‹ Introduction à l'étude médicale et philosophique de la surdi-mutité [electronic resource]Chapitre 8 sur 14 · CHAPITRE Vif · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vif

De la Pédagogique des sourds-muets.

Enseignement du langage aux sourds-muets guéris. — Difficultés de cet enseignement. — Singulière théorie de M. Puybonnieux. — Réfutation.— Erreur d'Itard et de ses imitateurs au sujet de l'éducabilité des sourds-muets. — Causes de cette erreur.

Il ne suffit pas rie développer l'ouïe du sourdmuet pour le rendre parlant. Ceux qui n'ont pas longtemps et sérieusement médité sur le langage et sur les conditions que supposent son enseignement et son intelligence, ceux-là croient volontiers que, les oreilles du sourd-muet étant ouvertes, il doit naturellement parler, ou du moins que rien n'est plus facile que de l'instruire. Dans un travail que j'ai déjà eu l'occasion de citer', M. Puybonnieux s'exprime ainsi : « Dans l'état où en est encore la science, il serait presque superflu de chercher à -connaître si, en effet, celui qui parviendrait à recouvrer l'ouïe

1 Voyez Mutisme et Surdité, page 42.

aurait besoin des leçons d'un maître habile et d'un temps assez long pour apprendre à parler, comme l'a pensé le praticien qui a cru arriver à la destruction de la surdité par l'insufflation d'un peu d'air dans les oreilles. Aucun résultat, sans doute, n'est venu couronner ses efforts; car il eût compris que rien n'est plus facile à l'homme qui entend que de répéter les sons. La prononciation de celui qui aurait ainsi recouvré l'ouïe ne serait certainement pas d'abord aussi pure et aussi régulière que la nôtre, mais elle ferait de rapides progrès, et en peu de jours, par le seul fait de l'audition et sans autre secours, elle deviendrait aussi nette et aussi parfaite que cela serait possible, eu égard à l'état actuel de l'organe vocal, c'est-à-dire que le nouvel entendant bientôt ne parlerait ni plus mal ni mieux que s'il n'eût jamais été sourd. »

Si, comme l'affirme le professeur de l'institution de la rue Saint-Jacques, « rien n'est plus facile à l'homme qui entend que de répéter les sons, »> comment se fait-il que la plupart des enfants ne parviennent à prononcer certaines syllabes, certains mots que longtemps après qu'ils prononcent trèscorrectement tous les autres? Comment, surtout tant d'étrangers qui écrivent et qui comprennent le français aussi bien que nous, ne peuvent-ils jamais parvenir à le prononcer comme leur langue

maternelle? Pourquoi aussi tant de Français, dont le larynx et les oreilles sont dans le meilleur état, ne peuvent-ils davantage prononcer, comme les indigènes, l'arabe, l'anglais, l'espagnol, etc.? C'est que, dira-t-on peut-être, habitués à percevoir certains sons et à émettre les mots de la langue maternelle, les organes auditifs et vocaux de l'adulte ne peuvent plus se ployer à l'audition et à l'émission d'un langage nouveau. Mais alors, comment expliquer ce fait si bien connu de tous, à savoir que l'homme apprend avec d'autant plus de facilité à traduire et à parler une langue nouvelle, qu'il en sait déjà un plus grand nombre?

Pour quiconque a réfléchi à la multiplicité des phénomènes qui se produisent, depuis l'instant où l'onde sonore va frapper la membrane du tympan jusqu'à celui où elle est traduite en sensation, ce qui a droit de surprendre, ce n'est pas qu'il soit nécessaire de s'exercer longtemps avant de distinguer et de discerner les sons si nombreux qui peuvent affecter l'organe auditif; ce qui est merveilleux, c est que l'homme puisse y parvenir. Et l'émission vocale, et les opérations de la phonation donnent lieu à des phénomènes qui ne sont ni moins complexes, ni moins nombreux que les précédents. Et alors qu'il s'agit de coordonner entre eux les deux ordres de phénomènes, les difficultés deviennent telles que

l'on a peine à concevoir comment on peut les surmonter jamais. Aussi compte-t-on les chanteurs et les orateurs qui sont parvenus à se rendre tout à fait maîtres de leur voix.

Itard (livre II, chap. 20e) entre dans de longs détails sur les obstacles qui se présentèrent à lui, quand il voulut exercer les organes auditifs et vocaux de Dietz et des autres sourds-muets qu'il avait guéris. Je traite, en ce moment, deux jeunes sourds-muets de naissance et âgés de six ans et demi et de neuf ans. Le premier entend la voix ordinaire à plusieurs mètres de distance et sans voir l'interlocuteur. 11 entend même d'un appartement à un autre, les portes closes, répond aux questions qu'il comprend et répète les syllabes qu'il n'a pas encore apprises. Malgré l'état satisfaisant de l'ouïe et l'intégrité parfaite des organes vocaux, le jeune A... doit être exercé journellement avec le plus grand soin, et il faudra de longs efforts encore avant qu'il parle « ni plus mal ni mieux que si jamais il n'eût été sourd. »

X..., le compagnon d'A..., n'est en traitement que depuis peu de mois : il commence à entendre à distance et sans voir l'interlocuteur. Mais la difficulté de reproduire les sons (qu'il a parfaitement entendus, d'ailleurs) est telle, qu'il ne faudra rien moins que toute la bonne volonté de cet enfant et toute l'expérience de M. Valade, son professeur, pour

réussir complètement dans son éducation. — Cependant, les premières difficultés sont vaincues, et Ton peut aujourd'hui prévoir l'époque peu éloignée où cet enfant cessera d'être sourd-muet. Plusieurs parents et amis des familles de ces enfants, des médecins, des professeurs les ont vus et interrogés, et tous sont du môme avis, à cet égard.

L'enfant élevé dans les bras de sa mère apprend, en quelques mois et en se jouant, un vocabulaire complet, attache h chaque mot la signification qui lui est propre, le multiplie, le combine en mille façons, s'approprie le verbe et entre ainsi dans le monde des intelligences. Ce miracle, qui nous semble si simple, parce que nous le voyons tous les jours, M. Puybonnieux croit qu'il devrait aussi se produire chez le sourd-muet plus âgé guéri, tout à coup, de son infirmité. Mais le professeur de la rue Saint- Jacques a-t-il bien compris que les sens ont besoin d'une éducation spéciale, le sens auditif comme les autres? A-t-il pensé que c'est à cette éducation que sont dus leur éveil et tous les perfectionnements que nous y admirons? A-t-il songé surtout que le tact si délicat de l'aveugle, l'odorat si exquis du sauvage, la vue si perçante du marin, le langage si noble, si expressif de l'orateur, sont autant d'avantages qui résultent de l'éducation ? Le professeur des sourdsmuets n'avait pas probablement réfléchi sur ce sujet,

lorsqu'il a écrit les phrases que j'ai citées plus haut.

L'aveugle-né qui vient d'être opéré de la cataracte se trouve, relativement à la vision, dans les mêmes conditions organiques que chacun de nous : les objets viennent se peindre sur sa rétine comme sur la nôtre, et, pour transformer l'image en sensation, il ne lui manque que la notion des couleurs, celle des distances, et surtout l'habitude, c'est-à-dire l'éducation des sens. — J'opérai, il y a quelques années, un jeune cataracte de naissance âgé de treize ans. L'opération réussit complètement ; mais, habitué à juger , par le tact, des formes et des distances, l'éducation delà vue fut très-difficile. — On était tout surpris dans sa famille de voir les erreurs et les maladresses qu'il commettait journellement, plusieurs semaines encore après l'opération. Mais, peu après, l'éducation de la vue s'est faite, et ce jeune homme est assez habile aujourd'hui pour diriger un établissement de corderie maritime.

Le sourd-muet dont on vient d'ouvrir les oreilles se trouve dans les mêmes conditions organiques que l'aveugle-né dont les cataractes viennent, d'être abaissées. Les ondes sonores frappent bien le tympan, et l'impression est, à l'instant même, transmise à l'appareil sensitif, par la chaîne des osselets; mais ce n'est qu'une impression, et elle ne suffit pas pour que le sujet entende, encore moins pour qu'il

écoute. Écouter, c'est entendre activement, c'est entendre avec intelligence et volonté ; et c'est cette activité, jointe à l'habitude, qui, chez l'adulte devenu sourd, finit par remplacer l'ouïe plus ou moins complètement abolie.

Chacun de nous a pu observer ce fait. A l'homme attentif, il suffit d'entendre quelques mots, un seul même., pour saisir une phrase entière. Le musicien habile comprend souvent une phrase musicale, dès qu'il entend quelques notes, et, devenu sourd, il suit, mieux encore que le public, les instruments divers de l'orchestration; mais rien de semblable ne se produit chez l'enfant, et moins encore chez le sourd-muet. Aussi, le premier, pour peu qu'il ait l'ouïe dure, est-il forcé de se rapprocher de la chaire du professeur, tandis que l'homme fait, dans les mêmes conditions, peut encore suivre le discours.

Il y a plus : placez un homme à une distance telle d'un orchestre ou d'une horloge qu'il cesse d'entendre l'un et qu'il ne distingue plus l'heure qu'indique l'autre ; prévenez-le alors que l'orchestre joue tel air et que les aiguilles marquent telle heure. Pour peu qu'il sache cet air, il l'entendra sur-le-champ, et, de même, il verra l'heure aussitôt après votre indication. Il faut commencer l'enseignement du sourd-muet par l'éducation de l'ouïe, et ce travail n'est rien moins que rapide et facile.

Mais le sourd-muet a encore à lui un langage dont il se sert pour ses communications bornées avec le monde extérieur, et qui suffit à ses besoins; langage sans analogie avec nos langues européennes, et dont la syntaxe n'a de rapport qu'avec celle des Chinois. La guérison des oreilles obtenue, on doit, après avoir appris à ce pauvre enfant à entendre et surtout à écouter, lui faire oublier ce langage figuratif, — œuvre plus difficile qu'on ne se l'imagine, — pour y en substituer un autre tout spirituel, tout idéalisé. Pour moi, les difficultés d'une telle entreprise me semblent si grandes, que j'ai peine encore à croire aux succès que j'ai sous les yeux. Aussi, dois-je déclarer que, dans l'œuvre commune entreprise par M. Valade Gabel et par moi pour la guérison des sourds-muets, sa part de mérite me semble de beaucoup supérieure à la mienne. On verra, dans le travail que doit publier prochainement ce savant et ingénieux professeur, par quelle série de raisonnements et d'expériences il est parvenu au but qu'il voulait atteindre : faire passer un sourd-muet, guéri de sa surdité, de la classe des muets dans celle des parlants.

ltard et ses imitateurs ont, je le sais, procédé autrement que moi. Au rôle de médecin, ils ont voulu joindre celui de pédagogue, et nous ont laissé, sur l'éducation, des préceptes dont je ne puis juger la

valeur, mais qui ne sont nullement ceux que je vois employer par M. Valade. Pour moi, étranger à l'enseignement, je croirais, en me chargeant de l'éducation auditive et vocale des sourds-muets, agir aussi déraisonnablement que le pédagogue qui voudrait entreprendre le traitement médical de ses élèves : Cuique suum.

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