‹ Introduction a L'etude des Idées Morales Dans l'Égypte antiqueChapitre 18 sur 123 · MORALE THÉORIQUE ET MORALE PRATIQUE · texte numérisé non relu

MORALE THÉORIQUE ET MORALE PRATIQUE

Dans cette revue des sources où puisera une étude sur les idées morale de l'Égypte, une chose frappe : c’est l’absence d’un livre de morale à proprement parler. Aucun ne professe explicitement un système de morale ; aucun ne révèle la préoccupation de rattacher à un principe commun toute une série d'actes; aucun ne décèle une analyse raisonnée des idées de moralité des actes, d'obligation des devoirs, de sanction des transgressions à la loi morale. Nous y voyons seulement (et c’est là déjà une suffisante matière d’études) des individus récompensés et d’autres punis, des actes approuvés, recommandés ou vantés, d’autres blâmés et signalés comme dangereux ou mauvais. Mais rien de semblable à un traité de Platon ou de Cicéron.

Le Livre des Morts est un recueil de prières, d’hymnes et de formules magiques. Sans doute il renferme sur la religion de très nombreux et très précieux renseignements ; mais il n’enseigne pas. Il nous instruit par voie d’allusion ; mais il ne ressemble à rien moins qu'à un exposé méthodique et à une série de chapitres régu-, lièrement rangés. Il doit servir à des initiés ; 1l nous transporte 2n medias res et nous nous égarons à droite et à gauche sans fil con- . ducteur. Quand un docteur prend soin de nous donner des explications, ses gloses se rapportent à tel ou tel détail, au hasard de la suite du texte. De même pour la morale; on pourra recueillir de ei de là de précieuses indications, mais toujours dans le même état de morcellement.

Les divers livres de préceptes prennent une allure plus dogmatique. L’intention d’instruire les a dictés, il est vrai. Nous entendons un moraliste qui professe, prescrit certaines manières d'agir et blâme certains actes ou certaines habitudes. Cependant nous ne tenons encore entre les mains qu’un recueil sans suite et sans ordre. Oui, sans doute, ilest encadré entre un préambule et une conclusion où se montre une personnalité. Mais, au milieu, s’accumulent des préceptes sans lien entre eux : on pourrait en retrancher, en ajouter quelques-uns, les réduire presque à deux ou trois ou en doubler, en multiplier indéfiniment le nombre, sans qu'il y paraisse. Aucune idée générale ne préside à l'agencement; aucun plan n’est suivi; aucune conclusion n’est le terme et le but vers lequel tendent toutes les observations de détail.

A les juger par ces exemples, les Égyptiens ne semblent pas avoir jamais formulé de vue d'ensemble sur la religion ou sur la morale. Vraisemblablement ils n’en sentaient pas le besoin. L’esprit de méthode leur aurait donc manqué. Ils ne connaissaient pas la dialectique qui part de définitions et de principes, desquels elle tire toutes les conséquences par voie de déduction. Ils ignoraient également l’art de la généralisation scientifique : ils ne savaient pas classer une série d'observations et en extraire une loi permanente, en distinguant la cause et la raison de tous les faits rapprochés. Leur science s’était constituée autrement, leur morale aussi. La philosophie n'existait pas encore, ou du moins la morale n’en était pas une branche.

Les savants et les moralistes de l'Égypte ne se fiaient qu’à la tradition, au bout de laquelle on n’eût pu retrouver que des tâtonnements el les intuitions de linstinct individuel. Le grand effort de leur enseignement portait sur ce point, répéter bien exactement les leçons des ancètres.

Cette tradition même, comment s’était-elle formée ? Au jour le jour, d'observations dont la justesse s’était fait sentir dans la répétition de circonstances analogues. Les Égyptiens, s’ils manquaient de vue d'ensemble, et peut-être précisément à cause de cette disposition, élaient très observateurs de détails. Ils notaient tous les

Page 1