L'ÉGALITÉ RELIGIEUSE
DIALOGUES ENTRE UN DOCTEUR NON- CONFORMISTE ET UN ÉTUDIANT ÈS-SGIENGES POLITIQUES
Le Docteur. — Quel bon vent vous amène, par cette matinée d'hiver, Monsieur l'Etudiant ? Il y a des jours qu'on ne vous a vu.
1. [La question de la séparation des Églises et de l'État, ou de l'absolue laïcisation de la société civile, semble partout à l'ordre du jour. En Angleterre, il s'agit de «désétablir » l'Église anglicane ; en France, de rompre le concordat : mais les principes généraux sont les mêmes, — les mêmes aussi que déjà l'on discutait, il y a quinze siècles, lorsque le christianisme jeune et vigoureux entreprit de ruiner la force officielle du paganisme. Les temps sont différents, différentes également peuvent être les solutions ; mais elles seront probablement identiques
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L'Etudiant. — Gela ne va pas mal, maître Docteur; et cela n'ira pas plus mal pour nous permettre de discuter encore aujourd'hui tout à loisir, en style académique, vos problèmes favoris de politique religieuse.
Le Docteur. — En ce cas, je puis dire aussi tant mieux. Notre cause d'ailleurs, par cela même qu'elle est juste, ne fera que gagner en force à mesure qu'on retardera la solution. Le temps et l'éducation des masses ne cesseront désormais de combattre une institution qui viole le principe de l'égalité religieuse ainsi que les doctrines fondamentales du libéralisme. Mais je sais que vous, qui professez des opinions libérales sur tant de choses, vous êtes plus que tiède sur ce chapitre. J'ose dire, sans vouloir vous offenser, qu'ici vous ne valez pas mieux qu'un whig.
L'Etudiant. — Va pour l'épithète. Je ne broncherais même pas quand vous m'applique-
pour toute notre époque à la fois. — L'auteur, qui ne se réclame d'aucune confession précise dans ses remarques et dont le scepticisme garde son sang-froid au milieu des ardeurs de la lutte, défend ici l'Eglise établie d'Angleterre par des raisons et des arguments politiques qui ne perdront rien de leur saveur quand on voudra les employer ailleurs pour éclaircir les difficultés pendantes.]
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riez l'horrible surnom d'erastien1, qui, d'après M. Gladstone, dans je ne sais quel article de magazine, représente une créature trop vicieuse pour exister sur la terre.
Le Docteur. — Votre indifférence ou votre illogisme m'intrigue. Vous m'avez avoué vousmême, à mainte et mainte reprise, que la démocratie ne vous effrayait point. Vous avez approuvé en principe l'assimilation de nos lois foncières avec celles de nos colonies de langue anglaise et des Etats-Unis. Je vous ai entendu parler très légèrement de la sagesse des évoques, assez irrévérencieusement de la Chambre des Lords, et plus qu'irrévérencieusement du caractère sacré des serments parlementaires 2.
1. [L'Erastianisme a pour doctrine que peu importent le Dieu qu'on adore et la façon de l'adorer, pourvu que la croyance et le culte soient pleinement approuvés par l'autorité civile et demeurent absolument soumis à ses lois.]
2. [Le serment d'allégeance imposé aux membres du Parlement, fut d'abord imaginé contre la juridiction papale, puis utilisé contre les prétentions des Stuarts. Peu à peu, des atténuations de formule s'étaient introduites en faveur des catholiques, des juifs et des membres quelconques d'autres Eglises (Essays in Jurisprudence and Ethics, pp. 176-197), lorsque, en 1880, M. Bradlaugh refusa net de prêter le serment, même modifié
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L'Étudiant. — Tout cela so peut. Et, cependant, je ne suis. pas partisan du désétablissement. Ma raison pour penser de la sorte a du moins le mérite do la simplicité, outre qu'elle me paraît convaincante pour ma gouverne. Je ne puis saisir le moindre rapport entre le désétablissement et les principes que j'accepte, ou que je crois acceptés généralement des libéraux.
Le Docteur. — Tenez-vous donc pour rien le principe de l'égalité religieuse? Ou bien allez-vous par quelque sophisme, que je ne devine pas encore, le concilier avec le maintien d'une Eglise établie par l'Etat ?
L'Etudiant. — Pardonnez-moi si je me laisse aller à un faible assez commun chez les gens de ma profession. Je suis affligé de certains
par les dernières concessions, va ses opinions personnelles d'athée. La Chambre lui ayant alors refusé la possession de son siège. M. Bradlaugh offrit de prêter serment pour la forme : on lui répondit qu'il était trop tard. Et il s'ensuivit une lutte épique, pendant toute la durée du Parlement, 1880-85, au cours de laquelle le député exilé fut cinq fois réélu par ses électeurs de Northampton. En 1886, un nouveau Parlement saisi de la même question s'en tira par un subterfuge ; et les athées continuent de prêter le serment usuel sans y attacher de valeur et sans que l'on se soucie de leur demander ce qu'ils en pensent.]
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scrupules tatillons sur la valeur des mots ; et, quand on me pose une grosse question en termes indéfinis, je la ronge volontiers brin à brin. Vos idées vous sont si familières qu'il vous paraîtra sans doute bien pédant de ma part de prétendre vous questionner à mon tour, de vouloir être pleinement édifié sur ce que vous entendez par l'égalité religieuse, l'«établissement » de l'Etat, et de chercher à savoir enfin les points où vous imaginez que celui-ci, tel qu'il existe en Angleterre, serait décidément incompatible avec celle-là.
Le Docteur. — L'égalité religieuse, ou l'égalité de toutes les religions devant la loi, — ce qui est, en d'autres termes, la négation d'une forme privilégiée de religion, — me semble pourtant assez élémentaire comme conception politique. L'« établissement » n'est autre que l'octroi de privilèges, par les lois positives du pays, à l'une quelconque de nos religions, ou, si l'on veut, l'introduction de tout ce qu'interdit l'égalité religieuse.
L'Étudiant. — L'égalité devant la loi pourrait bien être chose plus facile à invoquer qu'à définir ; et, dans tous les cas, elle n'implique pas nécessairement ce que vous visez, j'imagine : — l'égalité devant l'opinion du