Voir cbap. i
passages à leurs cousins, déjà nantis el pourvus; en temps ordinaire, ils risquaient la traversée des sables, fondaient sur leurs congénères des Marches, s'emparaient de la bonne place, le long des terres cultivées, ou se mêlaient à eux, enflaient leur pouvoir, jusqu'au moment où leur foule débordait hors de l'espace étroit serré entre le « Vide » et le plein du pays fertile; alors, Torage crevait sur le Sud. Dans l'extrême Orient, à l'est du Kobi, dans les marches lointaines ', Turcs, Mandchous, Mongols, se disputaient avec fureur l'accès de la riche terre, de la Chine merveilleuse. Les annales chinoises nous ont conservé l'histoire de ces luttes entre Hioung Nou du Nord, Hioung Nou du Sud; les Persans ont perdu le souvenir de la séparation entre Touraniens septentrionaux et méridionaux; de là vient l'obscurité, la confusion dans leur histoire, telle que la connaissent les Occidentaux jusqu'au vi® siècle. Le Kiptcliak a opposé aux Perses une barrière plus infranchissable que le Kobi aux Chinois; derrière le rideau du pays des ténèbres, de la mer des Corbeaux, des Sables blancs et des Sables noirs, les gens du Sud et de l'Ouest n'ont rien vu; les (Chinois ont eu de claires notions sur les peuples au delà du Vide. C'est donc encore aux Hioung Nou qu'il faut demander le secret des Touraniens.
Les Tou-Kioue, disent les Chinois, sont une tribu des Hioung Nou, originaire du pays qui est au nord du Kobi, nomades, éleveurs de bétail et chasseurs; leurs tentes sont de feutre; ils savent tanner le cuir et travailler la laine, dont ils font leurs vêtements; ils boutonnent leurs robes de droite à gauche, à l'inverse des Chinois qui les croisent de gauche à droite, et ne taillent pas leurs cheveux, qu'ils por-
i. Si'Uao. rOuPst loinlnin; Tong-LiaOy l'Kst ioininin. C'est la Mandrhourie acliiello.
LRS ORIGINES S7
tcnl ilottanls. lis sont bonnes gens do cheval el raides archers; ils ont des arcs de corne, des sabres et des dagues, connaissent les flèches à sifflet, s'arment de plastrons, garnissent leurs ceintures d*ornements en creux et en relief, et plantent une tète de loup en or au sommet de leurs enseignes. Rudes et brutaux, ils ne font point de cas des vieillards, n'estimant que les hommes dans la force de Tftge. Leurs anciens contrats étaient des entailles sur une planchette, qu*ils scellaient en y marquant Terapreinte d'un fer de lance. I^s caractères de leur écriture ' ressemblent à ceux des barbares. C'est de leurs planchettes entaillées qu*ils se servent quand ils font la levée des gens de guerre et des chevaux, et quand leurs rois font acquitter l'impôt, qui se compose de bétail; ils délivrent l'acquit par l'apposition d'un scel marqué au fer de lance.
Us proclament leur roi en l'élevant par neuf fois sur un lapis de feutre, et lui font prêter serment. Leur roi les gouverne par le moyen de cinq grands officiers, et de vingt-trois autres, vingt-huit en tout, desquels les charges sont héréditaires. Comme les anciens Hioung Nou, ils n'ont ni loi écrite, ni procédure régulière, mais rendent justice arbitrairement, d'après la Coutume. Peine de mort pour complot et rébellion, pour homicide, pour viol d'une femme mariée; amende et obligation de mariage pour séduction d'une jeune fille; compensation pour coups et blessures; restitution des objets ou du bétail volés, au décuple en nombre ou en valeur. Les femmes de condition ne peuvent pas épouser les hommes d*un rang inférieur. A rang égal, la Coutume veut que les parents de la fille ne refusent pas leur consentement à Thonime qui la demande en mariage. Le fils d*un autre lit est obligé d'épouser la veuve de son père; le frère cadet, celle
t. La rhronique chinoise se rapporte ^ Tannée .^i.*!.
58 hNTRODUCTION A L*HISTOIRE DE L'aSIE
de son frère atné; le neveu, celle de son oncle. Quoique nomade chaque Turc est propriétaire d'une portion de terre \
De leur religion, Tannalisle chinois dit peu de chose. Il raconte que la lente de leur grand roi s'ouvre à l'Orient, par respect pour le côté du ciel où le soleil se lève, que chaque année, les gens de condition vont offrir des sacrifices sur le tombeau de leurs ancêtres, et que, la deuxième décade du cinquième mois, tous font pèlerinage à la Montagne d'Or' où habile le Grand Roi, pour y adorer l'Esprit du Ciel; à quatre cents li de cette montagne en est une autre, aride et déboisée, qu'ils appellent aussi « Esprit du Ciel », en chinois P'o-teng-iMy ce qui donne, très exactement, en turc, Bout- Tangri, qui a bien le sens traduit par les Chinois.
Les Turcs, dit encore le vieil annalisle, n'ont point de
1. II va sans dire que Tannalisle chinois parle, ici, de gens de condilion, de Tar-Khans, dont le nom, probablement dérive de Tara K/uius, signilierait • Seigneurs des labours -. On verra, par la suite, l'importance de ces détenteurs de francs-alleux dans la société turque. Je fais remarquer, dès maintenant, que c'est la portion de terre qui était franche, conférant la franchise à son propriétaire.
2. Le nom d^Altyn-daçfhf • la Montagne d'Or *, appliqué à tout TAItaî, (*>l un contresens. On a vu plus haut que Allai élait une forme régulière du turc Al Taif/a, • Haute Forêt •. La confusion provient de l'épithèle que les Turcs et les Mongols ont maintes fois donnée à la capitale ou au campement de leurs souverains: Allt/n dagh^ « la Montagne d'nr •, siège royal des Turcs Tou-KUnie au viir siècle; AUan Ordvu^ • le Quartier royal d'or • (d'où nous avons fait ■ Horde d'Or •); Sira Ordou^ ■ le Quartier royal Vermeil », siège des souverains mongols de Russie aux \\\V et xiV siècles; AUan khan^ • le Sire d'or -, titre des souverains mongols après la chute <lc leur dynastie en Chine, aux xv% xvi* et xvn* siècles. — Au vi* siècle, les Byzantins font probablement une confusion analogue, en traduisant Kke !)(tf/h^ • le Mont du Seigneur • (on turc archaïque), qu'ils écrivent 5x^17, i»ar •/p'jaoOv opo;, • la Montagne d'Or ■, d'où les géographes ont tiré assez lon;^'tomps un fantastique Eclag Allai, D'autre part, il se peut qu'ils aient simplement noté le vieux radical turc Ek^ Egy^ qui signilie • haut, éle\e -, dans un dialecte local, où il remplarail - J/ -, qui a le môme sens. M. Kdouard Blanc a l'obligeance de me signaler un AUyn-Tagh^ bien distinct de TAIlaï, et qui borde, au sud-est, le bassin du Lob-Nor, formant frontière entre l.i Kachgarie et le Tibet. Celle chaîne, très hante, où se trouvent des mines d'or, dont M. I^douard Blanc a vu lui-même les pépites, n'a été connue que tout récemment, à la suite des voyages de .MM. Koslow, Hoborowski, Bogdanowilch, Pievtzow et Gronmbtchevskv.
calendrier (il entend, par là, de cycle chronologique ') el comptent les années d'après le nombre de fois que les plantes ont verdi (c'est-à-dire que leur nouvelle année commence au printemps). Ils mènent grand deuil de leurs morts, leur offrent des sacrifices sanglants, se tailladent le visage au tranchant de leurs couteaux pour honorer leur mémoire, brûlant le cheval et les bardes du défunt. Si l'homme meurt au printemps, ils attendent, pour l'enterrer, que les feuilles aient jauni et soient tombées; s'il meurt en hiver, ils attendent que Therbe ait verdi, et que les arbustes soient fleuris. Sur la tombe, ils dressent des pierres, où ils écrivent des épitaphes; ils célèbrent les funérailles par des courses de chevaux, se tailladent encore le visage; aux anniversaires, ils revêtent leurs habits de fête, sacrifient des moutons et des chevaux, dont ils suspendent les têtes au-dessus de la tombe •.
Voilà ce que les vieux annalistes chinois nous racontent de la nation des Hioung Nou qui a pris, au vi'' siècle, le nom de Tou-Kioue ou Turcs. Les chroniqueurs et les historiens turcs et mongols, les rapsodes et les poètes anonymes qui ont composé les poèmes, les chansons et les légendes turques si bien recueillies par M. RadlofiT, les inscriptions en langue turque découvertes au sud de la Sibérie, dont une partie a été récemment déchiffrée, les quelques chartes turco-mongoles, encore trop rares, qu'on a trouvées dans les archives et les bibliothèques, confirment et complètent les renseignements des annalistes chinois. En nous aidant de ces documents,
1. Au rommenrement du viii* siècle, les Turcs ont un cycle. On voil sur a «lètc de Reul Têkine (IHIt), des dates pareilles à celles (|ui furent ado|>l«Vs. plus lard, dans le rycle mongol. • L'annre du chien, le neuvii'me mois, Tannée Algai*jn (du porc?), le troisième mois. » Ces dates paraissent empruntres h un c}cle apporté par les missionnaires ncstoricns. JladlolT, AHlûrkitctien innehriffm dfr Motujoleu p. 10, 10.)
S. Tous ces extraits sont pris de llnruuwnts historiques sur Us Tou-Kioue^ traduits du cliinoig par Stanislas Julien, p. 1 el suiv.
dont les uns étaient inconnus, les autres inintelligibles, il y a encore quelques années, nous pouvons maintenant faire revivre le monde turc du vi® siècle, témoin fidèle et type caractéristique de sociétés plus anciennes ou contemporaines, modifiées ou disparues, comme les Huns, les Touraniens des Persans, les Magyares, les anciens Mongols et les premiers Mandchous.
On reconnaît, à la description chinoise, une société ayant conscience d'elle-même, déjà organisée, et fortement commandée. Le premier caractère de ces Turcs, qui saute aux yeux, c'est leur esprit de hiérarchie et de discipline. Chez eux, l'insubordination et le complot sont punis de mort. LMiomme ne vaut que par sa force et ses armes; les vieillards ne comptent pas. « Ils se font gloire, dit l'annaliste chinois, de mourir en bataille; mourir de maladie est tenu à honte chez eux. » C'est bien le fier dicton turc que le Mongol Ssanang Setzène prête au roi des F^arluk : « L'homme nail dans la maison et meurt sur le pré. » Ils n'ont ni « patres » ni a seniores », comme les Romains, ni « cheikhs », comme les Arabes; Thomme auquel on doit respect, chez eux, s'appelle Aka *, « l'Aîné, V Ancien » dans le sens strictement militaire du mot; c'est le titre que les Osmanlis donnent aux bas officiers et aux officiers subalternes jusqu'au grade de colonel; les caporaux et les simples soldats l'exigent des civils. Le nom Alay « Père >s ne se donne qu'aux saints et aux religieux, qui vivent hors du monde; l'^/a est un père spirituel; au temporel, le Turc n'a jamais connu que son Aka, son ancien en grade. Leur langue forte et brève est merveilleuse sur le rang: elle sonne les commandements d'armes; pour dire de prêter attention, le Turc archaïque commande, Tek : « Fixe! » vraiment, « quand il est à cheval, il ne connaît