui ont précédé la création des animaux, et de dépôts ou de sédiments dans ceux qui ont suivi cette époque, et

« quelques preuves de mouvements violents, comme la for- « mation des brèches, des poudingues, le brisement des co- « quilles et le redressement des couches. »

Pour justilier ce que nous avons dit en commençant, nous avons tenu à reproduire l'expression même des principaux résultats que de Saussure avait obtenus de ses longues études. L'idée de la succession normale des phénomènes, déduite de la série chronologique des faits constatés, est à peine indiquée dans ses quatre volumes de descriptions et d'expériences de diverses sortes. Nulle part l'application un peu en grand de la discordance ou de la concordance des couches n'apparaît nettement; les poudingues de Valorsine, les poudingues du PRigi et ceux qui résultent des phénomènes plus récents sont à peine distingués quant à leur âge relatif; il en est de même des calcaires, des schistes ardoises, des grès, ete. Hormis les détails pétrographiques et orographiques, tout reste indéterminé comme si, à l'époque où il écrivait, ce que nous appelons aujourd'hui la stratigraphie n'avait encore été compris nulle part. Mais nous avons déjà dit qu'elle avait été mise en pratique en Italie, et nous verrons que d’autres parties de l'Europe étaient tout aussi avancées à cet égard.

Quant à la considération des fossiles, quels qu'ils soient, leur présence ne sert encore qu'à classer, sous la désignation vague de roches secondaires, celles où l'on en rencontre. L'expression de couches tertiaires se trouve, il est vrai, quelquefois, mais on u'aperçoit point ce qui les caractérise et les différencie des secondaires. Nous remarquerons néanmoins que, dans l'Agenda ou Tableau général des observations et des recherches dont les résultats doivent servir de base à la théorie de la terre, fruit précieux de la longue expérience de l’auteur, il recommande de « constater s'il y a des coquillages fossiles qui se trouvent dans « les montagnes les plus anciennes, et non dans celles d'une « formation plus récente, et elasser ainsi, s'il est possible, les « âges relatifs et les époques de l'apparition des différentes es- « pèces; comparer exactement les ossements, les coquillages et « les plantes fossiles avec leurs analogues vivants, » ete. (p.505).

Réflexions sur l'œuvre de Saussure,

lravaux de J. André de Luc.

Mais nulle part nous ne trouvons ni l'application de ces préceptes, ni que de Saussure ait cherché à vérifier ces indications qui peut-être lui auront été suggérées tardivement par la lecture de quelques livres tels que ceux de Buffon.

Parmi d’autres préceptes, d'ailleurs excellents, qu'on trouvera dans cette espèce de mémorandum, nous ne pouvons mieux faire, pour terminer notre appréciation des travaux géologiques du grand naturaliste génevois, que de citer encore celui par lequel iltermine son œuvre, etque personne n'a plus scrupuleusement observé que lui (p.539) : «Mais ce qui est plus rare encore, « dit-il, et peut-être plus nécessaire que le zèle qu'il faut pour sur- « monter ces obstacles, c'est un esprit exempt de prévention, « passionné de la vérité seule, plutôt que du désir d'élever ou de « renverser des systèmes, capable de descendre dans les détails « indispensables pour l'exactitude et la certitude des observa- «tions, et de s'élever aux grandes vues et aux conceptions gé- « nérales. Cependant il ne faut point que ces difficultés décou- «ragent; il n'est aucun voyageur qui ne puisse faire quelque « bonne observation et apporter au moins une pierre digne d’en- «trer dans la construction de ce grand édifice. »

Compairiote et contemporain de de Saussure, Jean-André de Luc parcourut d'autres pays, écrivit beaucoup, mais presque toujours sous une forme peu scientifique, prétendant à de grandes vues théoriques et dominé par des idées, soit préconçues, soit étrangères à sonsujet, qui ont dû singulièrement nuire à la valeur de ses travaux. Il lui a manqué, comme à la plupart des géologues du xvin° siècle, précisément ce qu'il fallait pour arriver à des déductions positives, à la fois théoriques et pratiques sur la structure et la composition du sol, savoir l'examen continu et détaillé d’une surface donnée, suivi dans des direetons convenablement choisies, et la construction ou la représentation graphique du résultat de ces études. Ainsi, jamais nous ne voyons les observations de de Luc, non plus que celles de de Saussure et de la plupart de leurs contemporains, projetées sur un plan vertical ou horizontal, même de quelques lieues l'étendue, pour montrer les relations des roches-et leurs affleu-

DES ALPES ET DE LA SUISSE. Hs

rements à la surface. Ce sont toujours des études sans suite, superficielles, énoncées dans des descriptions vagues, interminables, et où le désir d'expliquer tout avec des données incomplètes laisse le lecteur incertain ou aussi ignorant après qu'avant. Mieux valait peut-être encore les iconographes qui les ont précédés, et qui du moins, par la représentation des corps organisés fossiles et l'indication exacte du lieu d’où ils provenaient, laissaient dans l'esprit quelque chose de positif, et apportaient des matériaux utiles pour l'avenir. Mais motivons notre opinion sur le savant physicien et naturaliste génevois.

Lors de la première publication de ses Lettres physiques et morales sur les montagnes et sur l'histoire de la terre et de l'homme, adressées à la reine de la Grande-Bretagne (1), ouvrage dont le titre seul suffirait pour montrer l'incohérence des idées qu'il renferme, il semble que le mot géologie n'était pas encore employé pour exprimer la connaissance de la terre, car de Luc lui préfère celui de cosmologie, en faisant remarquer toutelois qu'ilne le prend point dans sa véritable acception de connaissance de l'univers.

« L'histoire de la terre, ditAl plus loin (p. xx), est l'objet gé- « néral que je traite, et, dans quelque vue qu'on l’étudie, on «ne saurait en séparer l'histoire de l'homme, sans risquer de « tomber dans l'erreur. C'est du moins ce qui m'a paru dans « toutes mes recherches. J'ai trouvé entre ces deux histoires « des rapports qui m'ont frappé et très-souvent dirigé. »

Avec de telles prémisses, il était, on Le conçoit, difficile que les conséquences ne fussent pas plus où moins entachées d'erreurs. L'homme est complétement dépendant de la nature physique qui l'entoure, mais celle-ci est dans la plus parfaite indépendance d'un être organisé de plus ou de moins à la surface de la terre. De Luc, à cet égard, était encore dans les langes du moyen âge, et ses idées étaient moins avancées que celles des

(1) 4 vol. in-8. La Haye, 1778. (C’est le commencement de ses lettres qui a d’abord paru séparément sons le titre de 1° partie et s'arrêtant à la lettre x1v.)

l' Lettres physiques el morales.

2es Lettres

physiques et

morales.

prêtres de Memphis. On ne peut donc s'étonner que, malgré ses travaux variés, ses voyages, ses raisonnements et ses méditations, la nature ne lui ait révélé aucun de ses mystères.

En proposant ces vues, dit1l encore (p. xxiv), ina point pour but de critiquer les auteurs qui en ont eu d’autres avant lui, « car je suis convaincu, ajoute-t-il, que rien ne nuit plus « au progrès que cette dernière voie... Dans la société, les « disputeurs ont souvent l’homme en vue plutôt que la chose, «et le public ne connaît presque la chose que par les dispu- « teurs, » ce qui à été parfaitement vrai dans tous les temps. Néanmoins, on verra plus loin que peu fidèle à son précepte, l’auteur critique avec beaucoup d’amertume ceux qui ne pensent pas comme lui.

Imbu des idées de son époque, dont nous avons ‘déjà fait ressortir les inconvénients, « c’est, dit-il aussi (p. 127), dans «les montagnes que l'on doit principalement étudier Fhis- «toire du monde. Outre que les plaines sont plus altérées «par les travaux de l'homme, leur peu d'élévation au-des- «sus du niveau de la mer ne suppose pas des machines aussi « puissantes pour les fabriquer et les mettre à sec que ces ma- «sures énormes (1) entassées les unes sur les autres. C'est « donc là qu'on doit aller s’instruire des faits, c'est-à-dire de ce € qu'il faut expliquer lorsqu'on entreprend de rendre raison de: « l'état où se trouve aujourd'hui la surface de la terre, » etc.

Cette publication, interrompue, fut reprise, l'année suivante, avec le titre un peu moins hétérogène de Lettres physiques et morales sur l'histoire de la terre et de l'homme (2). La première partie (t, 1) renferme des discours sur divers sujets sans rapports avec le nôtre; la seconde, un examen des systèmes de cosmologie, où l'on attribue au déluge universel l'état actuel de: la surface de la terre: ce sont les idées de Burnet, de Whiston,

(1) Cette expression de masures, comme synonyme de ruine ou de destruction, revient partout dans ses écrits.

(2) Paris, la Haye, 5 vol. in-8, dont le 5° en deux parties, 1779. Ces lettres sont aussi adressées à la reine de la Grande-Bretagne.

DES ALPES ET DE LA SUISSE. 95 de Woodward, de Leibnitz, de Scheuchzer, de Pluche et d'Engel. La troisième partie comprend les systèmes où l'on attribue cet état actuel de la surface de la terre à des opérations lentes des eaux; la quatrième (t. Il), le système qui assigne aux fleuves ce même état; la cinquième, celui qui regarde les continents comme le résultat des changements lents survenus dans le niveau des mers; enfin la sixième, qui traite de l'influence des feux souterrains. Ces études sont toutes fort incomplètes dans leur sujet même, et sont plutôt pour l'auteur des thèmes à digressions, plus ou moins étendues, qu'un examen critique, sérieux et comparé de toutes les hypothèses. Les tomes HE, IV et V sont consacrés à des relations de voyages dans les Pays- Bas, la Westphalie, le Hanovre, le Harz, les bords du Rhin, ete., relations dans lesquelles les caractères physiques du pays sont décrits avec détails, accompagnés de dissertations sur tous les sujets, mais où le géologue pourrait à peme trouver à glaner çà et là quelques faits isolés, et où le paléontologiste ne rencontrerait absolument rien.

La seconde partie du tome V, qui est la onzième de louvrage, comprend le Système cosmologique de l’auteur, déduit de tout ce qui précède. « Notre esprit, dit-il (p. 450), ne « se promène dans la nature que parmi les probables; c'est « l'une des plus grandes vérités que nous tenions de lexpé- « rience... Ce que nous cherchons en cosmologie, c’est com- «ment notre globe a des montagnes » (p. 492). Ainsi, rien que les montagnes, voilà toujours ce qui préoccupe de Luc. I distingue, d'après leur origine, les montagnes volcaniques et les montagnes aquatiques ou secondaires; quant aux montagnes nommées primordiales, comme il n'a aucune donnée expérimentale mi d'observation directe sur leur origine ou leur mode de formation, 11les nomme montagnes inexplicables, et ne s’en occupe plus. Il connaît, à la vérité, leurs matériaux constituants; mais cela ne lui suffit pas pour remonter sûrement à leur cause première. « Si, d'un autre côté, continue-t-1l « (p. 454), j'examine les rapports qu'ont entre elles ces difté- « rentes classes de montagnes, par leurs positions respectives,

« je trouve des preuves évidentes que les montagnes inexplica- «bles sont antérieures à celles qui doivent leur existence au « feu et à l’eau. Je borne donc mes recherches sur le passé «aux effets connus de ces causes connues; tout ce qui est plus « ancien est lettre close pour moi. »

Cela posé, sous forme d’axiomes, de demandes et de réponses, 1l s'efforce de reconstruire un édifice abstrait, idéal, qui a bien quelques rapports avec celui que les géologues d’alors admettaient comme résultat général des faits acquis, mais aux différentes parties duquel on ne peut assigner ici aucun nom

spécial, parce que l'auteur ne cite aucun nom particulier de lieu ni de chose à l'appui de chaque axiome formulé ou de chaque réponse qu'il adresse, Après une multitude de considérations et de raisonnements de la même nature, il est amené à ce qu'il regarde comme son argument fondamental, et s’exprime ainsi (p. 485) :

« Les continents qui existaient au temps de l’ancienne mer «étaient pas une masse solide; c’étaient des voûtes qui recou- « vraient d'immenses cavernes. Celles-ci étaient à plusieurs « étages, comme les offices sous des palais. Malgré leur vaste «étendue et leur profondeur, leurs colonnes étaient peu nom- « breuses; tout y étant primordial, la continuité et la solidité « des matières suppléaient au petit nombre des appuis. C'est « ainsi que ces anciens continents étaient soutenus au-dessus « du niveau de la mer, et son eau n'avait origimairement aucun « accès dans leurs cavernes. Les accidents particuliers qui arri- « vèrent au fond de cette ancienne .mer, par les feux souter- «ranis, ouvrirent des chemins à ces eaux dans l’intérieur de la «terre, etc. Elles y produisirent les mêmes effets que sous le « fond de la mer; il s'y fit de grandes fermentations; les voûtes « furent ébranlées, et leur rang supérieur s’abattit sur celui « qui les supportait. Alors les continents disparurent (1)... A la

(1)C’est à une cause de cet ordre, mais plus ancienne, que de Luc attribuait la dispersion des blocs erratiques. « L'eau introduite dans les galeries soucterraines, où se trouvaient du feu et des matières prêtes à fermenter, occa-

ie d

« fin de cette première partie de la révolution, la mer couvrit « tout le globe, excepté les îles de l'ancien fond... Cependant «le poids de l'eau, ajouté à celui de la masse des premières « voûtes, surchargea celles de dessous et les enfonça. Ce nouveau poids, ajouté au précédent, enfonça un troisième rang de voûtes, et, par une succession assez prompte d'effets pareils, le nouveau lit de la mer s’approfondit de plus en plus, de sorte qu’enfin toutes ses eaux s’y retirèrent, laissant à sec

«nos continents. »

Ces citations, relatives à ce que de Luc appelle l'histoire ancienne de notre globe, nous dispense de le suivre dans ce qu'il appelle son histoire moderne. Ces rêveries n'avaient pas même alors le mérite de la nouveauté, et comment pouvait: dire, après cela, que, dans sa Cosmologie, 11 se bornait aux effets connus des causes connues? Nous ne nous occuperons pas davantage de sa critique des idées de Buffon, que nous aurons occasion d'étudier nous-même, à un autre point de vue, et à plus forte raison nous abstiendrons-nous de rappeler ses considérations sur la Genèse, le récit de Moïse, le déluge bibliqué et la révélation du législateur des Juifs, sujets complétement étrangers à la science telle que nous devons la traiter.

Peut-être pourrions-nous nous borner à cet exposé sommaire d’un ouvrage qui a eu un certain retentissement; mais il serait peu juste de ne pas chercher si, dans ses travaux ultérieurs, l'expérience et la réflexion ne sont pas venues modifier les idées de de Luc, comme nous avons vu qu'avaient été modifiées celles de de Saussure. Les Lettres sur l'histoire physique de laterre,

Am

«sionnait la génération subite d’une prodigieuse quantité de fluides élastiques « de diverses sortes. S'il se faisait quelque explosion par ce concours de « causes, les pièces détachées, trouvant moins de résistance dans l’eau, étaient « lancées au loin, comme on en voit lancer aux volcans actuels. Mais la cause « était alors incomparablement plus puissante; et c’est vraisemblablement à de « pareilles explosions que sont dus ces débris de pierres primordiales que nous « trouvons jusque sur les montagnes à couches calcaires, quelquefois en masses « de plusieurs toises cubes, et toujours aussi isolées que si elles venaient d'y « être placées aujourd'hui. » (P. 481.)

Lettres à Blumenbach.

adressées à Blumenbach (1), publiées vmgt ans plus tard, vont nous éclairer à cet égard.

La première lettre renferme des généralités exactes sur la disposition des couches, leur-origine et les phénomènes qu'elles ont éprouvés depuis. L'auteur rappelle ensuite qu'il s’est attaché à démontrer le peu d'ancienneté des continents, ce qui, dit-1}, renverse d'un seul coup tous les systèmes de géologie où l'on employait, pour expliquer leur formation, les causes lentes agissant pendant une suite innombrable de siècles, Il cite, à Fappui de cette manière de voir, les ossements d'Eléphants et de Rhinocéros fossiles qui auraient été déposés dans la mer, et ee n’est que depuis la retraite de cette dernière que les continents ont été émergés. Iei de Lue confond évidemment les ‘dépôts tertiaires marins avec les dépôts diluviens beaucoup plus récents. Il remarque que les lacs des montagnes ne sont point remplis par les détritus apportés des vallées supérieures, et que les vallées des pays de montagnes ne sont point dues à l'action des eaux torrentielles ou pluviales. Les blocs erratiques n’ont pasété transportés par des rivières; mais il ne reproduit pas l'hypothèse que nous avons rapportée éi-dessus.

En résumé, pour de Luc, toute la masse des contments serait composée de couches de différentes substances, dont les principales espèces ont à peu près partout le même ordre de superposition; mas nulle part, dans son travail, cet'ordre n’est indiqué d'une manière régulière ou systématique, et aueun exemple ni aucune localité ne sont cités à l'appui; ee sont toujours, comme dans les ouvrages précédents, des abstractions aussi vagues dans les termes que dans l'application.

Après les premières sortes de roches qui sont les plus anciennes et ne renferment point de corps organisés, on en ohserve d'autres qui en contiennent, et dont les espèces changent suivant les différentes couches, La constance de ces espèces dans les couches contemporaines n'étant point déduite de cette

(1) In-8. Paris, 1798. — Il y à une édition anglaise et une allemande antérieures à celle-ci.

observation, on peut la regarder encore comme étant sans valeur. Parmi ces corps organisés, continue-t-il, on trouve des restes d'animaux et de végétaux terrestres; mais, jusque dans les dépôts meubles de la surface, le plus grand nombre est d'origine marine; ainsi de Luc ne distinguait pas les sédiments d’origme exelusivement d'eau douce, depuis longtemps mentionnés au delà des Alpes, et ne connaissait même pas les observations de Lamanon sur les gypses d'Aix et de Paris.

Quoiqu'il soit certain, poursuit-il, que les couches ont été formées dans la mer, ce qui suppose une accumulation continue, et dans une situation peu éloignée de l'horizontale, elles sont actuellement rompues, renversées, affaissées par grandes masses, de sorte que toute la surface de nos continents ne résente que des masures. Les causes violentes qui ont ainsi bouleversé nos couches ont précédé quelque grande révolution par laquelle nos continents ont été mis à sec et livrés ainsi à l'action des causes actuellement connues. Enfin, ce grand événement n'a pas précédé de bien des siècles nos temps historiques marqués par les monuments de l'homme.

On voit, par cet exposé de principes, que de Luce n'admettait qu'une seule grande révolution ayant plissé et disloqué les couches, puis celle qui a mis les continents à sec. Il était done moins avancé qu'on ne l'était alors en Italie, et l'on ne comprend pas qu'ayant séjourné longtemps en Angleterre et beaucoup voyagé en Allemagne, 1l ait si peu profité des travaux stra- Uüigraphiques et paléontologiques qu'on y avait déjà exécutés, Cette remarque peut s'appliquer d'ailleurs aux autres livres de l'auteur, qui semble n'avoir fait aucune étude des savants qui l'ont précédé dans tant de pays et sur tant de sujets.

Passant à l'explication et à l'interprétation des faits tels qu'il les conçoit (p. 45) : «Le Traité de géologie, dit-il, dont j'ai « entrepris de donner l'extrait dans ces lettres, tend à établir « la certitude de la révélation mosaïque. » Puis, attaquant les scologues dont les systèmes sont contraires à cette révélation : « Toutes ces théories de la terre qu'on lui a opposées « renferment, continue-t-1l, une proposition commune, qui,

« dans toutes aussi, est l'argument fondamental, e’es! que nos « continents sont d'une très-grande antiquité. Cette idée n'est « point venue des faits, mais comme une hypothèse nécessaire « à d’autres hypothèses. » Nous n’avons point besoin, on le comprend, de discuter de pareilles assertions, que nous ne citons que pour montrer combien peu le temps avait rectifié les premières opimons de l'auteur.

Il distingue seulement parmi les corps organisés fossiles ceux qui sont anciens de ceux qui sont modernes ou ensevelis dans les couches’ superticielles, semblables aux animaux actuels, et tout prouve, suivant lui, que la mer a abandonné les terres dans une seule révolution, depuis laquelle elle n’a plus changé sensiblement de niveau. « Cette circonstance est si évidente, «ajoute-t-1l, que M. de Dolomieu s'étonne qu'on ne l'ait pas re- «connue plutôt, puisqu'on peut la lire partout sur nos conti- «nents. » Mais ce qui nous semble beaucoup plus évident encore, c'est que de Luc n'avait fait qu'une étude très-superficielle des pays qu'il avait parcourus. Comme la plupart de ses contemporains qui avaient le plus voyagé, il n'avait aucune base d’observation, aucun principe pour se guider, aucune méthode pour classer et coordonner les faits, Il ne voit presque partout que ce que nous appelons aujourd'hui les dépôts de transport diluviens, lesquels ne sont nullement d’origine marine, comme il le croit, et le reste, c’est-à-dire le domaine de la géologie presque entier, est relégué par lui dans un vaste mconnu.

En outre, les quelques idées justes qu'on rencontre se trouvent encore faussées dans ses conclusions par cette introduction malheureuse d'éléments théologiques complétement étrangers à la science, de sorte que, de toute cette argumentation si compliquée et de ce luxe de raisonnements accumulés sur chaque sujet, on voit à regret qu'ilne reste absolument rien d'utile à retenir.

(Page 58.) « Il faut étudier, continue-t-1l, les couches pier- « reuses placées sous ces couches meubles, celles dont nous ve- « nons de parler, et c'est d’après cette considération et l'en- « semble des faits que nous nous trouvons d'accord, entre « autres MM. de la Métherie, de Saussure, de Dolomieu, Pini et

DES ALPES ET DE LA SUISSE. 101 « moi, sur cette conclusion fondamentale, que toutes les sub- « stances qui forment aujourd'hui la masse connue de nos con- « tinents ont dù, à quelque époque reculée, faire partie d'un « liquide qui couvrait tout le globe, et dont elles se sont suc- « cessivement séparées par voie chimique. C'est là une époque « fixe dans le temps passé; elle doit nécessairement avoir été « déterminée par quelque nouvelle cause, et suivie de la « chaîne des événements qui à produit enfin l'état jrésent de « la terre. »

Cherchant ensuite à remonter vers cette première époque qui lui paraît si bien fixée, il part de la présence des animaux marins renfermés dans les différentes couches, animaux qui vivaient dans les lieux où ils se trouvent encore, et qui diffèrent dans chacune d'elles. Mais, iei comme précédemment, ee sont des phrases générales sans aucune indication de lieux, de roches, de genre, ni d'espèce d'êtres organisés, par conséquent sans application directe possible. Aujourd'hui, ajoute-tAl, il ne se passe rien de semblable dans la mer, parce qu'il ne s’y fait pas de précipité chimique comme autrefois, et «elle ne pro- « duit absolument rien qui ait le moindre rapport avec ces « couches pierreuses » (p. 61).

Il admet que les dépôts ont été d'abord horizontaux, puis bouleversés, redressés, plissés, ete.; mais il admet également la stratification du granite. Il expose la succession du redressement des couches en rapport avec le plus ou moins d'éloignement des roches cristallines ou granites primitifs; arrangements faits d'après les données de Pallas, de Patrm, de Dolomieu, de Ramond, et plus particulièrement de de Saussure.

(P. 76-77.) Reproduisant alors ce qu'il avait déjà présenté sous diverses formes, relativement à l’origine des couches, à leur mode de formation, à l'apparition des êtres organisés, aux dislocations, et surtout aux enfoncements des roches qui n'ont laissé que quelques éminences, savoir, les montanes là où elles se rompaient, il arrive au moment où les continents prirent naissance comme terre sèche, à la suite de la dermère de ces convulsions. «C’est donc là, dit-il (p. 78), une

« suite non interrompue d'opérations qui ont commencé par « le granite.

« La première des opérations, le dépôt de cette roche, a « dû avoir lieu lorsque les éléments étaient à l’état liquide, « toute cristallisation étant impossible sans cela; la terre à Pé- « tat liquide prit sa forme déprimée aux pôles, les couches mi- « nérales commencèrent à se former sur un noyau solide quel- « conque. Le liquide était aqueux et contenait tous les élé- « ments des autres substances connues, et sa température était « celle nécessaire à leurs combinaisons chimiques.

Se livrant alors à de longues digressions sur la lumière et la chaleur, sur leur action réunie ou séparée, sur leurs analogies et leurs différences, de Lue arrive à eonelure (p. 92) que «rien « de ce que nous observons sur notre globe n'a pu commencer « de s’opérer sans la réunion d’une certaine quantité de lu- «muère à tous les autres éléments dont il fut d’abord composé, « éléments qui, sans elle, auraient été sans actions chimiques «les uns sur les autres, et qu'ainsi l'origine de tous les phé- « nomènes géologiques connus date de l'époque de cette réu- « nion, » C’est done à la présence de la lumière qu'est attribué le premier phénomène de la composition des roches. Déjà Pauteur avait suivi ce qu'il appelle une marche analytique, dans des lettres adressées à de la Métherie; « mais, ajoute-tl, en dii- « geant ma marche d'une manière plus formelle, plus dé- « taillée par rapport au but de ces lettres, celui de montrer « l'accord de la nature et de la foi à l'égard de la première ré- « vélation. » Ces lettres sont indiquées ei-après.

(P. 96.) Les jours de la Genèse sont des périodes, comme uous avons vu que Needham l'avait dit depuis longtemps, cemme nous verrons que Buffon l'écrivait aussi vingt ans auparavant, et d’autres plus anciennement encore, et cela ne peut s'entendre autrement, ajoute de Luc, puisque le soleil, qui est la cause de nos jours actuels, par suite du mouvement de rotation de la terre, ne parait dans le récit biblique que le quatrième des jours en question.

La série des opérations physiques qui, suivant l'auteur, ont

eu lieu à la surface du globe, depuis l'existence de la lumière (non pas de celle du soleil bien entendu) jusqu'à la naissance de l'homme sur les premiers continents, est divisée par lur en 6 périodes, dont l'énumération est précédée encore de raisonnements spéculatifs et abstraits, d'insinuations banales et de mauvais goût contre ceux qu'il désigne par lépithète d'athées, ete. Mais nous épargnerons au lecteur toutes ces petitesses d'un homme d'esprit, quoique d’un esprit rarement juste. Nous lui épargnerons également l'examen de ces 6 périodes, dont la première a été déterminée par l'addition de la lumière, la seconde par des phénomènes chimiques et physiques, par l'intervention de l'Étre suprême, qui « ordonné le premier arrangement. (p. 1251. Dans la troisième, la végétation qui a formé la houille s'est produite sans le concours de l'action solure, puisque Flastre qui nous éclaire aujourd'hui ne fut créé que le quatrième jour, ete. Le tout est terminé par des commentaires sur les onze premiers chapitres de la Genèse.

Ces lettres de de Lue à Blumienbach ne sont donc pas de la science sérieuse, mais un mélange incohérent de toutes sortes de données incomplètes, empruntées aux sciences physiques et d'observation, avec addition d'idées théologiques où mystiques; c'est une association hybride dont on ne retire aucune instruction, aueune pensée nette, aucune application utile. Nous nous serions même abstenu de cet examen, si le nom d'André de Luc n'avait eu une certaine renommée aux yeux des personnes du monde, pour lesquelles il semble avoir écrit plutôt que pour les savants, et si par suite cette opinion ne s'était transmise jusqu'à nous, avec tous ses bénéfices, et sans plus ample mformé.

Enfin, pour asseoir définitivement et sans prévention notre Jugement sur le correspondant si fécond de la reine d'Angleterre, de Blumenbach, de la Métherie et de tant d'autres célébrités contemporaines auxquelles ses lettres s’adressent, cherchons si, dans un ouvrage plus récent, dont le titre essentiellement scientifique promettait un exposé plus

Frailé élémentaire de éolog 10%

Mémoires divers.

méthodique, de Lue a modifié ses idées et la manitre de les rendre.

Le premier paragraphe du discours préliminaire placé en tête de son Traité élémentaire de géologie (1) promettait beaucoup à cet égard, car rien n'est plus clair etmieux pensé; mais bientôt la théologie reparaît, et notre rôle de critique finit, car l’auteur ne fait que reproduire sous une forme plus condensée ce qu'il a dit dans ses lettres précédentes.

Ayant eu connaissance de la théorie de Hutton et de l'explication qu'en à donnée Playfair, 1l la commente à son point de vue; il mvoque tour à tour de Saussure et de la Métherie, les combat, et revient à sa propre idée sur l'existence des cavernes, «dont l’origine, dit-il (p. 50), devant tenir à la consti- « tution primitive du globe, elles deviennent un guide pour la « déterminer. »

La suite du livre comprend encore, sous la forme de lettres, adressées à Hutton, forme dont il semble que l'auteur ne puisse se détacher, de véritables paraphrases de celles de 1778, 1790, 1791 et 1798, auxquelles les noms fréquemment reproduits de Hutton, de Playfair et de de Saussure donnent seulement une apparence de nouveauté, Les déductions (p. 360 et 969) ne sont rien autre que ce qu'on a déjà vu, de sorte que, dans cet ouvrage, qui semble être la dernière expression des idées de de Lue, rien ne vient justifier ce que son titre annonçalt.

De Luc a publié, en outre, toujours sous forme de lettres, une multitude de mémoires insérés pour la plupart dans le Journal de physique. Ainsi, dins sa 2° lettre (2), s'appuyant sur les dénominations de Pallas, il croit retrouver dans les montagnes du Jura le premier ordre de montagnes calcaires de l’Oural, rapprochement complétement faux comme ceux qu'il fait avec les données de Burtin pour la Belgique. La 19° lettre sur les couches de craie et celles de houille, puis sur leurs

(1) In-8. Paris, 1810.

(2) Journal de physique, vol. XXXVIT, p. 90, 1791

catastrophes (1), n'est pas plus heureuse. Ailleurs, après avoir traité du Salève (2), il est ramené, dit-il, au système de l’affaissement des continents anciens lors du déluge, système déjà exposé dans les lettres précédentes où il a combattu l'hypothèse des soulèvements, Aussi n’admet-il, comme ayant été élevées, que les montagnes volcaniques, et encore n’ont-elles pas été soulevées, mais ont-elles acquis leur relief par suite de l'accumulation successive des matières rejetées par le volcan, Pour lui, le Mont-Nuovo et les îles de Santorin ne sont que des accumulations dues à cette dernière cause.

« C'est done aux affaissements qu'il faut toujours revenir « pour se rendre raison des montagnes sous leur rapport d'é- « minences élevées à la surface du globe, c'est-à-dire que les € parties qui faisaient suite aux couches qui les composent se « sont affaissées les unes brusquement, et ont laissé debout ces « faces abruptes; les autres, en bascule, ont donné aux cou- « ches cette inclinaison rapide. » Il est évident que l’auteur, de même que tous ceux qui avant et depuis lui se sont rattachés à cette hypothèse comme phénomène général, n'a Jamais considéré que les montagnes monoclinales, ou dont les couches n'offrent qu'une inclinaison, et non les montagnes anticlinales, ou dont les mêmes couches s’abaissent en sens inverse de chaque côté de l'axe. De Luc se prononce d’ailleurs ici contre la supposition que les couches très-inclinées ou verticales aient

pu se former ainsi par voie de cristallisation.

Dans la 15° lettre, il traite de considérations météorologiques auxquelles donnent lieu la formation et la naissance des continents (5); dans la 16° (1), il essaye de réfuter la critique en partie très-judicieuse qu'avait faite le père Pini de ses hypothèses Les plus hasardées, et qui fut suivie d’objections éga-

(1) Journal de physique, vol. XXXVI, p. 174.

(2) Ibid., vol. LV, p. 397, 1802. — Anté ibid., n° de germinal et vendémaire, an IX (1801).

(3) Tbü., vol. XXXVII, p. 378, 1791.

(4) Ibid., vol. XXXIX, p. 215, 1791.

lement fondées présentées par de la Métherie (1). Dans la 18°, où il essaye de décrire les environs de Weymouth, on peut voir combien de Lue, st prompt à bâtir de fragiles édifices avec les matériaux des autres, était peu habile à en recueillir luimême. Les 19°, 20°, 21°, 22° et 23° (2) roulent encore sur divers sujets déjà traités par lui. La 24° traite de la nature des silex et de l’origine des substances des roches, coquillières, la 25° est. une réponse au. père Pnu, la 20° traite de l'origine des sables superficiels et de celle des continents, Ja 27° des effets produits par le changement du lit de la mer, et la 28" est encore relative au peu d'ançienneté,des continents (5), assertions auxquelles de la Métherie (4) n'a pas lussé que de lure des objections très-judicicuses.

Dans son Mémoire sur la Lenticulaire. de la Perte du Rhône, sur lu Lenticulaire numismale et sur la Bélemnite (5), de Lue considère les Nummulites comme des corps analogues à l'os de la Seiche, mais ses observations sur la structure intérieure de ces corps sont parmi les meilleures que l'on ait encore faites jusqu'alors. Dans un second mémoire (6) ila fait connaitre des Numismales provenant des montagnes, de Lahour, dans la province de Sihet, au nord du Bengale, et après les avoir comparées avec certaines espèces du, Véronais et des environs de Bayonne et reconnu leur identité : « C'est un fait intéressant, « dit-il, en géologie, qu'un même fossile se trouve à d'aussi « grandes distances et sous des latitudes si différentes. » Avant lui on n'avait guère considéré les Nummulites géologiquement ou par rapport aux couches qui les renferment. Cette ohservation, dont Fexactitude a été confirmée depuis, a donc posé le,premier jalon dans eette voie non encore parcourue et qui à

(1) Journal de physique, vol. XXXIX, p. 286 et 425. 2) Ibid., vol. XL, p. 180, 292, 552, 450, 1792. 3) Ibid,, vol. XLI, p. 52, 123, 228, 414

:) Ibid., p. 437.

») Ibid., à XLVIIE, p. 509, 1798.

( ( (# (9 (6) lbid., vol. LIN, p. 175, pl. I, fig. 1 à 12, 1802.

tant contribué à donner à ces corps une importance qu'on ne leur seupçonnait pas. De Luc a critiqué aussi avec raison le nom de Discolithe, que nous avons vu proposé par Fortis, mais c’est à tort qu'il blâme ce dernier d'avoir admis que les tours de la spire et les cloisons se reproduisent en relief à la surface de certaines espèces (1).

Dans sa description du mont Voiron, près de Genève (2), de Luc mentionne, sous le nom de Buffonite, un des corps problématiques désignés aujourd'hui sous de nom d’Aptychus; il attribue, comme de Saussure, les cailloux et les blocs erratiques de cette montagne aux courants de la mer, courants qui sont ceux du déluge biblique, qu'on ne peut abandonner, dit-il, sans tomber dans de graves erreurs. © Il est peu de systèmes de ce « genre, ajoute-t-1l (p. 429), où les erreurs soient plus malti- « phées que dans celui de M de Buffon, et cependant c’est ce- « lui qui, dans son temps, oblint le plus de crédit, et qui nuit «le plus à da confiance qu’on doit au récit de Moïse dans son

En

« histoire du déluge. »

Sans doute le génie de Buffon est trop au-dessus des attaques de de Luc pour avoir besoin d'être défendu; mais nous ne pouvons nous empêcher de protester en passant contre cette partahté, ce dénigrement si voisin de l'envie que le naturaliste physicien de Genève manifeste à l'égard du savant français toutes les fois qu'il en trouve l’occasron. Si toutes les idées théoriques de Buffon ne sont pas irréprochables, comnie nous le verrons, leur simplicité et leur: grandeur imposante ne font que mieux ressortir le caractère compliqué, tourmenté, des fantastiques élucubrations que de Luc cherche toujours à mettre à l'abri sous l'égide protectrice de la Bible, Le passage suivant, extrait de La 44° lettre sur les os fossiles et sur les dernières opérations des anciennes mers, suffira pour donner une idée du goût de sacritique. «On a bien peint, dit-il, M. de Buffon en le

(1) Journal de physique, vol. XEVE, p. 2925, 1798. (2) Ibid , vol. L, p. 420, 1800. — Mém. lu à la Société des naturalistes génevois le 21 avril 1796.

Parallèle de

de Saussure

et de de Luc.

« nommant le Pline français, car ilne réfléchissait pas plus que « cet ancien naturaliste; il ne connaissait presque aueun fait « géologique par lui-même; son imagination l'entraînait; il « s'accrochait à tout ce qui pouvait le flatter, et il pensait, « comme beaucoup d’autres, qu'en ne répondant pas aux ob- « jections il les faisait oublier (1), » ete. Une pareille phrase et celle qui la suit, que nous nous abstenons de rapporter, suflisent pour la condamnation de celui qui les a écrites.

S1, pour nous résumer, nous comparons actuellement Bénédict de Saussure et J. André de Lue, ces deux citoyens de Genève, comme ils se qualifiaient, placés tous deux dans une condition sociale élevée et s'étant occupés des mêmes sciences, nous remarquerons entre eux les différences les plus pro-

noncées.

Le premier sort rarement du champ de l'expérience et de l'observation attentive des faits, concentrant ses recherches dans un espace bien limité et glorieusement parcouru. Esprit judicieux, sobre jusqu'à la timidité de déductions théoriques ou d'hypothèses, il préfère rester en deçà de ce qu'il sait que de courir le risque de s’égarer au delà; quand il parle des opinions qu'il ne partage pas, il s'exprime toujours avec une convenance parfaite. Son livre restera comme un modèle d'exactitude et un tableau toujours vrai, simple et animé, de cette nature dont 1l représente les scènes imposantes et variées.

Le second, sous l'empire d'idées préconçues ou de relations nécessaires entre des sujets d'ordres très-différents, a parcouru des pays assez divers. Esprit aventureux, se montrant, dans ses relations épistolaires, critique partial et sans élévation, croyant ne marcher qu'avec l'expérience et s’en écartant cependant sans cesse pour tomber dans le domaine des spéculations nnaginaires, mélant, sans s’en apercevoir, le vrai et le faux, ce qui est démontré avec ce qui ne l’est pas, et associant les résultats scientifiques avec les croyances, les récits et les dogmes reli-

(1) Journal de physique, vol. XXXVHIL, p. 276, 1794.

BAVIÈRE, WURTEMBERG ET COBOURG. 109 gieux, il à pu se faire une popularité momentanée, mais que le temps ne doit pas sanctionner. L

Ni de Saussure, ni de Luc n'ont construit d'édifice ; mais l'un a rassemblé et laissé après lui de nombreux matériaux, bien préparés, qui ont pu être utilisés; l'autre n'a laissé, le plus ordinairement, que des opinions hasardées, sans fondement et sans application possible,

Enfin, ces résultats si différents, obtenus par ces deux enfants distingués de la docte cité de Genève, se traduisent encore par la forme même que chacun d'eux a donnée à ses ouvrages (1).

$ 2. Bavière, Wurtemberg et Gobourg.

La Bavière septentrionale, le Wurtemberg et le duché de Cobourg, qui correspondent à la Souabe et à la Franconie de la géographie ancienne, ont fourni à la paléontologie, pendant le cours du xvr° siècle, un contingent d'iconographes plus considérable encore que la Suisse, et la seule ville de Nuremberg a vu publier dans ses murs plus de planches de pétrifications qu'aucune des grandes cités de l'Europe.

(1) Quelques autres publications ont encore été données sur l'histoire naturelle générale de la Suisse. Nous en avons déjà indiqué, Histoire des progrés de la géologie, vol. VI, p. 86, 100, 151, etc., el nous ajouterons-les suivantes : Capeller, Histoire du Mont-Pilate (Pilati montis historin), Bâsle, 1767. — J. H. Andriæa, Briefe aus der Schwyx, in-4°, 1776. — J. Schneider, Beschreib. der Berge des Entlebuchs, Lucerne, 1784. — S. Gruner, Naturgesch. Helvetiens in der alten Well. Berne, 1773. On doit aussi à L. de Buch la relation d'un voyage de Glaris à Chiavenna, fait en 1805 (Magax. der Berliner Naturforsch. vol. Hi, p. 115), et des observatons sur les dislocations et les redressements des couches des Alpes (Schr. nat. Freunde, 1809); à W. Buckland, un mémoire sur la structure des Alpes et leurs relations avec les roches d'Angleterre (Annals of philosophy, juin, 1821); au Père Chrysologue de Gy.... une orographie générale du Jura et de ses rapports avec les Alpes et les Vosges. (Plan d’une carte phys. et minér., etc. Journal de phys., vol. XXX, p. 271, 1787.) L'auteur y critique les opinions de de Saussure et de de Lue sur les blocs erratiques sans leur en substituer une meilleure,

J. Baulin, J. Jacob et lerd. Bajer ou Bayer.

Après la description des coquilles recueillies aux environs des bains de Boll en Wurtemberg, par #. Bauhin (1); après E. Camerarins (Dissertationes, ete. in-8°. Tubimgen, 1719), qui croyait que les fossiles étaient le résultat de forces germinatives répandues dans les roches par la nature, nous voyons, en 1712, J. Jacob Bajer publier son Oryctographia Norica, ou description succincte des objets fossiles du territoire de Nuremberg, avec les dessins des pierres figurées. L'auteur y traite méthodiquement, et dans des chapitres séparés, comme nous le ferions awjourd hui, des divers sujets quise rapportent à la géologie du pays, et plus particulièrement des fossiles, ayant soin d'en séparer les corps qui n’ont que l'apparence de formes organiques et ne sont, comme.on dit, que des dudi ou-des jeux de la nature.

Il décrit successivement les corps qui résultent du moulage: intérieur et les autres de l'empreinte extérieure des vrais produits organiques, puis les restes de végétaux aussi bien que les coquilles bivalves et univalves. Les Bélemnites sont mentionnées particulièrement, ainsique Les Ammonites ou cornes d’'Ammon, qu'il rapproche des Nautiles. I reproduit le dessin d'une médaille antique qui représente une tête de Jupiter portant des. cornes de bélier, et celui d'une tête de Moïse accompagnée des, mêmes attributs, qui seraient l’origine du nom assigné à ces coquilles. Quelques commentateurs ont fait remonter cette désignation à Solnus, abréviateur de Pline, mais nous avons déjà dit que le texte du Polyhistor (2) n'ajoutait absolument rien à celui du grand naturaliste romain, que nous avons rapporté. Nous avons done toute raison pour croire, Jusqu'à ce: que des documents plus circonstanciés aient été produits, que: les anciens ne connaissaient pas les véritables Ammonites.

Les 6 planches triples de fossiles représentent ces corps, d'une manière très-reconnaissable aujourd'hui pour apparteir tous au lias et aux autres groupes jurassiques du pays. Ce

(1) De Lapidibus metallicisque miro nuturæ, ete., 1600. C'est le frère: de Gaspard Bauhin, tous deux botanistes.

(2) Anlé, p.11

BAVIÈRE, WURTEMBERG ET COBOURG. 111 travail est certainement l'œuvre d’un homme instruit et d'un bon esprit.

Le supplément qui fut publié 22 ans après, sous le titre de Sciagraphia musei sui, accedunt supplementa Oryctographiæ Noricæ (1730), contient trois nouvelles planches de fossiles du même terrain, le catalogue de sa bibliothèque et deses collections de minéraux, de roches et de fossiles, une lettre de Seheuchzer sur divers sujets, particulièrement sur les cornes d'Ammon, et la réponse de Bajer, qui se montre toujours un de ces hommes qui cultivent la science uniquement pour elle et dans une aussi bonne direction que le permettaient les connaissances du témips.

Son fils, Ferd. 4. Bajer (1), a donné une édition in-folio des deux ouvrages précédents, avee d'autres planches où les mêmes figures sont reproduites, et y a ajouté un nouveau supplément avec 15 planches, représentant d'abord des dendrites, puis des Fungies, des Alcyons de la Bavière, des poissons d Eichstadt et de Pappenheun dans la pierre blanche fissile de cette localité, qu'ilsuppose avoir été l'emplacement d'un ancien lac laissé par le déluge. Ensuite viennent des annélides, des stellérides, des crustacés, des Huiîtres, des Bélemnites, des Nautiles, des Ammoules et des coquilles univalves et bivalves.

En résumé, cet ouvrage de Bajer, quand même on n'aurait rien publié depuis sur ce pays, nous donnerait une idée très-sa-

tisfaisante de sa faune jurassique, depuis le lias jusqu'au Port-

land-stone. Quoique Les couches soient très-régulières, bien suivies, et faciles à distinguer les unes des autres par leurs earactères pétrographiques constants, la pensée qu'il pouvait exister un rapport entre leur. position relative et leurs fossiles particuliers n'est pas venue aux naturalistes dont nous venons de parler.

David Spleiss (2} décrivit, au commencement du siècle, les nombrenx ossements fossiles découverts aux environs de Can-

(1) Monument rerum petrificatarum, in-f. Nuremberg, 1757.

(2} Œdipus osteologicus seu dissert. de cornibus ei ossibus fossilibus Canstadiensibus, in-4. Schatfhausen, 1701, — Bourguet, Traité des pétrifications, p.142.

Auteur:

divers.

&, W. Knorr el FE. Em.Walch.

stade. J. Sam. Carl (1) prouva leur origine organique par leur composition chinique. F. Gmelin (2), J. S. Schroter (5), Joh, Purruker et Graefenhahn (4), Bauder (3) et plusieurs autres ajoutèrent encore aux recherches des Bajer, et Nuremberg vit paraître, de 1755 à 1778, le plus grand ouvrage qui ait eucore été publié sur le sujet qui nous occupe, celui de G. Wolfgang Knorr, intitulé Lapides diluvii universalis testes (6). Len dessina et grava les planches, mais le texte, qui en constitue certanement le plus grand mérite, est dû à J. Ern. Em. Walch. Ces planches, par leur arrangement peu méthodique dès l'origine, ont obligé ce dernier à ne pas suivre non plus un ordre absolu dans leur description, d’où sont résultées beaucoup de répétitions dans les détails et une certaine confusion dans l’ensemble. Essayons néanmoins de donner une idée de ce travail, non-seulement le plus considérable qui ait paru dans le siècle, mais qui, à plusieurs égards, surtout par l'immensité des recherches et la sagacité des aperçus qu'il

(1) Lapis lydius philos. pyrot. ad ossium fossiliurn docim. analyt. demonstr. adhibitus, in-8. Francfort-sur-le-Mein, 1704.

(2) Beiträge zu der Württemb. Naturgesch. der Achten thierisch. Versteinerungen.

(3) Ueber einige Verstein. aus der Herrsch. Heydenheim im Würtembergischen, 1772.

(4) De Oructographia Burgravatius Norici superioris, in-4. Bayreuth, 1764-65.

(>) Description du marbre d'Aldtorf, in-8. léna, 1772. Ces calcaires renferment des Ammonites et d’autres coquilles. — B. Ehrhart, des Bélemnites de la Souabe, in-%°. Augsbourg, 1797.

(6) Sammlung von Merckwurdigkeiten der natur., ete., in-P. 1755. — Die Naturgeschichte der Versteinerungen x. Erlaül. d. Knorrischen Sammlung v. Merk., ete. J. E. Em. Walch. Nürnberg, 1755-1773. — Recueil des monuments des catastrophes que le globe terrestre a essuyées, contenant des pétrifications dessinées, gravées et enluminées d'après les originaux, commencé par feu M. Georges-Voligang Knorr et continué par ses héritiers, avec l'Histoire naturelle de ces corps, par M. J. Ern. Em. Walch, Traduit de l'allemand, 4 vol. in-f°. Nuremberg, 1768-1778. Les dates ne correspondent pas à l'ordre des volumes, le second ayant été publié en 1768 et le premier en 1777. C’est à cette traduction que se rapportent toutes nos indications. — ]1 y a eu aussi une édition faite en Belgique, 1773.

BAVIÈRE, WURTEMBERG ET COBOURG. 115 renferme, n'a encore été dépassé par aucun de ceux qui Pont SUIVI.

Les 275 planches sont inégalement réparties dans les quatre volumes, fort inégaux eux-mêmes. La première, qui sert de frontispice, est une vue des carrières de Solenhofen, localité déjà célèbre par la richesse de la faune qu’elle renferme et que les découvertes ultérieures ne cessent d'augmenter en la rendant l'un des exemples les plus curieux que la géologie ait fait connaître d'une association variée d'êtres organisés accumulés sur un même point (1). Les planches suivantes, toutes dessinées avec un grand soin, fort exactes et colorites, représentent d’abordune grande variété de dendrites, particulièrement celles des marbres dits de Florence, puis des fossiles de toutes Les classes d'invertébrés, des poissons et des plantes tertiaires et carbonifères. Il en est à peu près de même des autres volumes, où l'on n'abserve aucun ordre zoologique, géologique ni géographique dans l'arrangement général des matériaux; néanmoins ceux qui appartiennent évidemment à la même classe, à la même famille ou au même genre se trouvant rapprochés, facilitent les recherches dans chaque volume et la comparaison des volumes entre eux.

Le texte du premier volume traite d'abord d’une multitude de détails fort instructifs sur les divers caractères des pétrifications, détails qui annoncent une observation aussi attentive que judicieuse, puis les modifications de diverses sortes qu'elles ont éprouvées et leurs causes probables. Ainsi la silicification des piliers en bois du pont de Trajan sur le Danube, la cause de la cassure toujours spathique des parties solides des radiaires, appellent successivement l'attention de l'auteur, qui distingue les corps marins fossiles en pélagiques et littoraux, et pense, avec beaucoupde ses contemporains, que ceux dent on n'a pas retrouvé les analogues doivent exister dans les mers

(1) Vovez, pour la faune et la flore fossiles de cette localité, telles qu’elles étaient connues en 1853, un siècle après, Hist. des progres de la géologie, vol. VII, p. 432, 1857.

profondes inexplorées. Ses considérations générales sur lancienneté relative et la distribution des fossiles dans les diverses couches sont fort justes pour le temps. L'étude des changements survenus dans la nature minéralogique des corps orgauisés enfouis dans les roches sédimentaires, celle des empreintes, des eontre-empreintes et des moules qu'ils y ont laissés, celle de tous les phénomènes si variés de la fossilisation, sont faites avec un soin et une exactitude que nous chercherions en vain dans les ouvrages de nos jours.

Nous en dirons autant de toutes les recherches bibliographiques et de Fexposé des faits et des idées, relatifs au sujet qui nous occupe, et, pour ne point allonger démesurément ces quelques indications, pous nous bornerons à rappeler que le résumé de la partie dogmatique de la science et de son état em général jusqu'en 1777, les aperçus sur son avenir et les parties sur lesquelles doivent porter les investigations futures, sont ici parfaitementtracés. Le passage suivant, qui termine ces considérations, dénote chez l'auteur une véritable intelligence de la science telle que nous la comprenons aujourd'hui : € Nous « manquons encore, dit Walch, d’une bonne géographie sou- « erraine qui puisse nous instruire des anciennes catastrophes «de notre globe, par la direction des couches des pétrifica- «tions, par leur étendue, par la différence des pétrifications « qui se trouvent dans chaque lit, par la conjonction ou la « divarication des couches suivies, par leur hauteur, profondeur « et épaisseur, On n’a pas encore assez appliqué les pétrifictions à la hthogénésie, nt mis à profit, comme il aurait « fallu dans cette science, ces restes remarquables de l'ancien « monde (1). »

Dans chaque volume, Waleh, en traitant d'une division z00logique (genre, famille ou classe), en reprend l'historique avec la plus vaste érudition, avec une simplicité, une bonne foi et une absence complète de tout sentiment personnel qui font smgulhèrement estimer l'auteur. C’est ainsi qu'on peut encore

(1) Loc..cit,;vol41,p-199;

consulter aujourd’hui très-utilement la classification des crusta-

cés (vol. 1, p. 195), partagés en brachyuri et macrouri et la sous-division de ceux-c1 en #1 genres avec lindication des nombreux ouvrages qui avaient déjà traité des crustacés fossiles; l'histoire de Ja elassification des échinodermes (vol. H, p. 159), celle des grands mammifères (vol. HE, p. 146), celle des poissons (ibid., p. 165), et des diverses sortes de dents ou Glossopètres qui en proviennent (vol. IF, 2° part., p. 185). Le chapitre des Bélemnites (vol. H, p. 211) et celui des Trilobites (vol. IV, p. 104), où Walch, après avoir fait l'historique de ces corps, les désigne sous ce nom en disant (p. 106) : « Nous « lui donnerons la dénomination la moms étudiée en la nom- « mantune Trilobite. Les trois lobes du dos et de la queue sont « des caractères par lesquels ce corps se distingue de tons les «autres, et, comme ces caractères sont visibles, nous les jugeons « convenables, etc. » La description qui suit est très-complète et incomparablement supérieure à tout ce qui avait été dit jusque-là sur ee sujet.

Aussi regrette-ton d'autant plus vivement que ees excellentes choses se trouvent si souvent noyées dans des redites, des digressions inutiles, et la confusion qui résulte du manque de méthode dans l’arrangement de ces innombrables matérlaux. Au reste, Walch avait parfaitement compris ce défaut apital dans son œuvre, ainsi qu'on le voit au commencement de la préface; mais l'obligation de se conformer à la disposition des planches arrangées par Knorr, au fur et à mesure que les éléments lui en étaient remis, ne lui permit pas de suivre un ordre systématique ab-olu dans l’ensemble.

Les tables, qui terminent l’ouvrage et forment le tome IV, peuvent, jusqu'à un certain point, obvier à cet inconvénient. La première est une Table systématique de la classification de tous les corps décrits et fiqurés, rangés dans un ordre naturel de classe (zoophytolithes, vers, stellites, oursins, coquilles, insectes (entomolithes), crustacés (Gammarolithes et Trilobites), poissons, oiseaux, quadrupèdes, anthropolithes et végétaux). La seconde, dressée par Sam. Schroeter, est ume table

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