‹ Introduction a l'étude des sciences médicalesChapitre 6 sur 13 · PREMIERE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIERE LEÇON

De la Selenee en général,

SOMMAIRE. — Considérations préliminaires. — But du cours. — Définition de la science. — Définition scolastique. —Défauts de cKte définition. — Toute science doit être définie par son but. — Le but de la science est de prévoir. — La prévision scientifique existe à deux degrés bien distincts. — Du premier degré de la prévision scientifique. — Du deuxième degré de la prévision scientifique. — Les sciences passent successivement par ces deux degrés. — Dans la plupart des sciences la prévision scientifique n'existe encore qu'au premier degré.— De l'origine de la science. — Il est absurde d'attribuer au hasard ou à l'instinct de connaître, les premières découvertes scientifiques. — Il faut étudier les origines de la science dans les traditions primitives des peuples. — La science a toujours eu pour but la prévoyance. — Elle a toujours été représentée par des institutions religieuses et sociales. — Traditions des peuples primitifs de la Gn'ce. — Origine des sciences médicales. —

Des fonctions de la science. — Propositions fondamentales dans la philosophie des sciences. — Considérations générales sur l'histoire des sciences. — La doctrine scientifique générale émane toujours directement du dogme religieux. — Démonstration historique. — La science des Grecs vient de l'Hindouslan. — Influence du dogme de la Chute sur la théorie générale des sciences.— Les mouvements sont déterminés pour ou par des intelligences qui expient. — La science est passive et circulaire. — La terre est le centre du monde. — Conséquences scientifiques du dogme de la Rédemption.— La science est active et féconde. — La terre est fonction du monde. — Conclusions de la première leçon. — La considération du but engendre la science et toutes les conditions que la science suppose.

Messieurs :

Lorsque je me suis chargé de vous faire un cours qui pût vous servir d'introduction à l'étude des sciences, je n'ai pas cru qu'il fût nécessaire, qu'il fût utile même, d'insister auprès de vous sur la dignité, sir l'importance des études scientifiques; encore moins ai-je pensé qu'il fût indispensable de jeter d'avance de l'incertitude dans vos esprits en vous présentant, au début môme de votre carrière, des considérations purement critiques sur l'ensemble des connaissances humaines. J'ai pensé que j'avais à parler à des hommes graves , à des hommes qui s'engageaient sérieusement dans une œuvre sérieuse, à des hommes qui avaient la pleine et entière conviction de toute l'importance de la mission à laquelle ils allaient se vouer ; et j'en ai conclu qu'il était , auprès de vous , aussi superflu de s'arrêter aux considérations vulgaires sur l'utilité de la science, que dangereux d'insister sur des considérations critiques, dont le moindre inconvénient se-

rait de jeter dans voire esprit la confusion et le dégoût , à l'entrée même de vos éludes.

Vous le savez , Messieurs: vous commencez aujourd'hui une vie qui doit être consacrée tout entière aux études théoriques les plus difficiles , aux applications praliques les plus graves. Vous vous portez aujourd'hui candidats à la plus noble, à la plus élevée , mais aussi à la plus difficile de toutes les magistratures; — la seule dans laquelle la responsabilité individuelle soit entière ; la seule dans laquelle un homme soit appelé à décider de la vie et de la santé de ses semblables, sans autre contrôle possible que celui de sa conscience. Dans quelques années vos concitoyens confieront à votre savoir la vie de leurs frères , à votre moralité l'honneur de leurs familles : votre avenir, votre réputation, et, ce qui doit vous être plus cher encore, l'avenir et la vie de vos concitoyens, dépendront du savoir et de la moralité que vous apporterez dans l'exercice de ce redoutable ministère. Quelques années d'un travail sérieux et bien dirigé peuvent faire de vous les hommes les plus utiles que la société ait à honorer; quelques années d'erreurs peuvent faire de vous les hommes les plus dangereux que la société ait à flétrir.

Le temps que l'on consacre d'ordinaire à obtenir un diplôme est peu considérable, si l'on envisage l'étendue des connaissances que ce diplôme suppose : il peut suffire toutefois si l'élevé est dirigé par une méthode sûre, qui le mette à même de ne point hésiter entre les différents enseignements qui lui sont offerts, et qui lui permette en même temps de classer et de coordonner dans sa mémoire les faits nombreux que ces enseignements lui auront présentés.

En entrant dans la science, vous pénétrez dans une ville immense et toute semée de ruines , où les édifices sont innombrables et de toutes sortes, les uns solides et propres à servir d'abri, les autres menaçant ruine bien que

présentant au dehors une apparence de stabilité ; les uns à peine commencés , les autres depuis long-temps achevés. Mille chemins mêlés s'entrecroisent, et coupent de toutes paris ce vaste terrain. Si vous ne connaissez le plan de cette ville, vous vous perdrez assurément dans l'inextricable dédale de rues innombrables: vous pourrez prendre pour une construction solide et pour un asyle assuré quelque chétif abri ; vous pourrez dédaigner de précieuses ruines ou des constructions naissantes; et votre vie tout entière pourra s'écouler ainsi en recherches inutiles, en désappointements sans cesse renouvelés. Or, c'est un plan de la science que ce cours est destiné à vous offrir.

Je me propose donc , dans ce cours , de vous exposer une méthode scientifique générale qui puisse vous servir de guide à traversée labyrinthe de faits dans lequel vous allez pénétrer — une méthode qui puisse vous donner en quelque sorte, tout d'un coup, l'intelligence de l'ensemble. Je me propose de développer devant vous des considérations générales, également applicables , également nécessaires à toutes les spécialités scientifiques. Je me propose de déterminer quelle est la fonction véritable de la science, et quels sont les rapports généraux qui lient entre elles les sciences de détail. Je me propose enfin de résumer ces considérations générales en une formule logique assez nette, assez rigoureuse, pour que vous puissiez toujours, — quelle que soit par la suite la science à laquelle vous consacriez plus spécialement vos études, quelle que soit même l'infidélité de votre mémoire, — pour que vous puissiez toujours, dis-je, retrouver, à l'aide de cette formule, et l'ensemble des connaissances que cetie formule résume, et la multitude de détails que cet ensemble embrasse.

Et d'abord, Messieurs, qu'est-ce que la science? Il semble au premier aspect que rien ne soit si facile que de définir la science; et à la question en apparence si simple : — « Qu'est-ce que la science » ? — il n'est peut-être

**> 5 — personne d'entre vous qui ne soit prêt à répondre. Et cependant, Messieurs, si vous parcourez la multitude de définitions vulgaires que l'on donne de la science, vous remarquerez qu'elles ne sont qu'une multiplication de mots, qu'un échange de synonymes, en d'autres termes, une pure tautologie que l'on peut exprimer ainsi : — « La science, c'est la science. »

L'ancienne scolastique définissait la science : —

Disciplina quœ certis demonslrat argumentis quas iraclit régulas : —

L'enseignement qui démontre par des arguments certains les axiomes qu'il pose : —

Ou bien encore: —

La connaissance que l'on démontre par des arguments certains.

Il me semble, Messieurs, qu'il serait partaitement oiseux d'insister longuement sur cette définition , et d'en examiner avec soin tous les termes, pour vous démontrer combien et comment elle est radicalement vicieuse. Elle est vicieuse d'abord, en ce qu'elle n'est pas assez spéciale : en effet elle est aussi bien applicable à la morale et à la logique qu'à la science elle-même. Elle est vicieuse encore, en ce qu'elle suppose que la science humaine est absolue, immobile, éternelle, sans progrès ou sans erreurs possibles; car, si les axiomes que l'enseignement pose sont démontres vrais par des arguments certains, ces axiomes sont nécessairement immuables et absolus comme la certitude, et le travail scientifique est à tout jamais achevé. Or, vous savez, Messieurs, que telle n'est pas la certitude de la science. Cette définition est vicieuse enfin , en ce qu'elle n'établit pas quelles sont les fonctions de la science , et que, par suite, elle ne nous apprend pas quels en sont les rapports et les limites.

Nous croyons que tout moyen d'intelligence humaine, qui est susceptible de devenir actif , doit nécessairement

— fi —

être défini par le but môme que ce moyen est destiné à atteindre. La définition de la science par le but a cet immense avantage, qu'elle nous en donne à l'instant môme la fonction, l'essence, les rapports, en un mot tout ce qui la constitue essentiellement ; et qu'elle indique en même temps les limites nécessaires dans lesquelles la science se trouve renfermée.

Or: — Le but de la science cesl de prévoir. Et, si l'on abandonne la discussion scolastique pour étudier d <ns l'histoire des peuples la marche et le développement de la science réelle, de la science pratique, il sera facile de voir que les travaux scientifiques n'ont jamais eu d'autre but que celui d'établir, à l'égard des phénomènes extérieurs, une prévoyance quelconque.

Mais la prévision scientifique existe à deux degrés bien distincts.

Le premier degré de la prévision scientifique suppose seulement que l'on connaît, d'une manière plus ou moins exacte, l'ordre invariable dans lequel une certaine catégorie de phénomènes se succèdent; dételle sorte que, une suite de phénomènes étant donnée, l'homme puisse prévoir quels seront les phénomènes qui succéderont. Ce premier degré doit être défini : — La connaissance de l'ordre de succession des phénomènes. — Il suppose évidemment deux choses : 1° que les phénomènes de même ordre et de môme nature se succèdent toujours suivant une constante inconnue, mais invariable (car autrement il n'y aurait pas de prévision possible) ; et 2° que la succession tout entière de ces phénomènes a été observée, une fois au moins , dans toute son étendue.

Le deuxième degré de prévision scientifique suppose que l'on connaît, non-seulement l'ordre dans lequel les phénomènes se succèdent, mais encore la Loi, ou la formule générale, suivant laquelle cette succession est engendrée. Ce deuxième degré doit être défini : — La connaissance

de la loi de génération des phénomènes : — et si , comme le premier, il suppose l'existence dans les successions phénoménales de constantes invariables, il permet en outre de prévoir dans ces successions des termes qui n'ont jamais été observes, et même d'affirmer l'existence de phénomènes qui échapperont peut-être éternellement à tous nos moyens d'observation directe.

Or, l'histoire nous apprend que les sciences passent successivement de l'un de ces états de prévoyance à l'autre , en raison de leur degré d'avancement.

Si l'on jette maintenant un coup d'oeil général sur l'ensemble des connaissances humaines, il sera facile de voir que le deuxième degré de la prévision scientifique n'existe complètement que pour la seule science astronomique ; ou, plus exactement encore, pour cette portion delà science astronomique qui a pour but de prévoir les différents rapports de position que doivent présenter, à une époque quelconque , les différents éléments de notre système plané-' taire. Car, vous le savez, Messieurs, depuis que Newton a découvert la loi de génération des phénomènes astronomiques; depuis qu'il a donné la fonrule qui exprime le rapport général existant entre ces phénomènes; depuis lors il a été possible à la science de prévoir, dans l'ordre astronomique, des phénomènes qui n'avaient jamais été observés , et d'affirmer l'existence de phénomènes qui échappent , aujourd'hui encore, à tous nos moyens d'investigation.

Mais si la prévision scientifique a atteint dans les sciences astronomiques un tel degré de précision et détendue, c'est parce que l'astronomie est de toutes les sciences celle dont les phénomènes sont les moins complexes. Aussi, à mesure que l'on s'éloigne davantage de cette simplicité phénoménale, à mesure que l'on aborde des catégories de phénomènes de plus en plus complexes, des sciences spéciales de plus en plus compliquées, on aperçoit que

— s — les limites de la prévision scientifique deviennent de plus en plus étroites. Ainsi ces limites se resserrent déjà dans les sciences qui tiennent le plus directement à l'astronomie, dans les sciences physiques : elles deviennent bien plus restreintes encore dans la chimie : en météorologie on ne possède pas même le premier degré de prévision , celui qui résulte de la connaissance de l'ordre de succession des phénomènes ; et dans les sciences des corps organisés la prévision scientifique se réduit partout à la connaissance, encore incomplète , de cet ordre de succession. Ainsi en est-il surtout en médecine ; car là, soit que vous étudiiez le développement d'une modification pathologique ; soit que vous observiez Tordre dans lequel les phénomènes se succèdent pour constituer une affection morbide ; soit qu'enfin vous analysiez les effets successifs engendrés par l'introduction dans l'économie animale d'un agent thérapeutique quelconque; toujours et partout votre unique but, aujourd'hui , est d'arriver à reconnaître l'ordre dans lequel se succèdent des phénomènes d'une nature déterminée, afin que , dam les successions semblables que vous rencontrerez par la suite, vous puissiez prévoir les termes à venir au moyen des termes accomplis; et toujours et partout votre prévision scientifique s'arrêtera là — jusqu'à ce que la formule générale des corps organisés nous ait été donnée.

Mais si , dans les définitions qu'ils ont données de la science, la plupart des écrivains se sont gravement trompés , ils ont commis des erreurs non moins étranges dans la plupart des origines qu'ils lui ont assignées.

En effet, un grand nombre d'écrivains, et dans ce nombre il faut compter tous les historiens matérialistes de la médecine depuis Celse jusqu'à Condorcet, ont assigné comme origine première des connaissances humaines un besoin aveugle, un désir instinctif de connaître, déposé dans l'organisation de l'homme; et, pour ceux-ci,

l'histoire des progrès de la science n'est autre chose que l'histoire des satisfactions croissantes que cet appétit animal a successivement exigées. Est-il nécessaire , Messieurs, de vous faire observer combien celte explication, tant de fois reproduite dans les livres les plus sérieux, est futile? Est-il nécessaire de vous faire remarquer, que ce besoin de connaître n'a jamais pu engendrer un seul travail véritablement scientifique, puisque la satisfaction que ce besoin commande n'estjamais plus qu'une explication quelconque, bonne ou mauvaise, par les causes essentielles des phénomènes observés; explication qui sera à tout jamais interdite à la science humaine? Est-il utile de vous dire, que ce prétendu instinct scientifique n'a pas la puissance de commander une suite de recherches difficiles et pénibles , telles que celles qui sont indispensables pour fonder la vraie science, puisque cet instinct n'a évidemment besoin pour se satisfaire que d'une explication quelconque qui ne heurte pas directement les passions humaines? Ainsi, quand l'instinct de connaître demandait: — « Pourquoi l'eau inonte-t-elle dans un corps de pompe? » — la science répondait : — « Parce que la nature a horreur du vide. » — Et pendant des siècles l'instinct scientifique de l'homme ne réclama pas d'autre explication du phénomène. Ces réflexions, vous les avez s;ins doute faites vous-mêmes ; et , s'il vous reste encore dans l'esprit quelque doute à ce sujet, c'est que vous ne sauriez comprendre, comment des observations aussi simples ont pu échapper à ces érudits profonds qui ont bâti sur d'aussi frêles bases le laborieux échafaudage d'une histoire de la science. Autant en faut-il dire de ceux qui n'ont pas craint d'attribuer au hasard toutes les grandes découvertes dont les sciences se sont enrichies : ceux-ià n'ont jamais songé, que l'invention, comme l'observation, étaient des manières- d'être actives de l'homme; et que, pour découvrir dans l'ordre des phénomènes extérieurs, il fallait

observer, et que, pour observer, il fallait nécessairement avoir un motif, et être dirigé par une idée et par une méthode quelconque : ils n'ont pus remarqué que les grands savants étaient les seuls grands inventeurs : ils n'ont pas réfléchi que le hasard qui, disent-ils, a placé une combinaison donnée de phénomènes sous les yeux de celui qui en a découvert le rapport, a dû nécessairement présenter mille fois cette même combinaison à l'observation de mille individus qui pourtant n'ont rien découvert. Combien de personnes, combien de savants, ont observé par hasard la chute des graves, qui cependant n'ont jamais découvert la loi de la gravitation universelle!

Pour connaître et pour comprendre les origines de la science humaine, c'est à la science historique, c'est aux traditions primitives des peuples qu'il les faut demander. Des recherches psychologiques sur les facultés humaines, des considérations philosophiques sur les méthodes d'invention , peuvent fournir des éclaircissements utiles là où les traditions parlent une langue obscure; elles peuvent fournir d'utiles données là où ces traditions présentent d'importantes lacunes; mais elles ne sauraient autunement, dans l'état actuel de nos connaissances philosophiques, suppléer à l'absence complète de ces indispensables renseignements.

Or, si nous pénétrons aussi profondément qu'il nous est aujourd'hui donné de le faire dans l'histoire de l'humanité; si nous consultons les traditions les plus anciennes qui nous aient été transmises ; certes ce n'est pas le hasard que nous verrons présidant aux découvertes scientifiques , et les enregistrant, sous forme de signes transmissibîes , pour les générations futures : ce n'est certes pas l'instinct de connaître que nous verrons poussant les générations vers des mondes nouveaux, à travers des déserts en apparence infranchissables, à travers des obstacles qui semblent insurmontables à tout

effort humain. Lisez, Messieurs, ce qui nous a été conservé de l'histoire de ces nations barbares, de ces peuplades sauvages qui habitaient, il y a quatre mille ans, le sol de notre Europe : — de ces hommes pour lesquels chaque être de la nature, chaque étoile du firmament, chaque arbre de la furet, était une puissance mystérieuse: de ces hommes pour lesquels la voix des dieux mêmes parlait dans chaque bruit de la nature, depuis les murmures du vent jusqu'aux éclats du tonnerre: de ces hommes si profondement ignorants, qu'ils ne soupçonnaient même pas les révolutions du ciel, et qu'ils croyaient que les astres qui disparaissaient sous l'horizon allaient s'éteindre à jamais dans un abîme éternel, et qu'a chaque aube naissante naissait au ciel un nouveau soleil : — lisez ces traditions, Messieurs ; et vous comprendrez comment, dès l'origine des sociétés humaines, des institutions scientifiques, organisées à un point de vue social, ont répondu à un besoin immense de prévoyance et de conservation sociales ; et vous verrez que, dès l'origine, la science a eu ce but même que nous lui assignons aujourd'hui : — établir une prévoyance à l'égard des phénomènes à venir, en observant et en coordonnant les phénomènes accomplis.

Nous ne chercherons pas à démontrer que la prévision a toujours été le but de la science par l'histoire des sciences astronomiques; car là ce but est par trop manifeste, et nous avons trop évidemment raison. Nous ne chercherons pas à prouver, non pins, que les premières observations scientifiques dont nous ayons connaissance ont été faites et recueillies par des institutions scientifiques organisées dans ce but, en traçant l'histoire des grandes institutions religieuses des Hindous et des Egyptiens ; car là encore il n'y a pas do doute , il n'y a pas de discussion , possibles. Nous prendrons des peuples plus voisins de nous, les peuplades peslagiqucs ;

et nous choisirons la science même qui nous intéresse le plus spécialement ici, la médecine. Les peuples peslagiques qui, suivant toute probabilité, habitèrent les premiers le sol de la Grèce, descendaient, selon le dire unanime des historiens, de ce vaste centre qui peupla d'abord le plateau central de l'Asie, et dont les irradiations s'étendirent ensuite sur tout le monde connu. Mais ils s'étaient détachés du centre primitif longtemps avant cette grande rénovation sociale qui donna naissance aux doctrines religieuses et scientifiques que nous étudions aujourd'hui sous le nom de Doctrines Brahmaniques. Aussi emportèrent-ils avec eux, dans les forets encore vierges de l'Europe, leurs traditions, leurs croyances, leurs institutions primitives ; et ce sont ces différents monuments, encore mal explorés aujourd'hui, qui constituent pour nous l'histoire des peuples celtiques. Les Peslages se développèrent donc sur le sol de la Grèce dans toute l'intégrité de leurs croyances primitives, jusqu'à l'époque où la rénovation sociale, qui s'était opérée dans les Indes et qui s'était étendue jusqu'à l'Egypte , vint pénétrer dans le centre même des nations celtiques. C'est à celte époque que commencent d'habitude nos histoires de la Grèce; et nos connaissances les plus positives sur les institutions sociales des Peslages sont puisées dans les traditions qui ont été recueillies, et qui nous ont été transmises, par les premiers historiens de ces nombreuses migrations successivement parties de l'Asie, de l'Egypte et de la Phènicie. Or, nous apprenons que, chez les Peslages, les maladies étaient considérées comme des punitions infligées aux hommes par les dieux, en expialion des fautes qu'ils avaient commises ; et que les prières et le jeûne étaient regardés comme les seuls moyens propres à fléchir la colère divine, et à obtenir la rémission des châtiments infligés. Mais le mode suivant lequel le sacrifice était offert, et le signe divin auquel on reconnais-

sait que ce sacrifice avait été accepté, sont deux termes également importants à étudier dans l'intérêt qui nous occupe, et sur lesquels la multitude des documents qui nous ont été conservés ne peuvent laisser aucune incertitude. Le malade était apporté jusqu'à l'entrée du lieu saint: tous les signes extérieurs de la vengeance céleste qui étaient manifestes en lui, ou, en d'autres termes , tous les symptômes de sa maladie, étaient inscrits avec le plus grand soin sur des tablettes, qui s'appelaient alors des Tables votives et qu'aujourd'hui l'on nommerait des Cahiers d'observations. L'on y inscrivait aussi les inspirations curatives que , selon la croyance , les dieux ne manquaient pas de donner aux malades, lorsqu'ils étaient fléchis par la prière. Or, quelles étaient ces inspirations curatives? c'étaient ces sensations instinctives que les médecins consultent encore aujourd'hui, ces appétences particulières dont la satisfaction , dans les cas pathologiques les plus ordinaires, suffit à la guérison. Sans l'attention que provoquait la croyance religieuse , jamais on n'eût remarqué ces appétences instinctives , jamais on n'en eût tenu compte de manière à en faire le fondement d'une doctrine thérapeutique. D'autres fois, le prêtre offrait aux dieux un sacrifice expiatoire, et prescrivait au malade certaines pratiques religieuses qui, le plus souvent, étaient de nature à agir avec une grande intensité sur son système nerveux , et qui étaient répétées jusqu'à ce que le malade, affaissé sous ces émotions sans cesse croissantes , tombât dans un état d'assoupissement profond. Alors, si le sacrifice était accepté, les dieux révélaient au malade dans un songe les moyens thérapeutiques qu'il devait employer pour obtenir la guérison; et ces moyens, ainsi que les effets qu'ils avaient déterminés, inscrits par le prêtre sur la table votive , complétaient l'observation.

Un très grand nombre d'observations ont été ainsi re-

cueillies, plusieurs d'entre elles sont parvenues jusqu'à nous; et l'on comprend comment les prêtres, possédant entre leurs mains une semblable collection de documents , ont pu acquérir une certaine expérience médicale , et établir pour leur usage la nosologie pratique la mieux fondée en principe — une classification des maladies par les agents thérapeutiques que réclame la guérison de celles-ci. Quant à l'efficacité même des agents thérapeutiques qui étaient ainsi découverts ou révélés , on comprend que, dans un grand nombre de cas, elle a dû être complète; car, dans la grande majorité des affections des voies intestinales qui sont encore aujourd hui si graves et si fréquentes, les manifestations de l'instinct offrent les indications les plus précieuses; et il est évident que l'instinct des malades, réveillé par l'appareil imposant d'un sacrifice religieux, a seul dicté ces premiers essais de thérapeutique.

Tels furent, Messieurs, à n'en pouvoir douter, les premiers prodromes de la science médicale.

Ainsi, quel que soit le point de vue sous lequel nous envisagions la question, nous arrivons toujours à une seule et même conclusion ; et nous trouvons que : —

La science a pour but de prévoir, c'est-à-dire, de coordonner les phénomènes de manière à en découvrir l'ordre de succession et la loi de génération.

Cette définition de la science nous donne celle de la fonction q >e la science accomplit parmi les divers modes de l'activité humaine. La science ayant pour but de prévoir, il est évident qu'elle ne travaille pas pour elle-même; car il si rait absurde d'admettre qu'un système de prévoyance fût organisé en vue de lui-même. La science travaille donc pour une fin qui lui est étrangère; et, par conséquent : —

Toute œuvre scientifique est nécessairement une œuvre de dévouement : —

Toute œuvre scientifique qui ne conclut pas, directement ou indirectement, à une pratique quelconque, est nécessairement une œuvre morte.

Présentons ces deux conclusions sous une forme qui soit plus propre à en faire ressortir toute l'importance.

Tout mouvement complet se décompose chez l'homme en trois temps successifs et entièrement distincts : l'homme désire ou veut: l'homme raisonne: l'homme agit. En d'autres termes, tout acte humain, qui se réalise au dehors dans un fait accompli , suppose nécessairement trois opérations différentes, et qui sont intimement liées aux manifestations essentiellement successives de l'activité humaine. En effet, pour que l'homme, agissant librement, puisse accomplir un acte quelconque, il faut nécessairement qu'il ait voulu cet acte, et qu'il se le soit proposé comme but; la liberté morale de l'homme est à ce prix. Mais, entre l'opération spirituelle en vertu de laquelle l'homme veut un but déterminé, et l'opération matérielle en vertu de laquelle il accomplit les actes que ce but commande, il intervient, de toute nécessité, une troisième opération purement iniellectuelle, en vertu de laquelle l'homme coordonne les divers actes particuliers qu'exige le but définitif qu'il se propose d'atteindre : c'est cette opérai ion intermédiaire que nous nommons le raisonnement.

Or, ce que nous venons de dire pour l'homme individuel est également vrai pour une association, si nombreuse qu'elle soit , cela est vrai pour une société tout entière.

Et en effet, Messieurs, là ou il n'existe pas un but commun , il n'existe pas non plus d'association possible, il n'existe pas de naiion. Pour la nation comme pour l'individu, la réalisation du but suppose une coordination méthodique d'actes distincts et successifs; et les institutions scientifiques socialement organisées sont appelées à réaliser pour les nations ce qiic la logique humaine réalise

pour l'individu. — Parce que la fonction de l'humanité tout entière est une ; parce que le but que toutes les nations humaines doivent atteindre est un ; et parce que la science, étudiée au point de vue le plus général , n'est que la coordination de tous les moyens nécessaires pour accomplir cette fonction et pour atteindre ce but; il suit nécessairementque la science est une. — Parce que la fonction générale de l'humanité suppose une pluralité de fonctions spéciales ; parce que chacune de ces fonctions spéciales engendre une spécialité scientifique distincte ; il suit nécessairement que la science générale se décompose en une pluralité de sciences spéciales , qui sont entre elles dans le rapport même des fonctions qu'elles accomplissent , et qui sont liées les unes aux autres par un lien qui n'est autre que le but unique dont elles sont les fonctions diverses. — Enfin , parce que l'accomplissement de la fonction que l'humanité est appelée à remplir sur cette terre , nécessite la connaissance complète du milieu dans lequel l'humanité agit; et parce que la connaissance de ce milieu suppose la coordination méthodique de l'ensemble des phénomènes dont ce milieu se compose ; il suit encore , que chaque spécialité scientifique est appelée à coordonner tous les phénomènes d'un même ordre , de manière à en découvrir la loi de génération, afin qu'il soit possible à l'activité humaine de les faire servir à la réalisation d'un seul et même but.

Ainsi nous nous trouvons conduits à ces considérations fondamentales qui sont de la plus haute importance dans la philosophie des sciences : —

La science travaille pour un but qui est placé en dehors de la science elle-même : ce but , c'est l'accomplissement de la fonction de l'humanité sur la terre.

L'accomplissement de cette fonction ne peut être atteint que par des réalisations successives; et ces réalisations ne sont possibles pour l'homme qu'à la condition de

connaître l'ordre de succession et la loi de génération des phénomènes au milieu desquels l'humanité est appelée à agir.

Chaque science spéciale a pour fin d'arriver à cette connaissance à l'égard d'un ordre spécial de phénomènes : les sciences spéciales ne sont ni plus ni moins distinctes que les successions phénoménales elles-mêmes.

Toutes les sciences spéciales étant des fonctions d'un même but , il suit que le rapport encyclopédique de toutes les sciences doit être nécessairement donné par le but même dont elles sont fonctions.

Le but de la science étant de servir à l'accomplissement de l'œuvre de l'homme sur la terre; et chaque science spéciale étant une fonction déterminée de ce but ; il suit que toutes les sciences doivent être actives; et par conséquent toute science qui ne conclut pas à une pratique , toute science , qui ne met pas dans la dépendance de l'homme un ordre déterminé de phénomènes , est une science morte.

Le but de la science étant placé en dehors d'elle-même, et chaque spécialité scientifique étant un moyen de ce but , il suit que l'œuvre de tout savant véritable est essentiellement une œuvre de dévouement.

Ces différentes propositions, Messieurs, nous permettent d'envisager l'histoire générale des sciences d'un point de vue nouveau , et que nous ne sachions pas avoir été développé dans aucune des histoires que nous possédons du progrès et du développement des connaissances humaines.

De ce que la science est ainsi envisagée comme l'un des moyens essentiels du but que l'humanité est appelée à accomplir sur cette terre; — de ce que la science se lie ainsi intimement à la destinée fonctionnelle de l'homme; — il suit, que toutes les fois que les croyances

humaines ont subi des modifications profondes , toutes les fois qu'une parole nouvelle est venue assigner à l'activité humaine une nouvelle destination , la science ellemême a nécessairement dû être profondément modifiée. Car le moyen est intimement lié au but; l'instrument est essentiellement coordonné du point de vue de l'œuvre. Or, l'histoire de la science tout entière démontre qu'en effet il en a constamment été ainsi.

Nos histoires classiques, vous le savez, Messieurs, ne remontent guère au-delà des temps héroïques de la 'Grèce; et l'histoire des sciences en général n'est trop souvent que l'histoire des éditions successives qui ont éié publiées des œuvres de Platon et d'Aristote, depuis le siècle d'Alexandre jusqu'à l'époque que l'on appelle d'ordinaire l'époque de la renaissance des lettres. Quant aux origines de la science grecque, il en est rarement question; et ce n'est guère que dans ces dernières années que des recherches historiques un peu étendues ont démontré, que les origines assignées par les Grecs à leurs découvertes scientifiques étaient aussi inexactes, que celles qu'ils assignaient à leurs différentes nationalités étaient fabuleuses.

La science des Grecs vint tout entière de l'Egypte et de l'Inde, de l'Inde surtout; et ce fut dans les écoles théologiques de l'Hindoustan que les philosophes grecs allèrent puiser toutes ces doctrines philosophiques, si singulières et si contradictoires alors qu'on les étudie isolées, et qui pourtant s'expliquent si facilement alors qu'on les déduit de leur source commune , les discussions religieuses que le protestantisme Bouddhique souleva contre les doctrines religieuses orthodoxes. Cette filiation est démontrée dans la généralité, d'une manière irréfragable, par les nombreux travaux <jui ont été récemment publiés sur les théogonies indiennes ; mais il serait facile de la démontrer d'une manière également

complette jusque dans ses plus minimes détails. Il nous serait facile, par exemple, de prouver que l'immense savoir d'Aristote n'était guère que le savoir d'un compilateur habile qui , pour ses immenses recherches, pouvait disposer librement des armées partout victorieuses d'Alexandre le Macédonien; et peut-être ne serait-il pas tr.\s difficile de montrer, par la comparaison même des textes, que les parties les plus importantes de l'œuvre d'Aristote se trouvent dans des livres hindous publies plus de quinze cents ans avant l'époque où écrivait le philosophe de Stagyre.

Or la science hindoue, comme la science de l'Egypte, était tout entière coordonnée du point de vue d'un but d'expiation religieuse. Elle émanait directement du dogme de la Chute ; et ce dogme proclamait, que toutes les formes vivantes sur la surface de cette terre avaient été créées par Dieu, afin que des intelligences primitivement pures, mais déchues de leur pureté première , pussent expier sous ces formes corporelles les fautes que dans leur vie antérit ure et spirituelle elles avaient commises (1). Ainsi sous chaque forme organique existait une ame qui expiait une faute ; et la hiérarchie des formes répondait à la hiérarchie des fautes commises, à la hiérarchie des expiations accomplies. Une ame expiait dans chaque forme humaine , une ame expiait dans chaque forme animale, une ame expiait dans chaque arbre de la forêt ; et, chose remarquable, cette théorie de l'expiation hiérarchique avnit donné aux théologiens de l'Inde une classification sérielle et progressive des êtres organisés, qui ne

(1) L'Européen : 2e série. Tom. II. n° 2. page 45. Recherche historiques sur les origines st sur les premiers développements de la science , par le docteur Cerise.

s'éloigne pas autant qu'on pourrait le croire , au moins dans les généralités, de la série aujourd'hui adoptée par les naturalistes.

Cette conception scientifique véritablement encyclopédique donnait nai>sance à deux considérations générales sur l'ensemble des phénomènes de notre monde que nous allons brièvement indiquer.

La science incrédule et matérialiste des Grecs était, dans les conclusions et les principes, identique à celle des Hindous; seulement la pensée religieuse qui avait engendré celle-ci ne se trouvait plus netiement formulée dans celle-là. Là où les théologiens de l'Inde avaient placé comme principes de mouvement des activités déchues qui expiaient, les philosophes de la Grèce placèrent des essences immuables, éternelles, incorrupiibles; et il y eut pour eux exactement autant d'essences distinctes déposées dans la matière, qu'il y avait de mouvements distincts dans l'ordre phénoménal du monde. De ce que ces essences étaient, parleur nature même, éternelles, immuables et incorruptibles , et de ce qu'elles étaient en outre la cause essentielle de tous les phénomènes, il suivait, comme conséquence nécessaire , que Tordre phénoménal actuel était immuable et éternel dans la généralité comme dans les détails, et que tout mouvement s'accomplissait dans un cercle complet. Il s'ensuivait aussi , que la science grecque devait traduire son but dans cette formule générale:— « Constater le nombre et la nature des essences distinctes qui existent dans la matière, » — comme la science hindoue posait pour but à l'activité scientifique de l'homme : — « De déterminer le nombre et la nature des intelligences déchues qui expient sous formes corporelles. » — Évidemment, dans l'une ou l'autre de ces deux conceptions générales, il était complètement impossible d'admettre que l'activité intellectuelle de l'homme put jamais intervenir

dans Tordre phénoménal de manière à y opérer des transformations (1).

La science grecque était donc , comme la science hindoue , essentiellement immobile et circulaire; et cela est tellement vrai, que nous voyons un grand nombre de philosophes hindous , et d'après eux Platon lui-même , déclarer complètement indignes du nom de Sciences toutes celles qui concluent directement à une pratique quelconque.

Mais le dogme de la Chute concluait non moins directement à une considération générale sur l'ensemble du phénomène astronomique — considération que nous voyons également dominer dans la science ancienne. En effet, dans les doctrines philosophiques de l'Inde, de l'Egypte et de la Grèce, la terre était immobile au centre du monde, et les astres et les sphères célestes tournoyaient sans cesse autour d'un axe stable qui passait par ce centre. Cette conception générale , qui du reste n'était que l'expression exacte du phénomène observé, et qui faisait du globe terrestre le centre et le but du monde, était dans une concordance parfaite avec une doctrine religieuse qui envisageait la terre comme le champ, ou le lieu, sur lequel s'accomplissait la grande œuvre de l'expiation qui était la fin de toute créature; et qui, par conséquent, envisageait tous les autres éléments de notre monde comme des fonctions de cette même œuvre , et , partant aussi , de notre terre elle-même. La terre devenait ainsi le but définitif et le centre delà création , et par conséquent aussi, le but définitif et le centre de l'univers. Aussi cette donnée générale dut-elle être universellement adoptée; et si Pythagore enseigna, dit-on, que la terre et les planètes tournaient autour du soleil im-

(I) Voyez, dans l'Européen, un mémoire sur le but del'his toire, par M. P.-C. Roux.

mobile; si Aristarque, astronome de l'école d'Alexandrie, renouvela plus tard la doctrine de Pythagore; si Nicolas put avancer que la rotation évidente du ciel dans un sens déterminé pouvait s'expliquer par une rotation de la terre elle-même dans un sens inverse ; il est évident que toutes ces propositions ne pouvaient et ne devaient être envisagées que comme des paradoxes brillants , en contradiction complète avec les formules les plus générales et les plus absolues de la philosophie des sciences, et qui ne commandaient même pas de vérification directe. Ainsi en fut-il en effet; et la doctrine de Ptolomée, qui était en concordance complète avec la doctrine philosophique générale , et qui expliquait mieux que toute autre les anomalies que présentaient les trajectoires irrégulières des planètes., fut et dut être nécessairement adoptée. Aussi tous les efforts des astronomes grecs tendirent-ils exclusivement à faire concorder les mouvements apparents des planètes avec ceux que leur assignait la théorie en entassant courbe sur courbe , épicycle sur épicycle , jusqu'à ce qu'enfin le nombre effrayant d'épicycles ai cumules l'un sur l'autre eût rendu le problème astronomique complètement inextricable.

Tel fut, autant qu'il nous est permis de l'exposer ici , l'aspect le plus général de la science grecque ; telles en furent aussi les origines. Et, comme vous le voyez, Messieurs, cette esquisse offre une confirmation remarquable de la proposition que nous tenons à démontrer; à savoir : —

Que la parole révélée, qui vient assigner à l'activité humaine une destination, imprime en mêiiie temps à tout l'ensemble des connaissances humaines des modifications ineffaçables.

Cette démonstration deviendra plus complète, nous l'espérons, lorsque nous aurons indiqué les différentes transformations que les doctrines chrétiennes ont dû ne-

— :>3 — cess.O'J'pment amener dans cette conception scientifique générale.

Le dogme chrétien de la Rédemption vint renverser jusque dans ses bases mêmes , tout l'édifice de la science ancienne; car, religieusement , il n'était plus ni permis ni possible d'affirmer que toutes les formes vivantes avaient été créées pour que des intelligences déchues y vinssent expier leurs fautes et récupérer leur pureté première, dès qu'il eut été dit, que ce but avait été atteint par le sacrifice volontaire et le dévouement absolu de Jésus-Christ. Mais en même temps que le dogme delà rédemption fermait la voie de la science antique, et mettait à néant toute la science hindoue de l'expiation et toute la science grecque qui en dérivait immédiatement, l'Évangile ouvrait à la science humaine une voie immense et complètement nouvelle , voie qui doit conduire l'homme à toutes ses conquêtes futures, ta la domination même du monde. Car il a été dit : — « Le monde vous a été donné pour votre domaine ;» — ou, en d'autres termes: — « L'activité humaine peut intervenir dans l'ordre phénoménal actuel de manière à y opérer des transformations. » — Ainsi l'activité scientifique de l'homme se trouvait virtuellement circonscrite dans une formule générale s< mbl.ible à celle-ci : — ((Rechercher l'ordre dans lequel les phénomènes se succèdent, et les lois qui en régissent la succession, afin qu'il soit possible à l'activité humaine d'intervenir dans cette succession pour la modifier dans un but déterminé.» —

Ainsi , tandis que la science païenne était essentiellement passive, circulaire et stérile, la science chrétienne devenait au contraire essentiellement active et féconde] et tandis que Platon, au nom de la doctrine grecque, regûcd&it comme indignes du nom de Sciences toutes celles qui concluaient directement à une pratique quelconque, Van Ilelmout, Bacon, Descartes, Campanelle, etc., au

nom de la doctrine chrétienne , appelaient Sciences mortes toutes celles qui ne concluaient pas.

Mais, en même temps qu'elle ouvrait une direction scientifique nouvelle, la doctrine chrétienne permettait aussi de formuler une conception nouvelle sur l'ensemble du phénomène astronomique. Puisque l'homme n'avait pas été créé dans un but d'expiation , et que pourtant il avait été créé actif et libre , il suivait nécessairement que l'homme avait été créé dans un but d'activité. Dès-lors l'humanité devenait fonction du monde; mais dès-lors aussi la terre elle-même devait être conçue comme fonction du système planétaire. Alors , mais alors seulement, i 1 fut permis d'affirmer dogmatiquement , comme un principe parfaitement conforme à la philosophie générale des sciences , que notre planète , loin d'être le but et le centre unique du système du monde , n'était elle-même que l'une des fonctions multiples de l'œuvre de Dieu. Alors les travailleurs et les hommes de foi purent entrer hardiment dans cette nouvelle voie ouverte devant eux. Alors Copernic put affirmer formellement que la terre tournait sur son axe , et circulait comme toutes les autres planètes autour du soleil immobile au centre du monde: et cette proposition , paradoxale à l'époque de Pythagore, d'Aristarque, de Nicétas, recevait maintenant, de la conformité qu'elle présentait avec la science générale , une confirmation qui en commandait la vérification inmédiate. Alors il fut possible de concevoir, que ce mouvement de la voûte céleste , manifeste pour tous les yeux , évident pour toutes les convictions , confirmé et surabondamment démontré par la tradition universelle de l'humanité tout entière, n'était réellement qu'un phénomène illusoire produit par une rotation de la terre en sens opposé. Alors , et alors seulement , les astronomes purent avoir une conviction entière et complète dans une proposition en contradiction manifeste avec le témoignage avéré de

leurs sens. Alors Copernic put user sa vie à acquérir la démonstration scientifique d'un théorème , et à établir que la trajectoire, en apparence si anomale, des planètes était parfaitement régulière , et que la précession des équinoxes dépendait d'un mouvement extrêmement lent de l'axe terrestre. Alors Galilée put subir la persécution au nom d'une conviction scientifique , et s'affermir dans sa foi en découvrant les satellites de Jupiter et les phases de Vénus. Alors Kepler, le plus grand des astronomes parce qu'il fut l'homme le plus fermement croyant, put consumer trente années d'une vie merveilleusement laborieuse à découvrir une harmonie dont il était convaincu d'avance , et s'abîmer dans des calculs qui effraient l'imagination pour démontrer des rapports de l'existence desquels il était d'avance certain. Alors il fut permis de concevoir, qu'il existait une force, inconnue en son essence, qui liait dans un même ensemble harmonique le satellite à sa planète , la planète à son soleil , et tous les soleils entre eux dans toute l'immensité de l'espace : de telle sorte que chaque élément de l'univers devenait fonction de l'ensemble— fonction tellement intégrante, tellement essentielle, qu'il ne peut survenir dans un seul de ces éléments une seule perturbation, si minime qu'elle soit, qu'elle ne se traduise dans toute l'immensité de l'espace par d'innombrables oscillations dont les périodes et les durées sont proportionnelles à l'énergie des puissances pertubatrices: de telle sorte encore, que, s'il était donné à l'homme de modifier la trajectoire du globe qu'il habite , il imprimerait par cela même une modification dans le système solaire tout entier: — conception gigantesque dont la formule newtonienne établit la rigoureuse exactitude , et qui était à tout jamais interdite à la science ancienne.

Ainsi deux considérations générales nouvelles nous paraissent avoir servi de bases à tous les grands travaux

— *&-=■ scientifiques des temps modernes: et ces considérations les voici encore une fois : —

Le but de la science est de permettre à l'activité de l'homme soit de prévoir, soit d'intervenir dans les successions phénoménales , afin d'en déterminer la modification ; et le moyen de ce but, c'est la découverte de l'ordre de succession et de la loi de génération des phénomènes.

Tous les êtres crées sont des fonctions d'un même but; et, dans chaque être pris en particulier, chaque organe spécial est l'instrument d'une fonction spéciale qui concourt , elle aussi , à la fonction générale de cet être.

C'est parce que Bacon donna une grande publicité aux efforts qui de son temps tendaient à engager la science dans cette voie nouvelle , qu'il passe pour l'inaugurateur des sciences modernes : c'est parce que Descartes posa le premier une formule scientifique en rapport avec ces considérations, et qu'il affirma que « dans le monde matériel créé par Dieu , il n'y a que de la matière, plus du mouvement ; > que Descaries est considéré comme le plus grand savant que la science puisse nommer : et c'est parce que Kepler piessentit et la direetion scientifique nouvelle, et la formule générale posée par Descaries et celle même de Newton, et qu'il les appliqua d'avance à la détermination des phénomènes astronomiques; c'est pour cela, disons-nous, que Kepler est le plus grand astronome dont l'histoire fasse mention.

Or, ces considérations, Messieurs, nous en avons la conviction profonde, sont d'origine essentiellement chrétienne ; et certes vous partagerez à cet égard notre cou vielion, si, comme nous, vous délaissez les esquisses imparfaites qui ont été tracées du progrès des connaissances humaines pour aller en étudier 1 histoire là où elle existe véritablement : — à savoir, dans les hardis travaux des grands inventeurs eux-mêmes. Consultez dans toutes les directions scientifiques ces œuvres

admirables qui font époque dans l'histoire des hommes: — lisez Campanelle, Bacon et Descartes: Copernic, Galilée et Kepler : Van Helmont , Stahl et Paracelse :— lisez les discussions de Leibnitz et de Newton : et vous comprendrez alors par quelle série de raisonnements tous ces grands hommes oni été amenés sur le terrain d< s découvertes; et vous comprendrez alors comment la considération du but engendre la méthode; et vous aurez l'intelligence de ces haines vivaces, de ces haines à la fois philosophiques, religieuses et scientifiques, qui animaient tous les grands novateurs contre les fauteurs de la science païenne; et vous saisirez le sens véritable de ces imprécations si communes au xvne siècle, et qui nous semblent aujourd'hui si neuves et si étranges : — «Maudit sois-tu , insensé Stagyrite, parce que, après deux mille ans, tes doctrines fatales viennent encore aujourd'hui semer de sel , comme une terre maudite , ce champ si fertile de la science, qui devrait aujourd'hui porter les plus riches fruits de la parole chréiienne ! » —

Il ne faut pas oublier toutefois, que l'histoire de ces grandes luttes qui s'engagèrent dans le xvie siècle, et qui, en définitive, fondèrent la science moderne, présente un certain nombre de faits qui, au premier aspect, peuvent sembler singulièrement contradictoire s aux doctrines que nous maintenons ici. Ainsi il s'est souvent trouvé, que ceux-là même qui étaient le plus directement préposés à l'enseignement des doctrines chrétiennes, se montrèrent réellement les plus zélés et les plus puissants défenseurs de la science grecque; et les persécutions que subirent les créateurs de l'astronomie moderne sont trop présentes à votre mémoire pour qu'il soit nécessaire de vous les rappeler. C'est ici surtout qu'il importe de pénétrer dans les profondeurs mêmes de l'histoire, et de ne point s'arrêter à l'apparence extérieure et superficielle des faits.

Ceux qui les premiers tentèrent de fonder, au milieu

du monde romain, une société chrétienne, durent nécessairement accepter le terrain même qui leur était donné, et qu'ils avaient mission de transformer. Ainsi en fut-il en effet; et l'histoire tout entière des nations modernes nous présente sans cesse , comme fait fondamental, la transformation d'institutions d'origine exclusivement romaine, sous l'influence de doctrines politiques d'origine exclusivement chrétienne. Dans cette œuvre de transformation politique, les erreurs fondamentales n'étaient guère à craindre: car les novateurs étaient incessamment appelés sur le terrain même de la pratique, et l'expérience directe mettait aussitôt en saillie les erreurs qui avaient échappé à l'argumentation logique. Mais si, dans le domaine politique, ils durent forcément accepter les institutions de Rome, ils durent nécessairement aussi accepter, dans le domaine scientifique, les sciences de la Grèce; car c'était sur ce terrain-là que se placèrent exclusivement les adversaires du christianisme; et, pour que la discussion contre eux fût concluante, fût possible même, il fallait qu'elle fût portée sur le terrain même où ils étaient placés. Or, l'erreur qui, ainsi que nous l'avons déjà observé , était presque impossible dans le domaine politique , se trouvait ici, au contraire, presque inévitable. En effet, les discussions, que les fondateurs du catholicisme eurent à soutenir contre les adversaires du christianisme, furent toujours, et sans exception aucune, des discussions théologiques; et, ainsi que Bacon l'a si bien démontré, les met hodessyllogistiquesd'Aristote, qui supposent toujours que les prémisses sont données ou connues, s'adaptent parfaitement à la science théologique dans laquelle, en effet, toutes les données fondamentales sont fournies par le dogme révélé lui-même. Ainsi , tandis que d'une part les premiers chrétiens étaient appelés à modifier incessamment les formes politiques romaines pour arriver à une organisation qui répondit directement à leur but

nouveau, et pour faire face aux guerres incessantes que l'hérésie leursuscitait, ils se trouvaient d'autre part de plus en plus resserrés dans le cercle fatal de la science grecque par les discussions théologiques qu'ils eurent à soutenir contre ces mêmes hérésies. Et il en advint enfin, que la grande majorité des théologiens se firent Aristotéliciens purs; et qu'ils se présentèrent comme obstacle à tous ceux qui voulaient rompre violemment avec les méthodes scientifiques d'Aristote.

C'est ainsi que s'explique cette apparente contradiction que présente l'histoire scientifique du seizième siècle: — contradiction que nous n'avons point voulu laisser passer inaperçue, de peur qu'elle ne devînt un jour pour vous un sujet de doute sur la complète généralité des considérations que nous venons de développer devant vous.

Messieurs, nous croyons avoir établi, d'une manière suffisamment rigoureuse et complète , la définition que nous avons donnée de la science. Nous vous avons montré en effet, que la science, envisagée soit comme effet d'une faculté individuelle de l'homme, soit comme fonction sociale, ne pouvait avoir d'autre motif et d'autre fin , que de prévoir ; nous vous avons montré historiquement qu'elle n'en avait jamais eu d'autres ; enfin , nous vous avons fait voir que c'était dans la considération du but même de la prévoyance que résidait le secret des grandes transformations qu'elle a subies. Il nous reste maintenant à vous montrer les conséquences de cette définition; c'est par là que nous terminerons cette leçon.

Ce n'est pas sans motif, Messieurs, que nous avons employé tant de temps et de soins à résoudre une question où ordinairement l'on en apporte si peu. Nous avons voulu assurer cette définition, de manière à ce qu'elle lût définitivement acquise et qu'elle obtint la valeur d'un axiome incontestable : en effet, à nos yeux, une

bonne définition doit nous faire connaître le sujet en luimême, de telle manière que nous puissions en faire sortir toutes les parties qui composent ce sujet , dans l'ordre même de leurs rapports logiques ; une bonne définition doit, en philosophie, remplir la même fonction qu'accomplit une loi de génération des phénomènes dans une spécialité quelconque, c'est-à-dire être partout présente, et nous conduire aussi facilement de l'ensemble aux détails, que des détails à l'ensemble; elle doit enfin donner une direction assurée à l'activité scientifique. Or, telles sont, nous le croyons, les propriétés de la définition que nous avons proposée; elle sera la formule générale qui nous servira à saisir et à mettre en ordre toutes les questions qui doivent entrer dans celte introduction.

En effet, de ce que la science a pour but de prévoir, il y a à déduire , non seulement qu'elle doit être active et incessamment progressive, non seulement qu'elle a toujours pour fin une praiique, mais encore que la pratique ou l'expérience , qui est une autre espèce de pratiqueront les moyens essentiels dans lesquels on doit chercher la vérification des découvertes scientifiques.

Or, Messieurs, dans les sociétés il y a deux espèces de pratique ou deux modes d'activité autres que celle de la science, savoir : la pratique morale et la pratique industrielle, la science a directement pour but ces deux ordres de pratiques : dans l'une, elle tend surtoutà conserver la société; dans l'autre, surtout à conserver l'individu. Toutes les fois donc qu'une donnée scientifique conclura contre la morale ou nous trompera dans notre activité industrielle, elle sera vérifiée fausse. Continuons:

L'idée de prévoir suppose trois espèces de certitudes ; savoir : celle du but intime définitif pour lequel on agit ; celle de la constance des phénomènes dont on s'occupe; enfin celle des movens même d'étudier, de connaître et

de classer ces phénomènes. Ainsi , dans une introduction telle que celle-ci , il y aurait lieu de s'occuper de la certitude du but assigné aux hommes en général; de la constance du phénomène dans lequel nous vivons : et des méthodes scientifiques.

De ce que chaque science spéciale est l'art de prévoir dans l'ordre des phénomènes qui la concerne, il s'en suit qu'il faut connaître ces phénomènes. Or, les phénomènes auxquels la science s'applique ne dépendent pas de nous ; d'où il résulte que les fondements de l'art de prévoir n'ont rien d'arbitraire , et que cet art ne peut émaner que de la connaissance du rapport que les phénomènes ont entre eux , et de la puissance relative qu'ils présement.

Non seulement les phénomènes sont indépendants de notre volonté ; mais ils tiennent tous les uns aux autres comme les parties d'une machine immense, nécessaires les unes aux autres. Il résulte de là que la science doit en connaître l'ensemble, et qu'elle ne peut savoir le détail qu'à condition de connaître cet ensemble.

Il faut donc pour prévoir avoir une idée de l'ensemble, connaître le lien qui unit une partie à l'autre, et connaître ces parties : en effet, tout homme qui apprend ou pratique une science a une vue d'ensemble, seulement il le sait ou ne le sait pas.

Comment atteindre ce résultat? Vous savez tous que toutes les sciences se tiennent; et vous savez tous que la plus longue vie sufflt à peine pour en acquérir à fond une seule.

On atteint ce résultat par le moyen des constructions encyclopédiques ; celles-ci ont pour but de présenter la généralité, les liens, et par conséquent démontrer toujours comment les spécialités se touchent.

Mais il résulte aussi de ces considérations, qu'une en-

— 3-2 — r,yclopédie , pour être bonne, doit être un calque du monde lui-même.

La conclusion de ce que nous venons de dire , c'est que l'on ne peut posséder réellement une branche des sciences, sans posséder auparavant la science encyclopédique.

Nous aurons donc à traiter de la science encyclopédique, et à vous montrer comment la médecine se rattache à une généralité de ce genre; ce sera l'objet de notre prochaine leçon.

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