J'ai dit plus haut (117) que j'avais émis, en
iO
1825, dans le Journal des Savants, une manière d'envisagper la méthode naturelle d'A.-L. de Jussieu, qui avait été confirmée en 1844 par Adrien de Jussieu. Je reproduirai fidèlement mes paroles parce qu'elles expriment encore mes opinions relativement aux analog^ies et aux diflerences que présente la méthode naturelle appliquée, d'une part à la botanique, et d'une autre part à la zoolog-îe.
« La méthode natui'cllo a été appliquée d'abord « au règne vég^étal, puis à l'ensemble des g-roupes « de tout ordre du règ^ne animal, c'est-à-dire aux « règpnes qui présentent exclusivement à l'observa- <( tion des individus représentant des espèces toutes « faites. » J'interromps ma citation pour faire remarquer que Tarticle du Journal des Savants, auquel je remprunte, ayant pour objet Texamen de la minéralogie de Beudant, je disais fiue le règne minéral ne présente pas des e^yjêces toutes faites , du moins toujours, parce que beaucoup de substances inorganiques sont des mélauges ou des combinaisons indéfinies, lors même qu'elles sont cristallisées et que, (mî définitive, l'analyse chimique est toujours nécessaire pour les distinguer avec certitude. Je reprends ma citation : u Mais la méthode « naturelle donne des résultats diflérents pour les « deux règnes.
(( Dans le règne végétal, elle a conduit à établir
AVFX L'HISTOIRE DES ÊTRES VlVA^TS. lZi7
« des familles plus ou moins naturelles, c'est-à-dire a que, dans celles qui le sont au plus haut degré, il M suffît d'avoir vu une espèce pour reconnaître « toutes les espèces de cette ftlmille qu'on peut ren- « contrer : mais, il faiftr avouer, lorsqu'on veut coordon- « uer ces familles ente elles, les rapprochements auxquels a on est conduit reposent bien souvent sur (ks caractères « artificiels; et quant aux Xamilles comprises dans les (f monocotylédonés et les dicotylédones, il est im- « possible de les échelonner d(î manière que les « unes puissent être considérées comme étant « douées d'une organisation plus simple que les « autres. »
« Dans le règne animal, la méthode naturelle « conduit à. des résultats bien plus satisfaisants. « Outre la possibifité d'établir des genres et des fa- « milles fondés sur des ressemblances aussi grandes « que celles que jfrésentent des genres et des fan milles de végétaux, nous avons en outre des moyens « (t échelonne!!', je ne dis pas les familles, mais lesf/rotfpes a plus élevés, tels que les classes. Que ton prouie pour « point de départ les mammifères, dont t organisation est '^ <« la plus complète, et celle que nous pouvoîis le mieux aj>- « préderpar les rapports nombreux qu'elle a avec la nôtre, « on établira une échelle descendante (F organisation dans « les autres classes d'animaux, dont les échelons seront, à « de légères exceptions près, placés dans le même ordre
m RAPPORT DE LA CHIMIE
c( par tous les nahiralistes. Mais si Ton veut écheîonm (c les ordres dune même classe et surtout les familles d'un « même ordre, en commençant toujours par les « g^roupes dont Torg^nisalion est la plus élevée, les « difficultés aug'menteronl et conséquemment il ne « rég'nera plus le môme accord que pour la subor- « dination des classes (1). »
126. La grande difficulté que présente la classification en séries, proposée par différents naturalistes, c*est que les espèces de corps vivants sont bien autrement complexes par l'ensemble des rapports mutuels de leurs propriétés ou attributs, que ne le sont les séries arithmétiques ou géométriques exprimées par dos nombres. A la vérité, les propriétés prises pour caraclùres des espèces, distribuées en genres, familles, ordres, classes, etc., n'étant ({n'en petit nombre relativement aux propriétés que la classification n'énonce pas, la distribution 4es espèces en séries est plus facile qu'elle ne le serait flans le cas contraire, où toutes les propriétés seraient prises i'xx considération. Mais il arrive, lors- (|u'on examine des espèces classées en séries depuis un certain temps, (}ue les rapports mutuels sur lesquels repose la distribution des (^spèces sont rare-
(i) Journal des Savants, Année i825, page 617.
ment conservés. Dès lors, à raison de nouveaux rapports que Ton croit plus naturels que les anciens, on est conduite cliang*er la classification des espèces de celles même qu'on croyait le mieux connaître.
127. Si Ton tend à classer les espèces d'animaux d'après leurs degrés rçspectifs d'organisation, de manière que les premières sont jugées supérieures à celles qui les suivent, il s'en faut beaucoup que, dans ces classifications, les espèces supérieures, du moins celles des mammifères, par exemple, occupent des places parfaitement en harmonie avec les degrés respectifs des facultés que l'on fait dépendre de l'intelligence et même de l'instinct.
128. A qifoi cela tient-il ? A ce que tout en reconnaissant généralement l'influence exercée par un certain développement du système nerveux sur les faqullés dont je parle, si on prend en considération les formes du cerveau et même les traits de la physionomie, quandJl s'agit des individus de l'espèce liumaine,*exaiiiînés au point de vue respectif de leurs fac|fttés intellectuelles, nous n'avons rien encore de précisf riialgré de nombreuses tentatives, pour juger lies qualités intellectuelles d'après l'observation (fevorgunes, en en considérant la forme, l'étendue relative qu'Us occupent, la structure et les pro-
160 UAPPOnT DE LA CHIMIE
portions respectives de leurs tissus constituants; car cette observation, toute physique, ne donne rien de précis sur Tactivité dont les org^anes soumis à Texanien sont doués à Tétai vivant.
129. Le peu de relation qu'une observation attentive aperçoit aujourd'hui entre les org'anes et les facultés de Tordre le plus éjevé que nous attribuons aux animaux, est-il conforme à l'importance que la philosophie doit se faire de îa méthode naturelle? Je ne Tai jamais pensé ; mais cette opinion admise, il serait fâcheux qu on voulût suppléer à Tobservatîon, en cherchant à modifier, sous le prétexte de rectifier des rapprochements qui reposent sur des faits qu'on a lieu de croire exacts. Dès lors» je n'hésite point à dire que Ton doit continuer la marche suivie aujourd'Iuii par les analomistes et les zoolog*istes les plus distingués, mais avec la condition expresse de donner une atlf^ntion toute particulière à la relation que peuvent avoir les facultés appelées intellectuelles et instinctives avec lesorg^anes, tels qu'ils se présentent a l'observation savante, afin de savoir en définitive s'il existe réellement une harmonie satiâfaisanté entre ces facultés et ces mêmes org*anes.
150. La conséquence de Tétat de choses (jue je vipiis de sig^naler est quVn disposant les espèces, les
AVEC L'HISTOIRE DES ÊTRES VIVANTS. loi
gpenres, les familles d'un mêrçe ordre, d'après la considération d'une org^anisation pfiysique jugée supérieure à Torg^anisation physique d'espèces appartenant à un ordre différent, on pourra apercevoir dans celui-ci des espèces supérieures en facultés intellectuelles^à des espèces du p^e^^^fr ordre.
Par exemple, l'ordre des quadrumaûefe précède l'ordre des carnassiers, et celui-ci précède les ordres des marsupiaux, des rongeurs, des éKentés et des pachydermes auxquels appartfôtjnentT'çléphant et le cheval {Règne an/;/2«/ de Cuvier)/ *,* *
151. Si vous motivez ta supériorité de l'ordre des quadrumanes par la supériorité de l'orcyili'-outang», du chimpanzé et du gorille, singes que l\on a toujours considérés comme les êtres les plu^ ra^rochés de l'homme par leur organisation jajfy^îque et par des facultés intellectuelles supérieures à celles des autres animaux mammifères, n'^t-il pas évident qu& les makis, quadrumanes comme les singes que je. vienpMe nommer,* comparés à l'égard de riqtellijgenoâ ave<^les carnivores des genres chien et pbèftt^ seront tout à faft inférieurs à ceux-ci. Il y fl^ov d^ccord entre l'organisation physique et ' les fàGtlltés mtellectuelles; car, aux yeui de tous, le chien est bien supérieur, comme animal intelligent, au makis. Même résultat pour le phoque.
152. Ma conclusion est donc qu'on ne peut rang*er les espèces animales dans une série unique, comme Bonnet et de Blainville ont tenté de le faire à des époques différentes .z et, après avoir réfléchi aux sériqp parallèles, proposées par plusieurs naturalistes, je n^y^ai vu que de vains palliatifs au vice radical de^a série unique, et sans doute, des études ultérieuréarie manqiieront pas d'aliiérer la rectitude des séries j^cu^l^les en oblig*eant le naturaliste à disposer seë^'ësp^es entre les lig*nes mêmes de ces séries de manière*^ le ramener ainsi à la classification dite réticulée!
* 155. Je conçois un mode de classification exempt
des inconvénients^ que présentent une série unique et même dés séries parallèles; mais je n'ai nulle prétention à ét<|bUr,un système de zoolog'ie , je me borne à exposer quelques idées propres à faire disparaître les inqonvénients dont je parle, en appliquant mes vues à la disposition de quelques-unes des espèces de Tordre des quadrumanes et de Tordre des carnassiers, classées d'après le mo^i? que j'appelle par étaffeft. Ces espèces sont disposées sur deux plans superposés horizontalement; le plan supérieur reçoit les quadrumanes et l'inférieur les carnassiers.
Les espèces considérées par les naturalistes-ana-
tomistes comme les plus parfaites, occupent la partie centrale du plan ; les autres espèces sont disposées autour des premières et à des distances d'autant plus g^randes du centre que leur org'anisation est jugée moins parfaite.
S'il existe des modifications d'organisation trèsdiverses, on place les espèces qui les présentent sui* des rayons différents partant du centre.
Et s'il existe des modifications analogoies entre les espèces de genres différents, on dispose ces genres sur un même rayon et Ton fait ainsi une série d'espèces.
154. Ne sachant pas si l'orang-outang, le chimpanzé et le gorille doivent être considérés comme différents d'organisation au point de vue de leur supériorité respective, je les dispose sur la circonférence d'un cercle dont le centre est celui du plan. Leur place se trouve à l'extrémité des trois rayons qui divisent la circonférence en trois arcs de 420" chacun. S'il venait à êtrç prouvé que les trois espèces diffèrent réellement d'organisation au point de vue de leuç supériorité jnespeçtive, il faudrait les mettre à des distances différentes dn centre, et toujours sur leurs rayons respectif.
Plan «es Quadrummies.
135. Je placerai le plan des carnassiers au-dessous de celui des quadrumanes et je mettrai au centre les espèces les mieux org'anisées, à savoir : le chien, le phoque, Fours et le chat.
Sur le rayon tiré d'un petit cercle dont le chat est censé être aussi le centre, je placerai le guépard.
Sur le rayon tiré d'un petit cercle dont le chien est censé le centre, je placerai la civette, puis la genette.
Sur le rayon tiré d'un petit cercle dont le phoque est censé le centre, je placerai V otarie, Venhydre, et la loutre^ puis la marte à l'extrémité.
Enfin, sur ïe rayon tiré d'un petit cercle dont \ours est censé le centre, je placerai le mbursus, le mêlé s ^ et ce rayon, comme le précédent, aboutira à
la marte.
De sorte que l'artifice que je propose permet de ranger Ijbs espèces en séries converg^entes aussi bien qu'en série^ divergentes et de représenter à l'œil les intervalles différents séparant les espèces (l'u^çmAme série.
HAPPORT oe; la CHIMIK
CuniiMileN*
C/u4'i»lttcUi \
AVEC L'HISTOIRE DES ÊTIŒS VIVAN'I^. 157
156. Les avantagées de la distribution par étages des espèces zoologfiques sont incontestables, car elle se prête à représenter aux yeux toutes les relations que Fesprit peut apercevoir entre ces espèces.
1** Si un ordre ne présentait qu'un type d*org»anisation dans les g^enres et les espèces qui le composeraient, un seul rayon tiré du cercle du plan représenterait Fensemble de ces espèces, et le tableau indiquerait clairement ce fait.
2** Si un ordre présentait des séries parallèles d'espèces aussi wgoureusement déterAinées dans leurs distances'respectives que le sont les termes deséries numériques, vinis traceriez des- circonféreiiQes conceiis, triques , vous ; prendriez. d«' îîbiti.ts' équidistanè siu* là courbe de moindre rgiyo]
et vous tireriez de ces poipLs des^dfoites parallèles ; au point d'in^feection airec^la deuxièmj^qprbe, vous écririez les lettres b, h\ h\ //", b''';b\ b""... ; sur les points d'intersection de la tiiji^ème courbe, les lettres c, d, c!\ d", d"", c% c""'..., ëretnsi de'sufte.
Cette figure indiquerait qu'il n'y a pas un type unique d'organisation, mais bien qu'il existe autant
4e types a, d, a", «'", //", a\ à"... qu'il y a de létes de]séries.
3"* Si un ordrt^ présente des séries convergentes, le second tableau montre la facilité avec laquelle on les présente. Ainsi le phoque et ses dérivés d'une part, et d'une autre part Fours et ses dérivés, sonl sur deux lignes qui aboutissent à la marte.
4"* Si un ordre présente des séries diverg'entes, cas le plus ordinaire, je crois, du moins dans la classe des mammifères, le premier tableau témoigne de la manière de satisfaire à cette condition.
5** On peut par des lignes établir des rapports entre les divei'ses espQpes d'un même plan.
157. Qu(^ Ton voulût établir une relation entre deux espèces placées à deux étages consécutifs, on y parviendrait, en tirant une ligne dans un plan vertical passant par les deux points dont il s'agirait de montrer la eorreipondanee. Par (exemple, s'il s'agissait du galéopithèque du premier tableaîi et {les chéiroptères du deuxième, on tirerait du premier point au deuxième point une lii/nc ohHque aux deux plans.
Si Ton avait quelqu(^ motif de vouloir que cette ligne fut une verticale (h^s deux [)huîs sont supposés horizontaux), on satisferait à cette condition à l'aide à' xxna convention (/altitude qU(» je vais expliquer;
AVEC L'HLSTOIHE DES ÊTHES VIVANTS. 150
Du point g-aléopithèque du premier plan on lirerail une perpendiculaire au deuxième plan el on la prolongerail quelque peu au-dessous, c'est précisément à Textrémité inférieure de cette lig-ne qu'on imag^inerait la place des chéiroptères, d'après la convention que Ton compenserait par abaissement ce que le rapprochement du centre tendrait à élever Torgtinisalion des chéiroptères, qui dans ce tableau sont plus éloig'nés du centre que ne l'est le galéopilhèque. Si le cas était inverse, c'est-à-dire que le g^léopithèque fût plus éloig-né du centre du premier plan, que les chéiroptères ne le sont du centre du deuxième plan, on reculerait leur place de ce centre et on compenserait Téloignement par une élévation dans le sens de la verticale. Ces deux cas montrent que la cohipensation d'altitude serait négative ( — ) dans le preniiey cas, eipositite (+) idans le second.