INTÉRÊT, OBJET ET MÉTHODE D'UNE ÉTUDE SUR LA MORALE ÉGYPTIENNE
«Plus qu'aucun autre pays, l'Égypte renferme des merveilles » : mo dopacia Est GAY Tâda {py 1, Telle était l'opinion d'Hérodote comme de tous les Grecs sur l'Égypte. Or ce qui causait son étonnement et son admiration, ce n’était pas seulement la nature de la contrée, qu'il trouvait extraordinaire, ni les monuments, qu’il jugeait plus dignes de renommée que les plus grandes constructions et les temples les plus célèbres de la Grèce *. Ce qui semble avoir, en Égypte, piqué au plus haut point sa curiosité, c'étaient les mœurs et les usages des habitants. Il s’efforce tout d’abord de montrer ce qu'ils présentent d’étrange et de contraire aux usages et aux mœurs de tous les peuples.
Nous aussi, notre curiosité nous porte vers ce pays merveilleux. Nous aussi, nous sommes avides de connaître les coutumes et les pensées de ce peuple étonnant. Non pas, cependant, que nous le considérions comme étrange, comme séparé du reste du monde,
1 HéropoTEe, Âist., II, 35.
2 Jbid., II, 148.
comme vivant sous un autre ciel que nous et presque d'une autre vie que la nôtre. Au contraire, ce qui nous altire c'est que nous voyons dans les Égyptiens des ancètres ; c’est que, mieux renseignés et moins vaniteux que les Grecs, nous ne prétendons pas être les fils de notre sol et ne rien devoir qu'à nous-mêmes, mais nous reconnaissons dans l'Égypte le berceau de notre civilisation, nous y recherchons, avec les plus antiques vestiges de l'humanité, les premiers germes de nos croyances, de nos institutions, de nos arts et de nos sciences.
Toutefois les Grecs ne s'étaient pas montrés toujours aussi exclusivement enthousiastes d'eux-mêmes que certains de leurs admirateurs modernes {. Ils avaient su laisser à l'Égypte la double palme de l’antiquité et de la sagesse. Hérodote rapporte modestement le propos des prêtres de Saïs qui traitaient les Grecs d’ « enfants », et d'autre part une lutte courtoise où ses compatriotes durent se déclarer vaincus. C'était au temps où rois et peuples, selon Les traditions ésopiennes, aimaient, comme les convives d’un joyeux banquet, se porter des défis qui ne faisaient point couler de sang et mettaient aux prises seulement l’ingéniosité des adversaires. Les Éléens se glorifiaient de diriger les jeux olympiques avec plus d’honnêteté et de justice qu'on n’en constaterait nulle autre part chez les humains, et ils pensaient que les Égyptiens, les plus sages des hommes n’imagineraient rien qui fût supérieur à leurs règlements. Ils vinrent les soumettre à une commission de sages. Ceux-ci ne se laissèrent pas vaincre par ce problème de casuistique et soutinrent l'honneur de leur patrie. Ils trouvèrent à redire aux règlements des Éléens et leur démontrèrent qu’en admettant à concourir un de leurs propres concitoyens ils s’étaient écartés tout à fait de l'équité. Si les Grecs avaient cru remporter des éloges, ce jour-là ils n’obtinrent qu’une leçon. Il est vrai qu'Athènes n’avait pas encore vu naître le sage Socrate.
Quelle était donc cette sagesse si vantée ? Pareil renom fut-il
1 Cf. Ott. Müzcer, Manuel d'archéologie, 1830 ; Nouveau manuel, 1841; Histoire de la littérature grecque, 1840 (trad. HizzeBranD, 3e éd. 1883).