‹ Introduction a l'étude des sciences médicalesChapitre 7 sur 13 · DEUXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIEME LEÇON

Des Constructions encyclopédiques.

SOMMAIRE. — Définition du mot Encyclopédie. — La science se crée à elle-même les conditions qui rendent une encyclopédie nécessaire. — But et fonctions d'une encyclopédie. — Il n'y a point aujourd'hui de système encypédique conforme à ce but, propre à ces fonctions. — Toutes les encyclopédies modernes ne sont autre chose que des méthodes artificielles de classification des sciences. — Examen critique des systèmes d'encvclopédie modernes. — Système de Ba-

con . —Système de d'AIembert. — Système de M. A. Comte.

— Toute œuvre encyclopédique suppose un système philosophique. — Examen des trois doctrines philosophiques qui se disputent le terrain de la science. — Du matérialisme. — Les conclusions de cette doctrine sont en contradiction formelle avec les faits. — Examen du système de Laplace. — Erreurs fondamentales dans la partie philosophique de ce système. — Le panthéisme est une négation directe du premier principe de toute invest;gation et de toute formule scient fique. — Nécessité d'admettre une cause première et une créiïton pour construire une encyclopédie vraie. — L'étude du monde phénoménal révèle l'existence de trois espèces de causes secondes ou de forces créées. — De la force circulaire. — De la force sérielle ou de progression.

— Des forces spirituelles. — Esquisse d'un système encyclopédique vrai.

Messieurs, le mot eticyclnprdie est d'origine grecque, et l'éiymologie même tle ce mot — («v xuxXu i7ai£sia> : j enseigne en cercle) — exprime parfait* ment cette forme circulaire que nous avons dit être le caractère le plus saillant de la science giecque, c'est-à-dire d'une science qui se croit achevée, complète, dont on connaît les conclusions dernières dès que l'on en possède le point de départ, et réciproquement. Aussi, au point de vue étymologique , ce mot devient impropre, alors que l'on s'en sert pour désigner le but que Ton doit se proposer aujourd'hui d.ns une classification générale des sciences : l'usage fréquent que nous devons en faire exige que le sens et la val ur en soi nt nettem nt déterminés.

Ainsi que nous avons défini la science, nous déûnirons

Y encyclopédie du point de vue du but que les constructions encyclopédiques sont destinées à atteindre. Cette définition demande que nous rappelions à votre souvenir quelques-unes des considérations générales par lesquelles nous avons terminé notre précédente leçon.

Nous avons dit : — Que la science avait pour but de prévoir, c'est-à-dire, en définitive, de nous donner la puissance d'intervenir dans l'ordre phénoménal actuel, soit pour agir sur les phénomènes qui sont à notre portée, aûn d'en déterminer ou d'en changer la direction, soit pour prévoir seulement à l'égard de ceux de ces phénomènes qui sont hors de notre portée : — Que la science parvenait à cette fin en coordonnant les phénomènes de manière à en découvrir d'abord l'ordre de succession, et ensuite la loi de génération.

Il suffit, Messieurs, de faire attention aux procédés par lesquels on acquiert, soit le premier, soit le second degré de la prévoyance, comme aux résultats que l'on retire de ce travail , pour apercevoir < omment la science se crée à elle-même des conditions qui rendent une encyclopédie nécessaire, et pour reconnaître quel doit être l'usage de celle-ci. En effet, vous savez que c'est l'extrême division de la science, ou plutôt la dispersion de la matière scientifique en spécialités diverses et multipliées, qui nous oblige à recourir aux constructions de ce genre. Or, nous allons vous montrer que c'est précisément le travail, par lequel nous acquérons nos moyens de prévoyance, qui produit celte extrême division.

Pour acquérir le premier degré de la prévoyance, il faut étudier une succession spéciale de phénomènes; il faut la suivre, l'observer à paît; autrement, on ne verrait plus 1 ordre de succession. Il est de fait, d'ailleurs, que la plupart des successions de cette espèce se présentent comme isolées, ayant une origine qu'on ne voit pas et une conclusion qui échappe aussi aux yeux. Les

nécessités de l'étude , comme les circonstances propres au fait, obligent donc également à ce travail d'analyse, et aussitôt que cette succession est connue, elle sufût à elle seule pour constituer une spécialité particulière. L'histoire nous apprend que la science a commencé de cette manière, et que, dans les premiers moments, elle était t omposée ainsi d'une multitude de petites spécialités, ne présentant d'autres rapprochements que la nature même des corps qui en étaient l'objet. L'astronomie se composait d'une multitude de petites connaissances de ce genre, qui ne présentaient d'autres points de rapprochement <[ue celui de résulter de l'étude des mouvements célestes : on l'appelait alors météorologie. La médecine a été long-temps à cet état ; et ce que l'on y nomme aujourd'hui empiii>me ou expérience pratique, ne représente autre chose qu'une Situation scientifique du même genre, etc.

Lorsque l'on atteint le second degré de prévoyance, celui qui est fondé sur la connaissance de la loi de génération, on diminue le nombre des spécialités, mais on ne les supprime pas toutes, et par plusieurs raisons: d'abord, c'est que l'on ne connaît pas le système universel du rapport des causes entre elles; c'est que l'on ne peut pas même le connaître , puisque l'on ne voit de l'univers qu'une partie infiniment petite; c'est ensuite parce que le travail de prévoyance est déterminé par les besoins que nous en avons, c'est à-dire par les usages que nous voulons en faire. Or, ces usages sont spéciaux ; ils correspondent à notre nature libre, à notre fonction particulière ; ils sont particuliers, parce que nous-mêmes nous ne sommes qu'une particularité du monde, et non ce monde t<ut entier. Ainsi , tant à cause du but de la prévo\ance qu'à cause de nos moyens d'étude, la possession même du second degré de prévoyance ne peut conclure à plus qu'à former des spécialités moins nom-

les; et, cela pût-il être autrement, ee que je ne crois pas, il n'en serait pas m, ins nécessaire aujourd'hui d construire une eocydopédic p ur diminuer les inconvénients dans la science, dure division que nous ne pouvons contrebalancer autrement, d'une division qui existe reellemem et qui est très nuisible aux progi es de l'œuvre scientifique.

Une encyclopédie véritable, ai -je dit dans la séance précédente, doit être un calque du monde: elle a pour but de nous présenter non seulement la science telle qu'elle est, mais telle qu'elle doit être. Pour cela, il faut qu'elle nous offre non seulement le plan de ce que nous savons , mais encore le plan de ce que nous ne savons pas , c'est-à-dire une exposition méthodique des problèmes résolus; aussi bien que des problèmes à résoudre dans les rapports de mutuelle dépendance qu'ils ont entre eux.

Pour vous donner, Messieurs , une idée de ce que doit être une véritable encyclopédie, il me suffira de vous rappeler quelles sont les pr priétés des classifications i M b -tanijue et en zo-loyie, sou- le nom de méthode naturelle : ce ne sont en réalité rien moins que de petites encyclopédies spéciale-. Vons sarea que ces classifications sont le résultat d'un système d'observation et d'étude dans lenjnel on s'est proposé pour fin de rapprocher les êtres en raison des similitude- ou des anaurganiques qu'ils présenta ient. Or, quelle en a été la conséquence? C'est que l'en a rendu manifestes de cette mari ère une multitude de lacunes donl on ne se doutait pas: que l'on a ouvert une carrière immense aux hypothèses et aux recherches; i ue l'on a enfin rendu visible une grande et magni'quc loi générale, celle des série-, qu'un ■onpejonnnil à peine auparavant. Les naturalistes ont obtenu ces conséqnences avantageuses en se proposant de faire une classification qui fût un calque

de la nature; on obtiendra les mêmes avantages dans des proportions plus vastes, en construisant une encyclopédie qui soit aussi, autant que possible, un calque de l'univers , bien entendu que , dans ce dernier travail , il ne s'agit pas de rapprocher les êtres en raison de leurs analogies physiques, car il n'y a nulle analogie entre des corps bruts et des corps vivants, entre l'astronomie, par exemple , et la politique.

Une encyclopédie doit être une classification de toutes nos connaissances, tellement faite qu'elle serve non seulement à tenir constamment présent devant notre esprit le souvenir de l'ensemble scientifique , mais encore qu'elle nous en donne une intelligence complète; elle doit être pour nous un mo\ en de reconnaître les lacunes qui existent dans ces connaissances, un moyen déraisonner et de trouver les h\ pothèses nécessaires pour les recherches destinées à combler ces lacunes; elle doit enfin être un moyen de certitude, un critérium que nous puissions invoquer à chaque moment pour juger la valeur de nos travaux.

Vous comprendrez facilement, Messieurs, comment il est impossible d'atteindre une telle perfection dans la construction encyclopédique, à moins de se proposer d'en faire en quelque sorte une fidèle image du monde lui-mrme, si vous consentez pour un moment à vous pla er dans la position d'un savant spécial, et à vous demander quels seraient vos besoins au point de vue d'une spccialiié. Vous verrez alors que, pour bien connaître une spécialité, il faut connaître les rapports qui unissent le sujet dont elle s'occupe «à tous les autres sujets d'étude; que, pour y bien rayonner, il ne faut pas oublier une multitude de circonstances qui sont étrangères à cette spécialité ; que, pour en bien apprécier les lacunes et les problèmes, il faut être averti des problèmes et des lacunes qui existent en dehors d'elle ou

même en dehors de toute spécialité ; que , pour faire des découvertes, il faut le plus souvent y faire intervenir des considérations déduites de l'étude d'un ordre de phénomènes tout différent, car une invention n'est le plus souvent pas autre chose que la découverte d'un rapport jusqu'alors inaperçu, etc. , etc.

Or, Messieurs, la science mo !erne ne possède point d'encyclopédie douée de ces propriétés; il n'y a point aujourd'hui d'encyclopédie conçue dans le système que nous venons d'esquisser devant vous ; toutes celles que nous avons sous les yeux, les plus fameuses, comme celles de Bacon et de d'Alembert, aussi bien que les moins célèbres , consistent dans des classifications purement artificielles, faites par une méthode et dans des vues qui ne ressemblent nullement à celles dont nous vous entretenons. L'on s'y est exclusivement proposé de disposer les spécialités scientifiques existâmes dans un ordre tel qu'il fût possible de les exposer successivement sans être obligé à des redites ou à des répétitions trop nombreuses.

Et qu'est-il résulté de là? C'est que les moyens de distinguer les spécialités entre elles, ont été aussi artificiels que la méthode de classification elle-même; en sorte, en définitive, que nos encyclopédies, au lieu de représenter l'harmonie admirable qui règne dans l'univers, au lieu de représenter chaque phénomène comme une fonction de l'ensemble, n'expriment au contraire que contradiction et désaccord.

Ainsi, Messieurs, on a été conduit, dans la construction des encyclopédies , comme dans la définition des sciences spéciales, à commettre la faute que l'on avait déjà commise dans la définition de la science elle-m, me ; on a procédé du point de vue du passé, et non du point de vue de l'avenir; on a défini les sciences spéciales du point de vue des phénomènes que ces sciences avaient

— U) — déjà réussi à coordonner, et non du point du but qu'elles étaient destinées à aueindre; on a construit des encyclopédies pour classer li s connaissances acquisfs, et non point y.our engendrer des connaissances nouvelles.

Mais il faut conclure. Or, la conséquence de ce qui précède, c'est d'abord que toute construction véritablement encyclopédique doit remplir au moins ce double but, savoir : 1° de «oordonner toutes les connaissances acquises selon Tordre même de la valeur fonctionnelle des faits qu'elles représentent, dans l'ensemble universel ; et 2° d'indiquer tout ce qui nous reste à acquérir; en ouvrant des catégories pour la classification des connaissances futures : c'est ensuite qu'il faut, pour atteindre ces résultats, imiter les botanistes et les zoologistes, abandonner les méthodes artiûcielles , et recourir à une méthode naturelle de classification appropriée à la grandeur de l'œuvre qu'il s'agit d'accomplir. Nul doute, Messieurs, qu'en adoptant cette marche, l'on obtienne des avantages pareils à ceux que l'on a recueillis en histoire naturelle.

C'est à la fécondité dont elle est douée que l'on reconnaît surtout la valeur de la Méthode naturelle; c'est à une fécondité semblable que l'on reconnaîtra la valeur de toute construction véritable ment encyclopédique ; une encyclopédie, pour être parfaite en effet, doit être construitede telle sorte que, un phénomène quelconque étant c'onné , et la position que ce phénomène occupe dans la classification encyclopédique étant déterminée, on puisse, en vertu de celte seule considération, établir les rapports qui unissent ce phénomène à l'ordre phénoménal actuel; de telle sorte que l'on puisse établir un jour les rapports généraux de l'universalité des phénomènes de notre monde; de telle sorte que l'on puisse indiquer d'avance tous les ordres de phénomènes qui restent encore à découvrir, ainsi que les spécialités scientifiques nouvelles à

créer. Une telle encyclopédie serait à l'ensemble des phénomènes précisément ce qu'est à l'universalité des êtres organises lu méthode naturelle. Or, nous croyons qu'une semblable construction encyclopédique est aujourd'hui possible ; mais avant d'asseoir les bases d'un travail semblable, nous voulons examiner devant vous les classifications encyclopédiques c;ui servent de fondement à nos institutions scientifiques actuelles; et nous appellerons ensuite votre attention sur quelques travaux plus modernes qui ont eu pour but la solution du même problème ; et il ne nous sera pas difficile de montrer que, parmi ces encyclopédies, aucune ne présente les différentes conditions, que nous regardons comme essentielles à toute construction de ce genre.

Nous n'avons pas à nous occuper ici des tentatives d'encyclopédsation qui ont été fuites par quelques-uns des grands savants du moyen-âge : ces travaux sont pour la plupart conçus dans une dinction scientifique, qui s'éloigne trop complètement de la direction dans laquelle nous sommes entres; ils exercent une influence trop peu sensible sur l'ensemble des sciences modernes, pour que nous devions appeler votre attention sur ces vastes répertoires de lu science du passé. Nous devons évidemment nous borner à l'examen des encyclopédies fort peu nombreuses, qui ont été tentées depuis le grand mouvement imprimé aux scienc< s par les travaux du seizième siècle.

Or, depuis Bacon jusqu'à ce jour, les savants généraux paraissent n'avoir envisagé comme possibles que deux modes principaux de généralisation encyclopédique : dans l'une, la généralisation est établie du point de vue de l'homme; dans l'autre, elle est établie du point de vue de la matière : au premier mode appartiennent les tentatives encyclopédiques de Bacon lui-même, et de d' Alembert son continuateur ; dans le second il faut ranger les stériles

essnis du baron d'Holbach et des matérialistes de son école.

Bacon, en effet, s'est efforcé déclasser toutes les connaissances humaines sous le titre, et en quelque sorte dans le domaine dès facultés qu'il supposait avoir engendré ces mômes connaissances : ainsi , après avoir divisé les facultés de l'homme en trois facultés principales, la mémoire, la raison, et l'imagination , il a classé sous le titre de ces trois facultés prétendues radicales, comme en trois catégories distinctes, l'ensemble des connaissances humaines, donnant à la mémoire les sciences historiques qu il divise en histoire civile et histoire sacrée ; — à la raison les sciences philosophiques qu'il divise en science de Dieu, science de la nature, et science de l'homme; — à Y imagination, la poésie, qu'il divise aussi en poésie narrative, poésie dramatique , et poésie parabolique; et qui renferme toutes les manifestations que nous réunissons aujourd'hui sous la dénomination commune de beaux-arts.

L'encyclopédie de d'Alembert est construite d'un point de vue exactement semblable, et ne diffère même de l'encyclopédie de Bacon, que dans la subdivision des sciences spéciales et leur ordonnance. D'Alembert , en effet, est parti de la donnée fondamentale des philosophes matérialistes sur l'origine des idées, pour conclure à la division généiale des facultés humaines présentée par Bacon. Suivant lui, les êtres physiques agissent sur les sens, et y déterminent des impressions : — ces impressions sensoriales sont transmises par le système nerveux au cerveau pour y exciter les perceptions de l'entendement : — l'entendement agit sur ces perceptions de trois façons distinctes, suivant ses trois facultés principales, la mémoire, la raison et l'imagination, et engendre ainsi les trois grandes catégories encyclopédiques des connaissances humaines. La faculté de la mémoire engendre l'histoire.

que d'Alembert divise en histoire sacrée, histoire civile, littéraire et scientifique , et histoire naturelle:

L'histoire naturelle se subdivise en : A. Histoire de la nature uniforme.— B. Histoire des écarts de la nature. — C. Histoire des usages de la nature.

A. L'histoire delà naiure uniforme enferme: 1° L'histoire des phénomènes célestt s (qui n'est pas Y astronomie).— 2° La météorologie. — 3° La géographie. — 4° L h sioire des végétaux (qui n'est pas la botanique). — Et 5° l'histoire des animaux (qui n'est pas la zoologie).

B. L histoire des ecarls de la naiure renferme : 1° L'histoire des prodiges célestes, terrestres, et météorologiques : — et 2° L'histoire des monstres.

C. L'histoire dt s usages delà nature renferme l'histoire des arts et métiers.

La faculté de la raison engendre la philosophie ou la science que d'Alembert divise, comme Bacon, en science de Dieu, — science de l'homme, — et science de la nature.

La science de Dieu renferme la théologie.

La science de l'homme renferme la logique et la morale.

La science de la nature renferme la mathématique et la physique.

El la physique elle-même est sous-divisée en zoologie (qui renlerme l'anatomie, la physique, la médecine, l'art vétérinaire); en astronomie, en cosmologie, en botanique, en minéralogie, etc., etc.

Enfin li faculté de l'imagination engendre la poésie que d'Alembert divise, d'après Baeon , en poésie narrative, — poésie dramatique, — et poésie parabol que.

La poésie narratre renferme la musique , la peinture, la sculpture, l'architecture.

Si, abstraction laite de cette généralisai ion encyclopédique, on examine d'abord exclusivement le point de vue d'après lequel elle a été construite, il sera évident

que ce point de vue est déjà complèieiueiit faux par luimême; en effet, toute classification des connaissances humaines nu moyen desfacu'tés de l'homme, supposera nécessairement qu'il exi>te chez l'homme des facultés distinctes et spéciales qui engendrent, chacune, une spécialité scientifique distincte : or, cette condition fondamentale de toute encyclopédie ainsi établie du point de vue de l'homme, est une absurdité manifeste, puisqu'il ne saurait exister une seule spécialité scientifique, si minime qu'on la suppose, qui n'exige le concours de toutes les facultés humaines. Mais alors même qu'il n'en serait pas ainsi , ce mode d'encyclopédisation n'en serait pas moins essentiellement vicieux : — il est vicieux , parce que , étant fondé sur une division arbitraire des facultés humaines, il a pour principe de classification un système variable et transitoire, et que, par conséquent, toute théorie nouvelle des facultés de l'homme pourra renverser de fond en comble toute la hiérarchie encyclopédique : — il est vicieux , parce que, étant exclusivement destiné à coordonner les sciences qui existent déjà, et à enregistrer des faits acquis, il ne saurait nécessairement engendrer la plus petite spécialité scientifique, ou indiquer la plus grossière lacune et par conséquent se trouve être complètement stérile ; — il est vici< ux enfin , parce qu'il ne fournit même pas les moyens de comprendre toutes les parties des connaissances humaines.

Etudié dans les conceptions métaphysiques qui lui servent de base , le système encyclopédique de d'Alembert est plus vicieux encore. En effet, ainsi que Condillac et toute l'école matérialiste du xvme sècle, d'Alembert pose en principe que les impressions produites sur les appareils sensoriaux par les objets extérieurs, et transmises par eux au cerveau , se transforment là en perceptions et deviennent ainsi l'origine première et la souive unique de toutes nos idées. Or, sans vouloir développer ici cette

absurdité fondamentale en métaphysique , qui consiste à admettre qu'une impression, c'est-à-dire une modification complètement passive de l'instrumentalité de l'homme, peut se transformer en une perception , c'est-àdire un acte pur de la spontanéité humaine, il nous suffira de faire remarquer qu'une semblable théorie des sciences, alors même qu'elle ne serait pas logiquement impossible, serait encore complètement inadmissible, puisqu'il n'existe pas une seule science qui ne repose directement sur des idées abstraites que les sens n'ont pu transmettre. Ainsi, le point, la ligne, et le plan géométriques ne sont pas des êtres physiques capables de déterminer des impressions sensoriales, mais bien des entités métaphysiques qui n'existent que par définition ; et par conséquent la géométrie devient une science impossible ; ainsi le temps , l'étendue , ou plus généralement encore, la quantité, ne sont pas des êtres physiques, mais bien desidies abstraites; et par conséquent la mathématique, la plus parfaite de toutes les langues, précisément parce que les termes entre lesquels elle établit des rapport, sont exclusivement des entités métaphysiques; la mathématique, disons-nous, devient une langue impossible; ainsi l'idée de forces, qui est une pure abstraction, et que nous ne pouvons définir que comme une cause quelconque qui engendre un phénomène ou un mouvement, ainsi l'idée de force ne peut pas exister et par conséquent ne saurait engendrer la dynamique, etc., etc.

Enfin , si l'on étudie la classifi ation de d'Alembert en elle-même, on demeurera convaincu que cette classification est pour le moins aussi fautive que la conception métaphys.que sur laquelle elle repose, que le point de vue général d'a|.rès lequel elle a été construite. Ainsi l'histoire, pour nous borner à un seul exemple, l'histoire, qui est engendrée par la faculté de la mémoire, est divisée

par d'Alembert on trois sections distinctes : l'histoire sacrée; lhistoire civile, littéraire et scientifique; l'histoire naturelle. Or, il est évident, d'abord, que jamais, dans aucun temps ni dans aucun lieu, l'histoire sacrée n'a pu être envisagée comme séparée de l'hisioire civile, littéraire et scientifique; et, pir conséquent, ces deux premières sections de la science historique rentrent évidemment l'une dans l'autre. Il est manifeste encore que l'histoire naturelle, c'est à-dire la science des êtres organisés, n'a pas le moindre rapport avec les sciences qui ont pour but de prévoir l'avenir des sociétés humaines par 1 étude de leur passé, c'est-à-dire avec l'histoire proprement dite ; et, par conséquent, le rapprochement é alili par d'Alembert entre l'histoire naiurelle et lhistoire sacrée, civile, l.ttéraire et scientifique, n'a pas d'autre fondement qu'une pauvre analogie de mot. L'histoire naturelle elle-même est sous-divisée en trois sections: l'histoire de la naiure uniforme; l'histoire des écarts de la nature ; l'histoire des usages de la nature. Or, depuis que les hommes font de la science et de la métaphxsique, la naiure a toujours été définie l'universalité des phénomènes du monde physique; c'est-à-dire l'ensemble des causes physiques manifestées dans l'ensemble des effets; ainsi, p.ir définiiion, cette expression, histoire de la nature uniforme : équivaut a celle-ci; « science de l'universalité des phénomènes du monde, des forces qui les déterminent, et des lois auxquelles ces forces sont soumises : » et par conséquent, la première section de l'hisioire naturelle renfermerait la science spéculative tout entière. La troisième sect on, l'histoire des usages de la nature, embrasse nécessairemeni la totalité des applications qui peuvent être faites de la science spécuiatixe a la transformât on du monde extérieur. Quant à la deuxième seciion, l'hisioire des écarts de la nature, la dénomination par laquelle

elle est désignée équivaut évidemment à celle-ci : science des phénomènes qui n'ont pas de lois. Ainsi , les trois sections dans lesquelles se subdivise 1 histoire naturelle renfermeraient, suivant d'Alembert, la totalité des sciences spéculatives, la totalité des sciences d'application, plus une catégorie tout entière des connaissances qui n'ont pas encore de nom dans aucune langue humaine, les sciences des effets sans causes ; c'est l'universalité des connaissances auxquelles il a été donné à l'homme d'atteindre, et quelque chose déplus : celte histoire naturelle traite de omnibus rébus scibilïous el de qnbusdam aliis.

11 nous serait facile de poursuivre ces considérations critiques à travers l'œuvre tout entière ; et peut-être trouverions-nous que les défauts auxquels nous nous sommes arrêtés ne sont ni les plus graves ni les plus saillants; ainsi , nous verrions des sciences identiques engendrées par des facultés radicalement distinctes, et réciproquement des sciences , complètement différentes dans leur objit, engendrées par la même faculté. Mais cette critique de détail nous entraînerait trop loin ; et d'ailleurs il sera facile à chacun de vous de compléter ce que nous avons dû nous-même laisser incomplet; qu'il nous suffise de vous rappeler les trois considérations principales sur lesquelles notre critique repose : —

L'encyclopédie de d'Alembert est fautive : 1° parce que la conception métaphysique sur laquelle elle repose implique une absurdité; 2° parce que la division des facultés humain* s, sur lesquelles elle est établie, n'est point certaine et implique une contradiction : et 3° parce que la classification des phénomènes que cette division engendre, ne lient aucunement compte des rapports naturels existant entre ces phénomènes.

Dans ces dernières années un savant mathématicien, M. Auguste Comte, a également présenté une tentative

d'encyclopédisation des connaissances humaines. Mais , ainsi que les Grecs, M. Auguste Comte n'a vu dans l'encyclopédie qu'un moyen de conserver par l'enseignement les connaissances acquises, et nullement un instrument actif destiné à les accroître. Seulement M. Auguste Comte s efforce d'enlever à son travail encyclopédique ce caractère éminemment circulaire que le mot encyclopédie implique, et qui faisait en effet la base de la science grecque, et il se pose pour but principal de disposer les sciences dans l'ordre de leur enchaînement naturel, de telle sorte qu'il soit possible de les exposer successivement, sans jamais être entraîné dans le moindre cercle vicieux. Ainsi, M. Auguste Comte accepte l'un des termes de la définition étymologique du mot , en récusant toutefois, quoique à tort, le second.

Cela posé, M. Auguste Comte procède à la classification encyclopédique des sciences, de la manière suivante:

Toute classification naturelle et positive des sciences ne pourra nécessairement résulter que de la comparaison et de la classification des phénomènes dont ces sciences ont pour but de découvrir les lois. Or, en considérant , sous ce point de vue, l'universalité des phénomènes, il sera facile de les classer dans un petit nombre de catégories naturelles disposées de telle sorte que l'étude rationnelle de chaque catégorie soit fondée sur la connaissance des principales lois de la catégorie précédente, et devienne le fondement de l'étude de la catégorie suivante. Cette disposition est fondée sur le degré de généralité des phénomènes d'où résultent nécessairement et leur dépendance successive et leur plus grande simplicité, les phénomènes les plus généraux étant essentiellement et les moins complexes et les plus indépendant. Ainsi viennent d'abord les phénomènes les plus généraux et les plus simples de tous, les phénomènes astronomiques, dont les lois influent sur tous les autres phénomènes , sans en être elles-

mêmes aucunement modifiées; puis viennent, dans l'ordre de leur généralité, de leur simplicité et de leur indépendance relative, les phénomènes physiques, chimiques, physiologiques et sociaux. Ainsi la science générale se trouve divi&ée en cinq grandes branches qui embrassent l'universaliié des phénomènes de notre monde, et, par conséquent aussi, l'universalité des connaissances humaines:— l'astronomie, la physique, la chimie, la physiologie, la plus que sociale : — ces sciences se succèdent dans l'ordre encyclopédique , et s'engendrent dans l'ordre même dans lequel nous venons de le.-» énumérer, les phénomènes astronomiques étant les plus généraux , et ceux dont les lois influent sur tous les autres phénomènes du monde sans en être elles-mêmes aucunement modifiées, et les phénomènes sociaux étant au contraire les plus particuliers, et ceux dont les lois sont modifiées par tous les autres phénomènes, sans qu'elles puissent exercer sur ceux-ci aucune influence réciproque.

Celle échelle encyclopédique présente, suivant M.Auguste Comte , quatre propriétés fondamentales également importantes : — elle présente une conformité complète avec la coordination, en quelque sorte spontanée, qui se trouve implicitement admise par les savants livrés à l'étude des sciences spéciales ; — elle est conformée l'ordre effectif du développement de la science humaine ; — elle détermine le plan général d'une éducation scientifique complètement rationnelle.

Mais la conception encyclopédique de M. Auguste Comte , pour être comprise dans son ensemble, doit être exposée sous un point de vue tout différent.

L'humanité, suivant M. Auguste Comte, a procédé à l'étude; des phénomènes du monde par trois méthodes différentes : la méthode ihéologique, la méthode ontologique , et la méthode positive : 1 histoire de ses progrès

n'est autre chose que l'histoire même de son activité dans l'espace et dans la succession de ces trois méthodes distinctes. L'humanité n'a encore appliqué la méthode positive qu'à l'étude d'un nombre assez limité des phénomènes du monde; mais l'emploi de cette méthode sera universel dais l'avenir, et les sciences humaines auront alors atteint le dernier terme de perfectionnement. Mais dans le mouvement général par lequel s'opère le pa s.;ge d une méthode à 1 autre, c!i ique science accomplit isolément son évolution ; de telle sorte que l'on peut déterminer d'une manière certaine dans quel ordre chaque spéeialite est modifiée, et par conséquent aussi établir h s vitesses de progression dont elle est relativement douée. Or, les seiences qui embrassent les phénomènes les moins complexes sont aussi celles qui accomplissent le plus rapidement les différentes phases deleurévolulion, et qui arrivent les premières à l'état positif. Ainsi les sciences humaines, classées dans l'ordre même de leur évolution , se trouvent encore distribuées telles que nous les avions rangées plus haut: — l'astronomie, la pînsique, la chimie, la physiologie, la physique soeiale.

Tel est le raisonnement qui sert véritablement de ba>c à l'échelle encyclopédique de M. Auguste Comte. Comme l'on voit, c'est la méthode positive, ou l'observation qui constitue l'unité de ce mode; et l'auteur, au lieu de prendre p ur moyen de coordination une faculté de l'esprit, s'est servi du procédé même de l'instrumentation intellectuelle.

Nous avons à objecter à cette classification encyclopédique trois arguments fondamentaux. Nous ferons observer d'abord que M. Auguste Comte a fondé cette classification sur des considérations historiques superficielles et incomplètes : il a confondu l'histoire de l'humanité avec l'histoire d'un Age humain, et il ne s'est pas aperçu qu'à toutes les grandes époques de l'histoire, les

sciences avaient successivement présenté les trois aspects généraux qu'il désigne sous les nouis de théologiqne , ontologique et positif. Nous ferons remarquer ensuite que cette échelle ne constitue qu'une coordination morte des connaissances acquises, et non pas un instrument actif d'invention. Enfin , nous allons démontrer que M. Auguste Comte n'a nullement atteint le but même qu'il s'était proposé : — de disposer les sciences de telle sorte qu'il fût possible de les exposer successivement sans être entraîné dans un cercle vicieux , et de constituer ainsi une éducation se entilique véritablement rationne. le.

Indiquons d'abord une immense lacune que nous avons commise à dessein pour appeler votre attention plus spécialement sur ce point : — c'est l'absence , dans cette échelle encyclopédique, de la mathématique. M. Auguste Comte remarque avec juste raison que, dans ce que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de mathématiques, il faut distinguer deux parties fort distinctes ; l'une constituant une véritable science, et la seconde n'étant autre chose qu'une langue spéciale, une méthode proprement dite. La mathématique proprement dite est un effet purement instrumental : c'est une application spéciale de la méthode humaine à un ordre spécial de déductions; c'est une langue véritable qui se résume, comme toutes les lingues, en des propositions établissant des rapports entre deux termi s; seulement, dans la mathématique, les termes sont constamment des qualités abstraites ou d< s valeurs qui n'existent que par définition, et les signes qui servent à établir les rapports ont une valeur constante et nettement déterminée : voilà précisément pourquoi la mathrmaiique est aussi rigoureuse et aussi inflexible dans les déductions que l.i logique humaine elle-même.

La deuxième partie des mathématiques n'est autre chose que Tappication de la langue mathématique à la mesure de l'étendue et au calcul des forces susceptibles

d'être représentées par des quantités : — elle renferme donc la géométrie et la dynamique, sciences que l'on doit regarder comme aussi distinctes de la mathématique que Test l'astronomie elle-même et une grande partie de la physique. Ainsi, pour être loge en, M. Auguste Comte aurait du p'acer en tète de son échelle encyclopédique la géométrie et la dynamique, qui sont h s moins complexes et les plus générales, en les distinguant nettement de la méthode mathématique elle-même. Mais s'il en eût agi ain>i , M. Auguste Comte eût renversé, par cela même, son échelle encyclopédique tout entière; car, comme il lui eût été impossible d'exposer la géométrie, la dynamique, l'astronomie, etc. , sans avoir recours à la mathématique, il eut été forcé de commencer son enseignement par l'exposition de la méthode mathématique elle-même; et alors il eût été force d'expliquer pourquoi il se trouvait contraint de faire précéder l'étude des sciences par l'étude d'une méthode. Alors il eût été conduit à reconnaître que l'exposition générale des méthodes doit nécessairement précéder, duns toute éducation scientifique rationnelle , l'exposition 'générale des sciencest, et qu'ayant d'apprendre l'astronomie aux enfants, il faut de toute nécessité leur apprendre à parler. Mais, comme toute théorie généra e des langues suppose nécessairement une théorie quelconque sur la formation des sociétés humaines, il faut aussi, pour être paifaiment logicien, exposer en même temps aux enfants et la théorie générale de leurs rapports sociaux [la physique sociale), et la théorie générale de la langue qui sert à exprimer ces rapports : ainsi la physique sociale, que M. Auguste Comte place à la fin de son système encyclopédique, se trouve placée à l'origine de toute éducation véritablement rafionnel'e. Et, s'il avait voulu appliquer à celte nouvelle distribution des sciences hum .ines la vérilicaiion historique, et celle vérification plus complète encore qui résulte de la coordi-

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lariie m re, ro iuit ooastaauaaai dans t u> - ?.. et

lie qu'il doit tu cess ..iremeut en être ainsi.

L'a>tivn. me tout entière, géométrique » t d\ mimique, tre envisagée . si l'on veut, comme un vaste problème de physique générale: et peut-, tre serait il plus rationnel d'envisager les lois astronomiques comme des corollaires des lois établies dans la physique générale, que de subordonner, ainsi que la tait M. AugusteComte. la physique à l'astronomie. Tout le monde sait, en effet, que la grande gloire de Newton n'est pas d'avoir découvert une formule qui avait ete donnée et discutée avant lui, mais bien d'avoir présente le phénomène astronome pie tout entier comme une d un t'ait vulgaire, la chute d'un corps grave. Ainsi, après avoir applique la loi de (iahlee à un corps anime d une vitesse de translation déterminée, il démontra que la lune pouvait être envisagée comme un boulet anime d'un vitesse dont il détermine la quantité . et tombant chaque se-

conde vers la terre d'une quantité déterminée ; et après avoir ainsi ramené la théorie de la lune à la théorie du mouvement curviligne des graves à la surface du globe, il ramena le fait astronomique général à la théorie delà lune. Ainsi , pour le grand inventeur lui-même, l'astronomie ne fut qu'une application spéciale des lois établies dans l'une des sections de la physique, la barologie; et par conséquent aussi l'étude de la barologie devait logiquement précéder celle de l'astronomie.

De plus, il n'existe pas une seule observation astronomique qu'il ne faille corriger, avant d'en faire usage, des erreurs de la réfraction atmosphérique et de l'aberration de la lumière; or, ces corrections reposent sur des formules, et ces formules n'ont été construites que par des recherches très étendues de thermologie et de photologie. Ainsi l'exposition complète de la science astronomique, théorique ou pratique, implique la connaissance générale des lois de la physique.

Démontrerons-nous maintenant que l'exposition dogmatique des phénomènes physiques implique la connaissance de lois de la chimie ? Qui d'entre vous , Messieurs , ne sait déjà que les lois de la chaleur, de l'électricité, du magnétisme, de la lumière, s'appliquent également à l'une ou à l'autre de ces deux sciences, et qu'il devient ainsi impossible de les scinder l'une de l'autre? Démontrerons-nous encore que la chimie inorganique n'est qu'un cas particulier de la chimie générale, et que la chimie organique suppose la connaissance des lois générales de la physiologie? Celte dépendance mutuelle et cette liaison intime des sciences entre elles vous sont trop connues pour qu il soit nécessaire d'insister davantage. D'ailleurs , cette dépendance vous apparaîtra comme une conséquence nécessaire des lois générales que nous développerons tout à l'heure.

Ainsi, la construction de M. Auguste Comte répond

— oo —

exactement à la valeur étymologique du mot encyclopédie : — c'est une méthode pour enseigner successivement chaque spécialité scientifique, toutes les autres spécialités étant supposées connues.

Nous pourrions prolonger de beaucoup encore cet examen critique, car les tentatives d'encyclopédisation qui ont été faites depuis quelques années ont été n mbreuses ; mais cet examen serait sans uiilité pour vous , c r il sera maintenant facile a i hacun de vous d'appliquer lui-même à chacune de ces constructions les principes généraux que nous avons plus haut exposes, et d'en juger ainsi la valeur re< lie.

Il nous reste maintenant a développer devant vous le mode de généralisation encyclopédique que nous voudrions voir adopter, parce que nous le croyons seul capable d'engendrer un système de classification vérit bleni( ni fécond. Mais , avant d aborder C( tte exposition difficile, il est une discussion préalable qu'il nous faut nécessairement épuiser : il s'agit de déterminer quelle est la doctrine philosophique générale qui seule peut rendre une construction encyclopédique possible.

Sur le terrain de la science, t j ois doctrines philosophiques générales sont seules en présence : le matérialisme, le panthéisme et le spiritualisme. Ni us verrons plus tard que ces trois doctrines peuvent réellement se réduire à deux, car la doctrine panlheisiique est toujours, en science, réductible à une doctrine purement matérialiste : c'est donc la va eur encyclopédique de deux de ces trois doctrines que nous devons ici suitout examiner.

Pour constater la puissance coordinairice et la valeur d'une doctrine, quelle qu'elle soit, il faut la saisir dans la conclusion ou dans l'application la plus générale, la plus complète, la plus rigoureuse qui ressorte de l'ensemble de ses raisonnements et de ses principes:

et, lorsque l'on possède cette conclusion , il faut la comparer au fait le plus général qui résulte delà considération de l'ensemble des phénomènes de notre monde. Or, la conclusion générale du matérialisme est facile à saisir, et cette conclusion, c'est la circularité complète du fait universel, c'est le fatalisme. -—En effet, le matérialisme pose en principe qu'il existe de toute éternité dans l'espace infini une somme finie de matière, et que cette matière possède des propriétés ou des forces essentielles dont les combinaisons d< terminent noire ordre phénoménal actuel. T» lie est la formule générale du matérialisme; et, avant d'en discuter la conséquence générale et nécessaire, nous allons démontrer que cette formule est essentielle à la conception matérialiste, et qu'il lui est impossible d'en effacer un seul terme sans cesser d'être.

D'abord, la matière est éternelle; car, si elle n'est pas éternelle, e le a été créée : donc il e\i>teune puissance créatrice autre que la matière. La matière est finie; car, si la matière était infinie, le mouvement serait impossible, puisque la matière infinie dans l'espace infini supposerait le plein absolu , et que tout mouvement suppose le vide. La matière possède, comme propriétés essentielles, des forces finies; ces forces sont finies, comme essence et comme nombre, car il serait absurde d'admettre des propriétés infinies dans un être fii i : ces forces sont essentielles a la matière, et par conséquent éternelles comme elle ; car, si elles ne sont pas éternelles, elles ont été créées; ce qui implique encore une puissance créatrice autre que la matière. Enfin, puisque ces forces sont éternelles et essentielles, elles ne sauraient nécessairement ni s'accroître ni diminuer.

Or, une somme finie et immuable de forces, agissant dans une somme finie et immuable de matière, ne peut engendrer qu'une somme finie et immuable de phénomènes, quelque grande que soit cette somme; et , rette

somme de variétés possibles étant épuisée, il faut de toute nécessité que les mémos choses se reproduisent. Ainsi, la fui mule générale du matérialisme donne pour conclusion générale la circularité complète du phénomène universel; et tous les matérialistes forts ont ainsi conclu; tous ont formellement admis que, dans cet enehaînement mécanique de causes qui ont été effets , et d'effets qui vont être causes, un seul ordre général de mouvement était possible, l'ordre circulaire dans lequel , au bout d'un temps limité, la somme totale des phénomènes se reproduit de nouveau et toujours dans le même ordre.

Or, le fait synthé;ique, le fait le plus général qui résulte de la comparaison de l'ensemble des phénomènes de notre monde , c'est le mouvement; il a lieu , non pas suivant une ligne circulaire, mais suivant une ligne droite et constamment ascendante ; et cette conclusion générale n'est pas spéciale à notre état ph< noménal actuel; elle exprime encore l'ensemble des phénomènes accomplis dans les époques qui ont précédé la nôtre. Ainsi , la conclusion générale du matérialisme, mis en contact du fait le plus général qu'il nous soit donné de connaître , est démontrée fausse.

Il existe encore un autre ordre d'argumentation pur. ment métaphysique qui renferme toute la genèse matérialiste dans un dilemme infranchissable dont les deux termes renferment une égal* impossibilité, une absurdité égale; et, parce que cette argumentation nous paraît invincible, et qu'elle renverse également toutes les les doctiines matérialistes, quelles qu'elhs soient, nous croyons devoir l'exposer avec quelque étendue.

Les recherches extrêmement curieuses de sir Williams Herschell sur les nébuleuses, recherches qui ont pris dans ces dernières années une grande extension par les travaux de son fils , ont conduit ce célèbre astronome à émettre une hypothèse rosmogonique/ qui a été déve-

— o8 — loppée et appliquée par Laplace à notre système planétaire , et qui a été acceptée plus ou inoins complètement par tous les savants généraux qui ont voulu appliquer la doctrine matérialiste aux sciences géologiques et à l'étude des corps organisés, par Lamarck , M. Geolfr.iy- Saint-Hil.iire, etc., eic. Cette conception eosmogonique, qui ne diffère en rien, du reste, de celle qui fut professée dans les écoles de la Grèce par la secte d'Epicure, est la seule conception générale, quelque peu rationnelle, à laquelle le matérialisme puisse s'élever. Cette hypothèse, la voici :

Dms le principe, la matière existait disséminée dans l'espace à l'état de mo'écules extrêmement divisées et plus petites que toute quantité donnée. Chacune dr ces molécules était primitivement tenue en place par l'action simultanée de deux forces, l'une répulsive, la chaleur, l'autre attractive, la gravitation. La matière diffuse, s'étant successivement condensée par la déperdition de la chaleur, a formé les soleils ou les étoiles , et les nébuleuses ne sont autre chose que de la matière diffuse qui se condense pour former maintenant encore des soleils nouveaux.

Telle était la conception de Herschell : voici maintenant comment Laplace, dans sa Mécanique céleste, applique cette théorie à la formation de notre système planétaire. Nous ne pouvons, à ce sujet, être accusés de partialité , puisque la théorie de Laplace est regardée par tous les matérialistes forts comme la théorie la plus plaus.ble qui ait été présentée jusqu'à ce jour, parce qu'elle a le mérite capital de faire opérer la formation de notre monde par les agents les plus simples et les plus généraux que nous présente sans cesse l'ensemble de nos études naturelles, la pesanteur et la chaleur.

L'hypothèse cosmogonique de Laplace a pour but d'expliquer, sans l'intervention d'une force créatrice et

intelligente, les circonstances générales qui caractérisent la constitution de notre système solaire ; à savoir : l'identité de la direction de toutes les circulations des planètes d'occident en orient; l'identité de toutes leurs gyrations dans le même sens ; la constance du même phénomène et dans la circulation orbitaire et dans la gyration des satellites ; la faible excentricité des orbites des planètes et de leurs satellites, alors que toutes les courbes ellipsoïdales sont également possibles; enfin, l'inclinaison peu considérable des plans orbitaires sur le plan de l'équateur solaire; car Laplace, complétant péniblement un calcul des chances primitivement indiqué par Daniel Bernouilli , avait conclu qu'une disposition si remarquable avait nécessairement une cause, puisque, si la distribu ion du système planétaire avait été l'effet du hasard , il y avait, suivant le calcul des probabiliiés, quarante quatre millions à parier contre un que cette distribution aurait été autre que celle qui existe; seulement, Laplace ne voulait pas que cette cause fut Dieu.

Celi posé, et notre soleil étant supposé formé, suivant la théorie de Herschell, par la condensation de la ma ière di.fuse et phosphorescente dune immense nébuleuse, la théorie de Laplace consiste à former notre système planétaire par la condensaiion lente et graduelle de l'atmosphère solaire supposée primitivement éiendue, en vertu de l'extrême chaleur, jusqu'aux limites de notre monde, et successivement contractée par le refroidissement; et cette théorie repose sur les considérations mathématiques suivantes :

1° En vertu de la théorie générale de la rotation , et , plus spécialement, en vertu du théorème général des aires, il doit exister un rapport constant eitre les dilatations et les contractions successives d'un corps qui tourne et la durée même de sa rotation, la rotation devant s'accélérer quand la contraction augmente et se

ralentir lorsque la contraction diminue, de telle sorte que les variations angulaires et lin< aires , que la somme des aires tend à éprouver , soient exactement compensi es.

2° Il existe un rapport non moins constant entre la vitesse angulaire de rotation du soleil et l'extension possible de son atmosphère : la limite de cette atmosphère est inévitablement fixée à la dislance où la for< e centrifuge, due à la roiaiion du système, devient égale à la gravité. Donc, si, par une cause quelconque, une portion de cette atmosphère venait à se irouver placée audelà de cette limite , elle cesserait aussitôt de faire partie intégrante du soleil , et continuerait à circuler autour de lui avec la vitesse acquise au moment même de la séparation , mais sans pouvoir participer aucunemeni aux changements qui surviendraient dans la rotation solaire postérieurement à cette même séparation.

Ainsi, la limite mathématique de l'atmosphère solaire a dû diminuer sans cesse, à mesure que le refroidissement a rendu la gyration de cette nébuleuse plus rapide; et cetie atmosphère a dû nécessairement abandonner successivement des zones de matières diffuses, qui ont constitué l'état primitif de nos planètes. Celles-ci , détachées de la nébuleuse principale, se sont condensées aussi , par l'effet de leur propre refroidissement , et ont aifsi engendré des satellites , en vertu des mêmes causes qui les avaient elles-mêmes engendrées.

Telle est la théorie générale matérialiste dans toute sa rigueur matérialiste. Voyons maintenant les données métaphysiques et les conclusions scientifiques de celte même théorie.

L'hypothèse de Herschell suppose que, dans le principe, la matière existait à l'état diffus, disséminée dans l'espace et soumises à deux forces contraires, la chaleur et la pesanteur. Or, cette première supposition implique

une contradiction et une impossibilité. En effet, cette formule, dès le principe, est une contradiction dans la doctrine matérialiste, pour Liquelle la matière est essentielment éternelle. Il faut donc admettre que , pendant C éternité, la matière a demeuré diffuse et soumise à deux forces contraires. Cela posé , si la force répulsive était plus grande que la force attractive, la matière aurait dû tendre à se disperser de plus en plus dans l'espace infini; et, puisque ce phénomène a eu lieu pendant l'éternité, la dispersion de la matière a dû être infinie également; si, au contraire, la force attractive était plus grande que la force répulsive, alors la matière aurait dû tendre à se condenser en suivant la loi inverse du carré des distances; et, puisque ce phénomène dure depuis l'éternité, la contraction de la matière devra être infinie; ou bien enfin les deux forces ont été éternellement égales et contraires, et alors tout mouvement aurait dû être éternellement impossible. Ainsi , alors même qu'il serait permis au matérialisme de poser la question d'origine, ce qui est contradictoire à la donnée fondamentale, il serait encore renfermé dans les limites d'une triple impossibilité; mais passons.

Suivant l'hypothèse, la force de répulsion diminue par la déperdition de la chaleur, et la matière, obéissant alors à la force d'attraction devenue plus puissante, se condense. Cette deuxième supposition implique, comme la première, une contradiction et une impossibilité. En effet, cette matière diffuse était nécessairement et depuis l'éierniié également incandescente dans toute son étendue, et par conséquent tout phénomène thermologique était impossible, puisque, entre deux molécules matérielles, dont les températures, quelles qu'elles soient, sont exactement égales, il ne saurait se produire aucun efiet thermologique. La déperdition de la chaleur n'a donc pu être un transfert d' une molécule à l'autre, puisque

l'équilibre étant une fois établi , cet équilibre doit persévérer à tout jamais , suivant les lois fondamentales de lachaleur, établies par Fourrier lui-même. La déperdition de la chaleur ne saurait donc signifier autre chose que la dissémination de la chaleur dans l'espace, ce qui est un non-sens formel. En effet, la chaleur est, par hypothèse, l'une des propriétés essentielles delà matière, et par conséquent elle ne saurait exister là où !a matière elle-même n'existe pas; or, l'espace, c'est le vide absolu, car sans cela la matière se ait infinie, ce qui est absurde ; donc, la chaleur ne saurait se perdre dans l'espace (1).

(\) Les recherches de Founiersur la température propre des espace s planétaires reposent sur un non-sens métaphysique; et il est difficile de comprendre comment l'auiorité imposante de Fourrier lui-même a pu faire ace pler une semblable contradiction. A ceux qui lui objctaienl que l'espace , comme le temps, était une entité métaphysique, une catégorie de notre esprit comme i'appt lie K.«mt , et qu'il était absurbe d'admettre qu'un être de laison pat avoir les propriétés essentielles de la matière, Fourrier avait l'habitude de répondre: — «Si la terre, quand elle quitte une partie quelconque de son orbite , y laissait un thermomètre, cet instrument, soustrait par hypothèse à l'influence solaire, ne pourrait sans doute baisser indéfiniment : la liqueur ihermoméirique s'arrêterait nécessairement à un point quelconque, et ce point indiquerait la température de l'espace.» — El Fourrier parait n'avoir pas fait rëfl xion que le point où s'arrêterait le liquide ihermoinélrique indiquerait tout simplepiementla température du thermomètre lui-même. L'on objectera peut être que les travaux de Fourrier ont clairement établi que la marche effective des températures à la surface de notre globe serait totalement inexplicable, même en ayant égard à la chaleur intérieure, si l'espace ambiant n'avait pas une température propre et déterminée ; mais l'objection prouvera seulement (pie le.s lois thermologiques de notre globe ne sont aucunement connues, ce que nous sommes tout disposés à admettre. Ce que nous n'admettrons jamais, c'est qu'un signe spirituel, et l'espace n'est pas autre chose pour nous, ait une température appréciable au thermomètre.

Enfin, si , sans tenir compte de toutes ces contradictions diverses , on accepte dans son intégrité l'hypothèse matérialiste , on trouve que cette hypothèse conclut à la réfrigération complète et à la solidification absolue de toute matière par la déperdition totale de la chaleur primitive. Ainsi, le premier terme du phénomène serait la diffusion illimitée et l'incandescence excessive de la matière, et le dernier terme serait la condensation illimitée et le froid absolu ; et notre état phénoménal actuel tout entier ne serait que la série des termes par lesquels le phénomène général marche de son origine vers sa fin. Telle en effet fut la conclusion de Laplace luimême ; telle est aussi la conclusion de tous ceux qui ont adopté cette hypothèse, après en avoir suffisamment étudié toutes les données. Or, quel que soit l'espace de temps qui s'écoule entre le premier et le dernier terme de ce phénomène général, ce temps est nécessairement et essentiellement limité, puisque ce temps mesure une série de phénomènes dont le nombre est fatalement défini : par conséquent, le phénomène général tout entier a dû nécessairement être accompli de tout temps, puisque la matière est, par hypothèse, éternelle, et que toute durée, quelque longue qu'on la suppose, est toujours et nécessairement nulle par rapport à l'éternité.

Ainsi, jusqu'à ce qu'il devienne possible d'effacer de l'esprit des hommes le signe spirituel qui répond à l'idée d'infini , et qui est à la base de toutes les sciences, toute doctrine matérialiste sera nécessairement ou une contradiction scientifique ou une absurdité métaphysique; car,

Ou vous admettrez que le phénomène général actuel est éternel, et alors vous serez forcés d'admettre que ce phénomène tourne dans un cercle éternel et fatal, sans commencement ni sans fin, ce qui est en contradiction manifeste et palpable avec le fait scientifique le plus

élevé et le plus absolu qu'il soit donné à l'homme de connaître ;

Ou bien vous admettrez que ce phénomène a une origine et une fin, et qu'entre cette origine et cette fin il existe une durée : or, toute durée étant nulle par rapport à l'éternité, et la matière étant, par hypothèse, éternelle, le phénomène actuel est de tout temps accompli, et, par conséquent, tout ce qui existe n'existe pas : ce qui est une absurdité métaphysique.

Ce dilemme est inexorable, et il renferme la réfutation complète, scientifique et métaphysique de toute doctrine matérialiste, quelle qu'elle soit : aussi devons-nous borner ici notre argumeniation.

Les doctrines panlhéistiques nous arrêteront moin9 long temps ; car ces doctrines ont élé de tout temps jugées stériles en science ; et nous ne sachions pas qu'aucun savant ait jamais tenté de construire de ce point de vue une généralisation encyclopédique. En effet, la conclusion générale de toute doctrine panthéiste, c'est que la cause est identique à l'effet, l'activité à la passivité, la force à 1 inertie, et que ces existences ne diffèrent pas entre elles comme des êtres distincts, mais seulement comme des formes ou des aspects divers d'un même être. Or, la propriété la plus générale qui se manifeste dans les phénomènes logiques est le rapport d'activité à passivité ; l'existence de cette dualité est présente dans tout ce que fait l'homme , dans tout ce qu'il pense , dans tout ce qu'il sent, dans tout ce qu'il exprime ; elle forme la base de toutes les méthodes et de toutes les langues, à ce point qu'il nous est complètement impossible de formuler une seule proposition dans laquelle le rapport de cause à effet ou d'activité à passivité ne soit pas implicitement soutenu. Enfin , le principe de causalité constitue le fondement de toutes les sciences, théologiques, métaphysiques et naturelles, puisque la science, à

sa dernière limite humaine, n'est que la connaissance générale de tous les rapports de cause à effet existants. Ainsi , la conclusion générale du panthéisme, qui affirme l'identité de l'effet et de la cause, est, par cela même, la négation absolue de toute science, puisque toute science suppose un rapport, et par conséquent une différence entre l'effet et la cause. Aussi la doctrine panthéiste, qui n'a point une langue à elle, et qui jamais n'en pourra créer une, ne peut donner naissance à la moindre formule scientifique de quelque ordre que ce soit, et, par conséquent aussi, elle ne peut engendrer une construction encyclopédique quelconque. •

Nous avons vu que toutes les tentatives d'encyclopédisation qui ont été faites jusqu'à ce jour étaient artificielles ou systématiques, pour employer la langue des naturalistes, et que par conséquent aucune d'elles ne pouvait conduire à cette grande généralité inconnue que nous cherchons , et qui formera le thème de la science de l'avenir. Nous avons vu que toutes elles avaient été construiies pour enregistrer des faits acquis et pour dresser des nomenclatures, et que par conséquent leur résultat principal avait été de rendre imperceptibles cette multitude de lacunes qui rompent de toute part nos séries scientifiques; tandis que le but principal de toute encyclopédie devrait être d'ouvrir une source féconde de découvertes , en mettant en évidence tous les desiderata de la science. Nous avons vu enfin que , des trois doctrines générales qui se dispuient le terrain de la science , deux étaient radicalement impuissantes : le matérialisme, parce que ses conclusions sont en contradiction formelle avec le fait universel lui-même : — le panthéisme, parce que ses conclusions sont en contradiction également formelle avec la méthode humaine; et, de cette conelusion générale, nous sommes déjà fondés à déduire que toute construction véritablement encyclopé-

— <J6 — dique est impossible en dehors d'une doctrine purement spiritualiste.

Aucun être ne saurait manifester autre chose que les propriétés mêmes qui le constituent. L'homme lui-même n'exprime jamais , soit en signes , soit en actes , rien audelà des éléments mêmes de son activité ; l'homme ne peut rien sentir du monde extérieur, il ne peut rien comprendre , il ne peut rien imaginer non plus au-delà des possibilités qu'il possède comme aptitudes; en un mot, il ne peut percevoir de rapports autres que ceux qui sont établis comme possibles dans son organisme. Or, ainsi que nous l'avons déjà dit, le sens le plus sûr, parce qu'il est le plus général , que l'homme possède , le rapport le plus général qui soit établi en lui , c'est le rapport de l'actif au passif, de la cause à l'effet ; et, par conséquent, toute construction encyclopédique devra , comme condition première , exprimer, et dans l'ensemble et dans les moindres détails, le rapport général de la cause universelle à l'ensemble des effets, et les rapports spéciaux des causes particulières aux faits particuliers. Voilà pourquoi tous les grands inventeurs, Descartes, Newton, Leibnitz ont également et nécessairement été conduits à se placer au point de vue de la création, et à poser entête de leurs genèses une cause initiale , primitive , éternelle, qu'ils nommèrent Dieu : voilà pourquoi le matérialiste Buffon fut contraint de s'affirmer en quelque sorte lui-même comme puissance créatrice, et de lancer dans l'espace les fragments encore en fusion du soleil brisé ; tant la position de l'esprit humain, à cet égard, est forcée.

La rigueur de cette argumentation toute métaphysique a pu échapper à quelques-uns d'entre vous ; aussi , pour ne laisser aucune incertitude dans votre esprit, nous voulons placer la question sur le terrain scientiflque , et vous conduire , par une voie différente , à la même conclusion.

Dans toute spécialité scientifique , quelque positive et quelque complète qu'elle paraisse, dans la science astronomique elle-même , il existe de nombreuses inconnues dont les unes sont inaccessibles à tous nos moyens d'investigation, et dont les autres constituent seulement des desiderata ou des lacunes que les efforts humains devront nécessairement combler un jour. S'il en est ainsi dans chaque science spéciale, à plus forte raison en est-il ainsi lorsque l'on envisage les différentes spécialités entre elles. Partout il se rencontre une inconnue du même genre, en ce sens qu'elle est fondamentale, germmale en quelque sorte : c'est cette inconnue qui fait qu'une classe tout entière de phénomènes constitue une catégorie à part et engendre une science spéciale ; c'est cette inconnue que l'on désigne sous le nom de force ou depropriété. Ainsi, pour n'en citer qu'un seul exemple, c'est une inconnue de cet ordre qui sépare radicalement les corps bruts , ces agrégations passives de matière qui obéissent toujours au mouvement qu'ils reçoivent, des corps organisés qui se meuvent spontanément. Ainsi l'universalité des phénomènes se trouve divisée en deux catégories : les phénomènes des corps organisés et les phénomènes inorganiques; et ces catégories sont fondées sur l'existence d'une inconnue en vertu de laquelle le corps est tantôt complètement passif, et tantôt se meut plus ou moins spontanément.

Mais outre cette inconnue fondamentale que l'on touche a chaque instant par tous les sens , mais dont les sens ne sauraient donner le secret, il existe dans chaque science spéciale des inconnues d'un ordre inférieur d'où naissent, dans ces spécialités mêmes, des contradictions choquantes. Ainsi en astronomie, la stabilité absolue du système planétaire suppose que les planètes se meuvent dans le vide absolu ; et, d'un autre côté, puisque ces mouvements sont en partie les résultats des influences

réciproques des planètes, il faut nécessairement admettre que ces mouvements s'effectuent dans un milieu matériel quelconque, puisqu'il serait absurde d'admettre que la matière pût agir «ur de la matière à distance. Ainsi, en physiologie, la théorie de la nutrition établit que tout tissu change continuellement, par assimilation et par élimination , dans ses éléments intimes ; tandis que la théorie des fonctions établit d.ins ces mêmes tissus un mode d'action identique et continu pendant toute la durée de la vie.

Or, pour créer une construction encyclopédique dans toute l'étendue que nous assignons à ce mot, pour établir un sysième qui comprenne et qui coordonne toutes les connaissances acquises, en établissant en série les différentes spécialités, et en les plaçant dans l'ordre hiérarchique suivant lequel elles se lient et s'engendrent, et qui en même temps saisisse et mette en saillie toutes les lacunes, toutes les inconnues, il faudra bien que vous nommiez, au début même de votre œuvre, la grande, l'universelle inconnue : il faudra bien que vous vous placiez au point de vue d'une création, et que vous supposiez ensuite agissant pendant toute la durée des temps, une force créée etdéposée dans la matière, qui engendre l'inûnie variété des phénomènes de notre monde, et qui fournisse l'harmonie, l'unité, le lien de toutes ces parties si diverses d'aspect. De là découleront facilement toutes les hypothèses de détail destinées à combler les lacunes secondaires; et, en procédant ainsi , vous aurez établi une coordination des sciences , envisagées comme autant de faits généraux, précisément par les mêmes méthodes que vous obtenez la coordination scientifique d'une série quelconque de faits particuliers, une astronomie, une chimie, une physiologie. Vous créez, par hypothèse, une force, et vous en donnez la formule; et si, par vérification, vous trouvez que cette formule

tient compte des phénomènes observés, et vous révèle l'existence de phénomènes jusqu'alors inconnus, vous prononcez votre formule exacte.

Ainsi fit Pythagore , le grand fondateur de la science grecque ; ainsi fit son analogue dans les temps modernes, Descartes. Tous deux affirmèrent la cause inconnue , universelle, éternelle, qu'ils nommèrent Dieu; tous deux assignèrent, comme origine des temps, l'acte par lequel cette cause créa la matière et la doua de certaines propriétés, de certaines forces ; puis, cela fait, tous deux envisagèrent l'universalité des phénomènes de notre monde comme les effets nécessaires et mécaniques des forces créées au principe des temps. Mais, parce que Dieu n'a été envisagé par eux que comme créateur d'une force initiale; et parce que tous les phénomènes de cet univers ont été regardés comme des conséquences nécessaires de cette force une fois créée, la théorie de Pythagore, comme la théorie de Descartes, mise en œuvre dans l'atelier scientifique, et vérifiée dans toutes les directions de l'activité humaine, a nécessairement conduit à concevoir l'ordre phénoménal actuel comme un fait circulaire , et cette conception a conclu , d'une manière non moins fatale, à une science matérialiste et, par conséquent, fausse.

Ainsi , après avoir démontré que toute science est impossible si l'on n'admet l'existence de Dieu comme créateur d'une force initiale, nous sommes encore conduits à admettre que Dieu est intervenu directement et successivement dans l'œuvre de sa création, et qu'il y a déposé des forces nouvelles; car l'histoire nous démontre, par une expérience deux fois répétée, que toute doctrine contraire aboutit à une conclusion identiquement la même que celle d'une doctrine purement matérialiste.

Ainsi, pour résumer en une formule générale toute cette discussion, nous dirons :

Une construction encyclopédique doit procéder de Dieu, c'est-à-dire de la cause universelle, à l'ensemble phénoménal actuel, c'est-à-dire à l'universalité des effets, en affirmant successivement les forces diverses que Dieu a successivement créées, et en démontrant expérimentalement les lois auxquelles ces forces sont soumises.

La succession des causes et la succession des effets étant renfermées d'une manière obligatoire entre deux termes finis, le principe d'activité et le principe de passivité , ces deux termes doivent être nécessairement affirmés primordialement : ce sont ces deux termes que l'on nomme aujourd'hui Dieu et matière.

Ces deux termes sont également inconnus, également insaisissables dans leur essence pour l'esprit humain ; car l'homme, étant une activité relative, ne peut comprendre ni l'activité absolue ni l'absolue passivité ; mais l'existence de tous deux est également inniable, puisque ces deux termes étant rationnellement corrélatifs, l'un d'eux ne saurait exister si l'autre n'existe. Affirmer la matière sans affirmer Dieu, c'est affirmer l'effet sans affirmer la cause, c'est affirmer l'absurde. Voilà la limite absolue de la logique humaine : ou il faut admettre l'existence de la cause et de l'effet, ou il faut affirmer le néant.

Le principe d'activité est éternel, infini, indivisible : le principe de passivité , limité dans le temps et dans l'espace, est divisible à l'infini.

Parce que l'homme ne peut prouver que des phénomènes, et que dans tout phénomène il y a nécessairement et une substance matérielle et une propriété , ou une force causale, il suit que la matière doit demeurer éternellement inconnue quant à son essence; et par conséquent aussi, au point de vue humain, il est impossible de nier que Dieu créa la matière lorsqu'il soumit la passivité à des forces qui engendrèrent des phénomènes. Ainsi, la formule la plus générale à laquelle l'homme

puisse atteindre , puisque cette formule affirme en même temps les deux termes les plus généraux qui existent, et le rapport le plus général qui puisse exister entre ces deux termes, est la formule suivante : « Au principe des temps Dieu créa la matière »; et c'est là aussi la formule qu'il faut inscrire en tête de toute encyclopédie.

Dieu, en créant la matière, y déposa des forces ; mais ces forces, ainsi que l'activité qui les a engendrées, ainsi que la passivité qui les a reçues, sont inconnues dans leur nature intime, dans leur essence, et ne peuvent être étudiées par l'homme que dans les phénomènes qu'elles engendrent. Or, l'universalité des phénomènes de ce monde indique l'existence de trois ordres de forces radicalement distincts, que nous désignerons ainsi : Les forces circulaires, les forces sérielles , les forces libres.

De la force circulaire. Les forces ne peuvent être définies que par leurs manifestations phénoménales , puisqu'elles sont essentiellement inconnues dans leur nature intime. Nous définissons donc la force circulaire : — Une force qui se manifeste dans une succession de termes, lesquels semblent s'engendrer les uns les autres.

L'existence de la force circulaire est manifeste dans l'universalité des phénomènes de notre monde; et c'est même cette ubiquité de la force circulaire qui lie si intimement tous les phénomènes entre eux, et qui a rendu si complètement vaines toutes les tentatives qui ont été faites pour distribuer les phénomènes en catégories distinctes et séparées les unes des autres par des définitions impliquant contradiction. Les lois de la dynamique , de l'astronomie, de la physique , de la chimie inorganique, impliquent des forces de l'ordre purement circulaire ; car, dans toutes les successions de phénomènes que ces lois régissent , tout terme peut être indifféremment envisagé comme une cause devenue effet ou comme un effet qui va devenir cause. Enfin, dans la physiologie,

la circularité est présente dans tous les phénomènes de la nutrition.

La prévision scientifique n'est complète, et l'intervention directe de l'activité de l'homme n'est possible, que dans les phénomènes qui sont exclusivement dépendants des forces de l'ordre circulaire. Parce que chaque phénomène de cet ordre se présente comme effet du phénomène qui a précédé et comme cause du phénomène qui va suivre, le premier degré de prévoyance, celui qui résulte de la connaissance de l'ordre de succession des phénomènes, est accessible à l'homme; et parce que ces phénomènes ne sont eux-mêmes que des apparences qui supposent l'existence d'un substratum matériel unique et de propriétés causales diverses, le contact apparent des phénomènes nous révèle un contact réel et invisible entre ces propriétés causales : or, c'est sur la connaissance de la loi qui règle les contacts de ces propriétés causales que repose le deuxième degré de la prévoyance scientifique, celui qui résulte de la connaissance de la loi de génération des phénomènes.

La conclusion générale et mathématique des lois circulaires, c'est la stabilité absolue ou Vimmuabilité des phénomènes; la conclusion générale et pratique de ces mêmes lois, c'est l'anéantissement complet de tout phénomène par la cessation absolue de tout mouvement. En effet, la stabilité complète du phénomène, suivant la loi circulaire, suppose nécessairement que ce phénomène s'accomplit dans un milieu dont la résistance est nulle : dès lors que cette résistance existe , si minime qu'on la suppose, le phénomène marche nécessairement et continuellement vers un anéantissement définitif. Ainsi , la conclusion mathématique de» lois astronomiques actuelles, c'est la stabilité complète du système planétaire; tandis que la conclusion pratique du fait astronomique , c'est la réunion de tous les corps de notre système à la masse du

soleil ; et si , comme cela est probable , notre soleil luimême décrit un orbe immense autour de quelque centre éloigné, et s'il en est encore de même pour tous les autres soleils de l'univers, la conclusion définitive du fait universel, c'est la condensation finale de toute la matière créée en une masse unique , invariable de figure et complètement immobile dans l'espace absolu. Telle est en effet la conclusion de Laplace, et telle fut aussi la conclusion à laquelle Newton lui même fut forcément conduit; aussi affirmait-il que Dieu, qui avait créé le monde par son acte immédiat, pouvait bien aussi intervenir directement pour maintenir et pour conserver l'œuvre de sa création.

Les forces de l'ordre circulaire furent créées les premières; et, pendant un espace de temps dont la durée est inconnue, le monde fut livré à l'action exclusive de ces forces. Alors la matière revêtit ses trois formes distinctes : la forme solide, la forme liquide et la forme gazeuse : les eaux se séparèrent des terres et se retirèrent dans leurs abîmes : l'atmosphère s'étendit sur toute la surface du globe; et tous ces phénomènes gigantesques, qui constituent l'histoire du premier âge de notre monde, s'accomplirent.

De la force sérielle. — La force sérielle ou progressive doit être définie : — une force qui engendre une série phénoménale dont les termes se succèdent l'un l'autre dans un ordre croissant, mais ne s'engendrent pas.

Des forces de l'ordre sériel se manifestent dans tous les phénomènes organiques; car il n'existe pas d'être organisé qui ne présente à un degré quelconque un fait de développement, et tout fait de développement est sous la dépendance immédiate d'une force sérielle. Nous croyons même que l'on peut trouver dans la présence de ce fait la différence radicale qui sépare les corps organisés des corps inorganiques, distinction que l'on a

— V* — vainement cherché jusqu'ici à établir par des caractères différentiels dont l'importance est quelquefois assez équivoque. Les corps inorganiques sont tous, sans exception, les résultats de combinaisons chimiques opérées entre d'autres corps supposés élémentaires ou simples : la combinaison elle-même est un fait instantané ; du moins est-il impossible de saisir l'instant inappréciable pendant lequel elle s'effectue ; et, cette combinaison effectuée, le minéral persévère dans la forme qui en résulte, jusqu'à ce que les conditions d'une combinaison nouvelle lui soient offertes. Ainsi le minéral n'atteint pas la forme définitive qui le constitue par une série quelconque de transformations ; il atteint cette forme définitive immédiatement et dès le principe de son existence comme être distinct, et il persévère dans cette forme tant qu'il demeure soustrait aux conditions qui doivent la détruire. Dans le règne organique, au contraire, il n'est pas un seul être, si simple qu'il soit, qui ne présente un phénomène quelconque de progression, ou, pour parler le langage ordinaire, un phénomène d'évolution; il n'est pas un seul être qui ne passe d'une forme plus simple à une forme plus complexe : la science des corps organisés, telle qu'elle existe actuellement, permet d'affirmer qu'il n'existe pas un seul être organisé qui ne provienne primitivement d'un germe, et qu'aucun être ne présente dès l'origine les conditions organiques nécessaires à son existence individuelle. Or c'est là une distinction capitale, car cette distinction nous révèle la création d'une force radicalement distincte de la force circulaire.

Au point de vue mathématique, la force circulaire conclut à l'immuabilité du phénomène; mais la conclusion réelle et pratique de cette force, c'est l'anéantissement de tout phénomène par la cessation de tout mouvement. La force sérielle, au contraire, tend à imprimer

un mouvement constamment ascensionnel qui constitue le fait de développement proprement dit. Ainsi, dans la physiologie humaine, à quelque époque de la vie que vous preniez l'homme, depuis le moment où l'ovule fé« condé commence la série des évolutions embryonnaires, jusqu'à l'âge de la puberté, époque à laquelle l'homme a atteint, selon les naturalistes , le dernier terme de son développement physique, et est devenu apte à reproduire son espèce; quelle que soit, disons-nous, dans cette série de phases, la phase que vous choisissiez, quel que soit l'organe ou le système d'organes que vous vous proposiez d'étudier, vous aurez à tenir compte de deux ordres de phénomènes complètement distincts : 1° les phénomènes de l'ordre circulaire en vertu desquels s'effectue la nutrition de cet organe; et 2° les phénomènes de l'ordre sériel en vertu desquels s'effectue le développement de cet organe (l'organogénésie), et dont le résultat définitif sera de donner à cet organe la forme qui répond le plus parfaitement aux fonctions qu'il doit remplir. Ainsi , la force sérielle traverse en quelque sorte la force circulaire , et c'est précisément là l'expression générale de cette lutte incessante, de cette contradiction perpétuelle que l'on remarque entre les phénomènes des corps organisés et les phénomènes inorganiques.

Les Égyptiens exprimaient l'opposition de l'esprit et de la matière au moyen d'un signe hiéroglyphique qui reproduit parfaitement, sous forme symbolique, notre pensée: — un cercle, symbole du mouvement fatal , traversé par un serpent, symbole du mouvement spontané.

L'action de cette force sérielle modifie extrêmement la nature des affections morbides; et la différence si remarquable qui existe entre les maladies des enfanis et colles des hommes adultes ne tient pas à une autre cause. Sous ce rapport , la plupart des nosographies sont défectueuses. Il est constant aussi pour nous que l'on ne

possédera une anatomie véritablement rationnelle et une bonne physiologie des organes et des tissus que lorsque l'on aura opéré la séparation nette et formelle des phénomènes de nutrition et des phénomènes de formation : par cela même, une grande partie des recherches anatomiques modernes (et nous citerons plus spécialement les travaux de philosophie anatomique de M. Geoffroy-Saint- Hilaire, qui sont fondés sur la confusion complète de ces deux ordres de phénomènes, et qui précisément tendent à expliquer des phénomènes de l'ordre sériel par des lois de l'ordre circulaire, ou, en d'autres termes, des phénomènes de formation par des théories de nutrition), par cela même, disons-nous, ces recherches sont à nos yeux frappées de stérilité.

La force sérielle traverse, avons-nous dit, la force circulaire, et en ce faisant elle modifie d'une manière très remarquable la nature des phénomènes. C'est dans les phénomènes de la chimie organique que se manifeste la présence simultanée, le contact, ou, plus exactement encore, la synergie, de ces deux forces; et les différences remarquables qui existent entre les deux branches de la chimie indiquent suffisamment quelle est la puissance de la force sérielle. Ainsi, pour n'en citer qu'un petit nombre d'exemples , la loi des proportions multiples se trouve vraie, presque sans exception aucune, dans toutes les combinaisons de la chimie inorganique , tandis qu'elle se trouve fausse, presque sans aucune exception, dans toutes les combinaisons de la chimie organique : — la grande majorité des combinaisons inorganiques peuvent être ramenées à leurs éléments constitutifs par des voies analytiques, et reconstituées synthétiquement de toutes pièces au moyen de leurs éléments ; tandis que la totalité des combinaisons organiques , appelées principes immédiats, peuvent bien être ramenées à leurs éléments primordiaux; mais il existe à peine un principe immédiat

qui puisse être créé de toutes pièces par la voie chimique ; — enfin, dans la chimie inorganique, les mêmes éléments, combinés dans les mêmes proportions, constituent dans la majorité des cas des produits dont les propriétés chimiques sont identiquement les mêmes ; tandis que, dans la chimie organique, les mêmes éléments, combinés dans les mêmes proportions, constituent, dans un très grand nombre de cas, des produits dont les propriétés chimiques sont essentiellement distinctes.

Dans les phénomènes de l'ordre sériel, les termes se succèdent, mais ne s'engendrent pas; il n'existe entre ces termes divers d'autre rapport que le rapport de progression que l'esprit crée et perçoit. Pour que l'esprit puisse créer ce rapport, il faut nécessairement qu'un certain nombre de termes existent, et l'esprit ne saurait rien prévoir au-delà. Il suit de là que la prévision scientiGque ne peut exister complète pour les phénomènes de l'ordre sériel; et il suit encore que l'homme ne saurait intervenir dans ces séries phénoménales pour en renverser les termes. Ainsi, la physiologie donne les moyens de modiûer la nutrition d'un organe et d'en déterminer ainsi l'hypertrophie ou l'atrophie; mais il n'existe aucun moyen possible d'altérer, soit dans leur mode, soit dans leur ordre, les différents termes qui constituent la progression ou l'évolution de cet organe : la puissance humaine se borne à ralentir ou à accélérer la marche de la succession en agissant directement sur les phénomènes de l'ordre circulaire. On peut rendre la puberté hâtive par une éducation dirigée dans un sens déterminé ; mais on ne peut pas faire que les phénomènes de la puberté soient, avant que les phénomènes de la première et de la deuxième dentition n'aient été. Et il en doit nécessairement être ainsi ; car, comme nous le verrons, chaque terme de la série a été créé par un

acte distinct de Dieu , qu'aucun acte humain ne saurait changer ni anéantir.

En effet, l'embryogénie tend à démontrer que les ovules, ou formes matérielles primitives, de toutes les espèces animales sont sensiblement, sinon identiquement, les mêmes quant à leur structure anatomique et leur composition organique ; mais ces ovules diffèrent essentiellement entre eux quant à la force sérielle qui est déposée en eux, et qui est spéciale à chaque espèce animale. Dans les animaux qui nous sont les mieux connus, ceux qui se reproduisent par fécondation, l'ovule paraît soumis à l'influence de la seule loi circulaire, jusqu'à ce que la fécondation ait lieu ; et cela est tellement vrai , que le phénomène de la circularité conclut définitivement à l'anéantissement du germe. Mais dès que la fécondation a eu lieu , la force sérielle ( vis formativa des anciens physiologistes], qui y était en puissance d'être, se traduit en actes; et alors commence une série de révolutions progressives, ou dévolutions, qui ne doit cesser que lorsque le germe aura acquis la forme définitive qui caractérise son espèce , et sera apte à créer des êtres semblables à lui-même. Ces évolutions ou progressions sont soumises à des constantes générales que l'on peut ainsi formuler :

1° La force sérielle, dans ses manifestations actuelles, présente un système de propriétés qui est en concordance parfaite avec le système de progressions qui a présidé à sa formation. Elle a été élevée successivement au degré de puissance qu'elle possède aujourd'hui : et elle se manifeste en conséquence incessamment par une somme de produits qui représeme constamment la série des termes par lesquels elle a ete poriée à l'état où nous la voyons maintenant. En efiet, elle est la résultanie d'une série de puissances successivement ajoutées, par la volonté divine , à une puissance primitive. 11 suffit de médi-

ter sur la série des formations qui caractérisent chaque période géologique pour reconnaître que la force sérielle n'a point toujours été semblable à ce qu'elle est aujourd'hui; pour reconnaître qu'elle a été accrue, à chaque époque, d'une puissance déplus, et pour reconnaître enfin que cet accroissement de puissance est l'effet d'un acte de Dieu; car, qui peut changer l'ensemble d'un monde matériel et fatal , si ce n'est l'être souverainement libre qui en est le créateur et l'arbitre?

2° En conséquence, la force sérielle doit être considérée comme formée de diverses puissances ou propriétés spéciales , dont chacune est l'élément germinal et sériel d'une espèce particulière. La force sérielle est une quant à sa fonction générale; elle est multiple quant aux effets.

3° En passant de l'état d'ovule à l'état d'individu parfait, chaque être ou chaque espèce passe par une série de formes analogues à la série des formes qui lui sont inférieures dans l'échelle des êtres.

4° Le passage d'un état, ou d'une forme, à un autre, a lieu , dans le fœtus, par l'effet d'une modification déterminée par la force sérielle sur la direction des forces de l'ordre circulaire.

5° L'acte de la force sérielle spéciale qui détermine cette modification , ne peut avoir lieu qu'à la condition d'un certain état des forces circulaires.

On reconnaît l'état des forces circulaires à l'état du milieu matériel où elles résident et qu'elles produisent. Si ce milieu est faible, l'évolution est retardée; s'il est fort, elle est hâtée. En un mot, si le milieu n'est pas dans un certain état déterminé, la force sérielle n'agit point; en sorte qu'il peut en résulter ce que l'on appelle un arrêt de développement. Mais jamais la force sérielle n'est modifiée dans son essence par l'état du milieu. Celui-ci lui sert d'instrument ou de moyen. Ainsi le phénomène de transformation ( voyez par exemple celui des âges, les

dentitions, la puberté, etc.) est hâté, ralenti, ou manqué selon la nature des éléments que le milieu fournil à 1 énergie sérielle.

6° Tout l'organisme futur, c'est-à-dire le plan entier de l'être matériel, est virtuellement contenu dans le germe sériel ou la semence. C'est celte force germinale qui soutient et conserve l'espèce dans les végétaux et les animaux.

7° Lorsque l'individu est sorti de l'œuf où il est primitivement enfermé, la force sérielle ne cesse pas d'agir; elle produit encore diverses transformations : ce sont celles des âges.

8° L'action de la force sérielle permet à la force circulaire de subir, dans certaines limites , linflueuce de l'hérédité.

9° Aussitôt que la force sérielle cesse de produire des transformations, la force circulaire prend le dessus. Le dernier terme de la prédominance de cette dernière est la solidification des tissus, c'est-à-dire la vieillesse, la décrépitude et la mort.

Forces spirituelles. On a nié l'existence de cet ordre de forces; on a voulu que l'homme n'eût point, d'ame, rien, en un mot, qui le distinguât des animaux. Ce n'est point par la science que 1 on a été conduit à émettre une pareille négation ; c'est par l'effet de passions complètement étrange] es à la science, dont ce n'est pas ici le lieu de s'occuper. On s'est servi , pour donner à celte négation une apparence de vérité , du moy m de l'analogie : on a dit que, puisque les animaux n'avaient besoin pour exister que de leur organisme, on ne voyait pas qu'il fût nécessaire d'admettre dans l'homme autre cho^e que l'organisme pour rendre compte de son existence. On a dit que , puisque les différences remarquées dans l'organisme expliquaient les différences d'instincts et de mœurs qu'on observait dans les ani-

maux, de même c'était les différences observées dans l'organisme de l'homme qui expliquaient ses mœurs et ses instincts. En vérité, Messieurs, il faut se faire violence pour se résoudre à répondre à un argument aussi grossier et aussi faux sous le rapport logique. Y a-t-il en effet là moindre analogie entre les phénomènes propres à l'espèce humaine et ceux propres à telle classe animale que l'on voudra choisir? Ce qui différencie l'homme, ce qui en fait un être à part, n'est-ce pas la faculté de vivre en société, la faculté de créer des signes, de parler, d'écrire , etc. , la faculté d'agir à priori , la faculté de connaître, d'inventer, de se perfectionner, etc.? Ce qui différencie l'homme , n'est-ce pas qu'il est un être essentiellement social? Or, quel animal lui ressemble sous ces rapports? L'animal est toujours mû à posteriori, c'est-à-dire par l'effet d'excitations venant du monde extérieur, ou du monde de ses instincts. L'homme quelquefois se laisse mouvoir ainsi; alors, selon l'énergique expression populaire, il agit en bête; mais le plus souvent il agit à priori, c'est-îi-dire par des motifs qui ne viennent ni des excitations du monde extérieur, ni des sollicitations de ses instincts. C'est parce qu'il agit à priori qu'il résiste au mal qui lui plaît, et fait le bien même lorsque celui-ci est pour lui l'occasion d'une douleur physique : c'est parce qu'il agit à priori qu'il obéit au devoir, qu'il se dévoue, qu'il invente, se perfectionne, etc. Or, Messieurs, tout phénomène est le signe d'une force; et certes celle qui fait que l'homme agit dans un sens contraire aux impulsions animales ou à ses instincts organiques est une force spéciale propre au seul être qui dans la nature vivante manifeste une telle faculté spéciale, à l'homme en un mot. Le suicide même, Messieurs, est une grande démonstration de l'existence de l'ame. Connaissez-vous un animal qui ait opéré sur lui-même le suicide? Non, sans doute. C'est que le suicide n'est point un phénomène pre-

nant origine dans l'organisme; il est l'effet d'une volonté à priori : il serait souverainement absurde qu'il y eût dans l'organisme un instinct de se tuer, comme il y en a un pour se conserver.

Ainsi , Messieurs, c'est en opérant une confusion grossière, en commettant la faute que l'on appelle dans l'école ignoratio Elenclri, que l'on a été conduit à établir la singulière analogie dont on s'est servi pour donner une apparence à l'hypothèse de la non-existence de l'ame chez l'homme. Pour bien raisonner, il eût fallu comparer l'homme avec un animal quelconque quanta la faculté de connaître, de parler, d'inventer, de se perfectionner, de faire société, etc.; et l'on eut aperçu, de suite, que l'analogie était impossible. Cependant, Messieurs, nous ne tenons compte ici que du fait individuel chez l'homme ; que serait-ce si nous transportions la comparaison sur le fait social , sur le fait en vertu duquel tous les hommes semblent, depuis les premiers temps jusqu'à nos jours, ne former qu'une seule société?

Or, Messieurs, cette analogie étant démontrée absurde, que reste-t-il pour prouver la négation dont il s'agit? rien que la négation elle-même.

Dira-t-on que l'ame n'existe pas, parce que, lorsque le cerveau est profondément lésé, l'homme meurt et ne nous manifeste plus de pensées? Mais, ce serait comme si on niait au cerveau la faculté de commander tel ou tel mouvement, parce que lorsque tel ou tel muscle est détruit, ce mouvement devient impossible. Argumentei a-t-on de ce qui se passe dans la folie? Mais alors il faudrait argumenter contre la puissance du cerveau de ce qui se passe dans la chorée, dans les convulsions hystériques, épileptiques,dansl'extase, etc. Qu'y a-t-ild'étonnantlorsquelecerveau malade transmet des impressions fausses, que l'aine, agissant conformément à ces impressions, se trompe et commande de faux mouvements ? Lorsqu'un sens est le

siège dune hallucination et détermine le malade à des actes en rapport, direz-vous, à cause de cela, que l'individu dont il s'agit n'a pas de cerveau ? Non , sans doute, Messieurs. Pourquoi donc raisonner plus mal lorsqu'il est question de psychologie que lorsqu'il est question de pathologie? C'est qu'en pathologie on n'a point intérêt à se tromper; mais en psychologie on aime une erreur, on chérit une négation, qui nous met à l'aise vis-à-vis de la morale, vis-à-vis de la religion, et vis-à-vis des pratiques qu'elles commandent.

Mais c'est assez sur ce sujet; nous aurons bientôt occasion d'y revenir.

Esquisse d'un système encyclopédique.

Maintenant, Messieurs, je vais vous présenter l'esquisse d'une encyclopédie tracée selon le système qui nous paraît exclusivement propre à accomplir la triple fonction que nous avons assignée à ce genre de construction; savoir: 1° de donner une idée générale de la science : 2° de classer exactement toutes les connaissances acquises ; et 3° d'indiquer les connaissances qui nous manquent. Vous ne devez considérer ce travail que comme un essai ; et cependant j'espère que vous y reconnaîtrez qu'il est possible de formuler une classification dont les propriétés soient telles , que l'on y voie en quelque sorte d'un coup dœil, 1° l'ensemble et le but de la science, ainsi que les rapports des spécialités entre elles; 2° l'état réel de nos richesses intellectuelles ; 3° et la direction que doit prendre l'activité scientifique pour accroître ces richesses. Or, Messieurs, pour atteindre ce triple résultat il faut, nous le répétons, dresser le plan de ce que nous savons et de ce que nous ne savons pas.

Que savons-nous? Que nous apprennent les sciences dites positives? Elles nous apprennent que chaque être

naturel n'existe qu'à condition , soit au moins de résister au inonde extérieur, comme les corps bruts, soit en outre de s'emparer des éléments de ce monde , comme les corps organisés. En tous lieux et partout nous ne voyons que des individualités qui ne subsistent que par une victoire incessante remportée par les unes sur les autres. Les espèces minérales sont conservées par la force de cohésion, qui en unit les molécules intégrantes : les êtres organisés vivent non seulement à condition de résistera l'énergie des afiinités extérieures, mais encore en détruisant ces affinités. Bien plus, ils agissent les uns sur les autres pour s'anéantir, ils se nourrissent les uns des autres : l'opposition et la guerre sont partout, la paix et le repos nulle part : quand on pénètre dans le détail des faits naturels tout semble antagonisme et contradiction. Or ce sont là des produits de causes cachées , inconnues dans leur essence; mais l'on a dû conclure de cette contradiction manifestée dans les effets , et l'on en a conclu, que les causes elles-mêmes étaient multiples, opposées, contradictoires entre elles : les sciences n'ont pu faire autrement que de reproduire en elles-mêmes ce genre d'opposition, dans lequel la spécialité de chaque être ne semble fondée que sur la négation et la destruction de ce qui n'est pas lui. Examinez les définitions par lesquelles, au début de chaque science, on cherche à en déterminer l'objet particulier et surtout le caractère propre: vous ne trouverez presque toujours rien de plus qu'une affirmation négative, dans laquelle on exprime ce que la science n'est pas, mais non point ce qu'elle est. Ainsi voyez comme on définit la science des corps bruts et celle des corps organisés; et vous reconnaîtrez que les définitions se réduisent à ces quelques mots : Un corps brut n'est pas un corps organisé, et réciproquement. On rencontre une opposition analogue dans chacune des parties systématiques dont elles sont composées. Ainsi, comme nous l'avons

vu, en astronomie le système du mouvement des planètes est rigoureusement exact à une condition, c'est que l'espace interplanétaire soit complètement vide. Or , le système sur l'émission de la lumière , comme celui sur les ondes lumineuses, suppose que l'espace est plein d'un fluide qui, quelque ténu qu'il soit, offre cependant une résistance réelle. En physiologie, comme nous l'avons dit déjà, dans le chapitre sur les fonctions des organes on vous dira comment la permanence des fonctions est inhérente à cerlains tissus ; et dans le chapitre sur la nutrition on vous prouvera qu'à chaque instant les tissus échangent les molécules intégrantes qui les composaient contre des molécules nouvelles, etc. De ces contradictions recueillies par la science les unes sont sans doute le fait de notre ignorance , et les autres sont réelles ; mais qui nous le dira et comment en juger?

Il est certain que, quand on considère l'ensemble de l'univers lui-même sans tenir compte de la science et des détails qu'elle nous révèle, on ne voit plus rien de semblable. On a le spectacle d'une harmonie parfaite. Le fait de l'harmonie universelle est aussi manifeste que l'est, dans la science, celui du désaccord entre les parties. Il faut en conclure, ou que la science nous présente un tableau très inexact de la nature, ou que, si l'opposition entre les causes est une vérité , les théories scientifiques sont très incomplètes, puisqu'elles ne nous offrent que les contradictions, et rien qui nous représente le lien qui les expliquerait, et en ferait des parties harmoniques d'un ensemble parfaitement ordonné.

D'ailleurs un raisonnement que nous vous avons déjà exposé prouve à priori que l'univers ne subsisterait pas un instant dans l'état où nous le voyons, s'il était tel que les sciences nous le représentent. En effet, ou ces forces opposées, manifestées dans les effets, seraient égales entre elles , et alors elles devraient se faire équili-

bre et par suite produire une immobilité complète ; ou ces forces seraient inégales, et alors l'une d'elles devrait subalterniser toutes les autres, et produire encore en définitive l'immobilité. Tout donc démontre, qu'il faut sortir des considérations scientifiques ordinaires pour parvenir à un système encyclopédique que l'on puisse considérer, jusqu'à un certain point, comme un calque de notre monde.

Nous avons reconnu, Messieurs, en quoi consistait ce que nous savons, et nous avons une idée de ce que nous ne savons pas. Par quel moyen arriverons-nous à combler cette immense lacune?

C'est dans l'étude des relations des causes entre elles que nous trouverons ce secret, et dans cette étude seule. Que l'on ne nous objecte pas qu'il n'y a rien de positif dans une élude qui ne s'occupe pas d'objets matériels sensibles ; car ce serait refuser par le même argument de s'occuper jamais de trouver la loi de génération d'une classe quelconque de phénomènes. En effet, Messieurs, la connaissance de cette loi de génération résulte de la théorie du rapport entre les causes, comme la connaissance de l'ordre de succession des phénomènes résulte de l'observation de la succession des effets. Est-ce autre chose qu'une théorie du rapport des causes, que cette théorie fameuse de la gravitation calculée par Newton ? Les corps, dit-elle, ont reçu ou possèdent une tendance à se mouvoir en ligne droite; ils sont, de plus, doués d'une force attractive; de plus encore, ils acquièrent par le mouvement une vitesse proportionnelle à l'accélération du mouvement. Or que sont, et cette tendance à marcher en ligne droite , et celte force attractive, et cette vitesse, si ce ne sont des causes, et des causes multiples, car elles se multiplient autant de fois qu'il y a de corps différents?

Que l'on ne nous objecte pas non plus que raisonner sur les causes, c'est raisonner sur des inconnues. Ne

sommes-nous pas aussi certains de cette prétendue inconnue que du phénomène lui-même? Qui doute que l'espèce minérale, l'espèce végétale, l'espèce animale, ne soient les effets de causes diverses? Qu'y a-t-il donc de mieux connu dans l'effet que dans la cause? Sommesnous plus certains de l'un que de l'autre; et la proportion de notre ignorance n'est-elle pas la même à l'égard de l'un qu'à l'égard de l'autre?

Il est une notion fausse sur l'espèce des causes que l'on rencontre communément, et qui existe peut-être dans l'esprit de quelques-uns d'entre vous, notion que je ne dois pas passer sous silence, et qu'il est peut-être important de détruire. Beaucoup de gens ont l'habitude de considérer comme une cause un contact matériel d'où résulte un effet. Ainsi, une bille vient à en toucher une autre et à lui communiquer le mouvement : on dit que le contact de la première bille est la cause du mouvement de la seconde. Or c'est mal parler, c'est tenir un langage inexact. Le fait est que la cause du mouvement de la première bille est la vitesse ou la force d'impulsion qu'elle a reçue, et la cause du mouvement de la seconde est la transmission totale ou partielle de la force d'impulsion ou de la vitesse que possédait la première. Cet exemple, Messieurs, vous offre exactement ce qui se passe dans tous les genres de contacts matériels que vous pourrez observer. Les phénomènes qui se succèdent ne sont pas l'effet de ce contact matériel qui frappe vos yeux, mais celui du contact ou du rapport invisible établi entre les causes. Ainsi il est vrai et uniquement vrai d'affirmer, que tout phénomène est l'effet d'une cause de nature invisible, ou du rapport établi entre plusieurs causes de ce genre.

Et ici , Messieurs , il y a lieu d'attirer votre attention sur une différence caractéristique qui sépare la science ancienne de la science moderne. Les anciens s'appli-

quaient surtout à rechercher quelle était l'essence des causes; les modernes ne recherchent que la loi du contact ou du rapport de ces causes, de manière à prévoir quels phénomènes résulteront de certains rapports donnés— rapportsque nous sommes d'ailleurs sûrs d'établir toutes les fois que nous pouvons mettre les effets en contact , et sûrs de calculer à l'avance , de manière à créer des phénomènes selon notre volonté, toutes les fois que nous n'ignorons pas quels sont les rapports d'énergie existant entre les causes dont il s'agit. Prévoir et pratiquer étant l'unique but de la science de notre temps, on a abandonné avec raison une voie où l'on poursuivait seulement les intérêts d'une curiosité vaine, et où l'on ne pouvait atteindre aucun résultat certain. Il n'y a plus aujourd'hui que le matérialisme et le panthéisme qui s'occupent de rechercher l'essence des causes ; aussi sont-ils stériles comme l'est devenue la science ancienne en prenant cette direction. Mais revenons à notre sujet.

Nous avons dit que les phénomènes nous révélaient l'existence des causes : c'est un fait reconnu , et qui sert de base et de principe à toutes nos formules scientifiques les plus positives. Or, Messieurs, le phénomène de l'harmonie universelle, ce phénomène, qui est en même temps présent dans l'ensemble et dans les détails, et manifeste partout, est-il le seul de tous qui soit sans cause? C'est ce qu'il serait absurde d'admettre ; nous devons reconnaître qu'il a une cause, une , toute puissante comme le fait lui-même, qui est nécessairement un et tout-puissant, et qui nous apparaît tel.

Examinons en effet les causes une à une dans ces rapports d'où résultent les phénomènes qui frappent nos sens; remontons, en suivant l'ordre de nos découvertes scientifiques , jusqu'aux lois qui règlent ces rapports : nous voyons que ces lois nous révèlent que chaque ordre

particulier de phénomènes qui forme l'objet d'une branche spéciale des scirnces, que chaque ordre particulier de phénomènes, disons-nous, émane de principes contradictoires à tous ceux qui président à un ordre différent de phénomènes. Or, appelons pour un moment ces lois du nom de causes, et demandons-nous quelle loi toutepuissante maintient le rapport harmonique nécessaire entre toutes ces causes générales contradictoires : nous arrivons à une loi générale supérieure à toutes les autres. De quel nom l'appellerons-nous , Messieurs? Du nom que le consentement universel du genre humain lui a donné : nous l'appellerons la volonté de Dieu. Et remarquez, au reste, combien le langage scientifique est précis, exact, positif. Voyez ce mot Loi par lequel on désigne ce qui règle et forme en système plusieurs causes de nature différente: ce mot semble avoir été choisi pour diriger, de prime-abord, notre esprit à la pensée d'un législateur suprême ou d'une volonté créatrice. 11 en est de même du mot phénomène : il semble avoir été choisi pour nous enseigner que ce qui frappe nos sens n'est que l'apparence de rapports invisibles; il vient, comme vous le savez, du grec 9aivo(/.ai, paraître. Mais ne nous laissons pas écarter du but que nous poursuivons en ce moment.

Le raisonnement précédent sufflrait à démontrer l'existence d'une cause ou d'une loi universelle et souveraine, en supposant que nous ne sachions rien de plus sur le monde que ce que nous apprennent les sciences qui s'occupent de l'état actuel de ce monde, telles que l'astronomie, la physique, la chimie, la zoologie, etc., etc. Mais, lorsque nous portons notre attention sur l'origine même de cet état actuel , nous acquérons des preuves nouvelles qui viennent, si ce n'est accroître la force de la démonstration, au moins lui donner un aspect nouveau et en quelque sorte plus sensible.

On disait autrefois, Messieurs, et c'est à Aristote qu'il faut rapporter cette doctrine, on disait que le monde avait été et serait éternellement tel que nous le voyons. Le matérialisme s'appuya sur cette idée. En effet, admettre que le monde change, c'est admettre qu'il y a en dehors de lui quelque chose qui le fait changer.

Je ne m'occuperai pas à réfuter l'opinion d'Aristote par* une argumentation quelconque : il me suffira de dire qu'on y a fait des objections invincibles; vous en trouverez même quelques-unes dans le cours de nos leçons. Je me bornerai à vous rappeler un argument de fait que vous connaissez tous sans doute. La géologie nous apprend que le monde n'a pas été toujours dans l'état où il est; qu'il a subi des transformations dans tous les règnes qui le composent — transformations brusques, sans lien entre elles, séparées par des cataclysmes qui placent entre chaque révolution , dans la pensée comme dans le fait, un abîme infranchissable, une solution de continuité plus grande et plus réelle que celle existant entre la vie et la mort. Enfin, de révolutions en révolutions, la géologie nous conduit à apercevoir un commencement, mais un commencement qui se perd dans un passé indéfini. Or, suivez la géologie pas à pas; et, de toute nécessité, la logique vous conduit de phénomènes en phénomènes, de causes en causes, à un phénomène initial, à une cause initiale. Les hommes, Messieurs, ont donné à cette cause première le nom de Dieu, et au phénomène premier produit par cette cause le nom de création.

Mais, direz-vous peut-être, une cause de l'espèce que je vous présente n'offre rien de semblable à ce que les hommes ont compris sous le nom de Dieu : pourquoi lui donner ce noai? Détrompez-vous : c'est avec raison que nous l'appelons ainsi. En effet, vous ne pouvez admettre que la cause initiale soit inférieure, en une propriété

quelconque , en quoi que ce soit , à une seule des créatures qu'elle a produites : cela serait absurde. Or nous autres hommes , les derniers venus d'une création dont nous ne connaissons pas le terme, nous avons la propriété du libre arbitre , du vouloir, du souvenir, etc.; évidemment la cause initiale possède toutes ces propriétés , et dans une proportion de puissance infinie, incompréhensible pour nous. Elle est libre, elle veut, elle se souvient, etc. Ainsi, Messieurs, vous voyez que nos pères avaient raison , et que le vulgaire , en ces matières , est resté plus fort que tout le philosophisme dudix-huitième siècle et de l'école de Stagyre. Je vous ferai même remarquer que la cause initiale est, de toutes les causes dont nous constatons la présence, celle que l'on connaît le mieux , et dont on sait le plus de propriétés.

Maintenant que nous avons trouvé le secret de l'harmonie universelle , c'est-à-dire le principe invisible qui produit l'unité du monde, il nous est possible de tenter une classification encyclopédique telle que nous la cherchons. N'oubliez pas, pendant le cours de cette recherche, ce principe de méthode admis dans la science, savoir : qu'une hypothèse e.^t démontrée vraie lorsqu'elle rend compte des phénomènes auxquels elle se rapporte. Et, lorsque vous verrez que l'hypothèse Dieu , s'il m'est permis pour un instant de lui donner ce nom , est celle qui explique le plus de faits , pour ne pas dire tous , celle qui rend compte non seulement des existences brutes et vivantes, mais de l'existence sociale elle-même, vous reconnaîtrez qu'elle est la mieux démontrée et la plus certaine de toutes les vérités scientifiques.

Le premier mot de notre essai encyclopédique sera celui par lequel commence la Genèse : « Dieu a créé le monde. » Mais le plan dont nous nous occupons n'est pas destiné à offrir le développement {jénésiaque; il doit présenter seulement l'état aeluel d'une manière exacte et complète; nous continuons donc par ces mois :

Par l'effet de la création , il existe , comme nous l'avons déjà dit, dans le monde actuel trois espèces de forces spéciales qui agissent simultanément : la force sérielle, la force circulaire, les forces spirituelles. L'encyclopédie doit les rangerdans troisordres parallèles, pour en représenter exactement la situation respective. Si l'on établissait une hiérarchie quelconque entre elles, on ne présenterait plus un tableau exact de l'état présent, mais un tableau de la formation génésiaque. Ainsi c'est sur la même ligne que l'on doit inscrire les catégories de sciences qui sont relatives à l'étude des effets produits par les trois espèces de forces dont il s'agit. C'est de cette manière que devrait être tracé un plan synoptique de l'encyclopédie ; mais la nécessité du discours ne nous permet pas de suivre cette règle dans la description dont nous allons nous occuper. Nous allons parler d'abord de la force sérielle, puis nous traiterons de la force circulaire, et enfin de la force spirituelle.

Force sérielle. — Nous croyons vous avoir déjà entretenus de la définition du mot série. On doit entendre par série une suite de termes croissants ou décroissants, selon la direction où on les envisage, sans lien entre eux autre que celui de la croissance ou de la décroissance que l'esprit de l'homme aperçoit dans l'ensemble de la série. Or, par force sérielle nous entendons celle qui produit des séries semblables dans l'ordre naturel ; on pourrait aussi appeler cette force, force progressive physique. Nous trouvons des preuves de l'existence de cette force, 1° en géologie; 2° dans l'anatomie comparée végétale et animale; 3° dans l'embryogénie. En effet, Messieurs , l'écorce du globe est composée de diverses couches qui sont semées des débris de formations animales et végétales différentes les unes les autres, et superposées dans un tel ordre, que manifestement les formes végétales ou animales les plus inférieures nous apparaissent comme les plus anciennes, et les plus parfaites comme les plus modernes.

La présence de cette force se manifeste autrement que par des débris . Les formes animales et végétales actuelles, en allant de la plus simple et de la plus faible à la plus compliquée et à la plus puissante, nous présentent une série qui nous rappelle complètement, et qui conserve sous nos yeux, la série des formations génésiaques : c'est l'anatomie comparée qui s'occupe de ce genre de rapport entre les formes des corps vivants. Enfin l'embryogénie est une nouvelle preuve de la présence de cette force. Vous savez que le fœtus , dans ce que l'on appelle assez improprement son évolution, passe par une série de formes qui reproduisent successivement tous les degrés d'organisation, depuis la plus inférieure jusqu'à celle qu'il doit conserver définitivement. On vous fera sans doute un cours sur ce sujet dans cet établissement. Il y en a des effets qui frappent tous les yeux : tout le monde sait que la grenouille, avant d'arriver à l'état de reptile, passe par l'état de poisson ou de têtard : tout le monde voit le phénomène des âges chez l'homme , phénomène qui se manifeste dans la première et la seconde dentition, dans l'apparition de la puberté, etc. Ainsi, Messieurs , la force sérielle existe avec tous ses produits passés et dans une multitude d'effets présents ; c'est elle qui règle , gouverne et entretient la formation des êtres vivants ; elle est en quelque sorte la source de cette germination universelle qui lutte incessamment contre la mort. Nous verrons bientôt, lorsque nous traiterons de la force circulaire, que la conclusion de l'action de cette dernière force est toujours de produire en définitive l'immobilité ou la mort. Or, la force sérielle lutte directement contre cette tendance, car elle ne cesse de produire de nouveaux et d'innombrables germes de mouvements. Sous le titre de la force sérielle, nous rangerons donc les différentes spécialités qui touchent les générations et les formations des êtres : ce sont la géogénie ou géologie ; la

palceontologïe; l'analomie comparée, végétale ou animale ; l'ovologie et l'embryogénie humaine et comparée; l'histoire des âges et de la génération ; les théories des générations dites spontanées, des monstruosités, etc.; enfin , la science même de ces sciences, c'est-à-dire la théorie du progrès dans Tordre physique.

Les sciences qui se rapportent à la connaissance des lois de l'ordre sériel n'ont point directement pour but de prévoir : elles ont surtout pour fin de former la base de l'un des systèmes de démonstration les plus importants. Que prouvent-elles en effet directement? Elles prouvent que le monde est créé dans une fin que la volonté suprême seule connaît et seule peut nous révéler : elles nous mettent incessamment sous les yeux les traces de l'action divine: elles nous apprennent que cette action a été successive, intermittente; et qu'à chaque fois elle a donné aux forces déposées dans la matière une puissance de plus : elles nous apprennent que l'homme, comme tous les autres êtres, a été créé pour une fin qui n'est pas lui : elles rendent intelligible aux esprits les plus grossiers, elles leur rendent palpable en quelque sorte, la vérité des dogmes sur lesquels repose l'existence des sociétés. Ce n'est point ici, Messieurs, le lieu de vous montrer l'immense fécondité morale de la catégorie scientifique dont nous nous occupons; le temps nous manque pour un si vaste travail; il suffit de vous en indiquer l'origine et la place. Ces résultats constituent, Messieurs, une prévoyance indirecte, médiate en quelque sorte, et non moins importante que la prévoyance directe qui forme le but des sciences que nous inscrirons comme effets de l'ordre circulaire ; car, quelle prévoyance est plus importante que celle qui se rapporte à la fin de l'homme et de la société elle-même? Ainsi, les sciences de l'ordre sériel ne sortent point de la définition générale que nous avons donnée de la science , savoir qu'elle a pour but de

prévoir. D'ailleurs, plusieurs des spécialités que nous avons nommées donnent occasion à des prévoyances particulières qui peuvent être utilisées dans les travaux de la vie temporelle. La géogénie, en nous enseignant l'ordre de superposition des couches, engendre la géognosie, c'est-à-dire le moyen de reconnaître la situation des couches minérales. La théorie des âges, l'étude des lois de la génération, engendrent diverses espèces de prévoyance. La dernière surtout, lorsqu'elle sera plus avancée, nous donnera sur les produits futurs de l'union des sexes des probabilités qui pourront être utilisées. On sait déjà que les enfants mâles ressemblent physiquement plus souvent à leur mère qu'à leur père, et réciproquement, etc. La théorie des générations prétendues spontanées n'est pas faite. Si nous possédions sur ce sujet autre chose que des systèmes absurdes, il y aurait certainement à en déduire une pratique applicable dans certains cas pathologiques, etc.

Les lacunes existant dans les diverses spécialités qui se rapportent aux effets de la force dont il s'agit sont innombrables. Pour les rendre visibles il suffit de développer le tableau des connaissances dont chacune d'elles est composée, vis-à-vis du but pratique ou de la fin philosophique que chacune d'elles doit accomplir.

Ainsi, Messieurs, la géogénie doit nous donner la série des diverses formations min; raies, végétales, animales, jusqu'au moment du la fondation de la première société humaine. Or, la série que nous possédons aujourd'hui est loin d être achevée : on y trouve d'innombrables questions, d'innombrables problèmes à peine encore ébauchés ou seulement indiqués. L'anatomie comparée végétale est très imparfaite; l'anatomie comparée animale l'est davantage encore. 11 y a peut-être aussi à examiner les traces de la force de progression dans l'ordre minéral : le problème n'est pas même posé. L'embryogénie

comparée n'existe pas ; et cependant on ne pourra faire une bonne classification zoologique, surtout dans les animaux qu'on appelait autrefois invertébrés, qu'alors que l'on possédera un travail achevé sur ce sujet. L'ovologie est à peine commencée; l'embryogénie humaine n'est qu'ébauchée. Quant à l'histoire des générations prétendues spontanées , tout est à faire. N'y a-t-il pas à rechercher quelle est, dans ces cas qui paraissent si étranges, le rapport qui s'établit entre la force sérielle et la force circulaire? N'y a-t-il pas à rechercher, à cette occasion, la théorie de la formation des tissus sans analogue dans les corps vivants? ce qui se passe dans ces affections pathologiques que la médecine a classées parmi les phénomènes de la croissance, ou des âges chez l'homme? d'où viennent ces brusques modifications de l'économie vivante, qui produisent des accidents morbides pareils à ceux que l'un des professeurs de cet établissement, M. le docteur Tessier, vous décrira sous le nom de fièvre purulente, etc.?

Vous voyez, Messieurs, que les lacunes sont nombreuses, et cependant je passe beaucoup de sujets sous silence; je ne m'occupe point des détails. Vous voyez aussi, par là, quels sont les avantages d'une encyclopédie telle que celle dont nous vous esquissons le plan général. Nous trouverons que les desiderata ne sont guère moindres, lorsque l'on s'occupe de la force circulaire.

Force circulaire. Les phénomènes de l'ordre circulaire sonteeuxquise représentent comme successivement et alternativement causes et effets les uns des autres. Il suffit, pour faire apercevoir la différence qui les sépare des phénomènes de l'ordre sériel, d'un seul exemple. Voyez un médecin appelé à traiter soit un vieillard , soit un adulte, soit un enfant, atteints les uns et les autres d'une maladie qui est la même, d'une encéphalite, d'une pneu-

monie, ou d'une gastrite: il juge d'après les mêmes symptômes, il calcule d'après les mêmes sympathies, il guérit par* un même traitement. En effet, les rapports d'organes sont les mêmes , les sympathies semblables , l'action des médicaments la même; il n'y a d'autres diversités que celle de l'énergie des fonctions, qui est moindre chez l'enfant et le vieillard que chez l'adulte. Or, ces maladies ne sont autre chose que des phénomènes de l'ordre circulaire, comme le traitement n'est qu'un calcul fondé sur la connaissance des faits de cet ordre. Voyez, au contraire, les phénomènes des âges , les phénomènes sériels; ici, pas la moindre parité: la première dentition est autre chose que la seconde, celle-ci autre chose que la puberté, et celle-ci autre chose que la croissance. Les affections qui concordent avec ces phénomènes ne se traitent pas comme les maladies analogues qui sont le produit d'un accident de l'ordre circulaire; mais en général par des moyens inverses. Telle est au moins la loi d'un bon traitement et la condition du succès : au lieu des antiphlogistiques on emploie les toniques; au lieu du repos, le mouvement; enfin, souvent au lieu d'agir, on s'abstient. Ainsi , Messieurs , la différence entre les deux ordres de phénomènes est grande.

La différence n'est pas moins marquée dans les résultats finals de l'action des deux forces. La première engendre incessamment et conclut au mouvement et à la vie : la seconde conclut à l'immobilité et à la mort. A cet égard, jetez un coup d'œil sur les ouvrages des hommes qui ont cherché, d'après la connaissance des lois de l'ordre circulaire , à en calculer les conséquences dernières; vous verrez qu'ils concluentàla réfrigération et à la solidification absolue de notre monde matériel. Vous n'ignorez pas que l'on a dit, en bien des écrits, que l'action naturelle des êtres existant sur le globe était de convertir les gaz et les fluides en solides ; d'où l'on a conclu

qu'un jour viendrait où tout mouvement et toute vie disparaîtraient delà surface de la terre. Enfin, Messieurs, voyez quel est le résultat définitif de la force dont il s'agit, dans un individu végétal ou animal : vous verrez qu'elle a pour effet dernier de produire la vieillesse, la décrépitude, puis la mort, par la solidification croissante des parties. Il semble qu'à l'instunt où la force de formation sérielle cesse d'engendrer dans l'individu, c'està-dire d'y prédominer, la force circulaire s'en empare pour le tuer. Mais, arrêtons-nous; car je m'aperçois que je me répète.

Les phénomènes de l'ordre circulaire sont ceux où il est indispensable à l'homme de prévoir; ce sont ceux qui se rapportent directement à tous nos modes d'activité. Nulle pratique n'est possible sans une connaissance quelconque, soit sur l'ordre de succession, soit sur la loi de génération de ces phénomènes ; mais ce sont ceux aussi où il est facile de dresser les plus petites catégories de probabilités, et de multiplier le plus les prévoyances de détail. C'est ici que l'on peut dire qu'une science imparfaite diffère d'une science achevée en proportion même du nombre des spécialités dont elle se compose.

Le but, dans l'étude de l'ordre circulaire , étant de prévoir, chaque spécialité qu'engendre cette étude doit être définie par le genre de prévoyance qu'on s'y propose. Ainsi l'on ne doit pas dire : L'astronomie est la science qui traite des mouvements des corps célestes; mais : L'astrononomie est la science qui a pour but de prévoir les phénomènes célestes. On ne doit pas dire : La physiologie est la science de l'homme physique; mais au contraire : La physiologie a pour but de prévoir dans l'ordre des phénomènes physiques qui constituent l'organisme humain : etc.

Et , si vous voulez bien y réfléchir, Messieurs , cette différence dans les définitions, si elle venait à être (;é-

néralement adoptée, ne serait pas de petite conséquence. En effet, le système de définition que je vous propose ne conclut à rien moins qu'à changer une grande partie des divisions usitées aujourd'hui dans la science. Chaque spécialité a été en général formée du point de vue de l'objet auquel elle était consacrée, et non du point de vue du résultat pratique qu'on s'y proposait. Puis chaque spécialité s'est accrue , en quelque sorte au hasard , de divers chapitres de détail sur les sujets qu'elle touchait par quelques points. En un mot, l'homme a créé des spécialités d'étude, comme s'il eût eu la pensée que la nature circulaire était elle-même une pluralité. Or, Messieurs, ce serait une pensée inexacte : dans l'ordre circulaire, il n'y a spécialité qu'à notre point de vue. Néanmoins il est résulté de cette manière de procéder, qu'il y a des branches dont on serait assez embarrassé de fixer la place positive; telle est, par exemple, celle qui traite de l'électricité. Appartient-elle à la physique ou à la chimie? Il est certain qu'il n'est permis ni aux physiciens ni aux chimistes d'en ignorer quelque chose. Or, quel est le but que l'on se propose dans l'étude des fluides impondérables ? De trouver la loi générale de génération des rapports entre les molécules comme entre les masses , aussi bien en chimie brute qu'en chimie organique, aussi bien en physique qu'en astronomie. Il y a donc lieu de fonder, à cette occasion, une science à part. Autre exemple : la météorologie aujourd'hui n'est pas une science; on serait assez embarrassé de la définir; on la place, comme pour mémoire, dans un chapitre à part de la physique. Or, définissez-la par le but que l'on doit y chercher, et si vous n'avez point encore une science faite, au moins ouvrirezvous une immense lacune scientifique qu'il faudra combler : dites que la météorologie a pour but de prévoir les modifications de l'atmosphère. Et ne croyez pas que

ce but soit impossible à atteindre. Que faut-il faire , en effet, clans l'intérêt de cette fin? Rien de plus que reconnaître d'abord l'ordre dans lequel se succèdent les phénomènes atmosphériques généraux, pour en déduire ensuite la loi des phénomènes partiels. D'ailleurs , ne possède-ton pas déjà quelques connaissances à cet égard? Les livres écrits pour les marins n'offrent-ils pas, sur ce sujet, des renseignements précieux?

Je ne finirais pas , Messieurs, si je prenais une à une chaque spécialité pour examiner la définition par laquelle on la caractérise; il me suffit ici d'avoir attiré votre attention sur cet aspect important de la question encyclopédique; je n'ai ni assez de temps ni assez de loisir pour y insister davantage. Nous nous servirons donc de la nomenclature habituellement usitée pour désigner les sciences qui doivent être inscrites comme traitant des effets de la force circulaire : ce sont l'astronomie, la physique, la chimie, la minéralogie, la géognosie, la géographie physique, la météorologie, la botanique, la zoologie, ï'anatomie générale et descriptive, la physiologie, la médecine, l'hygiène, etc.

Si, cependant, pour donner le plan des effets de la force circulaire , nous nous bornions à placer ces noms dans le cadre que nous y avons consacré , évidemment nous manquerions le résultat que nous nous sommes proposé d'atteindre dans notre construction encyclopédique; nous serions incomplets; nous ne présenterions point un calque de la réalité; nous ne démontrerions aucune lacune dans un sujet où tout le monde sait qu'il en existe un grand nombre. Examinons en effet.

Aucun nom, aucune spécialité ne représente aujourd'hui la plus importante des lacunes qui soit clans les sciences de l'ordre circulaire. Nous voulons parler de celle d'une loi générale des phénjmènes de cet ordre; d'un système de connaissance destiné à exprimer l'unité

que l'on y aperçoit. Vous savez, en effet , dans quelle dépendance sont ces phénomènes les uns à l'égard des autres: vous savez que nos spécialités ne reposent que sur des divisions presque toujours artificielles; de telle sorte qu'il est impossible à l'homme qui s'occupe de l'une d'elles de ne point prendre une certaine connaissance des autres. La séparation la plus nettement formulée qui existe est celle des corps bruts et des corps organisés, puisque Tune des sciences commence par une négation de l'autre, et réciproquement. Cependant, il est dans chacune d'elles certaines parties qu'il est complètement impossible d'étudier sans aller de l'une à l'autre. Bien plus, il est prouvé qu'il y a dans l'économie animale, comme dans la nature brute, des phénomènes de l'ordre chimique, des phénomènes de l'ordre électrique, de l'ordre physique, etc. L'étude de ces phénomènes montre qu'une loi analogue préside aux compositions et décompositions moléculaires dans l'économie vivante et dans la nature inorganique , avec la seule différence des circonstances mêmes où la loi exerce son action, circonstances qui, dans l'économie vivante, sont l'effet de la vie même ou de la force sérielle, et qui, dans l'ordre brut , sont l'effet de l'absence même de cette vie. En un mot, la différence qu'il y a entre les phénomènes chimiques , dans les corps organisés et les corps inorganiques, paraît dépendre entièrement de la différence des milieux où ces phénomènes se passent, et de la différence des matériaux qui sont livrés à l'action de la force motrice. On ne remarque pas d'autres dissemblances quant aux faits de l'ordre électrique ou chimique. Cette observation a été faite déjà par un grand nombre de savants, et plusieurs en ont fait l'objet d'ouvrages spéciaux. On peut donc la considérer comme acquise à la science; on peut donc, sans sortir des habitudes positives, la prendre pour sujet d'une quesiiun scientiGque, d'une spécialité importante de travaux.

Cette observation reçoit d'ailleurs une grande autorite du raisonnement qui suit. La division en corps inorganiques et en corps organiques reproduit sans doute l'une des différences les plus naturelles, les plus réelles qu'il nous soit donné de voir ; elle représente rigoureusement celle qui existe entre le corps vivant et le cadavre ; mais , autant cette différence est positive et vraie, autant est fausse la formule dont on se sert dans les sciences pour l'exprimer. Nous avons déjà fait remarquer que chacune de ces spécialités était différenciée de l'autre uniquement par une définition négative, qui consiste à dire que les corps bruts ne sont pas organisés, et réciproquement. Dans la réalité , il n'y a rien , il ne peut y avoir rien de semblable ; chaque espèce de corps s'affirme en quelque sorte d'une manière positive : l'opposition est réelle. C'est donc mal représenter le fait naturel que de l'exprimer par une négation purement verbale ou par une définition du genre de celle dont nous parlons. Chaque spécialité devrait commencer par une formule initiale et non par une définition. Or, comment établir positivement de telles formules secondaires, si l'on ne possède à l'avance la formule générale de la loi circulaire? Il faut donc , de toute nécessité, s'occuper de chercher celle-ci , et, pour cela , créer une spécialité de travaux correspondante.

Nous ignorons si nous nous sommes bien fait comprendre. Nous allons tâcher de rendre notre raisonnement plus intelligible, en empruntant pour un moment les formes du langage algébrique : soit S la force sérielle ; soit C la force circulaire; soit A un corps quelconque formé. Nous dirons qu'un corps brut est représenté par AC, modifié par C, et qu'un corps organisé est AC, modifié par S. L'on voit que nous aurions ainsi des formules positives au début de chacune des spécialités dont il s'agit; mais aussi que, pour atteindre ce résultat, il faut connaître C aussi bien que S.

La spécialité qui aurait pour but de reconnaître la loi

générale de l'ordre circulaire et d'en déduire un système de prévoyance , devrait étudier toutes les relations de causes à effets qui sont observables, soit dans le mouvement des corps placés à grande et moyenne distance (astronomie et physique) , soit dans les compositions et décompositions chimiques, soit dans les mouvements des fluides dits impondérables, soit dans les phénomènes d'assimilation et d'élimination qui constituent la nutrition dans les corps organisés, etc. Cette spécialité, que nous appellerons donc , si vous voulez, la cycle-physique, comprendrait l'étude de l'astronomie, de la physique, de l'électro-magnétisme , de l'anatomie et physiologie végétales et animales, du côté où ces branches présentent de l'analogie ; elle y étudierait un même ordre de phénomènes, celui des affinités et des répulsions; elle chercherait une même loi , celle des combinaisons et des décompositions. Il ne sera peut-être pas inutile de vous rappeler, à l'occasion de ce rapport que nous établissons entre des sciences si différentes au premier coup d'œil, que chez les anciens la science fut achevée par l'application d'une même doctrine, de la doctrine chimique, aux corps bruts et aux corps organisés. Vous savez, Messieurs, que les anciens admettaient seulement quatre qualités élémentaires, dont les combinaisons variées dans des proportions diverses constituaient tous les êtres matériels. La santé, Ycucrasie, était l'effet du rapport exact entre tous les éléments dans les proportions propres à la nature de l'homme. Or, on imagina, dès le deuxième siècle après Jésus-Christ, qu'il serait possible, par l'expérience, de parvenir à produire ces combinaisons à volonté. De là naquit la pensée d'un moyen propre à rétablir Ycucrasie lorsqu'elle n'existerait plus , propre par conséquent à guérir toutes les maladies. De là vint J'opinion que l'on pourrait faire des métaux, et par conséquent de l'or ; de là donc l'idée de la pierre philoso-

phale, qui préoccupa si fort les alchimistes du moyenâge. Revenons à notre sujet.

La théorie générale de la force circulaire formant le début de la division encyclopédique qui y serait consacrée, on en déduirait deux formules qui poseraient la loi spéciale des corps bruts et celle des corps organisés. Dans le plan que nous formons, nous les posons comme desiderata, et nous inscrivons au-dessous, sous le titre Corps bruis, la théorie des fluides dits impondérables, l'astronomie , la physique, la chimie, la géognosie, la minéralogie, la géographie physique, la météorologie, etc. Sous le titre Corps organisés, nous plaçons la chimie organique, la botanique, la zoologie, la science de l'homme physique, les sciences médicales, l'hygiène, etc.

Vous vous étonnerez peut-être, Messieurs, de nous voir inscrire trois fois, dans trois sections différentes, le nom de la chimie. Nous agissons ainsi parce que nous considérons cette spécialité comme l'un des points où se montre le plus manifestement la similitude des actions delà loi circulaire; nous agissons ainsi surtout pour indiquer que dans cette science il existe autant d'aspects particuliers importants à étudier. La chimie organique existe à peine ; la chimie animale n'existe pas : tout ou presque tout y est encore à faire, et quant aux procédés d'investigation, et quant au but que l'on doit se proposer dans cette investigation; quant aux procédés, parce que l'on agit avec les mêmes moyens et la même méthode que dans la chimie brute ; quant au but de l'investigation , parce que l'on ne s'y propose point de prévoir dans l'ordre des transformations chimiques qui ont lieu dans le corps animal, de manière à pouvoir intervenir à l'aide d'agents du même genre, soit pour les produire, soit pour les empêcher. Sait-on, par exemple, comment un virus introduit dans l'économie s'accroît

en quantité et se multiplie en quelque sorte? sait-on le secret de l'attaquer et de le détruire par des moyens immédiats? connaît-on le secret de certaines sécrétions morbides spéciales? connaît-on celui de les empêcher en les attaquant directement? Ces connaissances sontelles au-dessus des forces de l'esprit humain, ou notre ignorance, à cet égard, vient-elle seulement du vice des méthodes et du défaut de direction? Voilà ce que la chimie médicale doit nous apprendre.

Les différentes spécialités que nous avons nommées offrent un très grand nombre de points imparfaitement connusque nous n'avons pas le temps de montrer ici. C'est assez pour nous d'avoi r aperçu les principaux problèmes , ceux dont la solution éclaircirait, selon nous, tous les autres. Pour reconnaître les lacunes, il suffira toujours de comparer l'état de la science au but même de la prévoyance qui en forme la définition. Ainsi, pour connaître le degré d'avancement des sciences médicales , il faut seulement se dire qu'elles ont pour but de prévoir ou de guérir. Or, demandez-vous combien de maladies peuvent être définies par le traitement, et vous saurez à quel point sont parvenues nos connaissances en médecine.

Forces spirituelles. Nous entendons par là la force spéciale donnée à chaque homme venant au monde ; force en vertu de laquelle il est spontanément actif, il est libre, il veut, il parle, il raisonne, il a mémoire, il crée des faits spirituels et même des faits matériels dans certaines limites qui lui sont imposées. Mais, me dirat-on, celte espèce de force spéciale existe-t-elle? Chose singulière qu'il faille aujourd'hui prouver à l'homme la spécialité même de son être ! qu'il faille prouver à des médecins qu'il existe un principe de cette force morale qu'ils observent si souvent au lit des malades ! Quoi qu'il

en soit, abordons , puisqu'il le faut, quelques-unes des preuves de cette existence.

Si l'homme n'était qu'un organisme purement matériel, un pur animal, il ferait en tous temps, en tous lieux, la même chose; lorsque ses instincts internes ou les excitations du monde extérieur le solliciteraient, il reproduirait toujours le même acte pour répondre au même instinct, à la même excitation. Or, il n'en est pas ainsi : l'homme engendre et crée incessamment des choses nouvelles. Les oiseaux chantent ou construisent toujours de la même manière; quant à lui, jamais il ne se ressemble; il n'y a rien de semblable entre le chant grégorien et le chant ambrosien , entre celui-ci et le chant des Grecs, des Arabes, des Celtes, des Chinois , etc. Il n'y a rien de semblable entre une cathédrale catholique et un temple grec, entre un temple égyptien ou indien et une pyramide mexicaine, entre celle-ci et un monument péruvien ou pélasgique, etc. Nulle part, dans la nature, il ne trouve des exemples de ce qu'il crée. Nos théories scientifiques n'expriment-elles pas le contraire de ce que voient nos yeux? Où sont les modèles naturels de nos arts , de nos langues, de nos mathématiques, de nos sciences? Bien plus, pour que l'homme voie , il faut qu'il le veuille, il faut qu'il soit attentif. Dans ses recherches il procède toujours à priori. Vous qui prétendez qu'il en est autrement, pourriez-vous nous dire pourquoi tant de choses que nous voyons parfaitement aujourd'hui , frappaient autrefois vainement les yeux de nos ancêtres qui ne les voyaient pas? Cela vous est impossible ; et là cependant est tout le secret du progrès des sciences , là est toute la différence d'un état scientifique à un autre, l'histoire mêmede la science. Or, nos ancêtres ne voyaient pas, parce qu'ils n'étaient pas attentifs, et ils n'étaient pas attentifs, parce qu'ils n'avaient pas, soit d'hypothèse, soit de but qui les tint aver-

tis. Si l'homme n'était pas une force spontanée, il ne serait paslibre; or, vousaveztous, Messieurs, la conscience que vous êtes libres de choisir entre le bien et le mal. Si l'homme n'était pas une force spontanée, il n'aurait jamais résisté à ses instincts ; il ne les aurait jamais modifiés en vue d'un but moral , etc. Il faut donc le reconnaître , Messieurs , chacun de nous a en lui une force spirituelle libre , qui lui donne la faculté d'agir spontanément; chaque homme est une ame pourvue d'un organisme qui lui sert d'instrument. Nous pourrions invoquer à l'appui de cette vérité une argumentation bien autrement étendue ; mais nous vous renvoyons , à cet égard, à l'étude de la philosophie, à celle de l'origine des langues, à l'histoire même de l'espèce humaine.

Parmi tous ces arguments, je n'en choisirai qu'un seul que vous aurez l'occasion de vérifier dans le cours de vos études médicales. C'est une démonstration par l'absurde.

Vous êtes ou plutôt nous sommes tous certains de l'unité, de l'indivisibilité, de la continuité de notre moi. Or, c'est de là que sort l'objection insurmontable contre tous ceux qui prétendent nier l'existence d'une force spéciale représentative de ce moi. Depuis au moins deux cents ans, les anatomistes, et particulièrement les matérialistes , cherchent un point dans le cerveau qu'ils puissent considérer comme formant le centre de nos actes et de nos perceptions : ils ont vainement multiplié les hypothèses et les expériences, ils ne l'ont point trouvé. Or, il faut que vous sachiez, Messieurs, qu'un centre organique de cette espèce n'est nullement nécessaire à la bonne économie de l'organisme animal; des acéphales parfaits ont vécu quelques heures, quelques jours même ; on a vu des animaux vivre sans tête assez long- temps pour que la plaie du col se cicatrisât; on connaît des animaux qui n'ont ni corps calleux ni commissures; si,

chez certains animaux, l'ablation de la tête entraîne presque immédiatement celle de la vie, c'est que cette ablation détruit l'influence de certaines paires de nerfs dont les fonctions sont tout autres que des fonctions de sensibilité.

Les anatomistes ne se seraient pas livrés à ces vaines recherches, s'ils avaient tenu compte d'une objection des métaphysiciens que voici : la matière, disent-ils, est divisible à l'inflni ; comment donc y trouver un point indivisible comme l'est le moi? Admettons cependant, ajoutent-ils , que la matière ne soit pas ainsi divisible ; admettons que l'on puisse y trouver des atomes; comment est-il possible que l'atome central, s'il existait, puisse jamais faire les opérations que nous remarquons de la part de l'esprit? Comment, par exemple, cet atome pourrait-il comparer deux choses différentes? pour cela il faudrait qu'il fût simultanément chacune des deux choses, par exemple, chaud et froid, oui et non, etc. Or, cela est impossible. L'ame donc n'est point une substance matérielle.

Les anatomistes ne se seraient point encore livrés à ce genre stérile de recherches , s'ils avaient tenu compte d'un fait physiologique que voici : il est prouvé qu'à chaque instant des molécules nouvelles viennent remplacer les molécules anciennes composant les tissus ou les fluides de l'économie, de telle sorte qu'incessamment les tissus et les fluides changent de molécules intégrantes. Ce mouvement s'opère d'autant plus rapidement que les tissus ou les fluides sont doués de plus de vitalité ; en sorte que, dans le système nerveux, il y a une circulation très rapide de celte espèce. On peut calculer que le fluide nerveux est renouvelé en totalité toutes les vingtquatre heures. Or, comment concilier une telle mobilité dans l'existence matérielle avec la continuité et l'identité du moi? Cela est évidemment impossible.

Il est une autre objection tirée de la considération des conditions intimes de la formation et de la déperdition de la sensibilité, et qui n'est pas moins insoluble. Nous avons montré, dans un mémoire publié depuis longtemps (1), que la faculté de sentir comme la faculté de mouvoir, facultés que nous avons désignées sous le nom commun de névrosité, dépendait d'une sécrétion opérée dans la pulpe nerveuse sous l'influence de la circulation. Nous avons montré de plus que chaque sensation comme chaque mouvement avait lieu par une déperdition de la névrosité telle, qu'au bout d'un certain nombre d'actes, elle disparaissait complètement; en sorte qu'il en résultait une intermittence pendant laquelle il y avait impossibilité, soit de sentir, soit de mouvoir, et pendant laquelle la circulation réparait ce que la sensation ou le mouvement avait détruit. Il résulte de ce fait, incontestable d'ailleurs car il ressort d'un nombre considérable d'observations et d'expériences , il en résulte que chaque sensation ne produit en réalité , dans la pulpe nerveuse, rien autre chose que du vide et toujours du vide. Or la sensation est quelque chose de positif; le moi est quelque chose de positif; en flxera-l-on la place dans le vide ou dans cette névrosité qui disparaît incessamment? Cela serait absurde.

Si vous méditez , Messieurs, ces objections , vous en aurez assez pour être certains de l'existence de votre ame ou de la force spirituelle qui réside en chacun de vous.

Les sciences dont l'étude se rapporte à celle des effets de nos forces spirituelles , sont celles qui regardent la pratique sociale. En effet, dès le début du travail, la

(1) Journal des Progrès.

première question qui se présente est relative aux propriétés de ces forces, et à la loi selon laquelle elles produisent des actes, question qui paraît fort compliquée d'abord , mais qui est résolue tout entière par une seule théorie et une même science , celle du progrès.

Nous vous avons plus haut donné une définition du mot progrès; nous n'y reviendrons pas; nous vous rappellerons seulement que le progrès est impossible sans un but; que le progrès serait invisible si ce but n'était toujours présent comme moyen de le mesurer et de le faire apercevoir. Or, ce but quel est-il ? Est-il individuel ? est-il social? L'individu, Messieurs, prend son but dans la société ; c'est la société qui lui donne tout; la langue qu'il parle, la croyance qui le guide; sentiments, espérances , éducation , instruction , sciences , c'est d'elle qu'il reçoit tout. Le but dont il s'agit réside donc dans l'institution sociale elle-même; bien plus, il en est la condition d'existence essentielle. Ainsi, il n'y a point de société, grande ou petite, sans un but commun d'activité ; c'est par la communauté de but que les sooiétés existent, c'est par la communauté d'activité vis-à-vis d'un même but que les sociétés manifestent leur existence. Leur durée est proportionnée au temps qu'il faut pour réaliser ce but. Ainsi , lorsque vous voyez une nation se maintenir, comme la France, pendant quatorze siècles et durer encore , vous pouvez être certains qu'elle a un but dont l'étendue et la difficulté sont proportionnelles. Mais comment reconnaître quel est ce but? Il suffit pour cela de prendre un à un tous les grands actes nationaux ; d'examiner quels sont les principes que, dans ces actes, l'on s'est proposé de réaliser ; de rechercher ensuite de quelle source émanent ces principes, pour apercevoir le but qui forme l'unité nationale. C'est en suivant cette marche que nous avons prouvé a.lleurs que la nation

française avait pour but de réaliser socialement la doctrine chrétienne ; c'est pour cela qu'elle est l'aînée des nations modernes, la mère de notre civilisation, et, comme l'a dit De Maistre , le peuple monarque.

L'histoire de l'humanité, l'histoire des progrès sociaux, Messieurs , n'est autre chose que celle des nations qui ont successivemeni accompli une fonction pareille à celle que la France exerce depuis quatorze cents ans, conduisant tous les peuples dans la voie du but qu'elle avait adopté , et, par suite, dans la ligne des progrès qu'elle accomplissait elle-même. On voit, dans l'histoire de l'humanité, que chaque but nouveau engendre une nation nouvelle, qui règne sur la civilisation jusqu'à ce que le résultat qu'elle s'est proposé à son origine soit obtenu. Or d'où viennent ces buts sociaux qui apparaissent et se succèdent comme les termes d'une série? viennent-ils de l'homme? viennent-ils de Dieu ? Remarquez , Messieurs , que constamment vous observez, dans l'histoire, que les contemporains sont unanimes à dire qu'ils viennent de Dieu, que l'institution d'un but national est toujours une institution religieuse ; et je vous demande de quel droit nous irions , nous autres , contester l'affirmation de nos pères , c'est-à-dire d'hommes qui avaient d'aussi bons yeux que nous, qui nous égalaient en lumière, et nous dépassaient, certes, en dévouement et en courage? Je vous demande de quel droit les médiocres continuateurs de Kepler, de Descartes, de Bacon, de Newton, osent douter de la croyance de leurs maîtres?

Mon observation vous étonne, Messieurs; mais croyezle bien, si c'était ici la place, il ne serait point difficile de vous prouver que la doctrine de la révélation est la plus morale, la plus sociale, la plus démocratique et la plus raisonnable dis doctrines. Je ne vous ferai qu'une

seule observation : tout ce que les hommes savent, tout ce qui les rend hommes — la morale, c'est-à-dire la loi qui règle leurs rapports— la langue, c'est-à-dire le moyen qui les fait communiquer entre eux — tout, jusqu'aux principes logiques, jusqu'à la science, tout, en un mot, leur est enseigné. Il est donné à quelques-uns de nous d'ajouter quelques mots à peine à l'immense somme de richesses que nous recevons ; et encore il n'est donné à personne de changer quelque chose au signe, c'est-à-dire au but de ces richesses. Il en a été ainsi toujours : toujours les hommes ont été enseignés. Or cet enseignement que les pères transmettent à leurs enfants, cet enseignement a commencé , au moins une fois , le jour où l'homme a paru la première fois sur la terre ; et la géologie nous prouve que ce jour n'est pas très reculé. Il y a plus; cet enseignement a subi plusieurs révolutions brusques et fondamentales, révolutions qui ont changé tout ce qui nous regarde , la société, les arts, la science . l'industrie. Il y a , dans l'histoire de l'esprit humain, des cataclysmes qui , comme ceux qu'on remarque en géologie, sont inexplicables par les voies humaines. Les contemporains de ces révolutions disent qu'elles viennent de Dieu. Elles sont, en effet, incompréhensibles par les lois de l'intelligence humaine ; elles apportent un but qui suppose une vue d'avenir immense, un but qui suppose la connaissance du système général du monde; car, Messieurs , l'humanité est fonction de l'univers , et si elle était dirigée contre la loi de sa fonction , elle périrait inévitablement , comme toute fonction qui manque à sa loi de création. Or, par ce fait seul qu'elle existe encore , et par cet autre fait qu'elle n'a cessé de croître en puissance , il est prouvé qu'en se Gant à ces révélations, elle a agi conformément aux conditions d'existence qui lui sont imposées dans l'ordre de l'harmonie universelle.

Réfléchissez sur ces choses , Messieurs : examinez-les sans passion ; et vous verrez que nos pères ont eu raison d'adorer, comme venant d'une source divine, ces vérités fondamentales et fécondes en vue desquelles a été fait tout ce que les hommes ont fait — vérités sans lesquelles nous ne saurions pas plus que les bêtes la différence qui existe entre le bieD et le mal, entre le dévouement et l'égoïsme :— sans lesquelles nous serions sans passé et sans avenir, sans but sur cette terre , sans ancêtres comme sans enfants. La tradition nous apprend qu'il y a eu quatre révélations. différentes, par lesquelles chaque fois l'énergie de l'esprit humain a été accrue d'une puissance de plus. La première constitua la famille : la seconde , la tribu ou la race : la troisième, la société : la quatrième, l'humanité : celte dernière est celle dont les évangiles nous racontent l'histoire.

Nous ne pouvons, Messieurs, nous arrêter davantage sur ce sujet : il nous suffit de vous l'avoir indiqué comme un objet d'étude. Il faut nous hâter d'achever cet essai encyclopédique.

Après la théorie du progrès vient la science de l'histoire—science qui a pour but de prévoir dans l'ordre de la libre activité humaine : de là on déduit la science politique, la philosophie, c'est-à-dire, la logique qui comprend les langues , les mathématiques , les méthodes; l'ontologie , etc. : de là , la théorie de l'art , de la science , de l'économie politique, etc.

Vous voyez, Messieurs, d'après ce que je viens de vous dire, ce que devrait être une encyclopédie : dans l'esquisse très imparfaite que je vous ai présentée, vous pouvez en apprécier les avantages. Cette esquisse même, bien qu'improvisée et très incomplète , ne sera pas sans utilité pour vous : elle aura au moins pour ré-

sultat de manifester à vos yeux la totalité du problème scientifique , et de vous en donner l'intelligence.

Esquisse du plan encyclopédique précédent (*).

Doclrine de la création. — Théologie. — Trois forces créées.

Forcesspirituel.es. | F?^g^ | Force circu.aire.

Sciences ayant pour but de représenter les effets des forces spirituelles.

1° Théorie du progrès dans l'ordre spirituel. — 2° Science de l'histoire. — 5° Science politique. — 4° Philosophie : langue : mathématique : méthode : ontologie : théorie du libre arbitre humain : etc. — 5° Théorie de l'Art. — 6° Théorie de la Science. — 7° Théorie de la conservation sociale et individuelle (économie politique).

Sciences ayant pour but de représenter les effets de la force sérielle dans l'ordre physique.

4° Théorie du progrès dans l'ordre physique. — 2o Géogénie. 5° Palœontologie. —4° Minéralogie comparée. — 5° Anatomie comparée végétale et animale. — 6° Ovologie et Embryogénie humaines et comparées. — 7° Histoire de la génération et des âges. — 8° Théorie des générations spontanées, des monstruosités, etc.

Sciences ayant pour but de représenter les effets de la force circulaire.

1° Théorie générale de la force circulaire ou cijclophysique. — 2° Corps bruts : théorie des fluides dits impondérables : astronomie physique : chimie : géognosie : minéralogie : géographie physique : météorologie : etc. — 5<> Corps organisés : chimie organique : botanique : zoologie : anatomie et physiologie humaine : hygiène : médecine : etc.

(*) Il est inutile de prévenir de nouveau le lecteur que ce tableau est imparfait en plusieurs points. Il a été improvisé comme le cours; et, s'il est exact dans les généralités, il laisse à désirer sous le rapport des détails; mais, tel qu'il est, il suffit pour donner une idée du système encyclopédique que nous proposons.

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