‹ Introduction a L'etude des Idées Morales Dans l'Égypte antiqueChapitre 2 sur 123 · PROCÈS DE L'ÉGYPTE · texte numérisé non relu

PROCÈS DE L'ÉGYPTE

justifié ? Ou bien sommes-nous dupes d’une réputation transmise de bouche en bouche et acceptée sans contrôle ? La légende attribue aux savants et aux philosophes de la Grèce les plus anciens ou les plus célèbres, les Thalès, les Phérécyde, les Pythagore, les Platon, des voyages en Égypte où ils auraient puisé tous les éléments de leurs doctrines. N’était-ce point faire trop d'honneur à l'Égypte ? Les mêmes Grecs répétaient avec admiration la légende de Dédale qui le premier ne se contenta plus pour représenter Les dieux, de tailler une tête grossière dans une poutre équarrie à la hache, mais leur donna des bras et des jambes, assez mal. proportionnés et bien gauches encore ; et, sur la foi de leurs éloges, un moderne, l’honnèête et emphatique Balzac, de rabaisser devant les statues vivantes de Dédale les chefs-d’œuvre de Phidias dont la beauté, parfaite sans doute, gardait toutefois l’immobilité du marbre rigide et froid. Serions-nous le jouet d’une aussi puérile illusion ?

Mais, à force de nous tenir sur nos gardes et d’avoir peur d’une admiration de commande, notre esprit de critique ne nous feraitil pas tomber dans une plus grande erreur en nous faisant méconnaître de magnifiques manifestations de l'intelligence et de la conscience humaines ?

Depuis près d’un siècle, la découverte géniale de Champollion et les beaux travaux de ses successeurs ont offert de nouveaux

éléments de discussion. On a vu reparaître au jour et s’éclairer aux yeux des savants bien des monuments et des écrits divers. Si les textes religieux dominent dans ce nombre, d’autres présentent une grande variété : inscriptions historiques, poésies, comptes de toutes sortes, littérature romanesque ou épistolaire. On peut demander à l'Égypte même de rendre compte du long crédit d’honneur qui lui était ouvert et de produire ses titres à notre admiration. Aujourd'hui nous possédons des experts capables de compulser son dossier, de déchiffrer avec sûreté ses écritures mystérieuses, de voir clair dans les arcanes de ses livres et d’en expliquer le contenu presque avec autant d’aisance que s'ils’agissait de langues classiques. Leurs méthodes inspirent confiance : sans doute ils

k | INTÉRÉT, OBJET ET MÉTHODE

discutent souvent et se gourment parfois; mais n'est-ce point la vie des grammairiens ? grammatici certant; du moins ils s’accordent sur les principes, sinon toujours sur le détail.

Il devient donc permis de commencer la révision du procès. Or la cause ne manque point d'intérêt.

Si l’on a fait justice des divagations fantastiques où, sur les pas du P. Kircher !, certains érudits se lançaient aux siècles derniers, leur enthousiasme n’a point péri. Leurs héritiers ont gardé des sentiments aussi chauds, inspirés de notions plus sérieuses. Eux non plus n’ont cessé de vanter la profondeur des mystères de l'Égypte ou l’élévation de ses doctrines secrètes : volontiers on reprocherait à quelques-uns, même des plus sérieux, d’avoir trop facilement mis sur le compte de la mysticité de l’objet de leur culte les non-sens auxquels aboutissait leur science encore incomplète, au lieu d’en faire un franc et scientifique aveu. En dehors même de ces méprises, des textes précis et apparemment bien traduits ont fourni l’occasion de panégyriques convaincus.

On a exalté tour à tour la religion, la philosophie, la morale des Égyptiens. Leurs penseurs se seraient livrés à de très subtiles considérations sur la nature humaine. Ils auraient conçu les idées les plus élevées sur la science, sur la destinée, sur le monde et la divinité. Dans leurs hymnes religieux, dans leurs livres funéraires, dans leurs adages moraux, ils auraient atteint des hauteurs sublimes. Leurs prêtres auraient professé l’unité et l’immatérialité de Dieu ; leurs philosophes auraient prêché la charité. Bref, les Égyptiens auraient connu une sorte de christianisme avant l’ère chrétienne.

Par de semblables éloges la question se trouvait transportée sur le terrain religieux, toujours si attrayant, mais toujours si épineux. Chacun prenait position suivantses préjugés personnels. Quelquesuns s’efforçaient de tout nier. D’autres acceptaient faits, textes et interprétations, tout en s’efforçant de les plier à des thèses oppo-

1 Athanase Kincer, Obeliscus Pamphilius, Grignani, 1650: Œdipus Æaypti Romæ, 1652-1654. F A ROUE

Page 1