DES FITES ET DANQUETS
4c Présentez-moi donc à... »Un jeune mal^^ache qui saurait ces quatre mots de français et pourrait y ajouter quelques noms serait assuré, grâce aux Fêtes et Banquets, de se faire connaître dans la littérature.
Les Fêtes, en littérature, sont rares. On ne peut pas convoquer les vrais écrivains à une soirée où ils réciteraient de leurs vers ou de leur prose. Le bruit des conversations particulières, et au besoin des quolibets, voire quelques douches d' « eau à ressort » auraient raison des gêneurs. Les soirées que donne dans les bouillons Ghartier, le groupe des L..., pareilles à celles que tenaient les Arg...,ne sont possibles qu'à cause de leur public de vieilles darnes^ de petits jeunes gens humbles et de vieillards sans gloire, prêts à la longue patience pourvu qu'il leur soit
88 Stratégie l il ter a ire
possible de « dire quelque chose ».
Les Fêtes d^ Orange ont une importance limitée : 1« Parce qu'elles sont d'intérêt local; 2° parce qu'elles ne servent que pour le théâtre. C'est là que se tient annuellement le convent des poètes tragiques phocéens et gascons. Ils y apportent des paquets d'alexandrins imprimés qu'ils échangent fort poliment et à l'aurore, au sommet de la colline qui domine le mur, ils se jurent, sur les rayons du soleil de l'endroit, une amitié profitable.
Autre chose :Les expositions littéraires. Récitations dans les salons de peinture et les maisons de jeux.
Séances du Salon d'A..., du Salon des A... F...
C'est là qu'on aperçoit une chose insoupçonnée, ahurissante : il y a des gens que la poésie intéresse!
Il est vrai que les jeunes littérateurs viennent entendre leurs poèmes, s'applaudissent et partent sans s'attarder à entendre les vers des autres, en maugréant. « Cette femme a dit mon Insolation comme un pied. » Ça apprendra à la dame qu'il est vain
Des fêles et banquets RO
(le vouloir satisfaire un porte-plume et (langerou.v de se dôranjj^cr pour lui rendre service. Il est vrai encore que les dames sourient à la jj^lace invisible qu'elles portent toujours sur elles, et papotent.
Mais dans la salle sont assis quelques vieux messieurs, un brave homme de curé, une femme âgée. Ils écoutent. On voit qu'ils y mettent de la bonne volonté. Ils attendent patiemment quelque œuvre de valeur et, quand ils la trouvent, s'émeuvent.
Voir ces braves g-ens ! Réconfortante stupeur I C'est le seul spectacle consolant qu'offre la vie littéraire. Comme on voudrait être M. de Lamartine pour s'accouder à la cheminée de la plus belle pièce du presbytère, le jour où le vieux curé aurait invité la vieille dame et les vieux messieurs, et pour leur réciter de belles strophes, romantiques et sentimentales.
Autre chose encore : Les thés que donnent parfois certains éditeurs. Ils seraient d'une fréquentation recommandable, s'ils n'avaient le même inconvénient que les soirées: le bruit
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des déclamations de poèmes gêne les conversations qu'on y peut avoir l'occasion de tenir (1). Puis, les après-midi sont courtes; les gens arrivent tard et pensent à leur dîner.
On n'a pas le temps de faire ses affaires. Voilà pourquoi aucune fête ne vaut un bon Banquet.
Les Banquets mériteront, dans la Stratégie littéraire, une étude toute particulière.
11 y a de mauvais banquets : ceux où l'on s'écrase, où l'on est parqué avec des inutiles, où l'on n'a pas d'entr'actes pour circuler. Ce sont généralement ces très rares repas que des admirateurs sincères offrent à un Maître qui leur inspire de l'affection.
Il y a de bons Banquets. On s'y place à sa guise, auprès des gens
1. Il nous paraît que Tauteur est ici dans le vrai, car les éditeurs qui donnent des thés littéraires et musicaux doivent, dans leur intérêt, faire en sorte que les programmes soient aussi chargés que possible, pour ne pas laisser aux auteurs le temps de leur proposer les manuscrits qu'ils ont parfois dans leur poche. (Noie de V Editeur,)
Des fêles cl banqueta ni
dont on attend quelque chose; les discours y sont courts, la période post-dînatoire suffisamment longue, et l'on so sait en nombre contre les ^ens qui voudraient monter sur les tables pour y dérouler de la poésie.
Qu'importe alors le dessein des organisateurs, et s'ils touchent ou non une commission de cinquante centimes ou un franc par « tête » et si encore on parlera au dessert de la prospérité de la poésie sociale ou du culte qu'il convient de garder pour un poète dont on n'a jamais lu un pied? Un banquet, le prix de l'intoxication fût-il de six francs, laisse toujours au moins un profit moral à ceux qui y vont et savent s'y occuper.
Voilà pourquoi des jeunes gens qui ne trouveraient pas deux sous pour acheter une œuvre d'un confrère, ont toujours la somme qu'il faut pour assister au banquet de ce même auteur (1).
1. Une expérience curieuse serait à faire. L'auteur de cette Introduction se promet de la réaliser. Le jour où on lui offrira un banquet, il mettra ses œuvres en vente
92 Slraiègie liiléraire
Pour ce qui est de l'art de se conduire dans un banquet, il n'a rien de bien particulier : se faire présenter au plus grand nombre de gens possible ; leur dire, en citant les titres (1), que leurs ouvrages sont supérieurs ; leur donner une des cartes de visite (2) dont on aura eu le soin d'emporter un fort paquet; puis, rentré chez soi, leur envoyer son dernier volume, en échange duquel on recevra une lettre élogieuse, ce qui est^ dans la vie littéraire, le but à atteindre.
Outre les banquets, il y a encore certains dîners de groupes qui ont leur intérêt : auvergnats, critiques littéraires, enfants de Toulouse, amis du grand peintre mort, abonnés de la grande revue; Anciens Elèves de l'Ecole de Pont-à-Mousson ; dîner du 17 ; dîner du premier mercredi, dîner
dans un coin de la salle. Il offrira une tournée générale avec le produit de la recette, si recette il y a.
1. L'auteur a vu un jeune homme faire mieux : réciter des vers de tous les assistants.
2. Un littérateur ne doit jamais sortir sans cartes de visite.
Dos frics cl hanquch 03
chi «. Qu'en dira-t-on ? » dîner du « iMoulin ù poivre » ; dînera, dîners... Indigestion î
Dans ces dîners, on rencontre les Ministres de son département, Jes Académiciens qui ont, avant soi, usé leurs culottes sur les bancs du lycée de Quimper ou de Valenciennes, les j^ens inllucnts avec qui on a suivi le cercueil du grand homme qu'on connaissait « un peu ».
Indigestion ? Peut-être, mais Thomme de lettres doit se dire : « Je suis littérateur et aucun lieu oii passe Tombre de Tami d'un littérateur ne doit me rester étranger. »
DBS OCCASIONS d'aTTIRER l'aTTENTION
SUR SOI par quelque geste extralit 1er aire (1).
Ces gestes extra-littéraires méritent un chapitre à part : 1° parce que leur nombre va toujours croissant ; 2° parce qu'ils se différencient des méthodes et des tempéraments comme l'acte se différencie de la cause.
Ces gestes ont été fort efficaces. Le procès des Blasphèmes a illustré R...
au moment où il allait lâcher la partie et passer en Amérique. Le « scandale » a fait du bien aux auteurs des Fleurs du Mal et de Madame Bovary, l'exil à V... H..., l'excommunication de la « Femme Rothschild » et les bottes de daim souple à P..., la folie à d'autres.
Mais aujourd'hui tout cela est devenu vain. On pourrait marcher sur