‹ Introduction à l'étude de la stratégie littéraireChapitre 6 sur 29 · DUS MANIFESTES · texte numérisé non relu

DUS MANIFESTES

Mais auparavant, il reste une ressource :lcs manifestes. Coutume condamnable. Un manifeste s'oppose toujours à quelqu'un, sinon à tous ceux qui ne l'ont pas signé. C'est donc une occasion unique de se faire des ennemis. Il faut la laisser échapper.

Hélas l un littérateur ne résiste que bien rarement au plaisir d'étaler sa signature. Il en couvrirait les vespasiennes pour qu'on la voie.

On rédige des manifestes à n'importequelsujet: pour demander qu'on joue la pièce d'un auteur, s'il est israélite,ou pour empêcher qu'on ne lajoue, s'il n'a pas fait ses vingt-huit jours ; pour pousser à l'Académie un bon apôtre qui a l'admiration facile sur ses cartes de visite ; pour vanter les eaux de la Méditerranée ; pour que les acteurs portent des blouses ou pour qu'ils se drapent dans des pé-

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plums ; pour imposer Talexandrin ou pour le proscrire ; pour faire renaître la France ; pour faire oublier le latin, etc..

Il va sans direque la conviction des signataires importe peu ; il y a toujours deux ou trois sincères qui sauvent la face. Ici aussi le pavillon couvre la marchandise (voir chapitre :

Des Débuts, question « où »).

Comme un manifeste ne peut pas être renouvelé tous les mois, on ne retient les noms que de quelques manifestants, ceuxdont onadéjàentendu parler ; les autres se sont en vain compromis, se sont en vain attiré les sarcasmes et les attaques des non-manifestants.

Ne signez jamais. Et si Ton veut vous convaincre de la sincérité des manifestes, récitez cette page, que vous aurez eu le soin d'apprendre par cœur. Elle est de M. Alexandre Mercereau, qui avait le tort de s'indigner de choses aussi naturelles.

« Je crois que la seule discipline discernable dans nos jeunes souches c'est la discipline de l'intérêt immédiat. Un seul mot d'ordre rallie les partis opposés les plus

Des nuini/'cstes 33

divers : « Jouissons tout i\c suite de co (jucnous envions le plus possctlcr.» Comme l'art de jouir est un art capricieux, il en- Irotne fatalement les résultats les plus imprévus.

« C'est ainsi que ceux qui se réclament du pjissé et no voient poiiiJL de salut en dehors linissent par avt)ucr, morceau par morceau, qu'aucune des préoccupations de leurs pères ne sont les leurs, mais continuent A proclamer qu'il n'y a pas de salut hors du passé. Les proclamations sont encore ce qu'on a trouvé de mieux pour faire du bruit sans efforts: procédés électoraux implantés en littérature, promesses de candidat que l'élu n'a point à tenir.

« Voyons là la raison pour laquelle ceux qui se réclament le plus de tel siècle, considéré plus classique qu'un autre, ne suivent en rien ni pour rien la tradition du dit siècle ; haïssent dans le présent d'aucuns qui se rapprochent cependant le plus de leur idéal, aiment par contre d'autres qui s'en éloignent complètement. L'essentiel pour eux est de prononcer aux oreilles de tous VAniiqiium volo^ peu importe ensuite la soumission ou Tinsoumission à l'ancienne loi

< Nous avons entendu ceux qui précisément nient ou renient le plus les jeunes faire des appels à la jeunesse, et vouloir se faire prendre pour les représentants de cette dernière ;

« Crier: « nous ne voulons ni maître ni école » par ceux qui aspiraient le plus à s'entendre appeler chef d'école, fût-ce en

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faisant passer leurs amisles plusdifTérents de vision pour leurs élèves, et en prônant les plus médiocres plumitifs pourvu que, ayant subi les mêmes influences qu'eux, ils semblent être leurs disciples ;

« Préfacer aimablement les œuvres manifestement et bêtement réactionnaires, par ceux qui se prétendent d'intransigeants révolutionnaires ;

« Courir se faire éditer à prix d'or dans une maison d'éditions, quiconque avait, quelques mois auparavant, lancé contre elle une bulle d'excommunication... donnée à signer au préalable à tous les camarades ;

€ Serrer des mains que l'on dit sales, chanter des œuvres que l'on reconnaît basses, faire lit commun avec ceux que Ton avoue avoir en Iiorreur ;

<: Se réclamer de la synthèse qui ne fait que de l'analyse ;

« Se prétendre écrivain immédiat et direct qui n'a qu'une pensée tarabiscotée cachée derrière une abondance d'images et d'intermédiaires pris aux sources les plus indirectes, et croit donner le change en n'employant que des mots vulgaires, en faisant usage d'une écriture roturière de fait divers ;

« Se prétendre penseur qui n'a jamais dans ses œuvres, agité une question, posé im problème, fait montre de la moindre recherche ou angoisse morale, sociale, philosophique, »

Et, à propos d'une nomenclature

Drs mnnifrsft'ii :\'j

do noms trouvés dans une l)rochure, M. Mercercdu continue :

€ Si Ilou^^ sommes nialvcilldiils nous conslaloi'oiis: « ,1c vois c(^ (juc c'est. Pour faire parlie d'iin niouvemenl, il n'est mil- IcnuMit nécessaire d'avoir les idées qui donnent l'élan à ce mouvement ; ni d'ôlrc sur le point de les épouser; il n'est même point nécessaire d'avoir la moindre idée ; on en peut encore avoir une contraire, voire ennemie ; il est tout à fait inutile de faire des onivrcs qui répondent aux besoins du mouvement. Tout cela est secondaire, il faut premièrement être contre telle catéjjorie de gens qui ne vous ont pas accueilli dans leur sein et qui ont eu la malchance de prendre une place que vous rêviez d'avoir, et sans même vous la faire partai^er, deuxièmement être possessem', ou en passe de l'être, d'une revue, ou d'une rubrique de revue à Vabord facile, » {Revue indépendante, 15 novembre 1011.)

DU PREMIER LIVRK

Le code de stratégie littéraire pourra développer ces divisions :

Où : le premier livre se publie où Ton peut ; chez un éditeur qui fait un sérieux bénéfice sur les frais d'imprimerie et range les paquets de volumes dans sa cave ou, s'il est soigneux, dans son grenier (1); ou bien nulle part, et dans ce cas le poète ou le prosateur paye directement son imprimeur, met sur la couverture l'adresse de sa revue, propose ses exemplaires aux libraires, qui n'en veulent pas, ou à un dépositaire, qui ne lui rendra jamais de comptes et entraînera les paquets de livres dans sa faillite (2).

1. Les caves et les greniers sont lot remplis hélas 1 et les loyers sont si chers ! [Noie de VEditeur,)

2. C'est là néanmoins le meilleur parti à prendre pour les auteurs économes.

(Note de VE.)

Du premier livre 37

Quand : ici le jeune homme (I) a lo choix. Qu'il saclio donc que le premier livre ne doit pas être publié avant que lo nom de Tauteur ait été imprimé plusieurs fois sur des couvertures de revues. Sinon, fut-il j^cnial, ce serait un pavé lancé dans la mer. Le premier livre ne doit pas créer la ré[uitation, il doit la soutenir ou la consacrer. Il doit être lancé au moment où les camarades et les « lettrés » commencent à se dire :

« Un tel, je le connais, qu'est ce qu'il a donc fait ? » Pourtant, nous pourrions citer le cas d'un écrivain qui a dépassé depuis plusieurs années la trentaine et qui n'a rien fait paraître que quelques articles de revues. Mais il a su entretenir Tillusion en parlant avec feu de ses projets.

On lui trouve un réel talent. Peutêtre attend-il de pouvoir mettre sur la couverture de son premier livre:

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