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DES INSTITUTIONS D'APPLICATION

L'organisation des institutions de perfectionnement , telle que nous l'avons exposée au commencement de cette leçon , exige la création d'un nouvel ordre d'institutions scientifiques, qui ne sont aujourd'hui représentées en France que par le seul corps du génie : ces insti-

î l.a plupart des idées que nous exposons ici avaient déjà été présentées et développées par nous et par notre ami, M. A. Boulland . dans le Journal DES Progrès des sciences MÉDICALES, aux articles suivants: — Delà Faculté de Paris : tom. I . pag. 223 : - Des Corps tarants: toni. IV, p. 233 et tom. VM , p. 216 : — Des Institutions médicales . tom. VIII, p. 212 : — De l'Election aux emplois scientifiques . tom. W. p. 209 :— et dans la première série du journal i.T.i uopkkn, aux articles suivants:— De la Pédagogique . tom. I , p. 163-195 : — De TOraanismiion 4m Ecoles tk nftfc-

rine: tom. T. p. 26 '.

tutions auraient pour but de former, d'après les données théoriques de la science spéculative , les conceptions spéciales qui sont destinées à servir de bases directes aux procédés généraux de la pratique.

Entre les savants proprement dits , c'est-à-dire ceux qui s'occupent exclusivement à déterminer l'ordre de succession et la loi de génération des phénomènes , et les directeurs des travaux industriels, c'est-à-dire ceux qui s'occupent exclusivement à placer dans la dépendance de l'homme le monde extérieur, il doit nécessairement intervenir une classe intermédiaire , la classe des ingénieurs , dont la destination spéciale serait d^ déduire les conséquences pratiques des principes théoriques , et d'organiser les relations de la science spéculative et de l'application. N'ayant pas pour but immédiat le perfectionnement des connaissances scientifiques , la classe des ingénieurs accepterait comme constantes les données générales de la science, telles qu'elles seraient établies par les institutions de perfectionnement ; et elle traduirait ces données générales en des formules ou des procédés de détail qui concluraient immédiatement à des pratiques directes : — et, d'un autre côté, cette même classe des ingénieurs recueillerait tous les résultats généraux établis d'une manière purement empirique par la pratique journalière ; et elle transmettrait ces résultats aux institutions de perfectionnement chargées d'en déterminer les lois.

Ce travail intermédiaire entre la théorie pure et la pratique directe, qui est l'une des nécessités les plus urgentes de notre état social, n'est aujourd'hui organise d'une manière complète dans aucune direction scientifique. Dans les arts industriels les plus avancés, il en existe seulement quelques éléments imparfaits qui permettent d'entrevoir, jusqu'à un certain point, l'immense développement auquel de semblables institutions pour-

raient atteindre, et l'influence puissante qu'elles exerceraient sur l'ensemble des opérations industrielles. Il est facile de voir aussi combien l'organisation d'un système complet d'institutions d'application offre aujourd'hui de difficultés à vaincre, puisque les éléments mêmes de toute institution semblable manquent presque totalement. L'éducation scientifique d'un ingénieur n'est aucunement celle d'un savant : il ne s'agit plus ici de déterminer des rapports nouveaux dans un ordre donné de phénomènes, mais bien de faire converger toutes les découvertes faites dans toutes les spécialités scientifiques vers une pratique unique, puisque tous les arts industriels un peu étendus empruntent des résultats à toutes les sciences principales. Ainsi, pour n'en citer qu'un seul exemple , la théorie complète des productions agricoles exigerait des connaissances fort étendues en chimie, en physique, en physiologie végétale et animale , en météorologie, et même en astronomie; et toute découverte capitale, faite dans l'une quelconque de ces différentes catégories scientifiques, pourrait avoir des conséquences pratiques fort importantes pour la meilleure culture des terres.

Les Institutions d'application peuvent être divisées en deux classes : — celles qui ont pour but de placer le monde extérieur dans la dépendance de plus en plus complète de l'homme ; et celles qui ont pour but de conserver l'instrument matériel de l'homme lui-même. Nous n'avons point à nous occuper ici des institutions de la première classe : elles nous entraîneraient à des discussions trop étendues et trop étrangères au but spécial de ce cours. Nous nous bornerons à présenter quelques considérations générales sur l'organisation du corps médical et des Institutions d'hygiène, qui constituent la deuxième classe des Institutions iC application.

— 2*6 — Sect. I. — De l'Organisation du Corps médical.

L'éducation morale et religieuse , l'instruction générale et technique, et l'état sanitaire de la population qu'il est appelé à administrer, doivent réclamer, avant toutes choses, toute la sollicitude d'un gouvernement. Au clergé est surtout confiée en France l'éducation religieuse et inorale : l'instruction générale et technique appartient plus spécialement au corps universitaire ; mais aucun corps dûment organisé ne veille sur l'état sanitaire de la population. Quelques Conseils de salubrité, isoles et disséminés comme au hasard sur la surface du sol, quelques Sociétés de statistique, qui indiquent à peine toute 1 étendue du mal, sans chercher même à y porter remède, constituent à peu près les seules institutions de cet ordre que nous possédions aujourd'hui. L'organisation du corps médical devient donc une nécessité urgente ; car ce n'est jamais impunément que l'on abandonne ainsi au hasard la chair d'une nation.

1° Des Médecins canlonnaux.

La surface actuelle de la France est évaluée aujourd'hui à 30,000 lieues carrées : la population qui couvre le sol s'élève d'après les derniers recensements à 33,000,000 d'habitants: ce qui donne, terme moyen, 1,100 habitants par lieue carrée. Dans un mémoire adressé à l'Assemblée constituante , la Société royale de médecine réclamait, pour assurer le service médical en France, un médecin par quatre lieues carrées. Pour notre population actuelle cette proportion serait évidemment beaucoup trop faible ; mais il nous semble qu'en adoptant les résultats fournis par la statistique des départements où le service médical est le mieux établi, et en assignant à

chaque médecin une circonscription territoriale de deux lieues carrées , ou une population moyenne de 2,000 habitants , on satisferait pleinement à toutes les exigences d'un service sanitaire parfaitement organisé. Le service médical réclamerait donc aujourd'hui , en France, environ 16,000 praticiens : et si à ce chiffre l'on ajoute les 2,000 membres que peuvent réclamer, approximativement, les besoins de la science théorique, du corps enseignant et de l'organisation médicale elle-même, l'on arrive à un chiffre total de 18,000 docteurs en médecineet en chirurgie.

En admettant comme exactes les Tables de mortalité publiées dans ï Annuaire du Bureau des longitudes, et en supposant que les médecins, reçus docteurs vers leur vingtcinquième année, seront admis à la retraite après vingtcinq ans de service , on trouve que, pour maintenir au chiffre de 18,000 la population médicale , il faudrait annuellement admettre au doctorat 450 licenciés-en-médecine. Or, de 1820 à 1830 , les trois Facultés de Paris , de Montpellier et de Strasbourg ont conféré, terme moyen, 590 diplômes par an ; et depuis 1830 le chiffre des réceptions s'est considérablement élevé. Ainsi, en supposant la pratique de la médecine exclusivement confiée aux docteurs en médecine et en chirurgie , le nombre des médecins annuellement reçus suffirait amplement aux besoins de la population.

Nous proposons donc de créer 16,000 médecins cantonnaux qui seront répartis sur le sol de la France, de telle façon qu'à chaque médecin sera assignée , ou une population moyenne de 2,000 habitants , ou une surface territoriale moyenne de deux lieues carrées. Ces médecins cantonnaux seront tenus de donner gratuitement tous les soins de leur art à tous ceux qui pourront les réclamer. Ils recevront, à cet effet, du gouvernement un traitement variable suivant les différentes localités , mais qui devra

toujours suffire à tous les besoins de la vie. Ce traitement pourrait être évalué , terme moyen , à 2,500 francs par an : ce qui porterait à la somme annuelle de 40 millions les dépenses du service sanitaire proprement dit. En ajoutant 10 millions à cette somme pour les frais de l'enseignement et de l'organisation médicale elle-même, on arrive à une somme totale et annuelle de 50 millions pour tous les frais du service médical en France. Cola n'est certes pas le tiers de ce qui est aujourd'hui dépensé pour un résultat infiniment inférieur à celui qui serait atteint par l'organisation que nous proposons.

2° Des Conseils de discipline, ou des Conseils médicaux de déparlement.

La création de Conseils médicaux de département a été unanimement réclamée par tous ceux qui se sont occupés de l'organisation du corps médical en France. Toutes les communications manuscrites adressées à ce sujet à l'Académie de médecine en ont demandé la formation; et le même vœu a été exprimé dans la grande majorité des travaux imprimés et publiés sur cette matière. Nous proposons de les organiser ainsi qu'il suit.

Il sera créé dans chaque chef-lieu de département un conseil médical.

Ce conseil sera composé de douze docteurs en médecine et en chirurgie, réunis sous la présidence d'un doyen.

Les membres de ce conseil seront élus au scrutin secret, et à la majorité des suffrages, par tous les docteursen-médecine exerçant depuis un an la profession médicale dans le déparlement.

Les membres seront renouvelés par tiers tous les trois ans. Les membres sortant ne pourront être réélus que rois ans après leur sortie.

Les fonctions de ces conseils médicaux sont de deux ordres : — les fonctions de police médicale, et les fonctions d'hygiène.

A. Des fondions de Police médicale.

Les conseils médicaux de département seront chargés de vérifier les diplômes de tous ceux qui viendront exercer dans ces départements une branche quejconque de la profession médicale.

Ils seront chargés de poursuivre , devant les tribunaux civils, tous ceux qui exerceront, sans diplôme, la profession médicale.

Ils seront chargés d'exclure du commerce tous les remèdes secrets, sans exception aucune , et de poursuivre, devant les tribunaux, tous les fabricants et tous les débitants de ces remèdes.

Ils seront chargés de visiter, aux termes de la loi, les officines où se préparent et se vendent les médicaments.

Ils seront chargés de poursuivre, devant les tribunaux civils , tous ceux qui vendront des substances médicamenteuses quelconques sans en avoir l'autorisation formelle.

Ils seront charges de recueillir et d'examiner toutes les plaintes qui s'élèveront contre un membre quelconque du corps médical de leur département.

Si les plaintes leur paraissent fondées, ils seront autorisés à se constituer en jury, et à appeler devant eux le membre inculpé.

Ils pourront prononcer, contre le délinquant, les peines suivantes : — 1° la censure à huis-clos : — 2° la censure publique : — 3° la suspension du droit d'exercer la médecine : — 4° la radiation de la liste des médecins cantonnaux: — 5° la privation définitive du droit d'exercer la médecine.

11 sera établi à Paris un conseil médical supérieur de révision.

Les membres condamnés par les conseils médicaux de département pourront en appeler , soit au conseil supérieur, séant à Paris, soit aux cours d'assises.

Si le délit ou le crime commis était de nature à tomber sous la juridiction des tribunaux civils, les conseils médicaux de département seraient chargés de se porter partie civile.

Ils seront chargés de prévenir ou de concilier, autant que possible, toutes les contestations qui s'élèveraient, et dans lesquelles le corps médical serait intéressé dans la personne de quelqu'un de ses membres.

B. Des fonctions d'Hygiène.

Le secrétaire de chaque conseil médical de département sera en communication constante avec le secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine.

Il recevra de celui-ci toutes les communications qui pourront intéresser à un degré quelconque les sciences médicales, et il les transmettra aux médecins cantonnaux de son département.

Il communiquera au secrétaire de l'Académie de médecine tous les faits empiriques qui lui seront transmis: il recueillera tous les documents qui pourront servir à éclairer l'histoire des constitutions médicales, des épidémies , des maladies sporadiques ou contagieuses , des épizooties, etc., etc. Enfin, il rassemblera tous les documents qui intéresseront à un degré quelconque la statistique médicale.

Il sera chargé de faire chaque année un rapport général sur l'état sanitaire du département; et il indiquera à l'administration locale toutes les améliorations hygiéniques que cet état sanitaire paraîtra exiger.

Les conseils médicaux ne doivent être astreints à suivre aucune loi écrite : l'amélioration de la santé publique doit être leur unique but : la morale chrétienne doit être leur unique loi et leur unique règle. L'administration locale ou judiciaire ne doit intervenir en aucune façon , soit dans leur organisation, soit dans leurs actes. Ils doivent être également complètement indépendants du corps universitaire. A la Faculté de médecine il appartient de nommer aux fonctions médicales ceux qu'elle croit aptes à les remplir : aux conseils médicaux il appartient de veiller à ce que des docteurs de la Faculté exercent seuls la profession médicale, et à ce qu'ifs apportent à cette fonction le zèle, l'exactitude et la haute moralité que la société exige d'un homme auquel elle confie la vie et l'honneur des familles.

Enfin, pour compléter cette organisation du corps médical , nous proposons de convoquer tous les trois ans, à Paris, un Congrès médical, vers lequel seraient député tous les doyens de tous les conseils médicaux de France , et dans lequel seraient débattues toutes les questions qui intéressent soit la pratique, soit la police médicale, et tous les règlements hygiéniques qui demandent à être convertis en lois.

Pour terminer ce que nous avions à vous dire , Messieurs, sur les institutions d'application, il ne nous reste plus qu'à vous exposer, le plus brièvement qu'il nous sera possible, le plan que nous désirons voir adopter dans l'organisation de l'Académie de médecine.

Sect. IL — De l'organisation de l'Académie d'Hygiène et de Médecine.

L'hygiène a pour but de prévenir les affections morbides : la médecine a pour but, soit de les guérir, soit d'eu

entraver la marche. Une académie d'hygiène et de médecine est donc une institution destinée à diriger toutes les connaissances humaines à la fin de prévenir ou de guérir les affections morbides. C'est en vue de ce double bu» qu'elle doit être organisée.

Nous diviseronsdonc, ainsi qu'il suit, l'Académie d'hygiène et de médecine.

— Dans la première section nous plaçons les savants généraux qui s'occupent de la philosophie médicale et de l'histoire delà médecine. Cette histoire nous paraît se diviser en deux catégories distinctes : — l'histoire de ïétiologie, ou des doctrines médicales; et l'histoire de la thérapeutique, ou de la pratique médicale et chirurgicale.

— Dans la deuxième section nous plaçons l'Hygiène. — Différente de la médecine proprement dite en ce qu'elle régit les cas généraux, tandis que celle-ci gouverne surtout les cas exceptionnels, l'hygiène intervient de deux façons bien distinctes dans la conservation matérielle de l'individu et de l'espèce. En effet, l'hygiène est dite spéciale lorsqu'elle a pour but de déterminer les influences qu'exercent sur l'organisme de l'homme certaines fonctions particulières : elle est dite générale lorsqu'elle a pour but de déterminer l'influence qu'exercent sur l'organisation de l'homme les conditions du milieu dans lesquelles il se trouve placé. ISous établirons dome dans la section d'hygiène deux subdivisions principales : — ïhygiene spéciale qui a pour but de prévenir les conséquences fâcheuses auxquelles les hommes pourraient être exposés en vertu de leurs professions spéciales : — et l hygiène publique qui a pour but de prévenir les influences fâcheuses que pourrait exercer sur la population en général le milieu dans lequel elle vit. — A cette deuxième sous -division nous croyons devoir en adjoindre une

troisième , qui renfermerait toutes les sciences accessoires dont la connaissance importe surtout à ceux qui s'occupent d'hygiène ; à savoir : la météorologie , la physique et la chimie.

— Dans la troisième section , nous plaçons l'anatomie normale , pathologique et chirurgicale , ainsi que la physiologie normale et pathologique.

— Dans la quatrième section, nous plaçons la thérapeutique médicale.

— Dans la cinquième section , nous plaçons la thérapeutique chirurgicale : elle doit renfermer toutes les affections qui ont paru assez spéciales ou assez importantes pour occuper des catégories spéciales de chirurgiens : — telles sont les maladies des yeux, les maladies des oreilles, les maladies des dents, les affections des voies urinaires, et les accouchements.

— Dans la sixième section , nous plaçons la médecine légale.

— Enfin, dans la septième et dernière section, nous plaçons la matière médicale, animale, végétale et minérale , la chimie organique et inorganique , et la pharmacologie.

Le mode d'action d'une académie ainsi organisée se déduit directement , et du rang qu'elle occupe pnrmi les institutions scientifiques, et de la position médiate que nous lui avons assignée entre l'Académie des sciences d'une part et le corps médical de l'autre. Vis-à-vis l'Académie des sciences son rôle serait double : tantôt elle s'emparerait des résultats généraux consignés dans les rapports annuels de cette académie, et elle les traduirait en formules pratiques applicables à l'hygiène ou à la médecine : et tantôt, au contraire, elle résumerait dans ses propres rapports les divers besoins des sciences médicales, etelleappelerail sur ces rapports l'attention de l'Académie

des sciences. Son rôle serait double encore vis-à-vis le corps médical : tantôt, en effet, par ses communications directes avec les secrétaires des conseils médicaux , elle pourrait diriger en même temps l'attention de tout le corps médical vers l'étude d'un même ordre de phénomènes : et, tantôt, au contraire, elle serait elle-même appelée à chercher la solution de certains problèmes par les rapports qui lui seraient transmis par ces mêmes conseils.

Cette académie serait encore chargée de vérifier toutes les méthodes thérapeutiques nouvelles au moyen d'une Statistique médicale qui ne serait plus complètement illusoire , et pour laquelle les écoles médicales d'application et les conseils médicaux de département lui fourniraient des documents nombreux et irrécusables. Enfin, elle pourrait encore travailler directement aux progrès des sciences médicales, soit en provoquant des recherches historiques sur l'étiologieetla thérapeutique de certaines affections spéciales, soit en posant des questions de prix dont le but serait, tantôt, de déterminer les résultats pratiques de certaines données fournies par la théorie , et tantôt, de découvrir les rapports théoriques de certains faits constatés par l'empirisme médical.

Messieurs ; Nous terminons ici le cours que nous avons été chargés de faire devant vous. En vous quittant, permetteznous de vous remercier de toute l'attention et de tout le zèle que vous avez apportés à suivre des leçons aussi difficiles, qui s'éloignent tellement des habitudes ordinaires de renseignement, et qui ont pu blesser chez quelques-uns d'entre vous tant de préjugés scientifiques, tant de passions peut-être.

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