DES PROFESSIONS
Un littérateur ne choisit pas toujours sa profession. On vient à la littérature de partout: officiers de marine, couturières, attachés de Cabinet, instituteurs, femmes entretenues, médecins^ employés de banques ou de Ministère, journalistes, avocats, séminaristes, ingénieurs s'y coudoient.
Chacun garde souvent l'empreinte de sa profession. Ainsi, le normalien.
Une seule profession permet aujourd'hui le développement d'un talent littéraire : rentier.
Seul, le rentier a le temps qu'il faut pour faire des œuvres. Seul, s'il écrit des pièces, il peut les faire jouer.
Il s'agit donc pour le littérateur pauvre de devenir rentier. Mais comment? Les loteries sont trop hasardeuses, les héritages sont rares et déçoivent souvent ceux qui comptent sur eux pour vivre.
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Les fal)lcs anciennes parlent parfois do Mécènes rencontrés. Ce sont là menson-^'es d'historiens. Kn tous cas, le iMécène est impossible aujourd'hui où les chevaux de courses coûtent déjà si cher et où Ton ne retirerait aucune considération de la protection accordée à un poète.
Le vol et l'assassinat sont à éviter, à cause des «gendarmes, qui n'ont nul respect de la liberté de Fart.
Reste un seul moyen: devenir rentier par alliance. Ce moyen se subdivise en trois sous-moyens:
1° Epouser une jeune fille millionnaire. Tâche difficile, mais où Ton a Tencourag'ement de plusieurs précédents. Beaucoup de tact est nécessaire pour qu'on puisse éviter d'avoir la personne nue d'argent. Puis, il y a quelques avanies à subir, un rôle mondain parfois pénible à jouer. Certains, manquant de logique, ont renoncé aux millions, pour retrouver une liberté qu'ils n'étaient pas forcés de vendre. Mais, pour un caractère moderne, bien trempé, la seule difficulté réelle est de trouver et d'approcher la jeune fille. Pour réus-
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sir, on a le prestige de l'Art et, pour persister, l'orgueil d'être le mari de la Reine et le plaisir délicat que procure le mépris envieux des artistes pauvres. Mépris qu'on peut faire taire d'ailleurs, si Ton en a la fantaisie, en affirmant qu'on a fait un Mariage d'Amour.
2^ Épouser une dame d'âge mûr à qui la vie, les circonstances et les rêves que l'on fait au lit, ont assuré une noble aisance à quoi manque seulement un acte de naturalisation.
Cette solution a des avantages. Elle assure une forte indépendance de caractère, respectée parce que hargneuse, un logis confortable, un château en province, qui peut prêter à des ambitions politiques.
Elle a des inconvénients : certains regards des passants, certaines résistances mondaines, car, l'honorabilité de la prostitution de l'homme se mesure uniquement à l'honorabilité de la femme qui achète.
Elle a enfin des dangers. On peut être tenté par une « jeunesse », s'en amouracher et faire des bêtises. Si
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Tacheteuse est forte d'ame, on peut alors être chassé,
3"^ Hériter d'une sexagénaire enrichie par hi vie joyeuse que Ton menait sous TEmpire. Gela exige quelques soins anthumes et intimes qu'il peut paraître désagréable de donner.
On court le risque de voir les choses durer au delà du temps supputé ; on court encore celui d'être remplacé et si Ton est trop confiant, d'être frustré par un testament in ex^ tremis au profit de l'Assistance Publique.
Mais, le but atteint, quelle heureuse liberté I Paris ni les salons ne tiennent rigueur à un Pactole qui n'a plus de source. La peur d'un procès intenté par des héritiers envieux ne doit pas faire reculer. Ce procès, si on le gagne, sera tôt oublié.
On ne s'arrêtera pas à ce quatrième sous-moyen que pratiquent, dit-on^ certains : Etre l'homme à qui une femme donne de l'argent. C'est là une chose infamante, lorsqu'elle vient à être connue, et à laquelle un honnête homme ne saurait s'abaisser, dans la crainte de voir un jour cette
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femme lui reprocher publiquement jusqu'à l'argent dépensé pour une perruque ou pour un râtelier.
On ne s'arrêtera pas non plus à ce cinquième sous-moyen: être l'homme à qui un autre homme donne de l'argent. Et pourtant...
DE LA cniTiguF. i:t s'il est i:timî qu'elliî soit juste
Ea straté^^ie, on danse toujours d*œuf en œuf et celui-ci n'est pas le moins fragile. On ne peut guère ici qu'indiquer les points de fracture les plus délicats de sa coque.
Un critique est toujours haï ou méprisé, liai, dès qu'il omet de parler d'un livre ou de le louer à perte d'adjectifs. Méprisé, dès qu'on sait que son amabilité lui interdit de peiner le prochain. Ainsi un homme de lettres qui a été nommé fonctionnaire de la critique est toujours qualifié mufle ou imbécile et ne peut avoir d'amis. Il se trouve devant des difficultés terribles. Aujourd'hui aucun éloge ne peut plus satisfaire un jeune homme. Les Arrivés qui sur des cartes de visite prodiguent leur admiration à n'importe quel galapiat sont des malfaiteurs qui ont tué la critique. Gomment voulez-vous adresser
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le moindre reproche à un homme qui vous répondra : « Le grand X..., le génial Y... m'admirent. Voici la preuve »? Et Fauteur pourrait à ce sujet citer des exemples vraiment écœurants.
Injuste par son ton élogieuxou son abus de la « pommade » la critique donne Pair d'un crétin à celui qui bénit un niais ; elle retire toute valeur à ses éloges.
En général, ne trouvez pas trop de talent aux gens si vous voulez leur rester supérieur, comme le juge à Taccusé. Il suffirait que vous disiez quatre fois que tel et tel livre sont très beaux pour être déconsidéré et faire dans le monde des lettres figure de « poire ».
Injuste par sévérité excessive, elle risque de révolter les « honnêtes gens » et de réveiller de son sommeil profond l'indignation de certains autres. Or, nous savons déjà qu'il fautprendre attentivementgarde aux mouvements d'opinion. Il ne faut jamais laisser imprudemment se former un groupe hostile, même lorsque Ton est sûr de le vaincre. Les minis-
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très les plus dôdaij^ncux de la servilité huniaiiio savent (jii'il est mauvais de heurter de front la € dij^nité » ou les<nobiessentimcnts» des foulcs(l ).
Les Ministres dépendent d'un vote et la réputation des critiques littéraires aussi dépend du suiFra^e universel.
La critique doit-elle donc être juste ?
Théoriquement, c'est parfait, la critique juste ; mais dans le point de vue stratégique, cela apparaît vraiment déplorable. La critique juste non plus ne laisse aucune amitié à celui quiTexerce. Quel intérêt à cultiver un homme dont on n'influencera pas le jugement? Pourquoi perdre du temps auprès de cet homme si Téloignement ne doit pas empêcher un éloge, si les bonnes relations ne doivent pas empêcher une exécution ? C'est à peine si le critique juste gardera l'estime
1. M. Clemenceau, après avoir longtemps traité les parlementaires par la cravache et leur avoir fait déguster quantité de crapauds et serpents, est tombé pour les avoir, de face, froissés dans leur dignité professionnelle.
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de ceux qui ont beaucoup de talent et pendant qu'ils auront du talent. Il y a plus. Combien de temps croyezvous qu'un Barbey d'Aurevilly, dans quatre-vingt-quinze journaux sur cent, garderait aujourd'hui sa place ?
Un tel martyre volontaire est, on le conçoit^ chose presque fabuleuse.
Heureusement pour eux, les critiques ont moins derisible cruauté. Les uns, comme M. G...D..., qui savent l'importance de leurs écrits et n'en veulent point faire participer des ouvrages douteux, prennent la précaution de ne parler que des livres apostilles par des personnes amies. Ils savent les égards qu'on leur doit et qu'un compte-rendu, comme la Croix de la Légion d'Honneur, ne peut s'accorder à quelqu'un qui a hésité à se déranger pour le solliciter.
Quelques autres choisissent les livres des inconnuspourmontrer àleur occasion combien ils ont d'esprit. Ils croient parfois se sauver en flattant les gens utiles et en assommant les autres pour se garder une couleur d'impartialité. F. C. faute capitale.
On raille le livre d'un concierge ou
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du marchand do vins Michel P... On ne sait pas si demain le mastroquet méridional ne sera pas académicicnct si le concierge ne sera pas criticpic du T,,, Kn littérature, tout est possible.
Si donc, la critique ne doit être ni juste, ni injuste, ni élo^ieuse, ni imprudente, est-elle à Tuir? Non. 11 reste la critique de parti. 11 reste à se faire nommer le critique attitré d^un groupe.
Cela existe en peinture où les impressionnistes eurent leurs critiques, où les Cubistes ont les leurs. Cela existe en littérature. M. François M... Ta bien montré, qui a «esquinté»un livre de vers non parce qu'il l'avait lu et jugé sévèrement, mais parce qu'il en avait vu un éloge dans une revue dont les idées politiques n'étaient pas celles de son parti. Et cela restreint la valeur des éloges que Maurice B... a prodigués à M.François M... : éloges de parti.
La critique de parti a donc du bon. Elle fait d'un homme le précieux organe d'un clan. Elle participe de tous les avantages des groupes, au chapitre desquels elle peut être rattachée.
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Hors ces règles de tactique générale, quelques lois essentielles devront être enseignées au jeune critique :
A : La seule critique capable de satisfaire un auteur est celle qu'il a rédigée lui-même, à titre de guidecritique. Il suffira d'y mettre les éloges au superlatif, si, par extraordinaire, ce petit travail reste à faire.
B : Un critique doit toujours avoir présente à la conscience la recommandation faite ailleurs au sujet du respect dû aux idoles. M. Lucien R...
a rendu vain et nuisible à lui-même son « abattage » de M. Jules R... et de l'unanimisme parce qu'il avait voulu profiter de la fournée pour < abattre » un géant, Emile Verh...
F. C, faute capitale (1). Le public s'est révolté et le géant a sauvé le reste.
G : Il ne faut jamais rendre compte d'un volume de vers, les poètes ne
1, Il sera bon que cette abréviation passe dans Tusage. Ainsi, les casuistes écrivaient P. M. pour : péché mortel. Ils avaient à récrire à toutes les lignes de leurs traités.
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jut:^eant aucun éloge di^^ne d'eux et refusant aux hommes le droit de critiquer leur œuvre, parce qu'elle est sincère. Jolie scène des Trois MouS' quctaircs à arranger. Mordaunt y dirait : € C'était sincère î ». — « Les vers étaient ridicules ». — « C'était sincère I » — « C'était un ramassis de vieilleries recollées sans rythme ni forme ». — « C'était sincère I »
Il est temps de doucher un peu les poètes et de les nettoyer de leur outrecuidanceet de leur cabotinage par le vide. Lorsque l'on pourra leur dire simplement : « Vous avez du talent »
sans s'attirer leur haine, la critique des vers deviendra possible.
D : Pour les romans, les livres d'histoire, les exhumations de documents, les contes, etc., il sera charitable et politique de ne pas se livrer à l'étude des sources. D'autant qu'en cas de procès les « emprunteurs » sont généralement acquittés.
E. F. G. H. etc. Maintes remarques pourront encore être faites. Un sous-chapitre sera réservé aux critiques entre critiques. On pourra y découvrir l'analogie qui existe entre l'état
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de la littérature et l'équilibre européen, où l'on voit des systèmes d'alliance se neutraliser et, autre image, former comme un toit avec un faisceau de fusils. Qu'un fusil glisse et le toit tombe. Qu'une puissance fasse une boulette et la guerre européenne éclate; qu'un critique d'un clan attaque un critique d'un autre clan et la discorde brouillera toutes les Fédérations de la République des Lettres, fera vaciller le trône de tous les puissants. Un critique doit comprendre que sa responsabilité est aussi lourde que celle d'un ambassadeur. Ce sous-chapitre montrera combien peut se compliquer, quand le nombre s'y met, le chapitre Des guerres de corsaires.
La question de savoir si la compétence et le sens critique sont utiles à un critique ne se pose pas plus que celle de savoir si le talent est utile à un littérateur (voir plus haut : De la question de talent).
Il est bien reconnu que tout homme qui a, de par sa propre investiture, le titre d'homme de lettres peut écrire de omni re scibiliet quibusdam aliis .
De la criii(fiic ll;j
Ses vers valent sa prose, qui vaut son théâtre, qui vaut sa critique, qui vaut ses théories sur la pointure, la musique et le darwinisme. Ainsi, dans la chanson, le duc de Bordeaux ressemble à sa mère, sa mère à son père, etc.
Si nous nous placions dans un autre point de vue que le straté«^ique, nous dirions que le Littérateur est au contraire (1) l'être le plus incapable de critique : 1° parce qu'il n'en est pas de plus envieux ni de plus « débineur »; '2° parce qu'il est inaccessible à toute émotion devant une œuvre où il y a autre chose que de l'« art »ifice ; 3<» parce qu'il ne juge queselon une théorie et pour dire, ou bien: « Ce n'est pas cela qu'il faut faire, parce que cela n'est pas conforme à... », ou bien: « A la bonne heure, c'est ce que nous faisons tous » ; 4^ parce qu'il est dépourvu de tout sens critique.
Avez-vous vu les Littérateurs dans les couloirs d'un théâtre, le jour où,