‹ Introduction à l'étude de la stratégie littéraireChapitre 5 sur 29 · DES DÉBUTS · texte numérisé non relu

DES DÉBUTS

Intérêt capital de ce chapitre.

Qu'un mauvais début peut perdre toute une carrière.

La question : « quand ». — De Tâge où il faut débuter dans les lettres.

Le plus tôt sera le mieux : quatorze ans est un âge bien choisi ; on a du temps ainsi pour faire connaître son nom et faire oublier ses œuvres^ ce qui est, parfaitement défini^ le but à atteindre. Ce qui vaudrait le mieux:

commencer à Page de quatre ans, au premier « appel irrésistible de la Muse » et faire imprimer le nom que Ton a déjà sur la couverture des revues. Une page blanche serait réservée à l'intérieur des fascicules pour figurer un poème ou une page de prose. Le progrès intellectuel de l'auteur se jugerait aux choix des titres ; de la Création du inonde, on arriverait peu à peu à Jeanne d^Arc,

Des (WmU 10

Napoléon /V, Flamme d'Amour^ Ce baiser disirait et enfin à ces titres qui indiquent une sensibilité affinée :

Un (jant gris tendre sur un sctcle de bois de rose. Lorsqu'il publierait ses premiers vers, le jeune poète serait déjà illustre, même s'il no se nommait pas Maurice 11... (1). Cependant qu'un nouveau Corneille, commettant l'irréparable faute de partir trop tard et de faire une œuvre avant d'ùlro connu, verrait cette œuvre tomber, comme les autres, dans le lac noir du silence.

Ah I La Fontaine savait bien ce qu'il faisait lorsqu'il écrivait cette fable symbolique: Le Lièvre et la Tortue, Le lièvre est un brillant sujet, qui veut arriver d'une galopade au poteau, à son heure. Il se réserve, il batifole. Il considère la course comme un plaisir. La tortue est grise et cache ses pattes. Mais elle dure. Elle trottine sans être vue, d'une feuille de chou à une autre feuille de chou, et

1. Soucieux de n'indiquer que des principes dont l'usage puisse être général, on a négligé dans le plan de cet ouvrage la question de la célébrité congénitale.

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elle arrive modestement, sans que nul ait songé à assassiner aussi paisible personne. Elle est partie à point.

Méditons.

La question « où ». Où débuter?

Le choix du milieu doit être longuement réfléchi. 11 vaut parfois mieux ne pas débuter que mal débuter.

Vous objecterez : on débute où l'on peut? On peut partout. Parmi ceux auxquels on ressemble? Erreur : si M.Auguste D... avait débuté parmi les symbolistes, il aurait pu, comme il l'a fait, enseigner Tart poétique aux jeunes filles des Ann.,,^ mais ne serait pas passé pour plus réactionnaire que M. Robert de S... Est-ce que Jacques N... a jamais écrit des poèmes révolutionnaires ? Non. Mais, par le choix du milieu, il appartient à la littérature « avancée », qui n'a pas à se plaindre d'avoir fait cette recrue. Donc, il est vrai de dire qu'en littérature le pavillon couvre la marchandise.

Le choix du milieu doit varier avec le dessein du débutant.

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Vcut-il obtenir des prix, rôder autour de rAcadémic, avoir € la porte ouverte » dans les {^n-andes revues françaises?

Qu'il suive alors cette règle absolue : Pas d'ennemis ù droite. Une plaisanterie publique sur le salon de M. Charles de P... ou de M'»'» la duchesse de R..., une insuffisance d^adjectifs laudatifs devant le petit caca poétique de quelque baronne éditée chez L..., un doute sur la valeur littéraire de la revue La P..., dirigée par M. Maurice Saint-C... et c'est la mort sans phrases. Si au contraire on est raisonnable, si Ton a la chance d'être prosateur ou l'habileté de baptiser réguliers ses vers libres, on pourra se permettre un talent incendiaire, mais uniquement dans des revues bleu-ciel ou rosâtres.

Inconvénient : Au premier succès on sera vilipendé par toute « la jeunesse ».

Le débutant veut-il au contraire obtenir « PEstime des Lettrés » et cette gloire que savent seuls crier, entre les six surfaces planes de leur caveau de famille, ceux des groupes

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« Indépendants » ? autre règle absolue : Pas d'ennemis à gauche. Les fautes à ne pas commettre sont, en changeant les noms, les mêmes que dans le cas précédent (1 j. On pourra toutefois user d^un peu plus de liberté, l'esprit de corps étant moins développé à gauche qu'à droite, et le ton de la critique un peu, un tout petit peu, plus épicé. Il sera bon ici de baptiser libres ses vers réguliers. On pourra alors obtenir sans trop d'efforts une de ces petites renommées inconnues du public, mais qui sont douces au cœur des pauvres bougres occupés par la vie à des besognes ingrates.

Est-il possible de n'avoir d'ennemis ni à gauche, ni adroite? De met-

1. Devoir du lecteur : remplir les blancs du questionnaire suivant :

De qui ne faut-il pas plaisanter le café ?

Devant les œuvres de qui ne faut-il pas manquer d'adjectifs laudatifs ?

Sur la valeur littéraire de quelles revues faut-il se garder d'exprimer des doutes, sous peine do mort?

non drinils 23

(rc lo chou dans son ixniillon de cliùvre? Dans l'état actuel do la Science slraté^iquo, il nVst pas |iermis de lo sup[)Oser. I.a droite tolcrcrait à un de ses sujets quckjues coquetteries sans conséquences avec la gauche (1), coquetteries qui montreraient Tesprit libéral de la caste ; mais la j^mucIio renierait vite celui de ses hommes qui se compromettrait avec la réaction.

Ainsi, à rextréme •gauche des partis politiques, on se délie des « socialistes bour^^eois » qui se font élire députés, André S... qui, après avoir écrit de très beaux vers libres, a, obéissant à son évolution intellectuelle, écrit de très purs vers classiques, se voit déjà« mal vu» de ceux qu'il a d'ailleurs nommés les verslibristes unifiés. Mais c'est, bien entendu, parce qu'il s'est séparé d'eux. S'il avait continué à se dire leur frère, il lui eût été facile d'écrire des

1. On voit fréquemment des écrivains passer de gauche à droite. On n'en voit jamais passer de droite à gauche. Pourquoi ? Sans doute parce que les « droitiers» sont déjà, sous le rapport de l'ambition, complètement évolués.

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tragédies en cinq actes et en alexandrins tout en restant dans le Parti.

Les socialistes bourgeois qui continuent à se dire socialistes ont une position difficile, mais ne sont jamais excommuniés.

Il est impossible d'arborer deux pavillons, mais lorsque Ton est fidèle à un pavillon, on peut vendre toutes les marchandises.

La question « comment ». — Lorsque Ton sait quand et où l'on veut débuter, il reste à savoir de quelle manière on doit apparaître sur la scène littéraire.

Nous avons dit qu'il fallait commencer jeune. Mais faut-il débuter brillamment ou obscurément ?

Malheur à celui dont le nom éclate comme un coup de tonnerre dans le ciel grisâtre de la littérature. Pour lui, il n'est pas de relations possibles avec la gauche. D'autant plus que souvent sa renommée est fabriquée par la droite (1).

1. C'est généralement la droite qui fait es gloires. A gauche^ on se surveille trop

Des de but s 25

Iloiuii par la j;auclic, il verra bientôt la droite le laisser retomber au rang de ses romanciers ou poètes ordinaires, auxquels elle procure, moyennant des heures de présence dans ses salons, des places de chroniqueurs et des traités chez ses éditeurs ; mais à qui elle ne tolérerait point une f;loire immodérée, supérieure à ce qu'elle peut donner, et un éclat de mauvais goût. Exemples :

Abel B..., Jean Brindille, Jacques N. r... d, et cœleri.

Si de plus on avait une seconde la pensée inutile d'envisager révolution du talent de Tauteur « parti » trop bruyamment, on constaterait dans la plupart des cas une décadence très nette, causée par la fièvre de paraît tre» Ainsi

Etre lancé par un Aîné présente

les uns les autres pour permettre à quelqu'un do s'échapper, de « lâcher le peloton ».

1. Ici encore l'éditeur a cru devoir supprimer une trentaine de noms que Tauteur avait inconsidérément écrits. Ces noms sont d'ailleurs sur toutssles lèvres. (iV. de VE.)

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dans la plupart des cas de sérieux iiiconvôiiients. Si rhomme célèbre a créé une renommée pour causer du déplaisir à un Confrère, il est à prévoir qu'il se désintéressera de son pantin, le but atteint (Cas 1727 des documents que l'auteur espère pouvoir léguer au futur Laboratoire de Stratégie) ; si l'homme illustre a été grassement payé, il passera à d'autres occupations, sa besogne accomplie (Cas 813).

Anoter donc que,stratôgiquement, il est à peu près impossible de « soutenir le train » après un démarrage prématuré.

DIÎS RE V MRS

La façon hi plus simple crentrer sans fracas dans la vie littéraire est de fonder une Revue. Rien de plus facile. Si Ton n'est point riche, on cherche quelques camarades, dont le seul point commun avec soi est d'avoir do la copie à faire imprimer.

Chacun paie sa cotisation mensuelle.

Quand les cotisations ne rentrent plus, la Revue meurt. Mais on a eu le temps de citer élogieusement un certain nombre de gens, de préférence les directeurs des autres petites revues ; ils ont remercié ; on leur a répondu que ce qu'on avait écrit exprimait mal toute Testime que l'on se sentait pour eux; enfin on est en^ iré en correspondance avec des gens.

C'est la première étape.

En même temps, le service de la Revue a été fait à tous les porteplume, qui n'ont point regardé à

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rintérieur du fascicule (1) mais qui ont vu le nom sur la couverture, et, après quatre ou cinq numéros, l'ont retenu. La petite renommée littéraire est acquise. Dans 80 o/o des cas, on n'ira pas plus loin et il suffira de se maintenir ainsi, en fondant de temps en temps une revue. Le bonheur pour 10 francs par mois.

Si l'on a de l'argent en trop, on peut fonder une revue en payant seul les frais. Situation privilégiée. Le Directeur de la nouvelle revue est accueilli immédiatement par tous ceux à qui il a demandé de la copie et par tous ceux qui ont l'espoir de lui en « coller ». Un charmant garçon, Olivier B..., complètement ignoré à Paris, a eu son nom connu en quinze jours et sa place réservée à la Taverne des Glycines, parce qu'on le savait Directeur des M,., du S... O...

Seconde étape: une fois que Ton

1. Cela démontre cette loi: La maticrc imprimée est aux débuts sans la moindre importance. Seul importe le nom imprimé sur la couverture.

Des revues 29

est « outré en correspondance avec dos gens », il s'agit d'arriver aux échanges do copio et d^élogcs entre les revues. C'est ce que M. Paul Vulliaud appelle l'escalier des services prêtés et rendus.

Etape facile ù franchir pour le directeur de revue, mais pénible souvent pour le simple collaborateur qui n'a pas de rubrique. Donc, lorsque Ton est de la fondation d'une revue, il faut toujours s'emparer d'une rubrique (l).

1. Du CHOIX d'unr rubrique. — La rubrique doit êti'o choisie selon la spécialité que Ton cultivera. Un futur romancier devra choisir la rubrique des romans, mais un poète no devra pas prendre celle des vers (voir l'explication au chapitre : De la Critique). La critique dramatique est sans intérêt, les petites revues n'ayant pas d'action sur les directeurs du théâtre. La rubrique des revues est celle où Ton peut faire le plus de mécontents» mais dont les éloges sont considérés, à tort d'ailleurs, comme sans importance et indignes d'un remerciement; cette rubrique est généralement réduite à quelques lignes, comme si la revue redoutait de faire de la publicité à un concurrent. Elle est néanmoins bonne. Quant aux correspondances

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Si Ton n'a pas de rubrique, il faut attendre, essayer de « se faire présenter » à des Confrères et, si l'on n'y parvient pas, se résoudre à publier son premier livre.

étrangères, elles peuvent servir dans son pays l'étranger qui les tient de Vienne, de Bruxelles ou de Moscou ; mais pour celui qui les fabrique à Paris, c*est, stratcgiqucment, du temps perdu.

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