‹ Introduction à l'étude médicale et philosophique de la surdi-mutité [electronic resource]Chapitre 9 sur 14 · CHAPITRE Vi:i · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vi:i

Considérations philosophiques sur le Langage.

Richesse du langage en rapport avec le degré de civilisation des peuples et des individus. — Pourquoi le sourd-muet éprouve tant de difficultés pour perfectionner son style. — Impuissance des recherches relatives à l'origine du langage. — Causes de l'antagonisme qui existe entre les philosophes sur cette question. — Les idées subordonnées au langage. — L'enfant ne parle que parce qu'il entend parler. — Preuves en faveur de la théorie de la révélation du langage tirées de la philosophie, de la science et de l'histoire. — Nouvelles preuves fournies par l'enseignement du langage aux sourds-muets guéris de la surdité.— Conclusion.

Par la précision et la richesse de la langue qu'il parle, on peut juger assez exactement le degré de civilisation d'un peuple. Si les langues grecque et romaine furent adoptées autrefois par le monde entier, on doit l'attribuer bien plutôt à leur exactitude et à leur logique qu'aux conquêtes de ceux qui les parlèrent d'abord. C'est parce qu'elle est douée des mômes qualités, que la nôtre est aujourd'hui celle de la science et de la diplomatie, en attendant qu'elle devienne la langue universelle

Expression du travail intellectuel et de l'action sur lui-môme du peuple qui la parle, dans le principe, la langue devient bientôt le grand instrument de la civilisation, l'agent le plus actif des conquêtes pacifiques, les seules qui soient durables.

Quel que soit, d'ailleurs, le degré de perfection de cette langue, on retrouve toujours les mêmes qualités dans les maîtres qui l'ont parlée : logique dans le discours, clarté dans l'expression. Que la période soit abondante et ornée, comme chez Buffon et Fénelon, ou simple et concise, comme chez Pascal et Montesquieu, toujours, avec l'idée la plus juste, vous trouverez le mot le plus propre à l'exprimer. Chez ces écrivains, on ne saurait ôter un mot sans altérer la phrase, retrancher une phrase sans dénaturer tout le discours. Semblable aux beaux monuments de l'architecture, le plan de leurs ouvrages est si heureusement conçu, les parties sont si bien liées, s'adaptent si merveilleusement entre elles, que l'on ne saurait en supprimer une portion sans détruire l'harmonie, la solidité de l'ensemble.

Pour former leur style et enrichir la littérature nationale, ces grands hommes ont dû d'abord puiser à Une source abondante et s'approprier une nomenclature considérable.

J'ai dit, en commençant, combien l'étude de la

langue était difficile aux sourds-muets, et combien peu parvenaient à posséder une quantité de signes suffisante pour exprimer toutes les idées. Cependant, combien moins encore parviennent à bien comprendre la syntaxe , la logique du langage , et à posséder ce sentiment exquis de l'appropriation des termes qui constitue l'âme, le génie du discours!...

Suivez, pour vous en convaincre, un des plus instruits dans l'exposition d'un fait, dans un raisonne-^ ment complexe. Sa manière de procéder vous surprendra, la conduite de son discours. vous semblera sans analogue, et sa logique vous fera parcourir une série de zigzags , au lieu de vous conduire directement au but, heureux encore si vous ne le perdez pas tout à fait de vue. Voyez les travaux de nos plus célèbres sourds-muets, lisez les écrits de Burnett et ceux de MM. B... et P.. vous serez étonné d'abord, et vous admirerez, avec raison, la haute intelligence et les pénibles études que supposent de pareilles productions. Mais bientôt vous trouverez une manière de conduire la phrase que vous n'auriez pas soupçonnée et des mots que vous n'aviez vu employer, jusqu'alors, que pour exprimer d'autres idées. Vous regretterez que de tels hommes n'aient pas joui plus longtemps de l'ouïe et de la parole »,

1 Si la surdi-mutité de naissance est peu commune, en général, on peut dire qu'elle est très-rare, ou même à peu près inconnue chez les

et qu'ils aient dû compléter leur éducation aux écoles des sourds-muets, car l'un serait sûrement devenu un grand penseur et les autres des écrivains de premier ordre.

La supériorité des sourds-muets que je viens de citer semblera bien plus grande encore, si on les compare à leurs frères d'infortune sortis de nos écoles, et surtout à la masse de ceux qui n'ont pu y entrer. La mimique est le seul langage que connaissent ces derniers, et le seul aussi qu'ait appris l'immense majorité des autres, puisque vingt-quatre, sur vingt-cinq élèves sortants de l'école modèle de Paris, sont hors d'état d'écrire une lettre et n'ont, par conséquent, d'autre moyen d'expression que la mimique'. Et si vous voulez savoir quelle est la richesse de cette langue, demandez à ceux qui l'enseignent combien de mots de la nôtre elle est impuissante à exprimer. Demandez-leur surtout quels sont les pensées de l'ordre métaphysique qu'elle peut rendre. Quant aux facilités qu'elle offre au

sourds-muets qui se sont distingués dans la littérature ou dans les sciences. Chez ceux que je viens de citer, par exemple, l'infirmité date de l'âge de cinq, sept et huit ans, alors que l'enfant possédait déjà une langue phonétique. Mais, comme l'amour du merveilleux joue un grand rôle dans tout ce qui se rapporte an mutisme, on dit et l'on répète, sur tous les tons, que ces sujets si savants sont nés sourds-muets, et ceux-ci ont le tort assez commun de ne pas démentir ces bruits.

1 Vnjez Annales de l'éducation des sourds-muets et des aveugles, tome 11, page 126.

discours, ils vous diront que la mimique est à la langue parlée ce qu'est à la multiplication l'addition successive des nombres. Us vous diront encore que l'enseignement de la langue française, à l'aide de la mimique, est aussi difficile et reste aussi incomplet que celui de l'exécution musicale avec un monocorde.

Il est impossible, en mesurant l'abîme qui sépare le sourd-muet du parlant, de n'être pas frappé de l'importance du langage, de ne pas admirer le rôle qu'il remplit dans l'évolution intellectuelle et morale. Aussi, voyons-nous toutes les questions qui s'y rattachent, celle de son origine notamment, étudiées et controversées par les plus éminents philosophes, depuis Platon jusqu'à de Bonald, Maine-de-Biran et MM. Cousin et de Lamennais. Nous nous trouvons ainsi naturellement conduit à exposer sommairement les. données principales du problème, nous proposant de les développer plus tard.

Quelles que soient les nuances qui les séparent, d ailleurs, les métaphysiciens, dans cette question »e rangent dans deux camps bien distincts, Les uns appUyés sur la tradition, soutiennent que l'idée et le langage ont été primitivement révélésl l'homme Invoquant exclusivement les principes de la raison pure, lidee et le langage sont innés aux yeux des autres. J

Placés, de part et d'autre, sur le terrain de l'abstraction, partisans de l'innéité et partisans de la révélation, combattent les raisonnements de leurs adversaires avec le raisonnement seul , partout la logique répond aux arguments de la logique.

Peut-être nous sera-t-il donné de jeter, à la fois, quelque lumière sur la question médicale et sur la question philosophique. Peut-être pourrons-nous, à l'aide de nos observations sur l'enseignement du langage oral aux sourds-muets guéris, apporter à la solution de cet important problème une autorité inconnue jusqu'à présent, celle des faits. 11 n'est pas besoin de rappeler ici l'importance de cet. ordre de preuves; il suffît de citer les hypothèses de Galilée et de Newton dans l'ordre astronomique, celles de l'ondulation et de l'émission lumineuses en physique, celles delà circulation en physiologie, etc., etc., qui, toutes, en définitive, ont été rejetées ou admises, selon qu'elles ont été trouvées conformes ou contraires à l'observation des faits.

J'ai remarqué que, parmi les auteurs qui ont traité de l'origine des idées et de la parole, les uns, étrangers aux études anthropologiques et préoccupés exclusivement des opérations de l'âme, ont paru oublier que l'homme a aussi un corps; ou, s'ils s'en sont aperçus, ce n'a été que pour y voir un obstacle à la manifestation de l'activité spirituelle. D'autres,

au contraire, attribuant à l'organisme humain, objet principal de leurs études, une importance qu'il n'a pas et qu'il ne peut avoir, prétendent expliquer, par le simple jeu des organes, jusqu'aux sentiments^ jusqu'à la pensée.

Tombant ainsi, de part et d'autre, dans une erreur contraire, les uns ont étudié l'âme comme si elle n'avait pas d'organes, les autres ont étudié les organes comme s'ils n'avaient pas d'âme.

On peut, à la rigueur, concevoir, indépendamment de tout langage, Vidée prise dans son sens grammatical (stfoç, forme, image). Le sourd-muet non instruit peut avoir, comme chacun de nous, des idées de cet ordre. 11 peut sentir, voir, toucher, sans qu'il y ait nécessité pour lui de nommer les corps qu'il touche, voit ou sent. Il peut encore, après expérience, avoir une idée suffisamment claire de l'orange qu'il voit, la distinguer de l'arbre qui la porte, des corps qui l'entourent, et en conserver le souvenir 1 .

Mais si, de l'idée orange, purement matérielle, uniquement représentative d'un objet déterminé, on

1 Si j'ai conservé le nom d'Idée aux actes qui précédent, et qui sont communs aux hommes et aux animaux, c'est uniquement pour ne pas rompre, d'une manière trop complète, avec l'acception communément reçue. Les appellations de sensation et de perception sont celles qui conviendraient ici, comme le savent tous ceux qui ont étudié la physiologie.

passe à celle des propriétés communes à ce fruit et à d'autres corps, aux idées générales de couleur, de densité, par exemple, alors intervient un tout autre ordre de phénomènes. Ce n'est plus par le sens matériel, ce n'est ni à l'aide de la vue, ni au moyen de l'odorat que sont perçues ces idées de densité, d'impénétrabilité, etc. Pour les concevoir, pour les exprimer, l'intervention du langage devient indispensable : le verbe apparaît. — Le verbe qui est aux langues ce que le cerveau est au corps humain, le nœud vital aux végétaux, l'espace à la matière.

Cependant, ces idées d'étendue et d'impénétrabilité, que l'on ne peut ni concevoir, ni exprimer, sans l'intervention du langage, ne représentent, en définitive, que des propriétés de corps bruts. Mais combien plus cette intervention devient indispensable à l'égard des idées purement spirituelles Dieu, âme, esprit, et, à l'égard des idées morales bien, mal, devoir, droit, etc., fondement nécessaire de toute existence individuelle et sociale ! Qui pourrait enseigner à l'enfant ce qui est bien, qui pourrait même s'en faire une idée nette, sans user de ce moyen d'expression ? Que l'on ne s'y trompe pas : le beau n'est point tel par lui-même; il n'esi beau que par opposition au laid ; et le bien, à son tour, ne peut être conçu ni enseigné que comme l'opposé, l'antagoniste du mal; et cet enseignement

ne peut être fait par les signes seuls de la mimique.

De cette impossibilité constatée de concevoir, d'enseigner les idées générales, spirituelles ou morales, sans user du langage, il ressort que l'origine de celles-là est subordonnée à l'origine de celui-ci. Seule donc, la question d'origine du langage reste debout.

Bien différent de l'animal qui, dès sa naissance, possède de nombreux instincts, l'enfant ne jouit que de ceux qui sont indispensables à sa conservation : il tète, pleure et crie ; là se bornent les premières manifestations de son existence. Il ne voit, n'entend, ni ne marche. Ce n'est que plus tard, et dans l'ordre de leur importance, qu'il acquerra ces diverses facultés; et encore un apprentissage prolongé lui sera-t-il nécessaire.

Si le langage était inné chez l'enfant, il parlerait comme il tète, comme il pleure, naturellement. Si le langage était naturel à l'homme, le sourd-muet parlerait comme chacun de nous. Rien, dans ses organes vocaux, ne s'oppose à l'émission de la parole, comme le prouve l'apprentissage artificiel qu'il peut en faire. S'il ne parle pas, c'est uniquement parce qu'il est privé de l'ouïe et que, ne pouvant entendre, il ne peut répéter ce qu'il a entendu.

Si donc il est nécessaire d'entendre la parole, pour comprendre et pour répéter cette parole, il est logi-

que de conclure qu'un enfant élevé dans le désert, loin de tout contact humain, et qui, par conséquent, n'entendrait jamais parler, se trouverait exactement dans les mêmes conditions que le sourd-muet et ne parlerait pas plus que lui, pour le même motif. L'homme ne peut donc parler qu'à celte condition expresse qu'on lui enseignera la parole; et, s'il manque de cet enseignement, il ne parlera jamais.

Très-généralement étrangers aux études physiologiques, les partisans de l'innéité du langage ne se sont guère occupés, ainsi que je l'ai déjà dit, que de l'élément spirituel de l'homme et de l'idée pure, sans tenir suffisamment compte de l'organisme humain. Ils ont, je le crains, dans la question qui nous occupe, confondu l'acte physiologique avec l'aptitude, de même que d'autres confondent l'organe avec la fonction qu'il est destiné à remplir. Oui, sans doute, l'enfant possède les aptitudes nécessaires pour parler, réfléchir, etc.; et, c'est même parce qu'il les possède, tandis qu'il est privé de celle de voler, par exemple, qu'il parlera et réfléchira plus tard, tandis qu'il ne volera jamais. Mais ces aptitudes sont en puissance seulement : pour les faire passer en acte, un stimulus est nécessaire, indispensable, c'est l'éducation.

Cette éducation, chacun de nous la reçoit dans sa famille,, dans les écoles, dans la société, partout.

Mais si l'on parvenait à isoler un enfant, bien doué d'ailleurs, de toute communication sociale, à le soustraire à l'audition de toute parole, comme on prétend que le fit autrefois le roiBusiris, cet enfant se trouverait dans des conditions exactement identiques à celles du sourd-muet. Comme ce dernier, et pour les mêmes molifs, il ne parlerait jamais.

11 n'est plus permis, depuis les découvertes récentes de l'astronomie et de la géologie, d'affirmer l'éternité de la matière. Dans la science moderne, cette théorie surannée a fait place à celle de la création. Cette dernière doctrine, confirmée parles récits de la Genèse, nous apprend que le globe qui nous porte a une origine assignable ; qu'il a subi des transformations nombreuses, et que l'homme est de création récente.

Cette même Genèse nous apprend encore que l'espèce humaine commença par un couple créé à l'état adulte ; et les données de l'anthropologie , d'accord avec l'observation de chaque jour, prou vent, en effet, qu'il a dû en être ainsi, puisque l'enfant abandonné à lui-même ne saurait pourvoir à ses besoins. Le principe de la moindre action, découvert par Leibnitz et fécondé par le génie de Newton, qui l'appliqua au cas même qui nous occupe, ce principe vient, de son côté, confirmer le récit génésiaque, en prouvant que l'espèce hu-

maine a dù procéder par un couple seulement.

Mais, que l'humanité ait commencé par deux ou par plusieurs individus , par des enfants ou par des adultes, leur condition, relativement au langage, a été celle où se trouverait aujourd'hui chacun de nous, s'il n'entendait jamais parler, celle où vit l'enfant atteint de cophose congénitale. Abandonnés à eux-mêmes , nos premiers pères seraient restés muets; et s'ils ont parlé, c'est parce qu'on leur a préalablement enseigné la parole.

Cette théorie (qui n'est autre que celle de la révélation du langage), conforme, de tout point, aux données de la géologie, de la philosophie et de l'histoire, trouve encore, croyons -nous , un argument nouveau dans nos expériences sur l'enseignement du langage phonétique aux sourds-muets guéris. Nous avons pu, dans ces recherches, nous assurer que l'éducation de la parole est d'autant plus facile que les sujets sont plus jeunes et possèdent une mimique moins complète, au moment de leur guérison.

Dieu nous garde de prétendre assigner une limite aux progrès réalisables dans l'éducation des sourdsmuets, non plus que dans toute autre branche de l'activité humaine; mais, en présence des obstacles que rencontre l'instituteur pour enseigner la parole aux sourds-muets devenus entendants dans la

seconde enfance, il est permis de douter qu'il pût y parvenir chez des sujets guéris du surdi-mutisme à l'âge d'homme.

A ces difficultés déjà si grandes qu'éprouverait l'adulte pour s'approprier la parole, serait venue s'en ajouter une autre bien plus grande encore dans la théorie de l'innéité du langage, celle de l'apprendre sans maître.

Ainsi, à moins de supposer que, seule dans la création , l'espèce humaine s'est perpétuée sans transmettre à sa descendance son type primordial, on doit conclure que la parole n'a été ni plus naturelle, ni plus innée chez nos premiers pères qu'elle ne l'est chez leurs enfants. Il faut conclure encore que, seul, le Créateur, après avoir formé et vivifié le corps de l'homme par son souffle divin, a pu illuminer son âme par sa parole toute-puissante, et cette déduction logique des faits scientifiques les mieux constatés vient encore s'appuyer de l'autorité du plus beau, du plus sublime des livres.

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