‹ Introduction a L'etude des Idées Morales Dans l'Égypte antiqueChapitre 6 sur 123 · PROGRAMME ÉVOLUTIONNISTE · texte numérisé non relu

PROGRAMME ÉVOLUTIONNISTE

offrent un champ d’études assez vaste. Si donc l'hypothèse évolutionniste suffit à expliquer tous les faits qu’elle se proposait d’expliquer, mieux ou au moins aussi bien que l’autre hypothèse, si elle permet de les classer et d’en marquer l’affiliation, si aucun document ne la renverse ou ne demeure irréductible, si elle suggère des observations et des aperçus nouveaux, elle réunira toutes les conditions essentielles d’une bonne hypothèse. Alors on se félicitera légitimement de l'avoir adoptée.

Mais jusqu'ici nous envisageons le cas où toutes les doctrines seraient intégralement contenues dans des monuments de même époque, où dont nous ignorerions ou négligerions la date. Or en dehors de ces monuments qui les présentent confuses et pêlemêle, il en existe de plus anciens que l'on peut rapprocher des premiers : loin de révéler une inspiration plus haute, ils semblent au contraire, procéder de sentiments plus grossiers, d'états d’âme plus élémentaires. De plus récents, au contraire, trahissent, respirent des idées plus pures, plus élevées, ou du moins plus complexes et plus raffinées. Le système évolutionniste englobera plus facilement que le système contraire l’une et l’autre série de documents sans leur faire violence.

L'hypothèse évolutionniste permettra de prendre pour départ ces embryons de pensées et de sentiments dont l'hypothèse traditionniste ne savait que faire, se heurtant à l’impossibilité de les placer ni à l’origine, ce qui eut été se mettre en contradiction absolue avec elle-même, n1 au terme de la décadence qu’elle suppose, ce qui eût été trop visiblement contraire aux faits. Grâce à l'hypothèse évolutionniste, il sera permis de reconstituer l’état de ces esprits à peu près vides : « nihil in intellectu nisi ipse intel- » lectus », où germent des idées élémentaires, grossières et viles, et se forment des mots pour les exprimer. Puis, procédant toujours du simple au complexe, on verra les idées vagues se préciser, se reprendre, se redonner de nouvelles formes, et les mots s'enrichir de nuances et d’acceptions nouvelles. On notera au passage l’origine des contradictions, des hérésies qui donnent naissance à de nouvelles théories. On observera l'influence

qu’exerce sur la morale le développement parallèle de la religion et des idées relatives à la mort et à la survivance de l’homme ; on en étudiera les pénétrations réciproques et les conséquences qu'elles produisent. On tiendra grand compte du phénomène de conservation, non moins remarquable à propos des esprits qu'à propos du sol de l'Égypte. Mais on se demandera s’il ne momifie pas les formes plutôt que les choses, et on s’efforcera de découvrir quel travail de fermentaüon lente mais continue se cache sous une apparente immobilité.

Ainsi, la conception de la divinité ou la notion de la vie d'outre-tombe venant à changer, se trouveront elles-mêmes insensiblement modifiées les idées que les Égyptiens s’étaient d'abord faites sur le culte, ses rites et leur puissance, et, en conséquence des rapports de la religion avec la morale, leurs premières idées sur le bien et sur le mal, sur l’idéal divin de la conduite humaine, sur la sanction des lois morales. Peut-être au premier abord risquerait-on de s’y tromper : les rites sembleront les mêmes, les formules subsisteront, les mêmes mots serviront. Mais les mêmes rites n'auront plus le même objet : les mêmes formules et les mêmes mots ne se prendront plus dans le même sens. C’est pourquoi des savants illustres, tant anciens que modernes, trompés par ia persistance de certaines formes, auront pu attribuer à l’antiquité la plus reculée des théories relativement récentes.

Si on a dit avec vérité que l'Égypte était la terre de la permanence et de l’immobilité, que rien n’y changeait, on eût pu, avec autant de vérité, affirmer le contraire. Ce qui eut été plus exact, c’eùt été de dire que rien n’y meurt, « rien ne s’y perd, tout s'y transforme ».

Suivre l'évolution des idées morales, et la lente substitution d'idées successives dans l'enveloppe permanente de signes identiques : voilà une œuvre délicate, mais aussi un intéressant et légitime objet à notre curiosité.

En entreprenant cette œuvre, nous garderions. sous les yeux cette affirmation d’un ancien sur la mutabilité universelle, pour l’opposer à la prétendue immutabilité de l'Égypte : « Le cours du

Page 1