‹ Introduction a l'histoire du 19. siecle G. G. GervinusChapitre 4 sur 8 · GG · texte numérisé non relu

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avec laquelle il soiilenait celle doctrine, autant que Luther soutenait la sienne sur le sacrement de la Cène. Calvin, par son éducation scolaire, par ses éludes classiques et juridiques, par la pénétration d’esprit qui se remarque dans ses écrits , était plus porté vers les classes supérieures et instruites de la société que Luther, l’homme du peuple. Dès le début de sa réforme, Calvin se tourna vers les cours de France et de Ferraie; il fut, depuis lors,cn liaison constante avec les grands seigneurs de France,el eut pendant un certain temps des rapports avec les nobles de Pologne. Il est bien reconnu que ce fut surtout par la noblesse que la réforme calviniste eut accès en France et en Ecosse, tandis que, dans le premier de ces pays, le bas peuple continua à adhérer à la messe. La claire perception qu’avait Calvin de la conduite des alfaires temporelles le laissa libre de tout parti pris à l’égard de telle ou telle forme de gouvernement. Quelque sévérité qu’il mit dans ses protestations contre le pouvoir illimité des princes, il était loin de partager l’opinion du droit de résistance du peuple à l’autorité, telle que plus tard les prédicateurs calvinistes la formulèrent. Sur ce point, il était tout aussi prudent que Luüier. Lorsque, en France, les nobles, sous François II, conseillèrent un appel aux armes, on invoqua avec raison l'exemple de ce qui s’était passé en Allemagne lors des négociations relatives à la ligue de Smalkalde; et Calvin personnellement fut encore plus éloigné de trancher la question dans le sens des juristes, que Luther qui avait reconnu le droit de résistance, mais seulement tardivement et à regret, mais seulement comme appartenant à la Diète et seulement en matière de foi, et seulement encore parégard pour les expressions formelles de l’Écriture : « On doit obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. »

Élément démocratique du Culvinixme.

Si Calvin n’était pas plus libéral ni moins conservateur dans ses vues dogmatiques, ni moins modéré dans ses opi-

nions politiques que Luther, il se trouvait au moins dans sa ré- j forme une plus grande propension que daus le luthéranisme à | faire faire un pas de plus au développement démocratique des j idées protestantes dans l’Église et dans l’État. En matière ecclésiastique, la liturgie, simple, donnait davantage satisfaction aux justes conséquences des tendances démocratiques; la constitution de l’Église s’y prêtait à un développement plus libre; l’intolérance envers les erreurs anciennement établies ou récentes attirail les esprits hardis et aggressifs, qui ne se contentaient pas de la tolérance, comme les Luthériens, et qui, bien plus même, voulaient dominer. Eu politique, au point de vue de la liberté et du progrès, il y avait ceci de décisif, c’est que les réformateurs de l’Eglise en Suisse combinaient le dessein d’une réforme politique avec celui de la réforme religieuse. Le réformateur allemand savait bien que le règlement des affaires séculières en Allemagne avait aussi besoin d’un Luther, mais il craignit qu’il ne se rencontrât un second Muffsser^ et il crut sage de s’abstenir à ce sujet. Il en fut tout autrement de Zvvingli, le précurseur de Calvin, dont la nature guerrière et pratique avait conçu dès lè commencement l’idée d’une transformation de la confédération ; il en fut tout autrement de Calvin, que ses connaissances juridiques rendaient peut-être plus propre à la voc;ilion de riiomme d’Élal, que ses lumières intérieures soudaines, à celle d’un réformateur de l’Église. Dès que le calvinisme prit pour but de son aetion l’État comme l’Église, son esprit rigoureux et intolérant s’étendit naturellement sur les affaires polili(|ues. Par son radicalisme il arma à la fois contre lui le despotisme spirituel de Rome et le despotisme séculier de la monarchie. Toute l’intolérance de CaraffafPaul IV) prit, pour ainsi dire, d’abord racine dans son zèle contre les Calvinistes. L’absolutisme en France et en Autriebe se posa comme l’adversaire du mouvement républicain des villes françaises, et des aspirations qui se manifestèrent en Autriche au commencement du dixseptième siècle, pour accepter la constitution de la Suisse et

(les Pays-bas. Le malheureux sort et les déplorables résultats dont cette réaction lut cause pour la réforme calviniste dans l'Europe occidentale aigrirent d’autant plus scs adhérents. Zwingli, par déli à Luther, et dans la pleine contiance de la portée raisonnable de ses doctrines, s’était llallé de bonne heure d’entraîner l’Espagne, la France et l’Angleterre de son cété; et ce fut également sur ces pays, où la voix grave de l’allemand Luther ne pouvait pénétrer, que les partisans de Calvin jetèrent leur dévolu. Mais le zèle ardent de Zwingli ne servit qu’à raiïcrmir le catholicisme dans une moitié de la Suisse, tout comme celui des Calvinistes le raffermit dans une moitié des Pays-bas. L’Espagne ne fut point entamée par la Kéforme; en Angleterre et en France, le calvinisme manqua son but de plusieurs manières, et cet (>chec doit être essentiellement attribué aux rudes coups qu'il portait par sa discipline, aux mœurs, par sa constitution de l'Eglise et par l’influence de ses principes politiques, aux institutions de l’État.ct par ces trois choses réunies ainsi que par sa doctrine, au papisme. Ces résultats démontrent clairement, combien la grande œuvre de

i la Réforme avait besoin de mûrir lentement. Les tendances %

j libérales du calvinisme dépassaient le but et devançaient trop ’ le temps; c'est pourquoi elles provoquèrent une réaction générale,ct par là même dangereuse, du catholicisme. Cette réaction s’éUmdit sur toute la partie du continent atteinte par la réforme, à partir de l’avènement dePanlIVau siège pontifical jusqu’à la guerre de trente ans, et menaça pour le moment d'arrêter violemment le progrès de son développement démocratique.

Réaction générale du catholicisme.

Le si(-ge de Rome, lorsqu'il participait encore du caractère plus libéral de l’époque des Médicis, lorsqu’il était encore seul à tenir tête au luthéranisme et qu’il redoutait l’avantage que Charles V retirait des dissensions de l'Église, avait fait une tentative infructueuse d’accommodement avec le protestan-

Diqiliz e d by Cno<^l e

lisme. — Aussitôt que le calvinisn)e, avec son esprit implacable, eut, dans les soixante ou soixante-dix premières années du xvi° siècle, fait les conquêtes les plus éclatantes dans le Nord de l’Europe, aussitôt que la papauté eut rencontré dans Philippe II un inébranlable soutien et, dans les divisions des protestants en Allemagne, dans les Pays-bas et en Angleterre, un allié, ce fut alors pour la première fois que l’antagonisme tranché des deux croyances éclata dans toute sa force. Le siège et l’église de Uoine, leur vie et leur discipline, leurs principes et leur doctrine, subirent une réforme intérieure, non pas selon le caractère lumineux de la civilisation italienne ou allemande, mais dans le sombre esprit monacal du fanatisme espagnol. Ue cet esprit furent imprégnés et prirent naissance la politique des monarques espagnols, l’Inquisition et l’ordre des Jésuites; ce fut avec ces trois terribles instruments qu’on rétablit le crédit de la papauté, qu’on détourna les progrès de la réforme des pays latins et qu’on s'efforça ensuite par violence morale et physique de reconquérir la portion déchue de la chrétienté. Sans discontinuer, pendant la réaction la plus persistante et la plus inconsidérée, la cour papale poussa l’Espagne, à partir de l’époque dont nous avons parlé, à recourir à des mesures violentes contre les Pays-bas; elle jeta des cris de Joie ù l’occasion de la nuit de la St. Barthélemy; elle fit poursuivre par les Jésuites leur œuvre de |>ropagande chez tous les peuples, latins, semi-germaniques et slaves, — en France, en Belgique, en Autriche, en Pologne, — partout où le protestantisme n’avait pas pris racine dans les cœurs; elle attisa, depuis l’époque d’Élisabeth jusqu’à celle de Charles I", la haine de l’Espagne contre l’Angleterre, le soutien le plus puissant et le plus fraternel du protestantisme; elle excita les ducs de Bavière, par leur propre intérêt, et les princes spirituels, par leur zèle de membres de l’Église, à teftter la grande restauration allemande, que le docile Ferdinand Il voulut plus tard accomplir. L’immense avantage d’un centre unique de direction et d’impulsion se manifesta dans

ces mouvements réactionnaires contre le protestantisme divisé; cl d’une part ce fui une chose nécessaire que la perturbation amenée dans celte unité du monde catlioliquc par les intérêts politiques particuliers de la France, pour sauver la cause protestante en Allemagne; comme d’autre part la levée en masse des forces démocratiques du protestantisme le fut pour son maintien en Angleterre. Nous distinguons dans celle époque critique, où la réaction du catholicisme atteignit son point culminant (dans la première moitié du xvii' siècle) m ois périodes qui sont marquées à grands traits par leur issue linalc. Celte réaction affecta la Frante, l’Allemagne et l’Angleterre, d’une manière didérente et aboutit dans chacun de ces trois pays à un tout autre dénouement. En France, à partir de Richelieu, elle eut pour résultat l’absolutisme croissant du prince, et, comme conséquence, la rélrogi adalion et la disparition du protestantisme. En Allemagne, elle mena<,‘a, dans la guerre de trente ans, les organisations bien équilibrées de l’Empire et de l'Église, telles que le xvi' siècle les avait créées, et elle se termina par leur rétablissement et par leur réconciliation'. En Angleterre, elle provoqua sous IcsStuarls toutes les sectes protestantes à la résistance et conduisit à un mouvement vigoureux dans un sens opposé, imprimé par les puritains, vers une organisation démoi ratique de l’Étal cl de l’Église.

Victoire de la réaction sur le 'protestantisme en France,

Le protestantisme en France n’a été qu’une apparition momentanée; nous parlerons de ses destinées seulement d’une manière générale, et nous le ferons ici en passant, avec d’autant plus de raison que nous nous proposons de poursuivre iiiimédiatemenl la marche de la réforme chez les nations germaniques. En France la nouvelle doctrine rencontra dès. le début un ennemi dans l’absolutisme de la royauté, qui y avait trouvé un len-ain préparé depuis plus longtemps cl plus soli-

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dément que partout ailleurs. François I" avec une pénétration ombrageuse avait reconnu dans le protestantisme une tendance, an renversement de toute domination absolue, divine et hn~ maine; lui et ses successeurs s’y opposèrent donc par le feü et par le glaive. Aussi l'hisloire des protestants en France,^ avant qu’ils formas.sent un parti politique, est un véritabler martyrologe; elle traverse une horrible série de guerres civiles,^! pour aboutir enfin après une longue paix à la ruine de la nouvelle église par le martyre. Et ce fut encore pour les protestants le résultat fatal de la bigoterie dii despotisme royal. Cependant on ne peut nier que pendant un demi siècle, lorsque le protestantisme combattait pour son existence, il n'ait tenté de porter une atteinte funeste aux grands intérêts nationaux de la France. Nous montrerons encore ultérieurement de plus près, combien le calvinisme mit ici en danger l'unité de l’État, cette acquisition dont les longs travaux de la royauté absolue avaient doté la nation, et dont le sacrifice ne s'accordait ni avec ses inclinations, ni avec ses avantages. En bille avec ce grand intérêt d’État, le protestantisme perdit de sa valeur intime, et Henri IV^ apprit, seulement d'une autre manière que Catherine de Médicis et Charles V, à envisager les matières de foi uniquement comme un moyen pour arriver à | d'autres fins ; il dut céder devant l’implacable haine de tous les grands corps du royaume et de la ville de Paris contre les len- ; dances au provincialisme des Huguenots; les prédicants protestants eux-mémes eurent la prudence de déterminer le roi à rentrer dans le sein de l’Église catholique. Il arriva en outre que le calvinisme, par la sévérité incommode de sa censure des mœurs, perdit tout attrait auprès des grands. Il paraissait mieux approprié à l’honnéte aristocratie bourgeoise qui participait avec le peuple des mêmes coutumes et des mêmes occupations, qu’à la noblesse de naissance, qui bientôt se retourna vers les splendeurs de la cour. Mais aussitôt que les hautes c!a-;ses de la société se furent éloignées du calvinisme, on vil arriver ici ce qui également sc préparait déjà en Angle-

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terre; refoulé dans le peuple, il développa promptement ;1. ses germes démocratiques, qui remplirent tout le gouver- ■i nemeul de terreur. Dans l’édit de Nantes (1598) les protestants extorquèrent le droit de tenir des synodes ecclésiastiques et des assemblées séculières, n’importe en quel temps ni en quel lieu, sans la moindre autorisation, d’y admettie des étrangers et d’envoyer des députations à des réunions étrangères, sans en demander même la permission. C'étaieul là des droits peu durables, que les catholiques eux-mémes ne possédaient pas ; accordés ou arrachés , ils entretenaient la métiance et la désunion dans le pays. La méfiance s’accrut , lorsque l’indulgent Henri IV vint à mourir et que la cour entra dans des relations de parenté avec l’Espagne et parut disposée à embrasser une tout autre politique vis-à-vis des protestants. Depuis longtemps ils avaient organisé une puissance séparée, avec laquelle on comptait tout comme avec un État étranger. Ils avaient leurs propres places d’armes, d’où ils pouvaient tendre la main, par mer à l’Angleterre protestante, par terre au Falatinat. Le Palatinat avait déjà été désigné une première fois, au xvi° siècle, pour être placé à la tète d’une ligue contre la France ; combien le danger n’était-il pas plus grand sous Louis XDI, alors que le comte palatin avait le projet de placer la couronne de Bohême sur son front, que l’étoile de l'Autriche semblait pâlir tout à fait, que la couronne impériale pouvait tomber dans les mains de l’ambitieuse maison palatine, et qu'une révolution heureuse en Bohème aurait pu devenir pour les protestants en France le signal d’un nouveau soulèvement, qui aurait amené dans le pays une nouvelle anarchie. Il ne faut donc pas s’étonner si Richelieu , lorsqu’il commença à gouverner Louis XIU et la Fiance, put j représenter au Roi les protestants comme les ennemis les plus dangereux du trône et du pays, ennemis dont il renversa par la force la puissance politique, les forteresses de guerre et les alliances avec l’étranger. Quant à leur religion, il n’y porta pas préjudice. Cependant il fraya la voie à ce système de gou-

vernemcnl en vertu duquel ilsdevaieiilélre de nouveau exlirjxis de France par Louis XIV^

La réaction contre le protestantisme en Allemagne enrayée.

En Allemagne, le peuple était accoutumé, au milieu de tous les mouvements religieux, à rester passif en ce qui concernait l'État; l’esprit, inquiet et dangereux pour l’Etat, du calvinisme ne se démentit pas non plus ici, mais il ne se dévoila de la manière la plus caractéristique que dans la sphère monarchique, où il s’était transplanté à la suite des troubles de France. Dans la paix imparfaite de religion qui y avait été conclue, était resté le germe de discordes futures. D’après le principe de l’Église catholique, que les biens du clergé sont inaliénables, et que les évêques et les chapitres sont seulement les administrateurs des hiens ecclésiastiques, les catholiques étaient parvenus à établir ce qu'on appelait la réservation spirituelle, en vertu de laquelle tout évéque et tout pfélat, en passant au protestantisme, forfaisait sa charge. On obvia ainsi à la tentation |>our les princes spirituels de se transformer eu seigneurs séculiers et héréditaires. Dans le cours des temps il a été contrevenu çà et là à celte réservation. Les États catholiques réclamèrent la restitution des biens ainsi soustraits, les Étals protestants s’armèrent pour maintenir leurs possessions. L’extréme tension qui résulta de ces conflits se .serait toutefois calmée, si la maison palatine par sa politique guelfe n’avait pas provoqué l’Autriche au combat pour défendre son existence, tout comme les grands seigneurs protestants en France, en compromettant l’uiiité de l’État, avaient contraint la royauté à lutter pour sa propre conservation. Les comtes palatins avaient été pendant longtemps en relation avec les Huguenots français; ils avaient contracté des liens de parenté avec la maison d’Orange et les Stuarts ; |)ar zèle pour le calvinisme, ils prenaient part à tous les mouvements du protestantisme en Europe ; ils permettaient aux princes de leur maison

de participer aux guerres de France et des Pays-bas, et nourrissaient dans leur famille l'idée d'une grande ligue pour faire progresser la réforme calviniste. Dans les vastes plans de Henri IV, si hostiles à l'Autriche, le Palatinat à la tète de l'union protestante ( IG08) jouait un rôle menaçant. Et même lorsque par la mort de Henri IV les protestants virent leurs espérances brisées au cœur, tout était encore en jeu pour l’Autriche en 1618 ; les différents membres de la famille impériale soutenaient les uns contre les autres des luttes fratricides, les protestants autrichiens se montraient tout disposés à la révolte, les Bohémiens étaient en pleine rébellion et offraient la couronne au comte palatin , tandis qu’au même moment la Hongrie avait un prétendant. Le Palatinat pouvait bien alors concevoir le plan, qui du temps de la paix de ^^■estphalie agita encore les fortes têtes de l’Allemagne, comme il l’a fait de nouveau de nos jours, non-seulement de retirer à l'Autriche la dignité impériale , mais meme de l’exclure de l’Empire. Aussi Sully appréhendait-il à cette époque la plus terrible catastrophe pour cette maison, s’il ne sortait pas bientôt de son sein un empereur hardi et véritable homme d’État, qui sût rétablir l’unité entre l’Empire et scs différents membres. La bravoure et la valeur politique des Ferdinands ne s'étendaient pas aussi loin. Elles n’allérent pas au delà de l’esprit d’intrigue et de violence, héritage de Charles V. Avec cette ressource on tira profit d’abord de l’irrésolution des princes protestants, privés de chef, de la scission et de la jalousie qui régnaient entre la Saxe et le Palatinat, entre le Luthéranisme et le Calvinisme, afin de rompre l’union protestante; puis on renversa les petits ennemis un à un ; et alors au lieu de se concilier les esprits par la tolérance, au lieu de les réunir par la liberté, on détruisit sa propre œuvre en abusant cruellement et fanatiquement de la victoire , tout comme Charles V avait fait. Lorsque l’empereur supprima le protestantisme dans le Palatinat, en Bohême, en Autriche, exelut, par l’édit de restitution de 1629, les réformés de la tolérance

religieuse el prescrivit de rendre tous les biens de l’église catholique confisqués depuis la paix de religion , mesure par laquelle il portait atteinte à une possession de soixante-dix ans et menaçait de priver presque tous les princes de l’Empire d’une partie de leurs domaines et de leurs revenus ; alors se manifesta bien clairement rinlention d’anéantir complètement le protestantisme, que Ferdinand, comme Richelieu et comme les Stuarts, voyait marcher de front avec la révolte et l’anarchie. De plein gré également on Jugea qu’il fallait reprendre le plan de la politique de Charles V, et tendre à l'unité de l’Etat, à l’accroissement de la puissance impériale, à son affranchissement des lois séculières. JA'inpereur embrassa ce système. 11 négligea de convoquer la diète ; il créa et déposa arbitrairement des princes de l’Empire ; il se déclara prince absolu et affranchi, comme tel, des ordonnances de la diète; il se plaça au-dessus de la juridiction de l’empire; au bout d’un petitnonibre d’années il ini|)Osaà l’Empire des charges telles que les empereurs, ses prédécesseurs, n’en avaient pas établi dans l’espacedecentans. Non content de faire entrer, comme CharlesV, des troupi^s espagnoles dans l’Empire, il entretint, en outre, aux frais de l’Empire, ce qui ne s’était Jamais vu auparavant, une année impériale considérable; par elle il occupa en autocrate les places fortes; il mit à sa tète un Wallenstein, qui se serait volontiers débarrassé, comme .Stein en 1 81 ô, des princes et des élccteursctaurait établi une seule monarchie. Ce fut la cause du premier revirement de la fortune de l’Autriche. Le lien étroit qui existait entre l'Empereur et la ligue catholique se rompit. Au même moment la Suède fit invasion, la Suède, alors le dernier pays protestant diupiel on pouvait encore espérer (pie viendrait la délivrance ; car peu de temps auparavant 1a réaction catholique y avait fait une tentative et avait échoué. Plus tard le contre-coup vigoureux de la républiipie d’Angleterre contre les puissants efforts de celte réaction, hâta la lin de la guerre d’.\llemagne et procura une issue favorable au protestantisme. La paix de religion d’Augsbourg fut confirmée par la

paix de Woslphalie et étendue aux réformés, la souveraineté des États reconnue et élargie; le pouvoir impérial de nouveau amoindri ; la Constitution de l'Empire si profondément iclâehée que dès lors sa dissolution intérieure se prépara. Ce résultat ii’avail plus été obtenu par la seule force propre de l'Allemagne, comme sous Charles V ; raffaiblissemcnt de l'infliience autricliiennc s'était opéré en renfort;ant l'influence des peuples étrangers qui y avaient contribué et en agrandissant leur puissance aux dépens de rAllemagnc. Des millions d'habitants furent perdus pour l'Etiipire au profit de la Suède et de la France; la séparation de la Suisse et des Pays-bas dut être reconnue. On re|)roclia à l'Empereur d'avoir amoindri l'Empire (angustus ab angustando, non augustus ab augendo); et néanmoins la méfiance corrosive qui régnait entre l'Empire et rAutriclic fut si glande que, malgré l'aversion la plus prononcée pour les comiuérants étrangers, il fut impossible de former une alliance entre l'Empereur et l'Empire. C'est là un fait déplorable, surtout si l'on sup|)ose la possibilité d'une meilleure issue; il devient moins fâcheux, sr l’on se représente les probabilités funestes qui étaient renfermées en gcjme dans celte épocpie. Si la constitution fédérale de l'Empire et la division de l’Allemagne, profondément enracinée dès l’origine dans la nation, n’avaient pas été confirmées alors par de nouvelles transactions; si la nouvelle croyance u'avail pas été maintenue dans scs droits, par lassitude de luttes infructueuses; si la rivalité de la France et de l’Autriclie ne s’élait pas réveillée, les succès de Louis XIV dans l’Etal et l'Église auraient servi d’aiguillon à rAiitriche et l'auraient enlrainé dans de nouvelles tentatives vers Tunité de domination politique et religieuse en Allemagne. L’Allemagiie aurait ressenti, directement par l’Autriche, l’influence despotique de la politique française, et non directement dans ses petits États la libre influence de la littérature française ; elle aurait eu comme l'Aulricbe une allure monarchique, mais nécessairement elle aurait participé au déclin, qui devait résulter de l'étal de tor-

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peur intérieure de l’Autriche, tandis que la nouvelle culture intellectuelle du xviii' siècle, qui trouva peu d’accès en Autriche, promit à l’Allemagne divisée un rajeunissement complet de sa vie nationale.

Défaite de la réaction contre le protestantisme en Angleterre.

A la même époque, le calvinisme provoqua en Angleterre une réaction favorable au catholicisme, tout à fait analogue à celle qui depuis la mort de Henri IV avait eu lieu en France et en Allemagne. L’Angleterre, par sa réforme, était aussi entrée dans des collisions continuelles avec les puissances catholiques et fut entraînée par elle dans le chemin de la grandeur. Sous la maison bourgeoise des Tudors, il s’opéra dans sou sein un développement pacifique interne, comme chez tous les États germaniques; mais déjà, grâce aux caprices sensuels de Henri VIH, l’introduction fortuite de la réforme amena accidentellement aussi (par le divorce avec l’espagnole (Catherine) une situation tendue avec l’Espagne, (]ui depuis lors ne cessa, par ses intrigues, par ses projets de mariage, par la guerre, par la violence, de dresser des embûches à l’Angleterre, comme elle le fit avec la France. La cour de Rome dans ces hostilités fut l’émule des princes espagnols, et les papes, depuis Pic III jusqu’à Urbain VIII, ne laissèrent échapper aucune occasion d’attiser leur haine contre l’.Angleterre. Aussi longtemps que l’Flspagne fut à redouter, la réforme conserva eu Angleterre son caractère monarchi(|ue. j Mais dès l’origine, vis-à-vis de cette réforme appuyée par les i princes, s’était posée une réforme populaire; réprimée par la ' force sous Henri VllI, ou s’eflbiça sous Édouard \ I de l'apaiser par quelques concessions dogmatiques dans l’esprit ■ de la doctrine luthérienne. Lorsque la reine Marie rétablit le ! catholicisme, un grand nombre de protestants anglais émigré- : reut en Allemagne et en Suisse, y adoptèrent les principes | calvinistes, y puisèrent de l’aversion contre la liturgie et l’épis- i

copat anglais, si pleins de faste, et, après que le protestantisme eut recouvré la domination sous Élisabeth , le cri de la réforme de la réformation devint alors le cri de ralliement d'une grande foule de personnes. Knox réforma l’Écosse tout à fait dans le sens calviniste. Grâce à cet appui .solide dans un pays voisin, les doctrines puritaines et presbytériennes firent invasion en Angleterre et vinrent se substituer, surtout dans les couches populaires des marchands et des petits propriétaires, aux idées luthériennes jusqu’alors dominantes. Les idées politiques démocratiques y entrèrent à leur suite. Les esprits dévorant l’avenir, comme les puritains, ces émigrés et ces persécutés, avaient rapporté de Genève le fanatisme théocralique de l’Ancien Testament, et leurs souffrances les avaient irrités et rendus mutins; ennemis du faste de l’Église, ils avaient aussi en aversion le faste de la cour; leur antipathie à l’égard de la conformité extéi ieure que l’État leur imposait par contrainte , ils la reportèrent sur l’Étal lui-même ; leur haine pour le pape de Rome, ils la reportèrent sur le chef de la nouvelle Église anglicane, sur le trône royal lui-méme. Ils voulurent dans l’État comme dans l’Église remplacer le gouvernement monarchique de l’Évéque et du Roi par le pouvoir populaire du synode et du parlement; de monarchistes ils étaient devenus républicains. Aussi longtemps qu’Elisabeth vécut, les puritains se continrent, par égard pour une princesse qui avait personnellement souffert avec eux sous le catholicisme, qui avait au dehors soutenu l’État contre le papisme et l’influence espagnole et qui avait maintenu la réforme et la liberté dans les Pays-bas, en s’unissant élroilerneiit avec Henri IV, lequel l’appelait son second lui-méme. Mais la reine de son côté partageait complètement contre cette secte politique et religieuse l’aversion instinctive et monarchique qui prédominait alors chez les princes du continent et qui fut poussée au plus haut point après elle par les Sluarls.Sous Jacques 1" la haute Église d’Angleterre se complut d’abord dans son indépendance de Rome et, rivalisant de zèle avec là royauté, fit ressentir aux puritains

sa supériorité; les évêques se vantaient de l’origine divine de répiscopat, tout comme le roi de l'origine divine de la puissance royale, et, comme lui, ils se croyaient seulement responsables devant Dieu. Cette doctrine qui faisait un jeu de tous les pactes et de tous les serments n’était pas moins en abomination chez tes puritains que l’alliance intime existant entre le roi et la haute église, qu’ils appelaient laZ>éc'AScd’£/)Aése. Sous Charles I" l’absolutisme dans l’Église et l’État, la violence de l’archevêque (Laud) et du ministre (Strafford), l’inquisition et les juridictions arbitraires, ecclésiastiques et séculières, tout cela marcha de front. Le roi amoindrit ici le parlement, comme l’empereur d’Allemagne la I)iète,et viola les lois du pays, jusqu’à celles-là que lui-même avait données, en suivant la même ligne de conduite que Ferdinand dans l’Empire, l'out comme celuici substitua à la Diète les assemblées séparées de Cercles et chercha par des moyens détournés à établir arbitrairement les impôts, Charles en fit autant par la taxe des vaisseaux. Dans les deux pays on eut en vue renlreticn d’une armée permanente pour étoulfcr par son moyen toute résistance. Mais, tout comme en Allemagne, l’atteinte portée à la religion par l’édit de restitution servit de signal à la révolution; il en fut de même ici. Après que Laud eut opprimé les dissidents, il s’agit d’abolir la liturgie en Ecosse et d’attaquer le calvinisme dans sa forteresse la plus redoutable. Cela décida du soulèvement de l’Écosse et de la résistance du parlement convoqué par nécessité. Si, alors que le parti républicain, les indépendants, étaient encore bien sur l’arrière-sccne et que le parti presby- i térien modéré avait la haute main dans le parlement, la cou- \ ronne s’en était tenue à sa première condescendance, l’Angleterre aurait obtenu une réforme politique et religieuse sans révolution ni réaction. Les juridictions arbitraires avaient alors été supprimées, l’aele de l’habeas-eorpus garanti, les impôts rendus dépendants du vote du parlement, la législation forestière améliorée, et les autres privilèges de la féodalité normande, ces traces de la domination et de la conquête étrangères,

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les charges de la propriété, abolis. A ces changements en correspondaient d’autres dans l’Église. L’Écosse lut replacée sur son ancien pied , et en Angleterre on introduisit un état de choses analogue à celui qui existe encore maintenant en Écosse; la constitution synodale remplaça l’organisation épiscopale; la liturgie presbytérienne, la liturgie <le la haute église. Mais d'aussi grandes modilications ne devaient pas être acquises |)our les peuples à si bon marché. Lue nouvelle rupture éclata entre le parlement et le roi, et le Ilot républicain déborda alors le parti modéré. La réaction européenne, catholique et absolutiste, fut ici menacée d’un violent contre coup, au moment même (1042) où l’Autriche avait le dessous en Allemagne et où mourait llichelicu , le puissant fondateur de la monarchie absolue en France.

Organisation démocratique de l’Etat et de l’Eglise en Angleterre.

Le temps paraissait alors venu pour l’Angleterre , où le développement démocratique du protestantisme prendrait corps et où serait réalisé l’idéal des Anabaptistes, le règne de la raison dans l’État et dans l’Église. Il ne manquait pas d’esprits ardents, qui, pleins d’espérances, s’imaginaient que toutes les nations de la terre, des colonnes d'IIercule à l’Océan indien, se lèveraient ponr recouvrer leur liberté perdue, et que les habitants des ilcs britanniques répandraient dans le monde celte semence, semence plus noble que celle qui fut portée de pays en pays par Triptolèmc. Conformément aux principes les plus stricts de la responsabilité, on traduisit devant le peuple un roi, qui ne tenait aucune loi poursacrée,ct un homme, de la plus sincère piété et du caraclèi e le plus pur, comme Milton, osa ouvertement justifier ce procédé. La république fut proclamée. Mais elle ne parvint pas à s’établir solidement sous la protection monarchique de Cromwell et la domination militaire de son armée. Il est du plus haut intérêt pour qui veut ob.server les choses réalisées instinctive-

menl par l'esprit populaire germanique, en même temps que le progrès graduel des idées politiques germaniques, de remarquer ce que les républicains par principe, pénétrés de l’esprit de l’antiquité, d'accord avec les fanatiques niveleurs dans le peuple, s’elTorcèrent de faire de la république et ce qu’ils eu auraient fait si elle eût duré plus longtemps. Parmi ces républicains, Milton avait en vue pour l’Angleterre les mêmes mesures que les émigrés de la liberté, après s’ètre brisés dans ce pays contre un état de choses vieux de six siècles, réalisèrent plus tard en Amérique. D’après son plan, la Rome d’occiDEXT devait donner au monde l’exemple d’une plus grande république que les Pays-bas et elle devait d’autant plus facilement y réussir que, après la mort de Cromwell, il n’y avait pas là de maison d’Orange pour faire craindre une rechute vers la monarchie. Dans la nouvelle république l égalité chrétienne devait être réelle pour tous ; toute distinction de rang devait cesser et le privilège céder la place au mérite; les trop grands domaines (le servage normand, qui réclamait le freiu d’une loi agraire) devaient être supprimés et le dur système des baux mitigé. Enfin, comme les Anabaptistes l'avaient demandé, on devait chercher les moyens d’améliorer l’existence du peuple, en protégeant l’industrie et le commerce, en permettant de tirer plus librement parti des rivières, des mers, des forêts et des pâturages. Le gouvernement propre par commune et par comté devait valoir comme un principe essentiel dans ce nouveau régime de liberté, pour que personne au point de vue de radininistration et de la justice ne dépendit de sièges éloignés. Un sénat parlementaire élu à vie ou renouvelé partiellement par rotation devait être placé à la tête de l’Etat, mais la majorité des représentants réunis de tous les comtésdevait pouvoir faire opposition aux lois générales adoptées par le sénat, sans avoir la faculté, comme en Hollande, de s’y soustraire isolément. Il devait y avoir là, non pas ainsi que dans les Pays-bas, une union de plusieurs souveraineU's en une république, mais une union de plusieurs républiques

sous une seule souveraineté, si bien que, comme jusqu'alors dans tous les États germaniques, une constitution fédérale se fut. élevée, qui, par une combinaison particulière de l'indépendance des provinces avec un pouvoir unique, servant de pivot central, eût servi de transition entic ce qui existait déjà dans les Pays-bas et ce qui a été effectué plus tard en Amérique. L’Église eût été organisée sur le même modèle que l’État. Toute prélaturc et même toute prêtrise devaient être abolies ; les membres du clergé, élus et payés par la communauté, n’auraient été ni ordonnés par l'Église ni investis parl'État.On avait en vue une religion en dehors de toutes les confessions de foi et de tous les formulaires. Tous les non-conformistes, qui ne demandaient qu’à vivre purement selon la seule parole de Dieu, comme leur conscience leur permettait de la comprendre, devaient être tolérés. La séparation en sectes était plutôt désirée que redoutée. On se reposait avec confiance, en religion, sur la vérité innée à l'homme; en politique, sur la liberté naturelle à l'homme. Car également en ceci .Milton, comme d’autres penseurs calvinistes, était un précurseur des principes essentiels adoptés plus tard par les Américains; pour lui la liberté était non pas un ensemble de droits ac- (|uis, appartenant à certaines classes, à certaines corporations, mais un droit naturel de l'homme. H)t ceux qui étaient, comme Saumaise, les champions de l’absolutisme, il les appelait de méprisables trafiquants d'esclaves, quand ils affirmaient que des peuples ou des individus pouvaient aliéner leurs droits à lu liberté.

Restauration de la monarchie en Angleterre.

Une telle organisation politique pouvait bien entrer alors dans la tête d’un grand homme, mais dans la réalité elle échoua encore à cette époque devant l’ensemble de la civilisation du temps et spécialement devant la consistance des institutions anglaises, si longtemps éprouvées. Elle échoua

devant l'état de civilisation du temps ; car même sur le sol tout nouveau de l’Amérique, qui ne présentait aucune des entraves d'un ancien ordre de choses, les puritains ne mirent pas immédiatement en œuvre leurs principes religieux et politiques dans toute la rigueur de leurs conséquences; et cela uniquement par défaut d'expérience politique et de culture iuleliectueile. Elle échoua spécialement devant les institutions politiques de l’Angleterre : car la population entière tenait aux vieilles formes ; les républicains formaient une petite minorité, la noblesse et le clergé attendaient avec confiance et avec raison leur restauration dans un pays, où les inégalités sociales étaient devenues chères au peujde, grâce aux institutions salutaires auxquelles elles se rattachaient; le commerce lie croyait ses intérêts assurés que sous la monarchie. Aussi la république n’était soutenue que par l'armée. L'état restait sans organisation solide dans la main vigoureuse de Cromwell, qui au dehors le protégait par la force des armes, au dedans par celle de la justice. L’Église restait également désorganisée; la volonté despotique du protecteur y exerçait son influence à côté de celles des coinniunautés. Mais Cromwell lui-même se sentait gêné au milieu de celte toute-puissance militaire, et rien ne caractérise mieux le naturel de la race germanique. Tandis que, dans les états latins, la moindre petite révolution produit (l’ordinaire des chefs militaires ai rogants, chez les races germaniques au milieu des plus grandes commutions, ou bien leur apparition est entravée, ou bien leur influence est moindre et on s’en débarrasse. Dans un pays militaire comme la Suisse, uu pareil phénomène ne s'est jamais présenté. Les Pays-bas, au milieu de leurs guerres sans fin, ont su contenir les héros de la maison d’Orange dans les bornes. Les royaumes militaires, comme l’Autriche et la Prusse, n'oiil jamais toléré l'influence militaire, et l’Allemagne supporta aussi peu un Wal- Icnstein , que l’Amérique eût pu souffrir un Washington empereur. Aussi Cromwell , à qui était échu le grand rôle de César dans la guerre civile, s'efforça spontanément de revenir

aux institutions parlementaires. Il eût volontiers rétabli la monarchie, mais il en aurait sagement limité les pouvoirs. La république , aussi bien que le despotisme militaire , était en Angleterre une condition exceptionnelle, au sortir de laquelle la nation, saisie du vertige de la réaction qui emporta l’Ecosse elle même dans son tourbillon, retomba dans la monarebie et dans la haute église. L'Angleterre dut encore une fois alors avaler la lie amère de la réaction. Jacques II, à la solde de ‘ Louis XIV, visa, non-seulement comme lui, au pouvoir illimité de la royauté et de la haute église, mais, avec le même esprit inconsidéré que le roi de France, il essaya la restauration du calhcdicisme. Les non-conformisles souifrirent d'abord en Angleterre et en Écosse la |)lus terrible des persécutions. Puis, lorsque l'abolition de l’Édit de Xantes cul été accomplie en France, on chercha (par une politique digne des Bourbons) à attirer, dans la première chaleur de leur ressentiment, les persécutés dans une ligue avec les catholiques contre la haute Église, à uu moment où, par la déclaration de tolérance et par la suppression de l'Acte du test, un pas décisif avait été fait vers le rétabli^ement du catholicisme. En Irlande les colonies protestantes Mirent abandonnées aux catholiques, dans le des.sein de former une forcé catholique, au moyen de laquelle on se proposait de renverser la constitution politique cl religieuse de l’Angleterre et des colonies. Avant que le roi n'eût un fils, il nourri.ssait Iraitreusemeut le projet, en cas d'une succession protestante, d'arracher l'Irlande à l'Empire britannique et de la placer sous la protection de Louis XIV. Mais encore une fois triompha le bon naturel du peuple anglais, chez qui le protestantisme et l'amour de la i liberté étaient bien autrement enracinés qu'en Autriche ou en i France. Toutes les classes, tous les partis s'unirent pour com- I battre Jacques, et Guillaume d'Orange, appelé par les principaux i personnages du pays, n’eut pas de peine à déposséder la I funeste dynastie des Stuarts. Mais personne, même après ces expériences, ne s'éleva de nouveau contre la royauté, bicnt|ue

le restaurateur (le la liberté ne fût que le premier fonctionnaire d’un État libre. Personne en Angleterre ne voulut s'attaquer ultérieurement à la haute Église, bien que Guillaume III fût calviniste. Personne ne désira le retour de la république, bien que la liberté eût été rapportée du sein d'une république, dont la renommée à cette époque éclipsait réellement les monar- | chies les plus brillantes du monde. Au contraire , la constitu- i lion restaurée et épurée garda un caractère essentiellement ’ aristocratique. Et cela était naturel à une époque où, par suite des plus grandes réactions politiques et religieuses, la noblcs.se, de l’Espagne jusqu’à la Pologne et la Suède, avait acquis dans loqs les royaumes une considération nouvelle et avait, pourainsi dire, reconquis son ancienne portion perdue. Cela était naturel dans un pays où la noblesse et le clergé avaient rendu des services essentiels dans celle deuxième révolution. Ils n’en abusèrent pas,du reste,lorsde l’établissement delà nouvelle constitution, au profil exclusif de leurs propres intérêts oligarchiques. Loin de là, l’Angleterre offrit alors le grand modèle de ce gouvernement mixte des temps modernes, dont l’extrême valeur, aux yeux des hommes d’Etat anglais les plus éminents (Pitl), | consiste en ce qu’il conserve tous les avantages de la monarchie, de l’aristocratie et de la démocratie, et qu’il en évite tous ^ les inconvénients.

Conêtitution de l’Angleterre.

Dans la Constitution américaine se trouva plus tard complètement atteint le but politique et religieux, qu’en Allemagne des espritslogiques, d’une portée supérieure aux circonstances du moment, avaient déjà entrevu dans l’avenir, dès le début de la réforme. Pour la Constitution anglaise on suivit une tout autre marche, qui aboutit à un but analogue, mais par de.s voies entièrement différentes; on conserva dans les institutions existantes celles qui avaient résisté à l’épreuve du passé. Les deux Constitutions fonctionnèrent bien dans les deux États ;

tous les deux rivalisèrent en prospérité, en puissance, en liberté, de même que pour la gloire de leurs Constitutions. La construction de ledificc social anglais n'a pas été le produit d’un plan unirornie dès le principe, mais les derniers construcicurs ont su admirablement mettre en harmonie les parties existantes avec la destination de l'ensemble. Des siècles ont été employés à cette œuvre, mais à chaque période les matériaux et la main-d'œuvre ont été les meilleurs. 11 n'y a pas de nouvel État qui ait eu une histoire aussi régulière que l'Angleterre ; nulle part les phases du dévclo|)pcment politique n'ont été si nettement, si exactement marquées. La vieille constitution germanique de la royauté patriaicalc n'ai)parail nulle part si achevée, que chez les Anglo-Saxons; nulle race n'a laissé après elle, de cette première époque de sa lorination sociale, des livres de droit et des trésors littéraires, aussi riches. Dans aucun autre État l'organisation féodale n'a été si parfaite à son origine et n'a reçu la consécration du temps comme la féodalité normande en Angleterre, et il n'y a pas d’aristocratie qui aitmontré plus d'habileté politique que l'aristocratie anglaise. Quant à l'absolutisme royal, d’un côté il n’a nulle part voulu exercer d’ordinaire une influence aussi bienfaisante , à l’extérieur comme à l'intérieur, et d’un autre côté il n’a pu abuser aussi peu de son pouvoir qu’en Angleterre. Enfin nulle part la bourgeoisie n’a fourni une aussi grande force à l'État et ne s'est acquis une aussi grande influence politique. .Aussi, en 1688, lorsque l’on scruta la Constitution et qu'on la raffermit par de nouvelles stipulations, personne ne s'agita pour retrancher ou amoindrir l’un ou l’autre de ces cléments politiques, qui tous avaient fait leurs preuves d'utilité. On crut procurer d’autant plus de solidité à l’Etat, qu’on y maintenait le plus de forces réelles et éprouvées. La bourgeoisie n'envia pas à la noblesse la possession de ses vastes domaines, que la république avait voulu partager par une loi agraire; elle comprit quelle jouirait par là de plus de sécurité dans son industrie, dont le grand développe-

menl devait principalement résulter de ce que la possession de la majeure partie du sol résidait exclusivement aux mains de l’aristoeralie. Les nobles laissèrent à la bourgeoisie ses richesses mobilières, soulFrirent que l’Étal protégeât son industrie, et que sa puissance grandît dans la Chambre des communes. Ils savaient combien ses contributions et son crédit étaient indispensables à l’État, et ils sentirent de leur côté leur influence plus assurée par leurs loisirs et leur science politique. Ces deux classes n’étaient pas séparées par les préjugés j de la naissance, mais des liens de famille les unissaient; poli- ] tiquemenl, leurs intérêts n’étaient pas opposés, mais elles formaient deux partis d’égale importance, distincts l’un de l’autre tout naturellement par leurs principes politiques. Toutes deux réunies reconnurent Tutilité d’un chef unique à la télé de trois Étals unis, sans législation commune à cette époque, et elles conservèrent la monarchie, tout en restreignant quelque peu les droits du monarque. De son côté, la royauté, en recevant le trône des mains du parlement, renonça à la fable de son origine divine, à laquelle elle avait emprunté un droit spécial, planant au-dessus des autres droits. La position du roi, des lords et des communes repose plutôt sur une sorte de droit acquis et confirmé conventionnellement, et chacun reconnaît en même temps dans le droit des autres son propre droit. On resta donc fidèle au caractère des temps antérieurs, où toutes les révolutions n’étaient entreprises que pour défendre des droits lésés, ou restaurer d’anciens droits. L’influence bien pondérée de ces pouvoirs de l’Étal, le caractère même à la fois humain et politique de leurs détenteurs, repose donc sur l’égalité de leurs droits; leurs missions ditTérenles servent de sauve garde contre une dégénérescence politique, qui se produit, comme Aristote l’observe, quand on sacrifie le bien de l’Étal à des intérêts individuels ou à des intérêts de castes. C’est dans cette Constitution mixte (jue les ditTérentes f classes du peuple apparaissent côte à côte, chacune en pos- j session de droits bien déterminés, et que les divers éléments, I

{ qui la composent, sont si bien combinés, que l'histoire a pu s'y airéler et la proclamer son chef-d’œuvre. C’est la forme ^ constitulionnclle de l’État dans son développement parfait et naturel, où la Constitution a traversé tous les siècles, où rien d’essentiel n'a été perdu dans les matériaux fournis par le temps, où par une merveilleuse appropriation, ce qui est tieux a été adapte aux besoins sur\enus plus tard et passé au crible de l’expérience d’une science politique mûrie. Aussi, tandis que l’un y découvre l’achèvement de la vieille Constitution Anglo-Saxonne, l’autre y voit l'édifice de la Constitution par classe du moyen-àge. L’organisation de celte époque encorpoi’alions est encore en vigueur ici , c’est un élément qui fait partie de la société, tout comme il rentre dans la Constitution; les dilTérenles classes, les différents pouvoirs de l’État, défendant eux-mémes leurs intérêts respectifs, ressemblent à de grands blocs de pierre de taille, liés entr’eux de manière à donnera l’édifice de l’État une solidité extraordinaire. On ne )>eut guère dire lequel d’eux en particulier lui fournil son caractère, sa forme, son nom. Si l’on envisage l’unité du gouvernement, le veto royal, le pouvoir et la force que celte unité imprime aux relations avec les puissances étrangères, on se croit dans un État monarchique. Si l’on observe l’Église, qui, avec un pape royal à sa tête, essaie de réaliser une unité nationale en matière de foi, comme le catholicisme tente d’opérer l’unité générale, on se heurte, pour ainsi dire, à l’élément théocratique. Si l’on examine l’ensemble de l’esprit public, la constance et l’esprit de suite de la politique anglaise, les personnes aux mains desquelles elle est confiée, la nature du droit, des coutumes, des habitudes delà vie, de la représentation nationale, l’État anglais semble alors essentiellement aristocratique. Si l’on réfléchit que la chambre des communesseule a le droit de voter les impôts, alors on est tenté de croire que la ptiissance la plus importante, c’est la haute bourgeoisie. Si l’on étudie plus en détail les institutions et les relations sociales, l'esprit d'activité et d’indépendance des individus, la di-

Diniti/ryj hv (^noÿ lr

centralisation de l’administration, le self-governmenl , l'absence de bureaucratie, la grande liberté des personnes et des propriétés, le système de défense du pays, les droits de réunion et de liberté de la presse , alors tout semble démocratique. Ce qu’il y a encore de démocratique, c’est que le souverain pouvoir réside dans la législature et que le peuple, dans son parlement, fait acte de souveraineté en octroyant la couronne : et cependant pas de peuple qui parle moins de souveraineté du peuple, ni qui soit plus sincèrement attaché à la monarchie que le peuple anglais. Aucun état ne repose davantage sur les traditions du pa.ssé, aucun peuple ne lient plus à l’esprit conservateur de l’aristocratie; et pourtant c’est avec l’orgueil le plus légitime que l’Anglais se vante de sa Constitution ouverte ci tous les progrès, et prête à .se plier à l’influence de toute grande idée, à se soumettre à toute expérience, à toute exigence de la nécessité. Personne n’est plus jaloux que l’Anglais de mettre sa personne et ses biens à l’abri des empiétements de l’État, et cependant il n’y a point d’Élat moderne mieux construit sur le modèle de l’antiquité, où l’individu vivait pour l'Etat et lui faisait le sacrifice de sa volonté personnelle et de scs intérêts privés. C’est là ce qui imprime à 1a nation anglaise, à sa politique et à sa Constilulion, un caractère exclusif, spécial, personnel et rigoureusement national; et pourtant il n’y a point de peuple qui se soit montré plus capable d’avoir des égards pour les nationalités les plus étrangères et de les ménager, mémo dans leur asservissement. Ces contradictions conciliées, cctte''unité à idusicurs faces cl celte harmonie combinée , conséquence de riienrcux mélange des institutions politiques extérieures avec le caractère inhérent au peuple, constituent le mérite particulier de l’exislcncc de l’Angleterre comme État, la source de sa puissance et le gage de sa liberté. Celle nature composée explique également pourquoi il est difficile en théorie de comprendre cet Etal et scs institutions, comme de les bien apprécier, cl pourquoi dans la pratique ils sont restés inimilablcs,cn dépit d’un grand nombre de

copies. Car cette Constitution n’est pas faite pour servir de formulaire à un autre État; elle peut tout au plus servir de leçon à un peuple qui, imbu du meme esprit national, et désireux de tirer également piiili de ses institutions anciennes et de ses inslilulions nouvelles, voudrait former une Constitution appropriée à sa nature, à son caractère particulier, qui pourrait rivaliser de supériorité avec celle de l’Angleterre, tout eu lui ressemblant le moins possible dans ses formes.

Les colonies de V Amérique du Nord.

Déjà sous le premier Stuart la démocratie anglaise avait commencé à tourner scs vues vers l’émigration, pour élever sur le sol libre de rAinérique, à l’abri des privilèges, des coutumes et des abus de pouvoir inhérents à la monarchie et à l'aristocratie, l’édifice d'un nouvel Etat et d’une nouvelle Église, et lui donner là sa forme naturelle la plus pure. Peu de temps apres que l'Espagne eût perdu son ascendanten Europe, au milieu de ses luttes successives avec l’Allemagne, les Paysbas et l'Angleterre, une Amérique septentrionale germaine vint également se poser vis-à-vis de l’Amérique espagnole, dans le dessein avoué de ne pas laisser dominer seules dans le nouveau inonde ni l’Espagne, ni l'Église catholique. Jamais le singulier contraste des civilij-alions germanique et latine et des caractères des deux races ne se manifesta de la façon la plus tranchée, que dans le spectacle de la vie nouvelle qui se déroula alors au delà de l’Océan. Dans l’immense étendue des colonies espagnoles 'et portugaises s’était campé le moyen âge complet, avec toute sa harbaric originaire et son organisation dégradante pour riiommc ; le despotisme espagnol avait été transplanté là avec son étroit esprit religieux; à leur suite avaient paru une hiérarchie cléricale achevée avec toute sa pompe extérieure et sa grossièreté interne, une nohlesse féodale conquérante pleine d’avidité et de cruauté; toute industrie bourgeoise, tout mouvement intellectuel était exclu; une uui-

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formilé monotone de vie religieuse et politique enveloppait ce nouveau monde; les Indiens et les Nègres même y avaient été englobés. Au Nord se produisit un phénomène tout opposé. C’étaient principalement des émigrants de race germanique, qui depuis le xvii' siècle s’y étaient donné rendez-vous ; c’étaient des Allemands, des Hollandais, des Suédois, des Anglais, et de l’Angleterre même c’étaient principalement des hommes de la vieille population, des Saxons. C’étaient de préférence des protestants, et même de la teinte la plus pure, des Puritains et des Quakers en grand nombre. Là il ne s’agissait pas de vice-roi, ni d'institutions monarchiques; loin de là, l’esprit républicain prédominait chez les colons, non-seulement chez ceux qui avaient émigré sans autorisation royale, mais même chez ceux qui arrivaient avec des Icttics de franchise et des gouverneurs. La hiérarchie cléricale n’y exerça aucune influence; la noblesse anglaise, le patriciat néerlandais ne firent que de faibles et courtes tentatives, pour y transplanter leurs institutions; la féodalité et la main-morte, le moyen-àge entier fut laissé en arrière; le monde moderne avec toute son activité intellectuelle, avec toute son ardeur industrielle, avec l'égalité de droits pour tous, fit irruption dans la vie sociale. Les conditions diverses qui d’ordinaire ne se déroulent que successivement pendant une longue série de siècles, dans l’existence despeuples.la viede chasse, la vie pastorale,la vie agricole, la vie industrielle.toutes se montrèrent ici, surtout à partir de l’indépendance, simultanémentet parallèlement. Lesémigrants avaient conservé de leur origine protestante et germanique quelque chose d’exclusif et ils voulaient maintenirla puretéde leur race ; aussi ne SC lièrent-ils pas avec les Indiens, qu’ils regardaient comme desétres que n’embrasse pas riiumanifé. Mais ils curenlau moins la probité d’acheter aux indigènes le sol qu’il s’agissait de cultiver, au lieu de se faire concéder des droits de propriété parle pape. Ici en face de l’unité espagnole surgit un monde bariolé de divers petits étals ; et à celle difl'érencc coriespondait dans ' le plus singulier accord le contraste des conditions naturelles

de rAmci'ique du Sud et de rAniéiique du Nord avant lemigration. Les Espagnols qui* claicnl venus en qiiitlanl leur formidable empire d'Europe, rencontrèrent au Mexique et au Pérou de vastes États indiens et des princes puissants; il leur fut donc necessaire pour s'y maintenir de jeter les bases d'un Etat colonial solide. Les Anglais débarqués au Nord, dans des expéditions isolées, n’y trouvé-rent que de petites tribus d'indiens, disséminées, sans lieu commun, peu nombreuses, peu fortes. Ils conservèrent donc la pleine liberté de suivre leurs inclinations germaniques et de rester séparés en petites sociétés politiques, diverses de formes. C'est ainsi que dans le Massaebussets s'éleva une théocratie sur le modèle de Genève; dans le Maryland, une principauté féodale; dans la Caroline, un royaume de huit seigneurs avec une grande aristocratie foncière; la V irginie fut une province anglaise avec les institutions de l'Église anglicane; Rhode-Island et le Connecticut virent nailre de pures démocraties; la Pensylvanie, une république cosmopolite de Qiiakers, qui dès l'origine servit d'asile au monde; New- Amsterdam (New-York) fut une ville néerlandaise avec sa constitution municipale, habituelle sur l'ancien continent. Ces Etats suivirent en général dans leur histoire les destinées de r Angleterre. U'abord ils n’atlirèrent pas l'attention et formèrent librement leurs constitutions selon les nécessités du moment. Pendant la durée de la république d'Angleterre, l'esprit démocratiques’anera solidement chez eux; sous la restauration, leurs lettres de franchise, leur liberté, leur gouvernement propre, leurs propriétés soulTrirent grand dommage et coururent grand danger; après 1(188, chaque état reprit son organisation primitive. Dans cette première période des destinées si diverses des colonies, ce qu'on y voit surtout, c'est que leur libre évolution, leur développement démocratique réussit seulement, parce que certaines entraves permanentes dans l'État et dans l'Eglise, telles que la hiérarchie cléricale et l'aristocratie, ne les suivirent pas hors de

l’Europe; et qu’il s’effectua graduellement, parce que l’autre entrave, le pouvoir monarchique, ne trouva aucun motif, aucune occasion de se faire valoir. Évidemment l’esprit républicain des colons ne supporterait ce pouvoir qu’aussi longtemps que la faculté d’être indépendants leur manquerait; c’est ce que les hommes réfléchis prévoyaient déjà au commencement du xviii' siècle. Alors la démocratie, qui déjà était en germe dans les principes des premiers émigrants, avait été en outre consolidée par l'habitude et la lutte. Les puritains avaient fui de propos délibéré la tyrannie religieuse et politique qui régnait en Europe; ils étaient arrivés en Amérique avec l’idée de ne reconnaiire à leur inère-palrie aucun droit de possession, puisé dans la découverte, sur les biens qu’ils avaient acquis; ils étaient venus avec l'intention de ne conserver que des rapports généraux et libres avec la mère-patrie comme jadis les colonies des cités grecques; ils étaient venus pleins de répugnance pour toute atteinte qui serait portée à leur manière de se gouverner, pour toute réglementation de leur religion, pour toute mesure législative, émanée d’un parlement non agréé par eux, pour toute dépendance d'autorités éloignées, quant à l'administration de la justice. Aussi au Massachussets, en HU6 déjà, on envisageait les rapports avec l’Angleterre à peu près comme les villes hanséatiques envisageaient les leurs avec l'Empire d’Allemagne; et cet espi it enraciné d’indépendance prit une extension proportionnelle à l’accroissement du nombre et de la puissance des colons. Le même esprit démocratique, qui se déployait continuellement dans le domaine politique, exerça aussi son influence dans le domaine religieux ; mais dans celui-ci le progrès fut plus troublé et plus lent que dans l’autre. En politique, les circonstances étaient décisives; mais en fait de religion, ce qui était en jeu, c’était le degré de civilisation. Dans quelques états, comme la Caroline, New-York et le Maryland , grâce à lord Baltimore, cet ami de l’humanité, toutes les religions furent à, la vérité tolérées dès l’origine, mais non pas placées sur le

même pied d’égalité civile; dans la Virginie, on exigea la conformité à l'église anglicane; dans l'état puritain du Massachussets lui-même aussi l’intolérance calviniste exclut toute autre confession et condamna les anabaptistes et les quakers au bannissement et à la mort. Précisément au moment du départ de ces pèlerins, émigrant pour échapper à la persécution , leur ministre (Robinson) leur prêcha dans une solennelle adjura- I tion les véritables principes démocratiques du protestantisme : 1 il ne fallait pas, leur dit-il, s’eu tenir à Calvin et à Luther ; car f quelque grands que fussent ces hommes, ils n’avaient pas péi nétré les secrets de Dieu dans leur plénitude, et à celte heure I même ils auraient pu recevoir une lumière plus parfaite; il leur fallait donc regarder comme un article formel de leur comi munaulé religieuse, que tous les cœurs doivent être ouverts à f toutes les vérités. Conformement à ces principes, Roger Wil- ■■ liams voulut faire admettre au Massachussets la liberté complète de conscience cl l’affranchissement de l’Église de toute immixtion de l’Étal. Mais il dut s’enfuir et, en 1656, il fonda à Rhode-Island une nouvelle petite société, basée sur la liberté de religion la plus large et sur la domination absolue de la majorité dans les affaires civiles. La constitution du Connecticut fut la même. Les principes de liberté politique et religieuse furent mis en pratique ici dans un petit état, avant même qu’ils ne fussent professés dans les écoles philosophiques de l’Europe. On ne prédisait alors qu’une courte durée à ces essais de la démocratie, au suffrage universel, à l’éligibilité universelle, au renouvellement annuel des autorités, à la liberté complète de religion, à ce droit de faire schisme, proclamé par Millon. Cependant non-seulement ces institutions se sont maintenues ici, mais, qui plus est, elles se sont étendues des plus petils étals sur tous les Etals de rUnion; elles ont triomphé de l’aristocratie qui avait débuté dans la Caroline et l’étal de New-York, de la haute église dans la Virginie, de la théocratie dans le Massachussets , de la monarchie dans toute l’Amérique ; elles ont soumis à leurs lois une partie du

monde, et, redoutables par leur influence morale, elles se retrouvent au fond des tentatives démocratiques qui agitent l’Europe.

Nous nous proposons de retracer ailleurs l’histoire de la séparation des colonies anglaises de la métropole, quand nous nous occuperons d’une autre série d'événements. Ici nous nous bornerons encore à caractériser en quelques traits leur constitution ultérieure comparée à la constitution de l’Angleterre. De cette manière nous jetterons un coup d’œil géuéial sur l'ensemble de l’histoire de la liberté dans les étals purement germaniques.

De la Constitution de l’Amérique.

La Constitution purement saxonne et démocratique des États-Unis est devenue tout à lait l'antithèse de la Constitution saxo-normande de l’Angleterre. Les Puritains, lors de leur émigration, avaient déjà apporté en germe dans leurs esprits, plus ou moins clairement tracé, le simple plan de l’édifice de leur Constitution, et ils s’étaient attachés à le rcaliser'‘paisiblement en tout ou en partie. L’achèvement de cet édifice, après la déclaration de l’indépendance, ne fil que compléter leur première pensée. Ni l’antiquité, ni la tradition, ni l’histoire, ni l’expérience ne leur prescrivaient un modèle, ou ne leur imposaient l’emploi de matériaux préexistants. L’aristocratie et la hiérarchie cléricale, ilsjcs avaient abandonnées en Europe; l’autorité royale et celle du parlement d’Angleterre, ils les avaient repoussées. L’instinct de la simple nature ou la raison avec ses déductions les moins complexes, voilà ce qui leur servit de guide dans la formation de leur État; abstraction faite de toute organisation politique établie, ils élevèrent une construction complètement nouvelle. Avec une confiance remarquable ils osèrent tenter de grandes choses sur un immense territoire, en dépit des prophéties qui, dès leurs modestes débuts, ne leur assuraient qu’un succès éphémère. Il

n’était pas question ici de mettre en rapport des classes sociales distincles.de faire régner l’accord entrodes droitsdivers. Il est vrai qu’au premier moment, lorsque éclata la révolution contre la mère-patrie, les Américains invoquèrent encore leurs leltresde franchise ou les coutumes qu’ils s’étaient créées, et qu’ils cherchèrent à les défendre comme un droit légitimement acquis; mais lorsque la séparation fut consommée, ils rompirent avec tout ce ‘qui avait servi jusqu’alors à justifier leur soulèvement. En effet , s’ils avaient invoqué les rapports existants, ils auraient toujours reconnu par là leurs relations principales avec la mère-patrie, que précisément ils voulaient échanger contre leur indépendance. Ils dédaignèrent donc de s’appuyer davantage sur des franchises et des privilèges particuliers, et ils en appelèrent au droit naturel et aux principes généraux de liberté. En agissant ainsi, ils étaient aussi bien d’accord avec les données primitives du protestantisme, qu’avec les théories les plus récentes que la France avait répandues dans le inonde, peu de temps avant l’insurrection des colonies. Dans la déclaration des droits, faite en Amérique (1776), sont proclamés les droits naturels à l’homme, droits dont nulle société politique ne peut le priver, savoir : liberté naturelle égale pour tous et indéjiendance, droit à jouir de la vie et de la liberté, faculté de posséder et d’acquérir la propriété, d’obtenir hien-ctre et sécurité. Le peuple est autorisé à changer ou à déposer tout gouvernement qui viole ses devoirs, ou qui seulement agit contrairement à ees droits généraux de riinmanité ; et par cette clause on justifiait la séparation d’avec l’Angleterre. En introduisant le suffrage universel, en l’appliquant à tous les corps politiqucs,comme intéressés au gouvernement de l’État, on ne fit qu’énonceric grand principe démocratiqucdela souveraineté de la volonté populaire exprimée dans la loi. Il en résulta qu’on créa ici, non pas comme en Angleterre, une sorte d’État mixte, mélanged’un grand nombre d’éléments hétérogènes combinés, mais un État organisé de la façon la plus simple, un État un et

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bien proportionne. La gloire de la Constitution américaine consiste non dans le solide arrangement d'éléments de natures ditrérentes, mais dans raccomplissemenl parfaitement logique d’un principe unique : Liberté, ou droit de n'obéir qu’à la loi ; Égalité, ou devoir pour tous d'obéir à une seule et même loi. Il ne s’agissait point ici d'équilibrer des classes, des pouvoirs, des prétentions, des influences et des droits différents, puisqu'il n'existait qu'une seule société et une seule classe, au sein de laquelle était aboli tout droit particulier, tout privilège. Le pouvoir qui, remis aux mains d'un individu, avait souvent dégénéré en despotisme arbitraire, etqui, reposant aux mains d'un plus grand nombre, était toujours devenu une prérogative, fut reparti uniformément entre tous les citoyens, afin qu'il n'y eût qu’un seul droit. A l'uniformité du droit correspondit l'uniformité de mœurs. Le riche s'accommode du genre de vie delà classe moyenne, auquel aspire le pauvre, qui, à proprement parler, fait la loi. Ici il n'était pas nécessaire de concilier des institutions anciennes avec des institutions nouvelles, dans un esprit à la fois de conservation et de progrès; car tout est nouveau dans ce moderne État, to'ut est ouvert au progrès et aux innovations dans cet État de l'avenir. Nous y sommes en présence, non de l'image d'un antique État, d'une nationalité étroite et exclusive, mais bien d'une société universelle, accueillant tout le monde, douée d’une grande force d'assimilation, et d’une nature vraiment cosmopolite. Ce'n'est pas un État où prédomine une forte unité, mais une fédération, dans laquelle chaque État particulier s’efforce d'établirsa souveraineté au-dessus de celle de l’ensemble, comme d'autre part dans chaque État particulier tout individu réclame la plus haute somme d’indépendance vis-à-vis de l'État. Le sentiment de l'individualisme, ce trait caractéristique des temps modernes et du monde protestant, a obtenu ici ses titres les plus considérables. Ici l’État existe plus pour l'individu que l'individu pour l'État; l'organisation politique est au service de la liberté personnelle ; l’indépendance

de l’homme prime les devoirs du ciloyen. L'Église, le champ le plus vaste, sur lequel les prétentions de l'hoinme individuel ont toujours lutté et luttent encore toujours avec les prétentions de l’État, l’Église est ici totalement séparée de l’Élat; et il n’est plus resté d’autre terrain que celui des grands principes généraux de législation, où le pouvoir de l’État et la volonté individuelle aient à se mettre d’accord. Le tableau tout nouveau d’un État, tel qu’il n’en a jamais existé, s’est déroulé ici depuis soixante-dix ans. L’Élat du moyen-àgc, érigé sur les corporations, sur la grande cohésion dus lamilles, sur des groupes massifs, a cédé la place à un autre État qui semble reposer sur un sable mouvant, où tous les groupes séparés d’autrefois, les gildes, l’égli.se, la noblesse, les gens de guerre, etc., sont tombés en dissolution, et où les liens de famille eux-mémes se sont relâchés ; où le seul lien de l’État subsiste à côlé de la ma.sse dispersée des individus, qui poursuivent leur but, chacun isolément autant <|ue possible, ou qui, s’ils ne peuvent ralleiudie de celle façon, loiineul des associations libres, indépendantes de l’Étal. .Mais, chose vraiment étonnante, rex[)éi icnce en fait d'aichiteclure semble indi(|uei*

’ que pour toutes les constructions, et pour les constructions politiques aussi, c’est un préjugé de croire que bâtir sur la sable soit moins sùr que bâtir sur le roc. Grâce à une veine t étonnante de bonheur et de puissance, ce nouvel État a sou- ^ dainement dépassé tous les autres, et, à la confusion des sceptiques, les entre|)ri.scs politiques les plus hardies ont réussi. On a désormais la preuve que le gouvernement du peuple, quoique s’exerçant sur d’incommensurables régions, est compatible avec l’ordre et la prospérité; la Constitution la plus |ii ()gressive, avec rallachemetu pour des usages éprouvés par le temps; la plus grande liberté religieuse, avec le sentiment religieux; l’absence d’une force mililair-e, avec l’esprit guerrier; raccroisscmcnl inoui d’une population, composée d’éléments si divers, avec le patriotisme qui a ses racines dans la liberté; le gcuvernemcnl et l’administration, couliés à des

fonctionnaires et à des représentants choisis par les pauvres dans leur propre sein, avec l’ordre et réconomie intérieure. Celte prospérité, jointe à une telle simplicité des rouages de la Constitution, querintelligcnce la plus vulgaire les comprend, a fait de cet État et de cette Constitution un idéal, vers lequel teiideni, chez toutes les nations, les hommes éclairés, les mécontents et les amis de la liberté. La déclaration des droits, (le 1776, est devenue le Symbole du libéralisme dans le monde entier.

Qualrlèmc Sccllon.

Contrc-coiip sur les nntions latines des mouvements vers la liberté. — La France. Si position entre les peuples purement latins et germaniques. — Itésultats politiques do la R.'formo en France. — Henri IV. — D.'veloppemcnt de l'absolutisme en France. — Louis XIV. — Soif d'agrandissement de Louis XIV. — Guillaume d'Oraiige. — Changcnient de caractère dans l'art do gouverner et dans l’administration depuis l’accroissement des colonies. — Politique de l’Esirignc dans ses colonies. — Système anglais de colonisation. — Essais de colonisation de la France. — Les colonies anglaises en Amérique se ren lent libres avec l'aide de la France. — Littérature française depuis Louis XIV. — Nouveaux princi[)C3 do gouvernement. — Nouvelles théories de constitution politi(iuc et sociale. — Caractère d’universalité des nouveaux principes de liberté exprimé dans les théories françaises et dans la pratique américaine. — Contre-coup de la révolution américaine sur l'Europe. — Révolution française. — Instabilité des nouvelles constitulions en France. — Effets de la révolution française sur les nations étrangères. — Guerres d’affranchissement. — Réactions.

Contre-coup sur les nations latines des mouvements vers la lilerté.

Du jour où la Constitution mixte de l’Angleterre cl plus lard, à la suite de la déLlaralioii d'indépenduiicc des colonies, la Conslilulion purement républicaine des États-Unis, semblables aux grandes clefs de voûte et aux grands modèles du développement politique de la race germanique, furcntconsolidces,

elles commencèrent toutes deux à étendre au delà des mers leur iullucnre et leur attraction sur les États du continent européen et à agir sur les races latines par l'inlermédiaire des peuples gcimauiques. Mais, au moment où l'on vit poindre c elte époque, au moment où les colonies anglaises se préparaient à se détacher de la mère-patrie, plusieurs phénomènes nouveaux dans l'Iiistoire se manifestèrent, qui interrompirent, élargirent et, de plus, embarrassèrent le cours, jusqu’alors simple, des événements. Jusqu'à présent, nous avons exclusivement suivi le développement du protestantisme, et même uniquement chez les peuples germaniques, auxquels il appartient en propre. Dans leur histoire il domina en maître et imprima son cachet sur la littérature et la politique, sur l'État et les mœurs. Les guerres engagées jusque là , les paix conclues avaient été des guerres et des paix de religion. Si en même temps les questions d'intérêt, de rivalit<;s nationales, d'extension de la puissance des États au dehors , avaient formé le fond de ces luttes, c’était cependant toujours la religion qui était profondément engagée dans ces questions, et elle ne servait pas simplement de prétexte. Les parties combattantes étaient elles-mêmes les champions les plus extrêmes de croyances opposées. Mais cette position peu compliquée des peuples vis-à-vis l’un de l’autre , cette matière élémentaire de leur histoire, se transforma avec les guerres qui inaugurèrent l’indépendance des colonies anglaises en Amérique et la firent rf'mssir. A la place des intérêts de la religion se substituèrent les intérêts du commerce; il fallut désormais compter avec eux dans l’art de gouverner; ils dictèrent les lois, fournirent des occasions aux guerres et aux révolutions et prescrivirent les conditions des conventions et des traités de paix. Lors des efforts faits en Amérique pour arriver à l’indépendance, et plus tard, lors de l’édificatiou du nouvel édifice politique, les principes religieux n’étaient plus en jeu , mais bien les principes politiques. Sans doute ceux-ci avaient pris racine dans les idées protestantes, maisavant tout ils avaient été empruntés

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à des théories abstraites, philosophiques, et ils firent connaître l'action d’un tout nouvel agent en politique , l'influence de la science et de la lilléralure. Et alors on vit, dans ces derniers temps du xviii' siècle, l’Angleterre, jusque-là toujours le champion de la cause de la liberté, se ranger sous la bannière de l’oppression et abuser de la force, tandis que ces mêmes puissances latines, qui avaient sans cesse travaillé auparavant à opprimer les peuples, combattaient maintenant du côté des Américains soulevés et leur prêtaient assistance. Ce changement de position des nations, ces forces nouvelles s’agitant dans l’histoire du monde, sont les premiers indices qui révèlent que les âpres inimitiés suscitées par la différence des religions et par les principes politiques jusqu’alors exclusifs de deux grands groupes de peuples européens, avaient perdu leur plus puissante énergie. La conséquence immédiate en fut qu’aussitôt l’indépendance de l’Amérique assurée, le grand mouvement qui s'était produit en faveur de la liberté se communiqua de ce pays à la France et arracha la plus grande des nations latines au despotisme et à la bigotterie religieuse. Pour se rendre mieux compte de ces deux événements dans leur connexion, il est nécessaire de revenir sur l'histoire de France, à laquelle jusqu'ici nous n’avons touché qu’en passant.

La France. Sa position entre les peuples purement latins et germaniques.

Pendant les collisions de l'Espagne et des États germaniques, du catholicisme et du proleslanlisme, la France s’était toujours trouvée, plutôt dans un état d’oscillation que dans une position neutre, entre les deux impulsions qui mirent aux prises le Nord et le Sud. Il semblait que son rôle fût de ne laisser prendre un ascendant durable ni à l’un ni à l’autre, ou que les éléments germains et gallo-romains, agissant alterua'^ tivement sur la nation, dussent se combattre pour obtenir la prééminence. En présence de la puissance excessive de l’Es-

pagne, lu Franccscnlit la nécessilé, à laquelle le siège de Rome lui -même n’avail|)usesousliaire,ilc liavaillerà reincrsereellc prèpondéi aiicc, el cela meme en se ligiiaiil avec les Élals proleslanls; mais quand elle vil parmi ceux-ci rAngIcleirc prendre de raccroissemeut au point de devenir un dangereux voisin, elle en pi il omliragc et rentra souvent dans ralliancc des puissances callioliipics. Lorsque Charles Vcliassa IcsFiançais d'Italie, les Valois s'enicntliicnl avec le landgrave Philippe et Maurice contre l’Cspagno; en 15G9, ils sont Icsalliés de l'Iispagne contre l’Angleterre, et trois ans plus tard ils sont de nouveau avec rAngIclerre contre l’Cspagne. Henri IV sut se mettre en même temps sur un bon pied avec les puissances protestantes cl catholiques. Sous Richelieu recomaicnièrenl les oscillations aniérieures. Tout en étant lié avec r.Vnglelcrrc contre rCspagne, il rorme avec l’Espagne et le Pape uupland’attaqueconlre l’Angleterre, puis il va s’allierà la Suède contre l’Espagne cl rAulriche. Grâce à celle politique de hasciilo de la France, le prolesianlisme'l'ul plus d’une fois sauvé,ii l'époquede Maurice deSaxecl du temps (le Gusla\cAilolj)hc, lorsque peu auparavant il s'était répandu delà facoula plusdangci’cusccl qu’ensuite il vil sa propre existence dans le plus grand péril; mais sous Louis XIV, lorsque le proteslautisme. lut devenu |iarloul peu dangereux et que partout pourcc motif il ne courait plus de danger, la France l’extirpa de son sein. Dans beaucoup d’autres circonslances,comme dans celle-ci, la Francea toujours nui à la cause de la liberté, chaque fois qu’elle s’est rangée du côté de l’Espagneou qu’elle est entrée dans la voie de la politique espagnole; et elle lui a toujours rendu service, chaque fois qu’elle s'est rangée du côté des prolcstanls ou qu’elle est cnliée en alliance avec l’AngletciTc; cela est aussi vrai pour l’épo(iuc de Henri IV que pour cclledc Louis Piiilippc. Xu milieu deccs variations, ni lecaraelèrepolilir|uc et religieux du peuple, ni celui de son gouvernement n’acquirent de la consistance. Dans toute rhisloirc de France des temps modernes se manifesta au contraire le plus singulier désaccord de principes au sein du gouver-

nomcnl,aii sein des corporalioiis el des partis, et en lillératiirc. L'ahsolulisine avait des ranlaisiesdéinoci aliqiiesctladéinccratie des peaehanis dcspotif|iies. La littérature flottait entre l'esprit foit pa'ien et la hiiîoltcrie chrétienne. Les poètes faisaient l'éloge des vertus répuljlicaincs avec une lioiiclic servile. Les parlements passaient de la bassesse à la réliellion. La Sorbonne préehail anjonrd’lini le droit divin des princes et demain la souvci'aincté du peuple. Les Jésuites enseignaient pour les ailaires de l'Etal des principes démocratiques et pour celles de l'Eglise des principes despotiques. El ce jeu des extrêmes .SC relayant tour à tour, nous le remarquons dans toutes les situations diverses de la France, meme encore de nos jours.

Réstillals politiques de la Réforme en France.

.\u milieu de ces fluctuations , ce qui n’csl pas le moins essentiel, c'est d’observer la solidarité constante (|ui e.viste d'une part entre le protestantisme cl toutes les tentatives d'amoindrir l’État au profit des individualités, et de l'autre, entre le catholicisme et toutes les instituiicns de nature à agiaiidir l’État, au profit de la centralisation. Lorsque les légats dellome vers 1 ÜÜ2-Ü5 virent la France aussi piès que rAlleiuaguc septentrionale, de tomber dans le protestautismo,cc premier pays était au.ssi sur le point de subir des divisions comme l’.-Vllcmagne. Dans la suite, lorsqu'il fut divise un moment entre le catholicisme et le protestantisme sous lieiiii !V, qui lui-méme avait appartenu aux deux croyances, ce giund prince conçut aussitôt le projet de mettre fin pour toujours en Euiopc, à la fois à la querelle des deux Eglises cl aux plans de monarchie universelle de l'Espagne el de l’Autriche. Mais plus tard lorsque Louis XIV marcha à son tour sur les traces de la politique envahissante de l’Espagne, il anéantit le protestantisme. A l’époque de la révolution, tant que la France se moqua de toutes les religions, elle prêcha de nouveau la fraternité de» peuples cl SC lit une ceinture de petites républiques coufédé-

rées. Puis elle revint à lamonarchieuniverselle, en même temps qu’elle fit un retour vers le catholicisme et la papauté. Ainsi il semblait qu’il n’y eût pasde monarchie universelle qui pùl se passerd’une alliance avec la papauté, et Napoléon, cherchant à atteindre ce but, n’aurait pas plus que Charles V osé tendre la main au protestantisme, bien que lui-ménie assurât le contraire.

D’un autre côté, les nations germaniques protestantes n’ont ps seulement lutté partout contre la puissance territoriale exagérée des États, mais jamais non plus elles n’ont conçu sérieusement le projet d’établir de grandes unités politiques, de grands empires universels. L’Kmpire romain eu Allemagne était une idée importée du dehors, et elle n’eut jamais les sympathies du peuple. Même l’Autriche, cette nation qui n’est que semi-germaine, n’a jamais réalisé l’idée d’une monarchie uniforme. La Prusse n’a que trop ménagé l’indépendance de ses provinces. Les trois royaumes Scandinaves n’ont même pas contracté une union, qui leur semble commandée par leur situation, par leurs relations, par leur parenté d’origine. La puissante Angleterre elle-même est compo.sée de trois petits états, primitivement fort peu peuplés, et les unions législatives avec l’Écosse ct l'Irlande ont été seulement réalisées dans des temps de dangers venant de l’extérieur (1707,1800). Si grande qu’elle soit devenue par ses colonies, l’Angleterre ne leur a jamais imposé , comme l’Espagne, l’uniformité politique, et elle n’a retiré d’elles, à proprement parler, aucun accroissement de puissance, puisqu’elles exigent plus de dépenses qu’elles ne rapportent de revenus, et que leur occupation militaire affaiblit plutôt qu’elle ne fortifie la mère-patrie. Mais même à l’intérieur, l’Angleterre est tellement organisée que, à défaut d’une armée permanente, elle ne pourrait jamais devenir un État conquérant; ce n’est pas à la politique d’une dynastie qu’elle doit sa grandeur, mais à l’activité de .ses habitants, qui dé.sire avant tout la paix, et rarement la guerre. Il en est de même quant à la constitution et à la puissance des États-Unis. Nulle part l’uniformité d’orga-

nisation politique, nulle part la concentration de la puissance dans une seule main n'a découlé du génie de la race germanique, ni du génie de la religion protestante; le type d’une organisation politique germaine a consisté plutôt, on le voit dès le commencement de l’histoire aussi bien que de nos jours, dans des confédérations de peuples et d’états (l’Allemagne, la Suisse, la ligue hanséatique, les villes confédérées, les Paysbas et l’Amérique) dont les institutions centrales étaient le plus relâchées possible et pouvaient à peine se resserrer plus fortement en présence de dangers extérieurs, ou à peine aussi par suite d’une plus grande maturité en lait d’expéi ience et de théorie politiques. La tendance de ces races vers un développement individuel a rendu indispensable dans l’État et l’Église cette séparation en petites associations, qui est partout le signe d’un plus haut degré de civilisation , tout comme dans la nature elle-même les grands espaces et les grandes masses uniformes sont toujours dépourvus d’organismes supérieurs. Ainsi la France, du moment où la doctrine évangélique trouva accès chez elle, fut-elle menacée d'invasion par l'esprit germanique d’individualisme, de déchirement en petites dominations politiques. Son unité ne parut pouvoir être maintenue sans le sacrifice du protestantisme, tout comme le protestantisme ne pouvait subsister en Allemagne sans le sacrifice de l’unité. Fendant toute la durée des guerres de religion en France se dévoile le plan des grands seigneurs protestants de s’ériger des principautés indépendantes. Le prince de Coudé fixa des regards de convoitise sur l’Anjou et le Poitou; le duc de Bouillon, sur le Périgord et le Limousin ; le comte de Soissons, les chefs protestants du midi, sur d'autres parties du royaume. Bouillon ne se proposait rien moins que de transformer la France en une sorte de république fédérative, sous la protection de l’Électeur palatin , et de faire des provinces démembrées autant de gouvernements pour les seigneurs |)rotestants. Ces plans favorisaient admirablement le succès des intrigues devenues proverbiales de l'Espagne, pour mettre la

France Iiors d e(al do conlrccancr scs desseins. De son côle donc, elle amorça a\ec des |)crsi)eclives anaîogncs les chefs de la Ligne, cl investit le duc de Savoie de la Provence, cl le duc de Nemours du Lyonnais, tandis que Mayenne s'eiroreail de reslanrer le duché iiulé|»cndant de Dourgogne. Si alors les grands seigneurs fiançais avaient eu une autorité territoriale cl derrière eux un train de vassaux allacliés à leurs personnes par de vieilles liabitndes, comme les princes allemands, la France aurait infaillihiemcul reçu une forme politique analogue à celle de rAllemagnc.

Henri IV.

Henri IV cl son ministre Sully cnvis.agèrcnt comme leur mission de préserver la France d'un pareil démembrement, menacée comme elle l'était, de deux côtés, par des puissances si dangereuses par leur unité, l'Fglise de Home et l'empire espagnol ; d'autre part ils voulurent opposer une digne à jamais insurmontable aux insatiables prétentions de la papauté cl de la puissance alarmante de l'Antriche et de l'Iispagnc cl mettre (in, une fois pour tontes, à toute monarchie nuiversellc cl à tonte religion nniverselle. Ils avaient à cet elfel, de concert avec Fli'abetb et avec Jacques P'' d'Angleterre, arrêté le vaste plan de former de rFiirope une confédération générale; la paix y aurait été maintenue par l'arbitrage d'un conseil arnphietyonique; les trois principales crovanccs de la Chrétienté y auraient été tolérées avec les mêmes droits, cl les trois piincipales formes de l'Ktat admises. La maison d'Autriche devait être réduite à riéspagne et perdre ses possessions en Ital c et dans les Pays-bas, ainsi que rtmpire; l'équilibre européen mirait été formé de cinq monarchies héréditaires, de cinq royaumes électifs et de quatre lépuhliqucs agrandies, la Suisse, la IJelg'que, l'Italie et >Tiiise, et Icus ers états devaient cire équitablement arrondis; la puissance de l'Iiispagne aurait ainsi été brisée. La France et l'Angleterre elles-mêmes étaient

résolues à donner l’excin|ilc de In modération cl à ne slipnlcr que de légers aumlages pour dies; on devait gagner les étals moyens, en donnant saiisl'aetion à leais vues intéressées par des eoneessions ini|)oi tantes de Icri itoiie. Si ce j.lan avait pu être réalisé, il eut épargné à rAllemagne la guérie do trente ans, et à la moitié du continent européen la grande léaeticn du xvn” siècle, (pie i ous avons déjà déerile. L'ahsoiulismc aurait proelamé d'une Caeon éelalanle, par une œuvre ijiii aurait 0 nbrassé toute l'Kiirope , sa mission d’initier les peuples à la liberté cl à la civilisation. ;Mais le cours des elioses de ce inonde ne s’accommode pas de moyens aussi tliéorir|ues. Ce plan était une ebimère aussi bien (|i;c la Sainte alliance cl la République universelle des démocrates. Il reposait sur celle illusion que ragrandissemeiit des étals moyens aurait amolli chez eux l’ambition cl ne lui aurait plus laissé d'aliment, et sur celle liypollièsc qu'il se .seiail toujours rencontré des piinces aussi puissants cl aussi distingués que Elisabeth et Henri IV pour veiller au .salut de la confédération. C’était un plan si opposé aux inclinations de tous les liommes ordinaires, que meme dans le conseil d'Élal de Henri IV', il ne se liouva personne à coté de Sully à qui on aurait osé en parler .sans crainte. Aussi s’évanouil-il à la mort de Henri l\^ et la France, à partir de celle époque, entra dans une voie lotit à fait opposée. Elle se laissa ariaebcr le proleslanlismc, que Henri IV voulait .soutenir dans le monde enlier, cl, dans la mémo mesure, elle se iap|)roelia de rabsolnlismc espagnol cl fut possédée comme l’Espagne de la soif de domination, maux que précisément Henri IV avait voulu refouler à leur source.

Dévcloj'pcmcnt de l'alsolutisme en France.

D’abord, en ce qui concerne l’alnsolulisme, tout concourait depuis longlem|>s en France à y préparer au pouvoir monarchique un développement encore plus graud qu’eu Espagne

même sous Philippe II. Pendant les temps heureux de la dynastie des Capels, l’extension systématique des terres de la couronne suggéra à la royauté une ligne de conduite politique, constamment opposée à la noblesse féodale; et dès le onzième siècle, la marche de l’état vers l’unité fut aussi prononcée en France qu’elle l’était en Allemagne vers le morcellement. Cette direction avait été si fermement établie alors, que pendant les siècles malheureux de la dynastie des Valois, ni l’essor de la puissance des vassaux, ni les déchirements des partis, ni l’inlluence étrangère, pas plus à l’époque des invasions anglaises que lors des guerres des Huguenots, rien ne put lu modifier d’une manière durable. Au contraire, l’unité politique, étant en danger, en retira par là même une valeur nouvelle, et le pouvoir monarchique des rois, qui semblait devoir l’abriter le mieux, n’en reçut qu’un surcroît de lustre. Les princes français les plus célèbres avaient tous et toujours travaillé à rendre ce pouvoir le plus étendu et le plus illimité que possible. C'est ainsi que firent, par exemple, les quatre rois qui se succédèrent depuis Louis XI jusqu’à François 1"; venus précisément entre ces deux grandes périodes de désastres que nous venons de mentionner, ils procurèrent à la France, sinon le calme cl le bonheur, ou moins du crédit et de la considération. Les Bourbons continuèrent à suivre la même voie avec d’autant plus de tranquillité, qii'immédiatement avant eux l’unité de l’Étal avait été précisément mise en danger, cl que les autres pouvoirs politiques étaient peu en mesure d’opposer une résistance légale et persévérante à leur puissance souveraine. Il n’y avait point de traces ici d’un développement régulier d’une organisation parlementaire; les différentes classes de la société ne s’occupaient pas en commun des intérêts généraux du pays; aucune loi écrite n’imposait des restrictions à l’autorité royale, comme en Angleterre. Quand exceptionnellement parfois les États-généraux étaient convoqués , ils offraient d’ordinaire le déplorable spectacle de trois ordres, s’efforçant clia-

cun de porter préjudice aux deux autres, ou d'une coalition de deux d’enlr’eux pour rejeter Ce que le troisième souhaitait pourliii-méme, ou enfin de réclamations soulevées par chacun des trois, nou par hasard pour jouir de leurs privilèges comme corps, mais pour en faire un usage abusif. Outre cela les parlements judiciaires cherchaient à emporter une part des pouvoirs législatif cl exécutif. Le parlement de .Paris spécialement se comportait comme un comité des Etats généraux , n'aspirant jamais à exercer une autorité légale, agissant souvent avec une violence révolutionnaire. Celte influence usurpée, illégale, prêta souvent appui à toutes les autres ambitions d’un degré inférieur. Ainsi par des expériences de celle nature, Sully lui-méme se dégoûta de toutes les institutions représentatives, cl cependant il reconnaissait rulililé et la justice du vole des impôts par les États. Quant au peuple, il resta indilTércnl à la disparition de ces assemblées. Le bon Henri IV traita déjà le parlement de Paris avec une sévérité plus tranchante, qu’on ne le rapporte ordinairement, et donna par là à ses deux successeurs un exemple qui ne fut pas perdu pour eux. De sorte qu'au commencement du XVII* siècle, il n'y avait plus en France de force capable de disputer la souveraineté absolue à la royauté, hormis les partis religieux et un petit nombre de grands seigneurs ambitieux. Et eux aussi, on les vil tomber sans nul regret; car tantôt ils avaient laissé les Espagnols prendre pied dans le royaume et tantôt les protestants étrangers. Henri IV les avait abattus, en usant du certains ménagements. Richelieu eut recours à la force pour les courber. Selon l’expression du cardinal de Retz, de tous les efforts pernicieux et de toutes les folies des partis en France, de la faiblesse de l'Empire allemand et de l'incapacité de l'Espagne, de tout cela réuni, il forma un capital, qu'il employa en faveur de l'absolutisme royal. C'était un absolutiste, tout à fait dans le sens de Machiavel ; employant ses passions personnelles au profil des intérêts de l'Étal, à qui on pardonnait son implacable rigueur, parce qu'il procura au dehors à

rÊtat une puissance qu’il n'avail jamais possédée; dont les cfTorts avaient élé coiislaininenl couronnés de succès, parce qu'ils avaient élé poursuivis pour le bien de i'Élal , et dans lou'.cs leurs conséquences rigoureuses.

Laits XIV.

Richelieu avait ainsi fnayé le chemin au despolisme de Louis XIV. Si déjà le minislre avait élé poussé à la ligueur clans son gou\erucmcul par la résislance (rélémeuls incompatibles, la même cause adecla Louis XIV, d’une façon bien plus pcrsonneüe. Imméd alemcnl après la mort de Richelieu et de Louis XIII (1042) les eiïcls de la lévolul'on d’,\uglcterre se lirenl .senlir eu France. Le parlemeiU de Faris,à l'iinitalion du paileiiicii! anglais, essaya de jouer le rôle de représentalioii naliouaîe; le |)enple et quelques grands seigneurs turbulents le soutinrent dans la guerre de la Iruude, pendant la miro ité de Louis XIV. La reine-régcnie était en fuile; il sembla quelque temps que la famiile royale de Fiance était menacée du meme sort, qui avait poussé la luniiile royale d’.Angleterrc, pauvre et dépouillée, à Paris. Ayant grandi au milieu de semblables eirconslances, pensant à l’exécution d 1 roi d’Angleterre et à la puissance de la Rcpubli(|uc anglaise, Louis devait naturellement cire ramené par les événements de riutéricur au système de Richelieu. Mais ce qui devait cm orc l’exciter davantage, c’était rexpéiiciicc qu’il avait faite de la faible.sse même de ce premier et dernier acte de résistance. Dans cette guerre de la Fronde, il ii’y avait plus trace de cette ardeur et de ce zèle de part; des temps antérieurs. Il n'y avait plus rien de cette animation produite par (le grands intérêts religieux, politiques, ou niénic do corporation. Que pouvait être une révolution ilans laquelle un intrigant, comme le coadjuteur de Paris, était le premier tribun du peu|)le? Tout cela se réduisait à un jeu de petites intrigues de cour, contre un ininis'.rc, jeu auquel sculeincut

quelques débris de la grande noblesse prirent une part active; les proleslanls étaient ciilièreiiiciil en dehors de In question; et Jusiiu'anx grands capitaines, (|ui plus tard se niontrèrenl si liabiles sous la conduite de Louis XIV, ils n’y jouèrent qu’un rôle pitoyable. On eût dit (|iic chaque meinbrc de la nation relnsail le ser^ice au èoip.s épuisé. La tcic seule semblait e/coo*r l'onclioiiner |)our tous. Au milieu des changements püliti(|iics t'iüiiiianls qui cm cul lieu pendant le long règne de Louis, les consé(|uences du renversement du vieil édiliee l'éodal étaient devenues sensibles pour la première fois. Il avait été mis fin à la tyrannie multiple des Grands dans leurs domaines, cù auparavant ni les personnes, ni les propriétés n’avaieiit jamais été icspcetées, tandis que maintenant les unes et les auties obtenaient une valeur nouvelle. La classe moyenne , d.ms scs vêtements et ses manières, s’était mise sur un pieti d'égalité avec les classes supérieures ; les distinctions extérieures de rang et de profession avaient disparu ; on avait reconnu qu'il fallait rendre hommage au mérite intellecluel aussi bien qu'à la naissanee, aux arts cl aux sciences aussi bien qu'aux armes. L’activité di^s classes laborieuses avait lapporté d'utiles ressources, le bien-clic avait été garanti par l’ordre et la tranquillité à l’intérieur, cl par là toute facilité avait été offerte aux giamles eutic))riscs, et toute sécurité aux calculs basés sur l’avenir. Enlin le gouveriicmcnl avec scs grandes ressources était venu en aide à celte nouvelle activité de la nation, et, par la colonisation, la navigation, ritiflnencc politique, avait procuré à l’agrieullnre, au commerce et à l’industrie de tout nouveaux rapports. Comnienl,en |)résence de ces faits, ne serait-il pas devenu clair alors pour tous, (|uc le despotisme d’un seul se concilie bien mieux avec les interets de rEtal,(]i.e l’arbitraire de plusieurs! Qui n’eùl pas passé au-dessus des rigueurs isolées des lois, du fardeau des impôts, des fautes de radministratiou, en faveur du bien-être général? Les intérétj spéciaux des corporations cédèrent le pas devant les intérêts

rv.

communs du pays. Le sentiment public auparavant disséminé se concentra dans le glorieux sentiment de runité nationale. Ce nouveau phénomène était d'autant plus éblouissant, que précisément l'exemple venait d'étre donné à un aussi grand corps politique de ce qu’on peut faire, quand l'État se meut comme un tout, et qu'on dirige toutes scs forces vers un même but. Voilà jusqu'à quel point l'absolutisme inoutrait sa supériorité sur l'oligarchie du moyen-âge. Mais cette supériorité se démentit du jour où Louis tomba dans la faute qui rend toutes les oligarchies si haïssables et si pernicieuses, du jour où il sacrifia l'intérêt de l'État à son intérêt personnel, où, enivré de son autorité royale absolue, il plaça sa seule confiance dans sa toute puissance personnelle. Quand ses inaitresses eurent fait de lui un bigot, et qu'il eut chassé les protestants du pays, quand il eut mis à la place de ses anciens grands ministres et généraux les insignifiantes créatures de ses faveurs et les instruments dociles de ses caprices , la grandeur de la France s'éclipsa plus rapidement qu'elle n'avait pris son essor; et l’avenir du pays resta exposé à des désordres bieu plus terribles que ceux auxquels les Stuarts,par des caprices analogues du pouvoir illimité, avaient soumis l’Angleterre.

Soif d’agrandissement de Louis XIV.

Si l’épuisement intérieur de la France fournit à l’absolutisme royal l’occasion de s’établir, l’épuisement de la plupart des états voisins et éloignés tenta l'ambition de la France et la fit entrer dans la même voie de conquêtes extérieures , d’où l’on avait jadis si longtemps essayé de détourner l’Espagne et l’.4utriche. Vers le temps de l’avénement de Louis XIV toutes les nations du midi de l'Europe étaient généralement retombées dans l’impuissance. Tous les royaumes, d’où étaient -sortis jusque là les mouvements des xvi' et xvn' siècles s’étaient affaissés les uns après les autres sous le même état de langueur. La décadence intérieure de l'Espagne avait déjà

commencé au milieu de sa grandeur au dehors; la puissance militaire des Ottomans sons Soliman le grand ( -j- 1366) se brisa soudainement, et l'Autriche, de l'attitude aggressive qu'elle avait prise depuis la guerre de trente ans, était rentrée dans une défensive opiniâtre. En même temps parmi les nations germaniques une apathie politique avait gagné la Suisse et l'Allemagne, et, pendant le xvii' siècle, l'Angleterre et les Pays-bas étaient restés seuls sur le champ de bataille contre la France. Pendant le xviii' siècle, il n'y avait plus que l’Angleterre qui tint télé à cette dernière; ces deux nations seules étaient restées en face l'une de l'autre comme les représentants jaloux des deux éléments latin et germanique, dont l'hostilité avait longtemps été dommageable à la cause de la liberté. Dans le déploiement de sa force contre l'Espagne, la France avait du reste été enlrainée par des nécessités extérieures. L'Espagne n'avait jamais cessé de provoquer la France. Charles V avait tenté de la déchirer par la force des armes; Philippe II s'était efforcé de la conquérir pour sa famille, en profilant des troubles de la Ligue ; et ses successeurs avaient continué le même système par de plus faibles intrigues. Tout Français mécontent trouvait des encouragements en Espagne, et tout rebelle de l'appui. Même du temps de llichclieu, les ducs d'Orléans et de Pouillon, quand ils songèrent à se révolter, avaient conclu une alliance formelle avec l'Espagne; et, dans la guerre de la Fronde,celte puissance avait pris les armes pour soutenir les mécontents. L’Autriche, de son côté, avait poursuivi la même politique hostile. La France était si bien entourée par ces deux royaumes, qu’il lui restait à peine d'autre débouché que la mer , et qu’à chaque guerre elle avait à défendre une immense ligne de frontières. Avant comme pendant la guerre de trente ans, dans la Valteline et à Mantoue, l’Espagne et l’Autriche s'étaientdc nouveau concertées dans leurs desseins hostiles à la France. La nécessité força donc celle-ci à se débarrasser de ces ennemis gênants; un mauvais calcul de leurs ressources, erreur qu'un Charies-Quint

— IIG

Iiii-mômc nvnil nnssi commise, pniissn bienlôt la France à prcmli'clcrôled’aigressciir; la faiblesse croissaiilc de ses deux ennemies rcnlraina à jouer à son Imir le rôle (|u’elles avaient rempli jiis(|iralors. Hielieiiea, en guise de revanelie, porta la révolte en Fspagne et aida le l’oi liigal à se séparer de sa voisine. Fn Allemagne, il traîna la guerre ea longueur afin d'aiïaiblir tour :V tour les Proleslants et les (lalboliipies cl de préparer pour la France tous les avantages (pie .Mazarin rccueillil plus tard, lorsr|u'ils l'ureul ariivés à leur maturité, à i’épmpic de la paix de Westplialie. Louis XIV joua ensuite le même jeu en Angleterre, où il so.ilinl al.eniativemenl les insurgés proleslants et le gouvernement, et ou il p’aea enfin les Stuarts sous sa dépendance. (îràee à une veine imiipie de bonlicur cl d'arroganee, Louis porta les eboses si loin en Angleterre, (pic les rois de ce pays se vemlireut à lui et soiifîrirenl (pi’il achetât d eux une place aussi impoi tante (pie Dunkerque; il alla si loin avec l'Fqiagua, qu’il enleva une partie de la Flandre cl de la Franelie-dum é saur un ce; tain semblant de droit, et plus lard, 1e Luxembourg sans même une ombre qiieleonquc de droil; il alla si loin avec la lloluinde , qu’il tomba sur elle, eu l(i7^, et fut sur la point de la conquérir, sans même allé'gucr le maiiidre piétexte pour lui faire la guerre; il alla si loin avee rAllemigne et la Suède, qu’à répwpie (la ce (|ua l'on nourn.i les C.'iambres de réunion, (1078-84), il lit reelieri ber par des jiiridiclions franiuiises ce qui avait appartenu jadis aux territoires aeipiis sur l’AIlemaguc lors de la paix de \W'st|)lialic, et, eonforinémenl à leurs décisions, il dcpoiiilla dilférents princes et dilférentspays. Longtemps avant ipi’il eût réussi si lieiireiiscmenl, la Suède (à la paix deWestplialie) avait déjà prévenu r.\iilriebe que les projets dedamimpion universelle, eoimiis par l’Espagne,semblaienl avoir été repris inaintenant par la France; et Mazarin availdùs lois caressé l iib'-e de rannexion desP.ays-bas espagnols à la Franco, et même de rnnioii de la France el de rFspagiic. Celle idée sembla plus lard devoir se réaliser par

le lestamenl de Chai les II d’Espagne, qui appelait le petitfils de Louis (Anjou) au trône espagnol. Par un trait de plume, dû à la crainte de la puissance de Louis, rancieniic alliance entre rAutriclie et l’Espagne devait être brisée, et une nouvelle alliance nouée avec la Féancc; une autre domination universelle prenait la place de l’ancienne. Que les deux couronnes reposassent sur uneseule téte,sans doute, on ne l’aurait jamais toléré, mais ou avait déjà appris, par l’expérience de la maison d’Autriche, ce qui pouvait résulter de l’extension des relations de Camille chez une dynastie ambitieuse. Louis XIV avait formellement recommandé à Anjou, comme Xapoléon le fit plus tard à ses parents, de ne jamais oublier qu’il était français et souverain absolu. Mais à cette époque la France avait commencé à établir dans l’Amérique du Nord des colonies, qui, s’étendant le long des rives du Mississipi, depuis le Canada jusqu’à la Louisiane, enfermaient dans une vaste courbe lescolonies anglai.ses. Quelle importance n’auraient pas acquise les possessions françaises, si à leurs côtés les colonies espagnoles du Sud de l’Amérique étaient échues aux mains des Bourbons, et si les deux royaumes avaient été mus en politique et en religion par une seule pensée! La France était déjà devenue complètement espagnole en matière religieuse. LouisXIV, dans la plénitude de sa toute-puissance, avait osé ce que Iticbelieu lui-même n’aurait seulement jamais songé de tenter, et ce qui était même désapprouvé par la Cour pontificale. Il avait déjà, en 1672, ordonné le rétablissement de la foi catholique dans les Pays-bas, et, en lt)8b, il révoqua l’édit de Nantes, chassa du pays un demi-million de citoyens industrieux et convertit ceux qui étaient restés, par les dragonnades. Ce fut alors aussi que communiquant un zèle aveugle à Jacques II, il le poussa à restaurer le catholicisme en Angleterre. Si cette tentative avait réussi, quel aspect différent riiistoire aurait offert! Car alors aussi la même réaction serait infailliblement survenue en Hollande, et. les Jésuites français, au lieu des Puritains Anglo-Saxons, an-

raient été les maîtres dans les colonies Américaines.

Guillaume d’Orange.

Mais les peuples germaniques du ^"ord-Ouest de l’Europe, qui avaientaulrefois déjoué les desseins de l'Espagne, étaient de nouveau appelés maintenant à détruire l’édiliee de la domination universelle dont la France menat;ait l'Europe, lin homme seul, un homme véritablement grand, était destiné à contrarier les projets de ce Louis qu’on nommait le grand. Par uue résistance désespérée Guillaume d’Orange déjoua (1C72-78) la conquête presque, consommée de la république des Pays-bas. Il confédéra l’Europe dans la ligue d’.Vugsbourg (1687) et l’arma contre l’insatiable soif de conquêtes de Louis, qui depuis la paix de Nimègue manœuvrait contre tous ses voisins. En 1688, Guillaume rompit la dangereuse alliance entre Louis et les Stuarts, en se faisant porter au trône d’Angleterre à la place de son beau-père. Enfin, il entraîna l’Angleterre et l’Autriche contre la France, dans la guerre de la succession d’Espagne. Sa vie entière fut remplie par sa grande lutte pour maintenir l’équilibre des états européens, et, en mourant, il légua à l’Angleterre la tâche, — pour laquelle l’Empire allemand était trop divisé et la Hollande trop faible, — de veiller sur la France pour le repos de l’Europe ; tâche qu’au temps de la Révolution française elle avait encore une fois à accomplir en faisant appel à toutes ses ressources. La présomption du catholicisme fui réprimée de nouveau par l’organisation définitive de l’église protestante d’Angleterre. Les tentatives de l’absolutisme français d’assujettir à son influence tous les gouvernements d’Europe, vinrent se briser contre lu consolidation de la Constitution anglaise; et, grâce à celle-ci, les germes qui ne produisaienten France que des plants rabougris, donnèrent dans la libre Angleterre des fleurs d’une tout autre durée; à la monarchie absolue fut opposé un édifice politique élevé sur des bases toutes différentes; à la puissance territoriale ,

une domination universelle d’un caractère tout nouveau.

Changement de caractère dans l’art de gouverner et dans l’administration depuis l’accroissement des colonies.

La colonisation du i\ouveau-Monde était parvenue, à l’époque de la transition du xvii' siècle au xviii', à un si haut degré de succès, qu’elle commença à modifier radicalement les relations de tous les états qui y avaient participé. La navigation avait pris une extension toute nouvelle et reçu de notables perfectionnements. La pratique de la mer promettait des bénéfices bien plus lucratifs que la culture de la terre. Des aventuriers avaient commencé l’œuvre, que des hommes actifs et calculateurs devaient poursuivre; les relations des deux hémisphères multiplièrent les besoins et les moyens de les satisfaire; elles fournirent à rindustrie de nouveaux matériaux, pins d’extension et plus de succès. La grande affaire de tout commerce d’établir une corrélation entre l’offre et la demande, entre l’abondance et la pénurie, dut s’exercer sur une échelle immense. L’industrie et le commerce devinrent des sources de. richesses pour la classe moyenne, et imprimèrent par là à l’activité individuelle un essor tel qu’on n'en avait jamais vu avant cette époque. Ils devinrent également des sources de richesses pour les nations et par ce motif une des principales préoccupations de la politique et des gouvernements. El cela avec d’autant plus de raison, que par suite des modifications apportées à la situation du monde, de l’extension des états, de la complication des rapports dans toutes les affaires de la vie, les anciennes sources de revenus des états, les domaines de la couronne et les impôts foneiers,étaicnt devenues aussi insuffisantes pour pourvoir aux dépenses publiques que le service féodal militaire pour la défense de l’Etat. Dans ce nouvel ordre de choses, toute la question était de savoir quelle nation se créerait de nouvelles ressourecs de la manière la plus habile et la plus efficace. C'est ce que la France avait com-

pris, mais plus lard que tous ses voisins, lorsqu’elle recueillit ses forces, sous Uiclielieu et Louis XIV, pour réparer sa néiiligence, en améliorant sa marine, en favorisant son activité industrielle et en essayant de fonder dos colonies. Deux modèles fort opposés s'offraient à elle pour la pousser et la guider dans cette voie.

Politique de l’Espngne dens nés colonies.

La politique des rois d'Espagne avait toujours tendu vers l’agrandissement de leur domination et de leur pouvoir, et k cet effet ils curent be.soin de la faculté la plus illimitée de disposer de toutes les ressources de l'Etat. Ce système de domination chez eux comme au dehors comprima dans le peuple l'ancienne liberté, et toute activité commerciale et intellectuelle, les seuls leviers précisément qui pouvaient prêter des forces durables ntix nations au milieu des nouveaux rapports du monde. C’est dans cet esprit de despotisme politique que les Espagnols fondèrent leurs établissements coloniaux. Ils furent conduits et dirigés de haut en bas. Comme pour faire un brillant étalage de sa puissance, l'Espagne prit possession d’immenses étendues de terres, qu'une émigration de mille ans aurait à peine pu peupler. On n’y permit l’accès qu’à des Espagnols de naissance, et la mère-patrie épuisa sa population, déjà très-affaiblie d’ailleurs par l’expulsion des IMaures et des Juifs. Les émigrants cherchaient de l’or, un gain rapide, la jouissance sans le labeur, et ainsi fut étouffé tout stimulant d’une saine activité. Le commerce espagnol déclina comme l’agriculture avait décliné depuis longtemps, sous les servitudes et les privilèges. Par le manque de moyens d’échange le commerce cessa, et passa dans des mains étrangères. A la suite de la misère des particuliers, vint la faiblesse de l’Etat, qui devait faire escorter par de grandes flottes ses galères chargées d’or, quand il ne lui restait pas un navire pour défendre ses côtes. La situation des colonies elles-mêmes, le sol luxurieux des

tropiques, qui exigeait peu d'assistance de riioinme pour ses productions, favorisaient rindolence naturelle des colons du Sud. La bigoterie religieuse empêchait tout développement de rindépendanceetderaetivitc intellectuelles. Et même quand elle prenait une apparence de philanthropie, elle ne faisait souvent que procurerdesavantages matérielsaux étrangers sans arrêter le dépérissement moral du peuple espagnol. Ainsi, parce que le monopole inhumain de la traitedes nègres dans les colonies espagnoles était une cause de chagrin pour l'Église catholique, cette traite fut cédée à des mains étrangères , et finalement, par l’Assiento de 1711, aux Anglais, qui en retirèrent d'immenses bénéfices pour l'extension de leur commerce et de leurs colonies.

Système anglais de colonisation.

Tout l’opposé arriva dans les colonies germaniques et démocratiques. L'Espagne découvrit le Aouveau-.Monde, mais la race germanique l'a fertilisé. Chez elle tout reposait, non sur la puissance territoriale de l'État, mais sur le bien-être, l'activité, la culture proprede chaque membre de l'État. L'Étal comme tel fit peu de choses pour la colonisation de l'AnuTique du Nord. Les colons ne prirent possession que de faibles étendues de terrains pour leurs établissemcnis. Ils ne se eomposaient pas, comme les colons sortis d'Espagne, de petits nobles qui allaient rejoindre des prolétaires et des esclaves, mais ils appartenaient à la classe moyenne des villes et des campagnes, classe dont le défaut se faisait sentir partout chez les peuples latins. Les émigrants de toutes les parties du monde s'établissaient librement à côté des Anglais. Les plus grands profits étaient recueillis par les plus industrieux. Ou cherchait la jouissance dans le travail. Le climat et le sol, analogues à ceux de la patrie qu'ils avaient abandonnée, loin de les ramollir, excitaient leur ardeur. Les habitudes du nord, le vigoureux esprit du protestantisme, la persévérance

de la race germanique, tout coneourul à favoriser en Europe el dans les colonies cette grande activité commerciale, d’où sortit pour la classe moyenne un tel degré de prospérité et d’hnportance politique, que l'histoire n’cn offre point d’exemple antérieur. Ce phénomène se produisit d’abord d’une façon reinarqnahie pendant la guerre de l’indépendance des Payshas. Aussitôt que celte petite nation eut assuré son indépendance, quand l’arbre (suivant l’expression de Maurice) j>oussait des plançons, elle remplaça en peu de temps Anvers par .sa métropole, la (it le centre du commerce du monde entier, el amassa d’énormes richesses par le fret des marchandises. Dans le conflit le plus inégal, elle alimenta la guerre par la guerre. Grâce à l’activité de ses établissements mercantiles, elle fut la première à mettre en rapports réguliers les diverses parties du glohe Bientôt elle eut sous ses ordres la plus grande force navale de l’Europe, précipita dans la banqueroute l’Étal qui épuisait les mines du Pérou, el ébranla ses immenses colonies à l’est et à l’ouest. Quand, quelques années plus tard, l’Angleterre lutta de zèle avec la Hollande, que les colons anglais en Amérique créèrent de leurs propres mains de nouveaux étals et de nouvelles formes de gouvernement, et que les associations commerciales anglaises, par la hardiesse el le succès de leurs entreprises, surpassèrent l’État, ce fut alors le moment où la bourgeoisie de la race germanique lit ses croisades commerciales avec un plus brillant résultat que la chevalerie n’en avait obtenu dans les croisades guerrières du christianisme. Sur la plus grande échelle était ainsi offert au monde l’exemple de ce que peut effectuer l’activilé germanique comparée à l’inertie latine, de ce dont rinduslric de la classe moyenne est capable, comparée à la grande possession de vastes établissements coloniaux ; on voyait combien l’esprit du protestantisme fait prendre le pas à un peuple sur un autre peuple opprimé par la hiérarchie cléricale, et combien la liberté politique l’emporte sur le despotisme.

Essais de colonisation de lu France.

Avec ces deux exemples sous les yeux, Louis XIV parut vouloir combiner les deux procédés. Mais d'une façon inconsidérée il se laissa entraîner exclusivement dans la voie de la politique espagnole. Il excita et encouragea puissamment le développement de l’industrie commerciale en France; il lira du néant une grande marine , et favorisa l’émigration cl la colonisation , qui avaient déjà commencé sous Uiclielicu par un esprit visible de rivalité envers l’Angleterre. L’activité de l'Etat semblait devoir lutter d’ardeur avec celle des particuliers. On ne pouvait mettre la main à l’œuvre d'une manière plus grandiose qu’on ne le fil sous radminislralion de Colbert, par des ordonnances législatives, par des établissements, par des subsides, par la construction de chemins, de routes et de canaux, etc. Mais avec cette direction centralisée, avec celle faculté laissée au prince de donner l’impulsion à tout, l’activité spontanée des individus, sur laciuelle tout reposait en dernière analyse, vint à en soiiflrii'. L’,Anglelcrre aussi avait favorisé son commerce par des actes de navigation et par des moyens ingénieux de législation, mais ce qu’il y avait de mieux fait, c’était le zèle des particuliers qui l’avait opéré. Au moyen des ressources de l'État, le gouvernement français donna naissance à des compagnies mercantiles; les compagnies anglaises se formèrent d’clles-mémcs cl la hardiesse de leur esprit d’entreprise u’eul pas besoin d'élrc stimulée par le gouvernement, li’administration ai'bitraiie de la France épuisa le commerce récent par des taxes; les Anglais s’imposèrent eux-mêmes. La discipline protestante débarrassait l’esprit humain de ses entraves, et préparait l'homme à l’activité; Louis chassa ses sujets les plus industrieux et ne songea pas combien il est diflicile d’éveiller l’instinct de l’activité chez les individus et combien il est facile de le paralyser. Dans les colonies, les jésuites français du Canada firent des merveilles de conversion et de martyre.

mais en rcvanclie les |)laiiteurs de la Louisiane ne firent rien qui put être comparé, même de loin , aux miracles accomplis par l’énergie des Anglo-Saxons.- Le planteur français n’a jamais laissé percer cet amour du danger, qui porte l’Anglo- Saxon à pénétrer dans les profondeurs des forêts et à conquéi'ir les déserts à la culture. Il ii’avail pas cependant, comme l’Kpagnol dans le Sud, l’excuse de l’influence énervante du climat tropical; ici le mal venait tles hommes qui n’étaient pas habitués à penser et à agir par eux mêmes, dans une communauté de vie libre. Disons encore que ces colonies, dues à limpiilsion de l'Etat, prirent dès le principe une altitude hostile envers l’Angleterre. Les colons français dans le ^ord de l’Amérique entouraient par derrière et de deux côtés les colonies anglaises de la côte; ils instiguèrent les Indiens à les attaquer; par un plus considérable accroissement de leurs établissements ils pouvaient dans l’avenir se rapprocher facilementdela côte. Maiscettc|)eispective de déborder,à raison de leur situation naturelle, les colonies anglaises, se referma bien vite devant rindiiïérence et l'incapacité des Français pour la colonisation. I.e premier dcmi-siècie des établissements fran- <;ais à la Louisiane ne produisit pas la dixième partie de la population et des résultats obtenus dans le même espace de temps à la Nouvelle Angleterre. Cela ne fit qu’exciter davantage la jalousie de la France envers l’Angleterre, jalousie qui ne trouvait d’ailleurs que trop d’aliments dans la différence de religion, dans la diversité de races, et dans la proximité géograpbi(|ue des deux nations.

Les colonies anglaises en Amérique se rendent libres avec l’aide de la f rance.

Cette jalousie , qui s’était bientôt traduite en grandes guerres , favorisait essentiellement l’établissement de la liberté dans l’Amérique du Nord. Si les établissements français avaient réussi là à un degré considérable, les colonies

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anglaises , par crainte du joug Iraiiçais , scraionl restées allacliées à la nière-palrie à que!(|ue coiidilion que ce lût. Mais comme la France n’avail rien à espérer au point de vue de ses établissements, elle conçut le projet d’aflaiblir l’Angletcrreen provoquant rairrancbisscmenl de ses colonies. Celles-ci, de leur côté, aussitôt qu’elles virent la France devenir alliée au lieu d’ennemie, abandonnèrent tout égard pour la mèrepatrie et s'en détachèrent. C.c but, ils l’avaient toujours eu en vue depuis qu’ils avaient appliqué à eux-mémes les conséquences du gouvernement parlementaire établi en .Angleterre. L’Angleterre du reste, par sa poli tique intérieure cl extérieure à l'endroit des colonies, avait elle-même lourni le principal prétexte à celte alliance de la France, et même de rKspagne, avec les insurgés. Quelque dilférents que lussent air fond l'organisation entière et le mouvemenl du commerce cl des colonies de l’Angleterre, de ceux des nations latines, cependant sur le point le plus essentiel, la conduite du gouvernement anglais s’accorda avec celle des gouvernemeuts htlins. Tous considéraient le commerce comme un droit exclusif de la mère-patrie, tous soumirent les colonies à ce système commercial, et les traitèrent comme un moyen d'arriver à leurs fins. Toute nation étrangère était exclue du commerce avec les États coloniaux. Le inareband étranger était considéré comme un pirate ; par là on faisait du marchand un pirate, et tous les avantages devaient tomber entre les mains de ceux qui, dans leur hardiesse et leur énergie, osaient tout risquer. Or cela se rencontrait précisément chez les actifs Anglais. A partir de l’Assiento de 1711, ils anéantirent le commerce espagnol en .Amérique par un système effronté de contrebande, auquel l’introduction des nègres servit de prétexte. Vers la lin de cette convention conclue pour trente ans, les marchands pon.ssèrcnt le gouvernement anglais à faire la gueire à l'Espagne, au sujet de ce système exclusif de monopole, qu’eux-mémes pratiquaient chez eux. Dans les grandes expéditions navales contre Carthagène et Panama ( 174I-174I2) , expéditions qui avaient pour objet

d'arracltcrle Slexique et le Pérou à la mère-patrie, l’Angleterre apparaît comme voulant prendre sur l'Espagne la revanche de renlreprise dirigée par celle-ci contre l’Angleterre à l’époque de l’invincible Armada ; mais l’une comme l’autre tentative aboutit à un résultat analogue. Le inonde tremblait déjà alors devant la puissance maritime de l’Angleterre; aussi la France songea avec l’Espagne à des représailles, à l’affranchissement des colonies anglaises , fût-ce même en sacrifiant leurs propres colonies. La grande guerre maritime de 175a entretint la France dans cette idée encore plus que l’Espagne. La France y perdit le Canada et sa marine. L’influence anglaise ne lit dés ce moment qu’augmenter aux Indes Orientales ; et l’Angleterre parut aspirer au monopole du commerce maritime du monde et à la domination des mers , tout comme jadis l’Espagne à la domination sur terre. Dans la poursuite de ce plan, le gouvernement parlementaire sembla agir aussi arbitrairement que les gouvernements monarebiques, tant à rintérieirr qu'à l’extérieur. L’Angleterre combattit les mouvements républicains dans les États coloniaux pour le moins avec les memes moyens qu’aurait employés un pouvoir despotique quelconque. On encouragea tant qu’on put l'introduction des nègres, pour diminuer le nombre des travailleurs blancs si dangereux. Pendant longtemps on évita de prendre possession du Canada, parce que le voisinage des Français servait à maintenir le lien des colonies anglaises avec la métropole. Mais à partir de la guerre de 1755, lorsque la crainte des Français ne servit plus à contenir les colonies, et que les colons américains eurent déjà préparé un plan de Constitution fédérale, qui dénotait, clairement chez eux l’intention de se rendre le plus indépendants que possible, alors le parlement, au lieu de les retenir par la conciliation, adopta une ligne de conduite beaucoup plus oppressive que celle qui déjà depuis longtemps avait excité le mécontentement. Le parlement au sçin duquel les Américains n’étaient point représentés, et qui même n’était pas bien au courant de leurs affaires.

avait, à dater delà Révolution de 1688, attribué avec conséquence à ses décisions la suprématie sur celles des colonies et sur leurs coutumes, avait chargé les tribunaux d’Angleterre de rendre la justice en dernière instance, avait traité les colonies comme un pur établissement commercial , leur avait interdit le commerce entre elles ou avec les nations étrangères et avait opprimé toute industrie chez elles. Ces actes avaient déjà causé un tel mécontentement vers le milieu du xvni' siècle, que les hommes sensés prophétisèrent une séparation prochaine. Personne cependant n'avait songé jusque-là à imposer l'ormellement les colonies. En 1764, aussitôt que cette innovation fut tentée sous la forme d’un impôt du timbre, la résistance organisée commença. Elle éclata lors de l’établissement de la taxe sur le thé , qui succéda à cette première tentative abandonnée. Le premier congrès national de 1774 commença encore par une déclaration de droits, par la demande du maintien de l’état de choses antérieur, par l’énumération et la revendication des anciens privilèges, tout comme les Anglais avaient fait dans leur déclaration àGuillaume 111. On avait encore peur du mot de rébellion. Mais l’Angleterre poursuivant son système d’oppression, sans avoir égard à rien, le désir de l’indépendance ne fit que s’accroître, et celle-ci fut proclamée en 1776. L’injustice de mesures dictées par l’avidité avait excité les esprits; l'imprudence de résolutions pleines d'hésitation, leur inspira du courage; la brutalité dudernier procédéfqueFox qualifia de loi du Tomahawk, arme avec laquelle l’Indien scalpe ses prisonniers) fit faire le pas décisif. L’année 1782 assura aux colonies leur indépendance. La France avait déclaré, en 1778, la guerre à l’Angleterre; toutes les foroes maritimes de l’Occident lui étaient opposées, et celles de l’Orient lui contestaient l’exorbitance de ses prétentions sur la mer. Mais au milieu de sa défaite actuelle, l’Angleterre tint une conduite bien différente de celle, des dominateurs du monde et des gouvernements despotiques qui avaient été vaincus antérieurement. Les plus grands hommes du parle-

nient anglais avaient été coiislanunent opposés à toute imiiosition des colonies au prolit du trésor anglais; ils s’étaient réjouis de rinsurreelion et avaient prédit son succès. Le parleineiil adopla bientôt leurs vues et n’eut garde de vouloir éterniser la guerre, comme les Espagnols l’avaient fait dans les Pays-bas. L’.Vnglcterre d’ailleurs ne fut pas plus allaiblie par la perte de ses colonies, comme la France l’avait espéré, (|u'elle ne le fut par le blocus continental sous Napoléon; au contraire, ce fut réellement alors que commencèrent le développement complet de .ses forces internes et la direction intelligente de, scs afl'aires. El ce qui a la plus grande part à l’importance de son commerce et à la puissance de l’État qui en résulte, l’activité du peuple en un mot, aucune guerre ne pouvait en triompher; loin de là, elle trouva un nouvel aliment dans la liberté des Etals et du commerce de r.\mérique du Nord. Ce dénouement fut la condamnation de l’ancien système colonial. L’allrancbissemcnl des colonies espagnoles suivit nalurellemeul la délivrance de l’Amérique du Noi’d. Les vices du système commercial dominant furent de plus eu plus reconnus et abandonnés. On fraya à la liberté du commerce la piemièrc grande voie, que les temps postérieurs ont poursuivie avec la même ardeur que le chemin à la liberté politique, pour laquelle la fondation du nouvel état amérieain a également ouvert de toutes nouvelles perspectives.

LiUérature française depuis Louis XIV.

L’appui extérieur de la France aida à fonder l'indépendance des États-Unis (revirement qu’on n’aurait jamais cru possible du temps de Louis XIVO; l’influence du mouvement intellectuel, qui s’était opéré en France depuis le règne de Louis XIV, contribua à former l’organisation politique intérieure qui fut adoptée par le nouvel Étal fédéré; et ces deux faits amenèrent le renversement de la monarchie française, chose inouïe

qu’on auraitcncore moins pressentie sous Louis XIV. L’œuvre que l'absolutisme avait pensé accomplir sans décliainer la force du peuple, avait échoué dans le domaine des intérêts matériels. Dans le domaine intellectuel, l’absolutisme travailla lui-même à sa ruine, car il déchaina contrairement à sa volonté la force populaire, sans faire attention qu’ici,daus cet empire immatériel, l’impulsion intellectuelle est très-facile à donner, mais trèsdiflicile à comprimer. Dans les Etats protestants l’éducation nationaleétait réalisée pour le peuple dansles écoles. Parce moyen, en Allemagne, elle progressa lentement des connaissances religieuses aux connaissances scientifiques, et la littérature nationale arriva sans éclat à sa maturité avec la participation de tous. En France, Louis XlVattira la littérature à la cour,etla plaça sous sa tutelle comme un moyen de splendeur,qui devait ajouter à la renommée de ses armes la gloire de protecteur des Muses. Elle était regardée comme un objet de luxe intellectuel à la cour, mais, sans qu’on s’en doutât, elle devint un instrument pratique entre les mains du peuple. L'absolutisme fit ici tout à fait en grand ce que la tyrannie des Pisistratides avait fait à Athènes avec sa protection des lettres. Ils avaient fondé leur domination à une époque où ils avaient pu amener aux Athéniens crédules une Pallas vivante , et ils la perdirent aussitôt qu’un libre esprit comme celui d’Eschyle naquit. L'absolutisme mina son propre ouvrage; et il agit dans cette occasion d’une manière analogue à celle du peuple protestant, qui au commencement de la réformation de l’Égli-se s’était allié avec les princes. Il avait recherché leur protection pour arriver à la liberté religieuse, et avec le temps il était tombé sous l’absolutisme. Si c’était là une faute, l’absolutisme en commit alors une semblable et une plus grande encore. Dès le principe, sous les premiers princesqui voulurent se .soustraire à l’influence des vassaux, il avait rccberché l’appui des hommes instruits ; il avait accordé la grande influence dans l’Étal aux clercs et aux juristes , plutôt qu'aux nobles, à la force morale, plutôt qu’à la grande propriété et au métier des armes.

Aujourd'hui par l'eucourageinent syslémalique donné à la litléralure, il créa une nouvelle classe, et il fil de la presse une nouvelle puissance, qui toutes deux oublièrent bientôt leur origine. Sur le théâtre cl dans le roman on permit aux Corneille et aux Fénelon de glorifier les vertus républicaines; mais dans le peuple on ne larda guère à tirer d'utiles applications des beaux-arts, cl à traduire la poésie en prose. L'art d'écrire avait été mis à profit pour travailler l'opinion publique dans des vues délorminécs, mais l’opinion publique prit bientôt elle-même les écrivains à son service. L’esprit d'innovation, qui ne trouvait aucune application pratique dans le domaine de la politique, s’empara de la littérature, où ilexerca un pouvoir étonnant et irrésistible. Sortie des classes les plus élevées, cette vie intellectuelle dégénéra bientôt avec la licence des mœurs, et l'heureuse ou malheureuse légèreté de la cour fit valoir l'une par l’autre. L’ne critique hardie s’attaqua à toutes choses, dans l’Église comme dans l’État, et appliqua à la différence d’instruction et de genre de vie la mesure d’une nature plus simple, aux conditions du gouvernement la mesure d’une liberté nouvelle. En religion, comme pour se dédommager de la liberté de conscience perdue jadis, on se lança tout à coup de l’oppression spirituelle dans l’esprit fort, de la superstition dans le scepticisme le plus absolu. En politique, on s’en tint aux attaques de la royauté contre l’aristocratie cléricale et séculière du moyen âge, et on déduisit de ce qui avait été réellement effectué par l’égoïsme de celle-là ou de ce qui était résulté instinctivement des changements nécessaires de la vie politique, un système de ComtitiUion démocratique de l’Êlat, et des principes de gouvernement, qui pour la première fois furent opposés dans des vues solides aux institutions cléricales et féodales du moyen-âge.

C’est dans ces deux directions que les novateurs politiques français en fait de science de l’État et de philosophie pratique agirent d’une manière différente sur les gouvernements et sur le peuple, d’une manière différente à l’Est et à l’Ouest. Au

peuple s'adressaient les nouvelles idées sur la constitution des États, aux gouvernements les doctrines sur l’administration de l’État; les premières produisirent leurs résultats de l’autre côté de l’Océan, en Amérique, les dernières exercèrent leur influence sur presque toutes les cours de l’Europe. En France même les unes et les autres réunies frappèrent un grand coup par la terrible explosion de la révolution de 1789.

Nouveaux principes de gouvernement.

Le résultat le plus clair du règne brillant de Louis XIV’ sur les cours européennes, fut de les pousser à imiter son système militaire et sa soif d’agrandissement. Une armée de 400,000 hommes, telle que Louis XlVen possédait une dans ses dernières années, armée permanente et parfaitement équipée, dont le maintien ne dépendait plus du bon vouloir des seigneurs féodaux, ni du consentement de quelque représentation nationale à fournir les ressources nécessaires à son entretien, c’était là d’une part un moyen si assuré d’exercer le pouvoir absolu et d'autre part une force si menaçante pour tous les autres États, qu’on était porté à la fois par une sorte de séduction et par nécessité à suivre cet exemple. Dans l’Europe orientale on vit s’élever états militaires sur états militaires, tels que l’Autriche, la Prusse, la Suède, la Russie, la Pologne, la Turquie, tous états peuplés en abondance de masses grossières, chez lesquelles avait à peine pénétré jusque là un rayon de culture intellectuelle, à peine une trace de l’activité industrielle de la classe moyenne qui régnait dans l’ouest de l’Europe. Dans ces contrées l’Étal ne venait que de sortir du système féodal militaire, pour en mettre à la place un autre plus favorable au pouvoir illimité du prince, et plus dangereux encore pour le développement de l’Étal. Mais dans ces pays-là aussi le système de l’absolutisme trouva un contrepoids dans son exagération même. Le renforcement de l’armée rendit nécessaire une augmentation de ressources et chez le peuple une

plus grande l'acililé à supporter les impôts. C’est ce qui força les princes de veiller aux intérêts du peuple. La prospérité des Etats libres de rOccidenl fit convoiter par les princes de l’Est de pareils fruits de l’activité industrielle cl du commerce. Les nouvelles théories politiques despliysiocratcs de leur côté promettaient de faire de l’agriculture la source principale de la richesse nationale. Pour tirer parti de l’une ou de l’autre de ces sources de prospérité, il fallait éveiller la spontanéité d’activité chez les classes inférieures; la diffusion des lumières intellectuelles devint le but de presque tous les gouvernements et ils trouvèrent dans la littérature française le moyen de l’atleindrc. Frédéric II nous offre de son temps le moment principal où cette direction philanthropique fit son apparition au sein d’un état militaire inculte. Il fut, pour ainsi dire, le dernier des princes qui, dans ses guerres de Silésie, continua le système de conquête militaire en usage lo'rs de la guerre de trente ans, de la guerre du Nord, et de la guerre de la succession d’Espagne; mais il fut aussi le premier qui professa ouvertement les doctrines de la philosophie et delà science politique françaises et qui .se proposa le bien-être intérieur de son peuple. Par ce précédent, son règne forme la substance de l’histoire dcl’Europe dans la seconde moitié du xvin' siècle. Son exemple trouva des imitateurs en Portugal, sous l’administration de Pombal, en Espagne, sous cellede Campomanes et d’.\randa,à Naples, sous Tanucci .eiiTos cane ,sous Léopold , en .\utricbe,sous Joseph II , dans une foule d'Étals germaniques plus petits, en Scandinavie et même en Russie, sous Catherine II. Amélioration des écoles et de l’éducation du peuple, révision de la législation, administration plus équitable et mieux ordonnée, sollicitude pour les conditions économiques, pour le commerce et 1 industrie, pour une plus profitable exploitation de la terre, pour l’aflrtinchissement du sol et du trafic de restrictions vcxaloires, répartition plus juste des impôts, abolition des monopoles, diminution des privilèges de quelques uns en faveur des droits de tous, une plus grande égalité de rangs, des atteintes réilé-

rées aux restes de la féodalité, telles furent les vues générales d’après lesquelles ou fit des réformes dans tous ces États. Il semblait que l’absolutisme eût à la fin conscience de sa mission, d'être l’école de la liberté et en agissant de haut en bas d’assurer le bonheur du peuple. La vocation de l’absolutisme, à ses premiers débuts dans le xv' siècle, avait été d’élever la condition des communes pour maintenir l’État dans son en. semble contre le pouvoir aclif de la noblesse et du clergé ; celte vocation, il était encore appelé à la remplir maintenant, quoiqu’à un moindre degré, eu relevant les classes inférieures, pour écarter le dommage passif causé à rKtat par les classes supérieures, pour se débarrasser de leur faculté d’étre affranchies des impôts, et de leurs privilèges, ou du moins pour rendre ces inconvénients moins sensibles. Ces privilèges et ces avantages des hautes cla.s.ses furent attaqués dans leur existence même , avec plus ou moins de ménagement, par les princes et les ministres de ces lemps-là, possédés du zèle réformateur. Ce qui montre jusqu’où ce zèle allait, c’est plus que toute autre chose, la position qu’un Léopold, un Joseph II prirent vis-à-vis de la Cour de Rome, et l’abolition de l’ordre (les Jésuites, que les Bourbons lui imposèrent. Dans tous les États protestants, où le clergé ne pouvait faire aucune opposition, des innovations hardies furent alors tentées. Le peuple était depuis longtemps préparé à les comprendre; et en Allemagne on put répandre les fruits les plus précieux de l’art et de la science, de la liberté philosophique et religieuse, on put opérer une réforme radicale des conditions religieuses et sociales, sans rencontrer de résistance, ni causer de préjudice. Mais dans les pays catholiques , tous ces essais échouèrent devant la résistance du pouvoir incomparablement mieux affermi des nobles et des prêtres, et devant les dispositions incomparablement moins favorables du peuple, mené par eux à la lisière et tenu en tutelle. Tel fut le sort des tentatives de Joseph II, en Hongrie et en Belgique, et des réformes ministérielles eu Espagne, en Portugal, et à .Naples. Dans la France

fl

calholiquc, les mômes essais paraissaient devoir échouer devant la même résistance des classes privilégiées. Turgot était entré tout à l'ait dans 1a même voie rét'ormalricc; il voulut soumettre ces classes aux prestations de l’Klal, abolir les corvées, le servage, les privilèges, aHraiichir le commerce et l’industrie des entraves accumulées sur les Irontières de l’État et des provinces, et réveiller, par des institutions municipales et provinciales plus libérales , l’énergie comprimée de la bourgeoisie et arriver par degrés à rétablir l’organisation des assemblées des États. La réaction des hautes classes, qui devaient souÜ'rir de ces mesures, renversa le ministère rél'ormatenr, comme cela avait eu lieu dans tous les pays catholiques. Mais ici le roi, qui avait laissé renverser ses ministres, lut lui-méme renversé, ainsi que la vieille Constitution, contre laquelle ils avaient échoué. Le peuple français SC sépara hostilement des classes supérieures, au lieu de SC laisser mener et opprimer plus longtemps par elles. L’âge d'or, qu’on s’était attendu à voir descendre par la voie unie des réformes opérées d’en haut, se transforma en période d’une terrible révolution éclatant par en bas. Les expériences faites semblèrent démontrer que des réformes, même graduelles, ne pouvaient être opérées sans la volonté du peuple lui-méme et sans la force qui réside dans cette volonté; que les pouvoirs dominateurs ne pouvaient être amenés à faire d’aussi grands sacrilices à l'Étal, sans y être coniraints par la violence et la néce.ssité. L’esprit de l’histoire se brisa en France. Le libre esprit du prolestantismc, qui n’avait pu pénétrer chez les nations latines par la voie directe de la réforme religieuse, s’y inliltra à juésent par la roule détournée de la littérature, et rapprocha immédialeincnl la France du même but, où on était parvenu dans les libres États germaniques, au milieu des luttes religieuses; cl ce but était de développer l’activité nationale et la liberté dans le domaine politique. Les peuples devaient désormais accomplir ce (|uc les princes avaient commencé; nonseulement on devait agir pour le peuple, mais aussi par le

peuple; les nations ne devaient plus être rendues heureuses par des théories, mais par leur propre volonté libre appliquée à leur propre satisfaction, ce qui est la lin la plus élevée où un État surtout puisse aboutir. Les réformes par le peuple devaient prendre la place des réformes par le prince, le gouvernemenlpropre être substitué à la tutelle politique et la législation par le peuple, à l’absolulisme royal, (ielle différence peut étreexprimée eu deux mots : au lieu d'une amélioration dans le gouvernement , il devait y avoir une réforme dans la constitution. C’est pourquoi l'aclion décisive du peuple semblait indispensable. L’expérience ne nous a jamais eneoie donné l'exemple de la possibilité d'opérer une Irausilion durable et sincère de la monarchie absolue à une nionarebie conslilutiounelle, ou de frayer une route royale à la liberté du peuple. Les monarques les mieux intciilionnés, les plus désireux de réformes dans l’État, se sont toujours bornés à quelques concessions eu fait d’administration, concessions qui n’ont jamais été garanties au peuple sans une constitution. Aucun des princes, qui essayèrent alors les réformes les plus hardies, ne donna une constitution. FrédéricII admirait l’Ktat des Quakers de la Peusylvanie, il laissa volontiers à Neuchâtel ses libertés, sansavoirridéemémeen apparence de préparer seulement pour ses propres sujets des libertés analogues. Et lorsque, en France et en Pologne, des ebangementsde constitution furent projetés et opérés, les princes jurèrent une alliance contre ces deux pays.

youveltes théories de conslilution •politique et sociale.

Acôté des réformes adininistiativesdcs princes marchaient, dans la littérature française, les .systèmes d’économie politique; à côté de l’élan révolutionnaire du peuple vers un changement dans la ennstitution , les doctrines hardies d'une philosophie de l’Etat plus libérale qui poussaient à de nouvelles réformes politiques dans l’avenir. .Machiavel, de son temps, avait cherché un remède aux maux infligés à l'ÉUit par

le système féodal , dans un absolutisme politique temporaire et favorable au peuple. L'absolutisme avait réellement fait cesser les injustices les plus criantes ; les plus légères étaient restées debout. Mais à côté du premier mal, le despotisme en était devenu un second, plus grand, parce qu'il avait abandonné les intérêts de l'État pour ses intérêts personnels, qu’il avait perpétué son autorité , exagéré la centralisation unitaire et produit ainsi le désordre dans l'État et une contradiction frappante entre les conditions de la vie et les droits de la civilisation. IMontesqiiieu et Rousseau s’attaquèrent à ces vices d’une manière toute différente. Montesquieu retrouvait le principe du mal dans les restes du système féodal, qui avait détruit tout patriotisme. Recherchant une meilleure organisation politique, il reporta scs regards dans le passé sur la vieille constitution germanique, qui lu! paraissait avoir dégénéré dans l’institulion de la féodalité, mais avoir été parfaitement rétablie dans la constitution anglaise avec ce sentiment patriotique perdu du monde ancien. Aussi Montesquieu recommanda-t-il cette constitution dans un ouvrage d'un caractère tout scientifique , accessible seulement à un petit nombre d’hommes instruits. Il s'y exprima avec ménagement et timidité; il voudrait apprendre à penser, parce qu’il n’ose pas tout dire; il voudrait, tout en faisant l’éloge d’une constitution libre, ne pas censurer ce qui existe sous ses yeux ; il trouve même qu'il ne faut pas désirer trop de raison ni trop de liberté, parce que partout l’homme se meut mieux en se tenant dans un certain milieu qu’en se jetant dans les extrêmes. Tout ce que Montesquieu ne voulait pas, Rousseau précisément le fit avec d’autant plus de crudité; et de tout ce que Montesquieu voulait et enseignait, Rousseau enseigna précisément le contraire. Il prêcha la liberté poussée dans ses dernières limites ; et pour lui l’expérience n’avait pas la moindre valeur en présence des prétentions de la raison à régler la vie politique. Et cette doctrine il la prêcha, en s'adressant à tous, sous une forme saisissable pour tous, et en s’attaquant ouver-

tcment à tout ce qui existait. Il voyait le principe du niul dans la tyrannie devenue chose permanente, et non dans les restes de la féodalité. Il se souleva contre Saumaise et Grotius, qui avaient érigé le despotisme en système et il opposa à leur théorie de l'esclavage et de l'assimilation de l'homme à l'animal les droits imprescriptibles de l'homme. Il se moqua, sur le terrain politique, de la doctrine luthérienne, de l'obéissance passive, d'après laquelle Dieu, dans sa colère, envoie les mauvais rois en guise de châtiment. Qu’on sache, disait-il, si nous devons supporter un mauvais maître, que c'est une raison de plus pour que nous en choisissions un bon; s'il est bon que le peuple se soumette à un plus fort que lui, il vaut encore mieux qu'il secoue l'autorité. Le calvinisme de (>euève se manifestait dans ces principes. La révolution politique devait être préchée maintenant de ce lieu de refuge de l'esprit français affranchi, tout comme jadis la réforme religieuse. C'étaient les vieilles doctrines politiques des calvinistes qui servaient de base aux théories de Rousseau. Ainsi Juuius Brutus (Languet), vers 1577, avait déjà établi qu’en vertu d’un contrat naturel tacite, les lois sont au-dessus de la volonté des princes et déclaré que le peuple est en droit de maintenir par la force l’autorité de la loi, puisque c’estle peuple qui constitue l'Étatet non pas le roi. C'était également ainsi que Miltonavait déjà déclaré inné et inaliénable le droit des hommes et des |»euples à la liberté. C'étaitainsi que déjà dans le droit des communautéscalvinistes d'interpréter la loi religieuse, était contenu en pratique le principe politique de la législation du peuple, de la souveraineté du peuple. Rousseau travailla dans ces mêmes idées. Il s’éleva avec fureur contre cette monstruosité qu’un homme dût au hasard de la naissance de régner comme monarque héréditaire sur un peuple, et que des enfants dussent gouverner des vieillards, un petit nombre la masse. A la doctrine hiérarchique de l'Etat il opposa un droit naturel; au rêve théologique du droit divin des monarques, la fiction juridique du contrat social. Si la Révélation aboutit à

lu monarchie, lui aboutit par la raison et le droit naturel à la souveraineté du peuple. C’est pourquoi il haïssait la constitution anitlaisc, dont Montesquieu faisait l'éloge. Son idéal de forme du gouvernement était la Constitution politique des (Jermains primitifs, celle qui était réalisée en Suisse, en Amérique et dans les Pays-bas, c’étaient les petites démocraties. L’abime qui existait entre ses théories et la condition de tous les grands États européens ne l’ébranlait pas. Pour lui la pensée l'emportait sur toute considération de réalités et de rapports existants, cl il avait la ferme confiance que l’avenir s’affranebirait du présent aussi bien que du passé. Pour lui une injustice invoquant le bénéfice du temps n’avait aucune valeur devant le droit primitif et inaliénable; et il conseillait sans hésiter au peuple d’user de sa force pour assurer son droit. Là résidait la puissance extraordinaire de ses doctrines. L'idée d’un contrat social comme point de départ originaire de l’État, n’est rien qu'une illusion nouvelle à la place d’une ancienne. Mais, si l’on envisage isolément les différents moments, où un peuple politiquement mùr ne veut pas souffrir plus longtemps une domination arbitraire, alors toute révolution est la confirmation des principes de Rousseau, et ces principes servent d’étendard pour toute révolution. L’Ktal ne commence pas, mais à son apogée, il estenlré dans la spbère de la souveraineté populaire. A l’origine des Étals il y a des contrats sociaux et la souveraineté populaire, tout au plus dans les colonies, qui sont comme des branches détachées d’Etats arrivés déjà à une plus grande maturité politique. L’exemple de la situation de l’Amérique du Nord a évidemment influé sur les vues de Rousseau ; il a adopté les circonstances réellement exceptionnelles de celle contrée pour base de ses théories, et celles-ci réagirent sur rAmériipie comme une loi qui pouvait être appliquée universellement. Car Rousseau, avec un instinct remarquable, anticipait sur l’esprit entier du temps, qui couvait les événements politiques extraordinaires bientôt accomplis des deux côtés de l’Océan. On sait combien les faits qui

se passèrent bienlôt cn Corse, à Genève et en Pologne prêtèrent la main à ses doctrines. L'accord remarquable de celles-ci avec le cours de la révolution française a été signale. La lutte des idées de nationalité et de cosmopolitisme, soulevées à cette époque, se réfléchit dans les contradictions flagrantes de ses propres théories, et dans les alternatives de ses inclinations et de ses antipathies. Et dans la Constitution américaine, les idées de Rousseau parurent être devenues pratiques, comme les principes d’un nouveau droit politique.

Caractère d’imiversalité des nonveaux principes de liberté, exprimé dans les théories françaises et dans lu pratique américaine.

La coïncidence de ces nouvelles théories politiquesavec leur réalisation lors de la proclamation de l'indépendance des colonies d’Amérique, précipita la réaction des mouvements en faveur de la liberté du nouveau monde sur l’ancien. On s’était seulement attendu à ce que l’Amérique exerçât une influence sur les intérêts matériels de l’Europe, mais maintenant l’influence morale et politique apparaissait comme la plus imjtortante. Les premiers émigrants, dans le xvii' siècle, avaient déjà eu en partie la conscience qu’avec leurs institutions républicainesils deviendraient un modèlepour toutes les nations. Et ci'tte prévision avaitété justifiée, avant même quela surprenante prospérité du nouvel état n’y concourût. Ce que cet exemple offrait de séduisantetd’ellicace résidaitd'aillcurs dans la seule Constitution en elle-même, et son succès rapide s’explique par l’éducation politique arrivée à sa maturité et se propageant de plus en plus avec le temps. Le côté attrayant de la Constitution résidait dans sa grande liberté, dans son caractère tout rationnel et naturel, dans sa fidélité aux principes fondamentaux et à leurs conséquences logiques, dans sa facilité à être appliquée à tous les peuples qui étaient mécontents de leurs institutions actuelles et qui n’avaient rien

découvert de bon à conserver dans l’organisation de leur passé. C'étail-là le point , par où la Constitution américaine en vertu de la solidité de ses principes trouva le moyen le plus eflicace de faire sentir son action.. lusque-là dans tous les mouvements en faveur de la liberté il n’avait été question que de libertés eldedroits particuliers. Dans leur désignation mémese Irahissaitl’idée d’une exception insuflisante à la servitude universelle. Et, dans un pays comme la France, ces libertés partielles étaient elles-mêmes tombées dans l’oubli; celles dont on se souvenait étaient incomplètes et guère désirées. Mais en .Amérique on établit un droit égal pour tous, non comme un droit positif, acquis en guise de propriété privée, mais comme un droit inné, naturel, indépendant de la loi et de la coutume, ün proclama la liberté universelle, non comme fait historique, mais comme idée. On ne rattacha plus les exigences politiques aux rapports existants ni aux dogmes religieux. On leur donna pour base les idées politiques subsistantes par ellesmêmes cl un les appliqua à des hommes, qui, par suite de la résurrection intellectuelle du siècle, avaient commencé à penser aux questions politiques. On reconnut comme principes dirigeants en fait de législation politique des principes universels de la raison ; on signala la liberté et l’humanité comme des faits spirituels certains qui, abstraction faite de toute circonstance spéciale, doivent dominer en leur qualité de principes généraux toute législation particulière. Ces deux propriétés,ridéalilé et runiversalilé,celte reconnaissance de l’idée politique et de sa généralité, furent la cause de la transformation complète opérée depuislors dans les conditions etl’éducalion politiques du monde; car elles émancipèrent graduellement les peuples au point de vuepolitique,clles élargirent l’esprit et renforcèrent la vigueur, qui avait produit la révolution américaine méine,elles réveillèrent chez la masse l'intérêt pour lesavantageset les destinées politiques. La redoutable puissance cachée dans ces deux propriétés des principes politiques de l’Amérique,onne la ressentit pas tout d’abord. Ce ne fut que lors-

qu’ils firent éprouver leurs premiers effets en France, lorsque la même conscience du but politique et sa généralité commencèrentà s’y faire joiir.lorsque les liommesde 1789 vantèrent leur révolution, comme un premier pas vers l’affrancliissement de l’Europe entière, comme un monument élevé pour l'instruction du genre humain tout enlier,ce fut alors seulement que les partisans des anciennes institutions en Angleterre se mirent à trembler, bien que, peu de temps auparavant, ils eussent plaidé la cause de la liberté del’Amérique. Dès cemomentles cabinets européens formèrent des allianties hostiles aux peuples et combattirent les nouveaux principes d’organisation sociale par une politique imbue des mêmes tendances que celles qu’on avait pu remarquerjadis àl’occasion de la guerre faiteaux différentescroyances religieuses. Gentz pressentit alors le plusparfailementla métamorphose radicale qui, en vertu de cet esprit nouveau, devait s’opérer dans le caractère total de l’histoire. Il comprit que, dans toutes les révolutions antérieures, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, on avait cherché à atteindre un but purement national, local, particulier et même sans avoir la conscience claire de ce qu’on faisait, tandis que les nouvelles révolutions d’Amérique et de France avec leur caractère d’universalité s’appliquaient par leurs causes, par leurs résultats, par leurs principes, à tous les siècles, à toutes les nations. C'est en cela qu’il s’aperçut que résidaient leur force et leur importance et, dans la conscience du but poursuivi, il voyait un danger permanent; car ce fait devait survivre à la révolution elle-même, constituait un legs pour les masses et devenait la propriété commune du monde.

Contre-coup de la révolution américaine sttr l’Europe.

La liberté américaine en passant en France constata, dans la plus forte mesure, son caractère d’universalité. La marche de toutes les libertés politiques et religieuses, qui s'était jusque-là poursuivie de l’Est à l’Ouest, parmi les seules nations

pcnnaniques protestantes, fut arrêtée en Amérique devant des limites naturelles et rejaillit alors de l'Ouest sur l'Est. L’idée politique s’était alfranchie en Amérique de toute immixtion d’idées reliiïieuses; au sein de l’esprit démocratique pur qui régnait là et sous rinfluence duquel des membres de toutes les nations vivaient également contents, elle s’était même débarrassée des distinctions étroites de nationalités. Les traits caractéristiques particuliers du protestantisme germanique n’étaient plus une condition nécessaire de son ellicace ultérieure. Asouretüurcn Europe, elle eonquitd’abord la plus graiidedes nations catholiques et latines. Un tout nouveau monde lui fut ouvert par là comme champ d’action. De même que le despotisme oriental avait autrefois donné accès aux institutions absolutistes en Europe, de même la démocratie devenue dominante en Occident commença alors à exercer son impulsion dans la direction opposée.

Révolulion françaÎKe.

Si le déclin des nations latines devait être arrêté et remplacé par une nouvelle prospérité, la France seule pouvait, par son exemple, ouvrir la voie. Elle avait, du moins, été récemment agitée par les nouvelles tendances vers la liberté; elle venait également dépasser par une grande révolution morale; grâce à .son contact avec l’Angleterre elle était stimulée à rivaliser eonstammenl avec celle-ci en politique. Le danger, au devant duquel la France marchait au xvm' siècle,était de tomber dans la même apathie politique, dans le même bourbier moral, où l’ilalie et l’Espagiic avaient perdu toute puissance à l’extérieur , et à l’intérieur toute spontanéité d’existence. La France avait sous les yeux l’incommensurable avance que l’Angleterre avait prise sur elle par la liberté de son allure en politique , par son activité spontanée et progre.ssive , expression de son caractère national. La France devait nécessairement s’efforcer de s’assimiler les ressources et les for-

ces qui naissent de la participation du peuple à la conduite de l'État. C’était donc un instinct juste, plus national encore qu’aristocratique, qui inspira à des Anglais, comme Pitt, une haine aussi peu dissimulée pour la révolution française. Ils appréhendaient la puissance rajeunie que la France aurait retirée d’une constitution analogue à la Constitution anglaise ; et c’est pour cela que Pitt se consolait volontiers à la pensée que les Bourbons ne sauraient pas recueillir les fruits d’une pareille organisation. Tout au commencement de la révolution une seule idée se présentait à bespril des Anglais, c’est que la France adopterait, à la recommandation si vive de Montesquieu, la Constitution anglaise. L’appréhension que la Constitution américaine pût y prendre pied, que Rous.seau prévaudrait surMontesquieu,scmodifia parsuite des exagérations delà République et s’évanouit avec la dictature de Napoléon. Il parut d’ailleurs contraireau bon sens de vouloir fonderies institutions d'un État jeunesur une antiquité caduqiie,les habitudes simples de la liberté sur une civilisation raflinée à l’excès, l’égalité sur une société où il existait encore tant de distinctions. Il parut impossible de penser qu’on voudrait renoncer à tant d’institutions et de forces de l’État, parle maintien desquelles l’Angleterre avait retiré de si grands avantages. Mais ces institutions et ces forces n’avaient pas conservé en France sur l’État, cet effet bienfaisant,qui seul avait rendu possible leur maintien en Angletci+e.Quel attraitn’avaient paspour les Français les nouvelles théories politiques de leur littérature, déchaînées contre ces vieilles institutions politiques, dont ils rougissaient et qui les avaient opprimés ! Comme le parallèle de toutes deux devait les porter au renversement d’un ordre de choses suranné ! La France avait bien une histoire interne de sa Constitution, mais une triste histoire. Elle avait des formes, mais des formes usées. Elle avait des traditions, mais des traditions exécrées. La royauté y était devenue un despotisme permanent avec la force militaire pour appui. Les droits des États-généraux avaient été perdus depuis deux siècles. Les institutions pro-

vinciales étaient sans lien commun, sans plan. La bourgeoisie, la partie la plus importante de la société, au point de vue économique,n’avait point de représentation. L’aristoci utie possédait plus de la moitié du sol de la Franc>e, libre d'impositions; elle opprimait la multitude dépourvue de droits; en outre, quant à son importance politique, c’était un corps expirant, qui de plus, dans la fameuse nuit d’Aoùt (événement à peine croyable en Angleterre) avait complété sa propre destruction. Telle était la situation de la France, contre laquelle vinrent échouer les tentatives de réforme de Turgotel de Malesherbes; mais elle avait depuis longtemps été minée par celte révolution' intérieure des esprits, qui avait fait secouer tous les vieux préjugés et détruit de longue date le respect consacré des institutions existantes. Il n’était donc pas à supposer qu’on y pùl élever un édifice coiisliliilionnel, comme en Angleterre, avec aussi peu de peine et en employant des matériaux aussi décomposés, à une époque où la royauté auparavant parle nivellement de la société,etla littérature par la franchise de ses attaques contre toute oppression gouvernementale, avaient eommencé à démocratiser l’esprit public. Mais il était également aussi peu à supposer que cet esprit démocratique aurait surmonté, avec la même facilité qu’en Amérique, les obstacles que lui opposait le vieil ordre social avec ses institutions. Car enfin ces institutions étaient toujours là debout ; et ce que les Américains avaient laissé derrière eux en Angleterre, devait ici être abattu sur place. Atteindre un pareil résultat dès le premier assaut, c’est ce que le règne même de la Terreur ne put effectuer que lemporairemenl. Si la France dans sa révolution avait pu se prononeer d’une manière ferme et décidée pour l’une des deux Constitutions, pour l’anglaise ou pour l’américaine, un grand coup eût été frappé en Européen faveur de la domination future de cetteConstitution.La cause de la liberté eût été assurée en France,aussi bien quedans notre continent. Alors ce triumvirat d’Élats libres, que Fox envisageait comme un boulevard insurmontable pour le despotisme, eût

été formé dans l’Ouest. Mais prendre pareille décision était chose impossible en France. Le caractère particulier de cette nation, sur lequel nous avons appuyé dans son histoire entière, ce caractère d'oscillation entre les éléments protestants et catholiques, germaniques et latins, libres et despotiques, l'emporta une fois de p|us encore dans cette grande crise.

Instahilité des nouvelles Constitutions en France.

Ce caractère de fluctuation ne se montra pas précisément dans ces brusques transitions, par lesquelles passa la révolution, de la monarchie absolue à la monarchie limitée, de là à la république, de celle-ci à l'oligarchie, puis à l'absolutisme, puis de nouveau à la monarchie constitutionnelle. En effet ce mouvement précipité à travers tous les degrés du développement historique, cette évolution rapide dans le cercle entier de la vie politique, forme la nation, constitue l’existence de toute révolution, ainsi qu’il résulte de l’expression littérale du mot liii-niéme. En Angleterre également ce phénomène d’évolution s’élait produit; mais là le caractère du peuple, au milieu de toutes les phases de la révolution, détermina le retour à cette forme traditionnelle du gouvernement constitutionnel, dont l’absolutisme ne s’était jamais entièrement affranchi, pour laquelle s’étaient prononcés sous la République un grand nombre de particuliers dans leurs protestations, et dans des soulèvements successifs, vers laquelle le chef même de la République s’était volontairement retourné, à laquelle la nation enfin voua de nouveau un attachement unanime et durable. Ce caractère d'oscillation du peuple français se manifesta bien plus en ce que ni pendant le cours de la révolution, ni à sa fin, ni dans les temps qui lui succédèrent, il ne témoigna de prédilection instinctive pour une forme quelconque de constitution bien déterminée, et que les différentes formes de constitution, dont on fit l’essai, ne furent jamais mises en pratique d’une manière complète et avec esprit de suite. Cela est

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surtout frappant dans la première tentative de formation d’un Étal conslilulionncl (Constitution de 1791). L’idée principale d’une constitution mixte y avait été complètement perdue de vue. La bourgeoisie n’avait conquis de droits politiques, que pour en abuser aussitôt. Au lieu de garder, comme en Angleterre, quelques ménagements pour les privilèges les plus essentiels de la monarchie et de se placer sur le même rang que les classes supérieures, avec jouissance des mêmes droits, on réduisit, pour ainsi dire, à néant la prérogative royale, et quant à la noblesse et à la pairie, quant à tonte distinction liérédilaire de classes cl de toute espèce de privilèges, on les abolit d’un seul coup. Mais tandis que par ce procédé le tiers-état avait paru supprimer, dans un esprit parfaitement démocrali(iue vis-à-vis des couches supérieures de la société, toute distinction et tout privilège de castes, il fit à son tour luiméme scission, dans un esprit tout à fait aristocratique vis-àvis des couches inférieures, avec une quatrième classe, dépourvue de droits politiques, qu’on peuta|)peler les citoyens passifs et il se créa pour soi-méme un nouveau droit privilégié. Dans cette contradiction la bourgeoisie pouvait seniblcr^au moins avec d’autant |dus de raison avoir songé à sa domination exclusive. Cela aussi n’était vrai qu’en apparence. Dans l’introduction à la Constitution de 1791, le principe de la souveraineté du peuple, de la participation de tous à formuler la volonté générale, est formellement exprimé et presque toutes les conséquences essentielles d’une organisation complètement déinocrati(|ue avaient été introduites dans la Constitution. La bourgeoisie se suscita par là ou seconda son adversaire naturel d’en bas, le quatrième état, parce qu’elle s’était privée simultanément de tout appui d’en haut et qu’elle avait forcé la noblesse à émigrer, le clergé à résister, le roi à fuir. C'est ainsi qu'à cette époque d’activité dévorante et au sein de ce peuple déchiré par des contradictions intérieures, la forme constitutionnelle de gouvernement, qui avait surtout besoin de durée et du bon vouloir de toutes les classes de la société

pour arriver à son perfectionnement, se détruisit par sa propre faute. Mais à leur tour les formes de gouvernement bien plus simples qu’on adopta alternativement dans la suite, donnèrent naissance aux mêmes déchirements intérieurs. Le quatrième état, par sa révolution, obtint la Constitution de 1795, la République, le suffrage universel, l’égaliié politique complète de tous les citoyens, le pouvoir illimité du peuple, toutes les conditions de la démocratie américaine. Au lieu pourtant que le principe d’individualisme poussé dans ses conséquences (comme dans les tliéoi ies de Rousseau et dans la pratique de toute démocratie) aurait dû aboutir à une sorte d’indépendance personnelle, au gouvernement propre des membres naturels de l’Etat, toute idée de fédéralisme, si parfois elle était conçue sérieusement, fut étouffée dès sou apparition sous l’asceudant de la capitale. La Républi(|ue rivalisa avec l’absolutisme à exagérer la centralisation non seulement du gouveriiicnl, mais encore de l’administration, et par là prépara le terrain pour le despotisme. Lorsque Bonaparte ensuite ramena le régime absolu de Louis XIV, fonda un état militaire avec une nouvelle noblesse féodale cl rétablit un empire universel, ce despote, le plus fort et le plus arbitraire de tous, conserva le germe le plus profondément républicain de la révolution et renforça son mobile le plus puissant; car, conformément au génie français, il maintint cl caressa l’égalité; dans sa législation il adopta des dispositions essentiellement démocratiques, cl tout cela concourut à laisser de nouveau la voie ouverte au retour de la démocratie. Si cette oscillation entre des directions tout à fait opposées et ce penclianl pour les extrêmes trouvèrent un alimenl dans le caractère national des Français, il est cependant juste de dire que les circonstances extérieures jouèrent de nouveau à cette époque le rèle le plus important en jetant forcément la France dans ces extrêmes. La situation isolée de l’Angleterre a sa part non seulement dans la prospérité de ce pays, mais en outre dans la sagesse de sa Constitution et dans le

caractère réfléchi et plein de mesure de son peuple; il n’a été donné à aucun peuple sur le continent d’arriver aussi facilement à acquérir celte qualité avec toutes ses conséquences. De même que la France au xvi' siècle, avait été obligée par la grandeur menaçante de l’Espagne à revenir au système de renforcer le plus possible l’unité de l’État, de même pendant la révolution elle courut derechef de tels dangers, que l'unité dut encore passer pour le premier bien de l'État. Or précisément les gouvernements plus modérés, la monai’chie constitutionnelle de Louis XVI et le Directoire, à deux reprises différentes ne montrèrent pas assez de bon vouloir ou pas assez de vigueur, pour résister a la redoutable coalition des princes de l’Europe. La première fois il fallut recourir au régime de la terreur du Comité de salut public, pour rassembler d’une manière efficace les forces de toute la nation ; la seconde fois, à l'empire univerel et au despotisme militaire, pour battre avec leurs propres armes les grands Étals de l’Europe orientale.

Effets de la révolution française sur les nations .étrangères.

A partir de l’époque du consulat il était à prévoir que l’œuvre de transformation du gouvernemenlen France, trop rapidement opérée et trop rapidement renversée, devrait être de nouveau reprise pour pouvoir être menée à bonne tin avec lenteur et maturité. La révolution avait dès ses premiers pas créé des institutions, qui s’écroulèrent alors, mais les principes salutaires résultant de cette commotion restèrent debout; iis ne purent être longtemps violés ni par le grand conquérant, qui dédommagea la France de la perte de la liberté par la puissance et la gloire, ni par une restauration maladroite des Bourbons, ni par leurs continuateurs plus habiles, sans qu’on en ait tiré vengeance avec le temps et sans qu’on ait été amené à rétablir les libertés contestées; et dans l’avenir aussi toute violation analogue produira la même réaction. Alors même, lorsque les premiers fruits précoces de la révolution tombèrent

prématurément, cela ne se passa pas sans que ces fruits ne jetassent des germes en France et au dehors sur le sol étranger. La France parut destinée à répandre sur le continent, en guise de semence, ce fruit qu’elle n’avait pu cultiver qu’au milieu de luttes intérieures. Napoléon lui-méroe agit dans ce sens de la façon la plusextraordinaire, précisément tandis qu’il semblait détruire l’ouvrage de la révolution en France. Despote au dedans, il devint le révolutionnaire le plus dangereux au dehors, et les hommes d’Etat autrichiens l’ont toujours envisagé comme tel, même quand il montra le plus d'empressement à rentrer dans la voie de la monarchie légitime. Il raffermit les idées révolutionnaires en réalisant et en propageant ce qu’il y avait de plus durable et de plus utile à conserver en elles, en le faisant avec mesure, avec régularité et en donnant l'impulsion de haut en bas. Il avait appris à connaitre la difficulté de contenir des multitudes déchaînées et il rebroussa le chemin de l'histoire de 20 et 30 ans en deçà; car interrompant le cours de la révolution, il reprit les réformes princières du XVIII' siècle, qui de leur côté avaient été interrompues par la révolution; il reprit le principe de ces temps-là (qu’il rappela dans une lettre à Charles IV) : Tout pour le peuple, rien par lui. Ces réformes avaient à présent pour appui, ce qui leur manquait jadis, la double force des événements de la révolution et de la puissance de l’Empereur. Elles brisèrent donc, même dans les pays catholiques et latins, la résistance des classes supérieurs et du peuple, et en peu d'années elles opérèrent dans toutes les parties du monde des changements, qui sans cette impulsion vigoureuse auraient encore coûté des siècles de préparation. La vieille Espagne fut rajeunie grâce à ces influences et il s’y développa sans peine au bout de quelques années, au sein d'un amas de difficultés, un nouvel ordre de choses, que le pays n’aurait plus été capable de créer avec scs propres forces. Le sommeil de trois siècles de l’Italie, ses préjugés religieux, son inexpérience politique furent secoués et brisés ; le magnifique horizon de l'unité nationale lui fut

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dévoilé, cet horizon contre l’apparition duquel l’influence de la papauté avait toujours travaillé, et qui depuis longtemps travaille contre l'influence de la papauté. La suppression de quelques centaines de petits États de l’Allemagne y détruisit (l’un seul coup l’organisation féodale de l’Empire. Cet acte de violence nécessaire, qui maintenant est mis sur le compte de l’étranger , et auquel les Allemands ne se seraient que diflicilement décidés d’eux -mêmes, fournit la première perspective d’une plus grande unité politique de l’Allemagne. Les petits États agrandis de création napoléonienne sont devenus dès lors le foyer qui servit à entretenir sur toute la surface du pays le feu de l’agitation politique. A partir de l’administration de Stein, la Prusse futentrainéc dans la sphère des États, qui subirent des réformes décisives de haut en bas, en vertu de principes que la législation reconnut expressément avoir empruntés à l’exemple de la révolution française. A quelques-uns des pays dépendant de l’Empire français, comme les royaumes d’Italie, de Naples, de Westphalie, d’Espagne, Napoléon octroya des constitutions. Ce n'étaient que des simulacres de constitutions, mais elles n’en habituèrent pas moins les peuples à une certaine dose de liberté constitutionnelle et elles servirent à quelques-uns d’école politique. Sous ce rapport Napoléon franchit le cercle des réformes du xvm' siècle, qui ne concernaient que l’administration; mais il le fit avec précaution. Du reste, il se renferma de préférence dans ce cercle , tout en y marchant à grands pas. Des alliances, des échanges d’avantages, des relations commerciales, des liaisons intimes entre les différents membres de la famille européenne furent portés par lui à un degré d’extension qu’on n’avait jamais connu antérieurement. Quelque oppressive et exorbitante que fût la situation créée par son blocus continental, celte mesure imprima cependant une impulsion inouïe à l’industrie européenne. La sphère d'activité de Colbert était concentrée jadis dans un petit espace, comparé aux immenses étendues de pays, sur lesquels

l’influence de Napoléon se faisait ressentir, soit en tirant partie des terres et des hommes, soit en construisant des canaux et des routes, soit en fondant des établissements scientifiques et polytechniques. Quant à l’administration des Élats-> vassaux, quelque pesante quelle fût, cependant il y régna plus d’ordre, plus de simplicité , plus d’ensemble. L’organisation de l’armée fut modernisée dans les plus anciens États. La création de tribunaux publics fut consacrée dans toute l’Europe occidentale et le principe de l’égalité devant la loi pénétra avec le code Napoléon jusqu’en Pologne. En Russie, on adopta des lois empruntées au droit civil français et Jusque dans ces contrées lointaines il y eut émulation pour mieux organiser les écoles. Jamais un coup plus universel et plus vigoureux ne fut porté aux restes tenaces du fcudalisme que par la main puissante de Napoléon. Les classes inférieures apprirent pour la première fois à celte époque à entreprendre cette lutte et à la poursuivre, comme leur propre aflaire ; et il n’est pas d’inimitié qu’ait mieux méritée ce despote souverain que celle de la noblesse féodale dans toute l’Europe. A Naples et en Espagne, où les immunités de la noblesse étaient les plus considérables, où la domination féodale était le plus enracinée, celle-ci fut ébranlée et en partie mise à l’écart; en Allemagne, l’ordre teutonique et lu noblesse immédiate de l'Empire disparurent en bloc. Le même coup atteignit les abus de la hiérarchie cléricale. C’étaient des bienfaits que ces actes de violence , par lesquels le sombre esprit du catholicisme était brisé en Bavière et dans les pays analogues , les biens ecclésiastiques confisqués, les couvents diminués ou supprimés, quand la chose était possible, et une fin mise à la domination spirituelle en Allemagne. La sécularisation des États et des biens ecclésiasti(|ues dans ce pays porta au bras temporel de l’Église, qui s’était étendu ici sur un espace de 2,000 milles carrés et sur plus de trois millions d’hommes, un coup plus terrible que celui qui lui avait été porté même par la réforme. Bien que eà et là plusieurs de ces améliorations aient de nouveau disparu,

elles n'en ont pas moins, par leur profonde atteinte et leur extrême diffusion, bouleversé complètement la^société, et imprimé leur empreinte sur l'histoire des temps les plus rapprochés de nous.

Guerres d'alfranchissement.

Non seulement les bienfailsetlesaméliorations procurés toujours aux peuples vaincus par Napoléon, mais en outre et dans une plus grande proportion les mesures prises précisément pour les opprimer, tout concourut à favoriser la liberté générale. Napoléon , à une époque où l’on se serait le moins attendu à un pareil événement, travailla avec plus de bonheur et plus de perspicacité que n'importe lequel de ses prédécesseurs à fonder un empire français universel. Tout en défendant la France, il avait réussi comme en se jouant à faire de grandes conquêtes; stimulé par sa prédilection pour l'Italie, encouragé par l'aveugle confiance de son peuple, par la pitoyable condition de l'Allemagne et de toutes les dynasties voisines , autorisé à agrandir le territoire de la France par l'exemple du partage de la Pologne opéré frauduleusement par les puissances de l'Est, il était entré ainsi dans la voie des conquêtes; la jalousie profondcrfles Français pour l’Angleterre le poussa à les étendre àl’excès. L’Angleterre, pourcompenser ses pertes en Amérique, s'était richement dédommagée dans les Indes orientales et occidentales, et en prenant possession de quelques positions précieuses en Europe et en Afrique; par des motifs constitutionnels et nationaux elle s'élait opposée à la République française et elle contrecarra les entreprises du parvenu victorieux par les mêmes raisons qui jadis avaient armé Guillaume III contre Louis XIV. L'Angleterrecombattitpour l’équilibreeuropéen dans une lutte, auprès de laquelle les guerres puniques, qui servaient de point de comparaison à Napoléon, étaient éclipsées, abstraction faite d'ailleurs de leur issue. Et Napoléon, de son côté, déploya contre le peuple insulaire des ressources telles, que les efforts

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puissants de Charles V et de Louis XIV n’étaient à leur égard que des jeux d'enfants. Il aurait volontiers tout oiTert à n'importe quelle grande puissance européenne , qui aurait promis d’étre son alliée toujours lidèle et empressée contre l’Angleterre. Dans l’opiniâtreté de son emportement, il vendit aux États-Unis les précieuses colonies françaises de l’Amérique du Nord, sachant bien que par là il portait à jamais le coup le plus violent aux Anglais. Il chercha à triompher de l’Angleterre par un chemin détourné, en soumettant l’Europe entière. Il s’érigea donc en Empereur d’Occident, plaça sur sa tète la couronne de fer d'Italie, rétablit l'empire de Charlemagne en imitant à dessein celui-ci, rétablit la hiérarchie cléricale et la papauté en imitant à dessein Charles V, afin d'avoir, en s'appuyant sur le catholicisme et en profitant de l’autorité papale, un moyen de plus pour dominer le monde. Aucun maître de l'univers auparavant n'avait mieux réussi dans ses combinaisons que lui, à l’époque où il avait à moitié anéanti la Prusse, totalement affaibli l’Autriche, enchaîné la Russie dans son alliance, soumis ou placé sous sa dépendance la Hollande, l’Italie et l’Allemagne, et où il songeait maintenant à mettre à la tête de l’Espagne et du Portugal des princes de sa famille, ce qui lui aurait en même temps procuré les colonies américaines de ces deux derniers pays. Mais à la suite des conquêtes , de la confiscation des trônes , de l’oppression des peuples, incorporés ou rattachés à cette domination universelle, devaient se manifester des phénomènes qui, précisément à cause de la puissance excessive de cet empire et de ce despotisme trop tendu, devaient tourner au profil de la cause de la liberté. Avant tout les peuples secouèrent le mutisme auquel ils s’étaient accoutumés sous la domination de la monarchie et au sein de leur soumission à des dynasties acceptées; l’auréole qui entourait les têtes couronnées disparut. D’abord il se forma autour de la France une ceinture de petites républiques, et lorsque celles-ci s’éclipsèrent, les nouvelles organisations monarchiques qui prirent leur place , causèrent peut-être encore

plus de tort au principe monarcliique que les républiques elles-mêmes. Le démembrement des nations par la formation des nouveaux états-vassaux de Napoléon brisa leur histoire en même temps que le sentiment national et par là déracina le monarchisme. Ajoutons que le grand nombre de princes et de rois ennemis déposés, chassés ou bannis par l’Empereur, les princes ses amis, si souvent maltraités et tourmentés par lui, les princes, ses parents, considérés par lui comme des employés amovibles , tout cela parut rappeler au monde que les princes aussi sont de simples mortels; ce dont on se souvenait encore en 1830 et en 1848. Quel changement s’était opéré dans la face des choses , quand on vit à Erfurt le plus ancien des Césars exclu de la cour des souverains et qu a côté d’un czar à moitié asiatique, dont la puissance, toute proportion gardée, était encore très-récente, se tenait le nouveau parvenu, plus puissant qu’eux tous, qui, de son côté, devait aussi tomber en peu de temps de sa hauteur! Cette chute, les alliances changeantes des princes n’avaient pu la produire; les efforts des peuples la firent réussir. Napoléon s’était attiré la haine des princes et de la noblesse; par la fa»;on inouïe dont il se jouait des nationalités et de leur indépendance, par l'exagération des charges résultant de ses occupations militaires ou de ses contributions de guerre , par ses atteintes les plus indignes aux intérêts matériels des masses , il s’aliéna aussi les peuples; la France elle-même, grâce à un régime. d’oppression de la liberté personnelle et de la propriété, grâce à la conscription , aux cours prévotales et aux droits réunis, était devenue lasse de sa gloire et de sa grandeur. Napoléon, en 1808, avait espéré armer l’orgueil de toutes les nations contre l’orgueil de l’Angleterre , mais ce fut l’Angleterre au contraire qui arma la haine de tous les peuhles contre son insolence et son aveugle absence d’égards. L’oppression de la liberté nationale, la politique de dénationalisation souleva une réaction naturelle du sentiment de la dignité personnelle chez tous les peuples, et ce sentiment

signala partout leur réveil politique. Lorsque l'Espagne s'insurgea contre la France dans un mouvement spontané, l’Angleterre, qui jusque-là n'avait soutenu que de loin et mollement les guerres de cabinets des puissances de l’Europe orientale, courut à son secours en l’aidant à la fois de ses conseils , de son argent et de ses troupes ; car là on donnait un exemple aux monarques du continent, on leur montrait comment et par quels moyens il fallait conquérir l’indépendance nationale. Les guerres populaires d’Espagne, de Russie et d’Allemagne annoncèrent, au point de vue local, une nouvelle période pour les nations situées en deçà des frontières de la France, et, au point de vue du temps, dépassèrent en durée la domination française au dehors. Les armes des monarques eux-mêmes furent des armes démocratiques; la lutte contre le tyran fut entreprise au nom de la liberté des peuples par des armées, dans le sein desquelles le sentiment national et politique était vivant; et elle le fut plutôt pour les principes modérés de la révolution que contre eux. C’est là qu’on reconnaît le point culminant de l’époque, qui mit fin à la révolution d’une manière non moins révolutionnaire qu’elle n’avait commencé.

Réactions.

Dans le cours de la révolution française on s’était jeté dans les extrêmes les plus opposés au milieu des terribles réactions faites dans les deux sens de la terreur démocratique et du despotisme militaire impérial. La liberté de la France à l’intérieur et à l’extérieur l’indépendance de presque toutes les nations de l’Europe avaient été perdues sous Napoléon. La France n’avait pas trouvé daus la puissance et la grandeur de compensation à la perte qu’elle avait essuyée ; ni l’Europe non plus, dans les institutions libérales, que l’Empereur lui avait octroyées. Le mouvement européen de 1813, que Pitt avait prédit déjà en 1805, était devenu nécessaire pour remettre dans une situation normale l’état de choses trop tendu, et

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devenu intolérable de celle partie du inonde. Il semblait possible d’arriver à cette situation normale en se conformant aux leçons fournies par les événements eux-mémes; pour cela il s’agissait de réparer à l’extérieur les nombreuses violations de l’indépendance des nations et à l’intérieur de consacrer les libertés elles droits des peuples, appropriésaux circonstances, d’une manière intelligenle, franche et loyale, en gardant le milieu entre les extrêmes exagérés de la souveraineté du peuple et de l’absolutisme des princes. Napoléon, à son retour de l’île d’Elbe, parut avoir compris cette leçon, bien qu’elle contrariât si fort son naturel. Il fit proclamer qu’il revenait avec un nouveau système politique pour l’intérieur comme pour l’extérieur; qu’il voulait, d’accord avec le peuple, une Constitution libérale, et qu’il abandonnait l’idée d’un grand empire, puisque le mouvement européen pour la paix et l’indépendance des peuples l’avait arrêté dans le cours de ses victoires; son génie avait lutté contre le siècle, mais le siècle était resté vainqueur. En se plaçant à ce point de vue, il montrait qu’il avait parfaitement saisi le sens des événements. Mais plus l’Empereur serait resté sur le trône, plus l’ambition et les autres passions l’auraient infailliblement maitrisé et aveuglé de nouveau. A la contrainte qu’il s’imposa pendant les cent jours répondit la méfiance de toutes les classes instruites de la société. On avait encore une fois appris par son exemple, le plus grand qui pût être offert, qu’il ne faut rien attendre des réformes princières, émanées d’en haut, et que les peuples ne peuvent compter sur la possession assurée de leurs libertés, que s’ils se sont donné eux-mêmes la peine de les acquérir et de les défendre. L’expérience vint encore confirmer celte vérité, lorsqu’à la place de Napoléon les puissances alliées commencèrent à diriger les affaires de l’Europe. D’abord elles parurent aussi avoir profité des leçons du passé et vouloir rétablir la paix du monde en poursuivant ce double intérêt, l’indépendance extérieure des peuples et une liberté modérée à l’intérieur. Mais ces leçons de l’expérience furent bientôt étouffées sous les procédés qu’on

mil en pratique, tout comme les bons principes dans leur application. Au congrès de Vienne on entremêla les États et les peuples, pour l’indépendance desquels on s’était soulevé, et on se les passa les uns aux autres suivant son bon plaisir ou ses intérêts fortuits. On avait promis des libertés constitutionnelles à la France, à l’Espagne, à la Pologne, à la Prusse, à tous les Étals d’Allemagne, mais au premier indice que les peuples voulaient profiter de leurs constitutions, on supprima la liberté et les promesses.

Cinquième Section.

Transition îi l'histoire de nos jours. — Aperçu des mouvements populaires du XIX' siècle. — La Russie et la’ stabilité. — Faiblesse de l'esprit conservateur. — Force du mouvement. Son caractère instinctif. — Son universalité et son identité. — Sa marche régulière. — Son avenir. — France. — Allemagne.

Tranaition à rhistoire de nos jours.

.\ partir de ce moment, l’histoire du xix' siècle offre une véritable antithèse avec l'époque du xviti' siècle, où les réformes princières avaient provoqué un mouvement uniforme dans toute l’Europe. Elle poursuit immédiatement, d'une façon régulière, sur l’étendue de toute notre partie du monde, l’œuvre que la révolution française , en interrompant ces réformes, avait effectuée en France. Une série de changements politiques ont été entamés dans presque toutes les parties de l’Europe et même de l’Amérique, tantôt couronnés de succès et tantôt enrayés, tantôt échouant et puis étant de nouveau repris; mais ce ne sont plus des changements commandés par des ministres et des princes; loin de là, ils sont le résultat des mouvements populaires, et les réactions au contraire qui jadis sortaient du peuple, ce sont les princes qui aujourd’hui les provoquent. Ces mouvements suivent un double courant : à l’intérieur, ils ont pour objet des organisations politiques plus libérales, à l’extérieur, la garantie de l’indépendance des peuples et des races, basée sur une séparation politique conforme à la distinction naturelle des nationalités et des langues. Les deux grandes expériences, faites sous la domination universelle de Napoléon, la liberté opprimée à l’intérieur et

l'indépendance violée à l’extérieur, semblent peser encore maintenant de tout leur poids sur le siècle , de sorte que tous les événements importants des dix dernières années peuvent être envisagés comme des protestations contre la continuation ou le retour de semblables expériences. Les mouvements populaires de l’époque embrassent à ce point de vue un double rapport avec les deux plus grands événements des vingt-cinq années écoulées ; ou bien ils se rattachent à la révolution française et à ses eil'orts pour l'émancipation politique intérieure, ou bien aux guerres d'affranchissement et à leur tendance vers la séparation des nationalités et l’indépendance extérieure des peuples.

Aperçu des mouvements populaires du xix' siècle.

Nous avons indiqué les guerres de liberté qui aboutirent au renversement de la domination do Napoléon, et surtout les guerres d'Espagne et d'Allemagne, comme le point culminant qui sertà marquer le réveil de la conscience politique, du sentiment de la dignité politique chez les peuples , hors de la France. Dans les deux pays le peuple espérait obtenir l’affranchissement intérieur en même temps que l’affranchissement extérieur. Il avait pris les armes pour les princes opprimés , dans l'espoir que ceux-ci, par reconnaissance (comme Jovellanos l'écrivit à Sebastiani), aboliraient les anciens abus, qui avaient été la cause de tous les malheurs passés. A la guerre d'indépendance de l’Espagne se relie le soulèvement des colonies de l’Amérique du Sud. Celles-ci ne s’efforcèrent d’abord que de secouer le joug insupportable qui pesait sur elles à l’intérieur, mais la résistance intempestive de la junte centrale espagnole de 1811 les poussa à formuler leur première déclaration d’indépendance (.Manifeste de Venezuela), et darts cet acte, comme l’Amérique du Nord, elles justifièrent leur séparation, en invoquant l’esprit du temps, et en s’appuyant sur l’égalité innée et naturelle à tous les hommes.

Les luîtes de délivrance en Amérique réagirent en 1820 sur l’armée expéditionnaire de Cadix, qui se souleva en faveur des institutions populaires contre le trône, que les efforts de la nation avaient rétabli au prix des plus grands sacrifices. Ce fut le commencement des révolutions politiques qui s'accomplirent en Espagne au milieu d’obstacles nombreux et difficiles à surmonter, et qui entraînèrent ce pays, si longtemps et si violemment courbé sous le fardeau de la féodalité et de la puissance absolue de ses rois, à la conquête d’un nouvel ordre de choses. Le mouvement de cette époque embrassa, è l’exception de la France , tous les pays latins du Sud , le Portugal , .\aples,le Piémont; mais l'Autriche et la Russie d'accord mirent facilement l’ilalie à la raison , et dominèrent même la France au point de la contraindre à étouffer la révolution espagnole.

Le mouvement de l'Espagne avait cependant eu entre autres résultats celui d’accélérer le soulèvement de la Grèce; préparé de longue main par l’essor qu’avaient pris dans ce pays les intérêts moraux et matériels, par les illusions de la France, par les instigations de la Russie, ce soulèvement éclata au milieu de la commotion générale de l'Europe. A cette occasion les forces physiques d'une nation devenue barbare concoururent, dans un heureux accord avec les sympathies chrétiennes et philanthropiques de toute l’Europe, à faire obtenir un résultat tardif et mêlé de déceptions à la vérité, mais de nature à dérouter les intrigues de la diplomatie; celle-ci jusque-là avait marché unie, mais ces événements et ceux de Portugal apportèrent dans son sein les premiers germes de dissension. La question grecque contribua essentiellement à mettre un terme à l'apathie politique, qui dominait en Europe à la suite de l'épuisement causé par les grandes commotions antérieures. Aussi dès son origine l’Autriche avait parfaitement apprécié son importance sous ce rapport; et celle question pesa de tout son poids sur les dispositions politiques des gouvernements , particulièrement en France. Sans l’impulsion impri-

mée par les affaires de la Grèce, les ordonnances de 1830 auraient difficilement produit ces grands résultats, qui commencèrent à faire désespérer l’alliance orientale des puissances absolues de réussir dans leur œuvre de compression de l’esprit populaire ; et cependant cette œuvre semblait avoir été menée avec tant de succès depuis quinze années.

La révolution de Juillet inaugura donc une période pleine d’espérances. Elle rompit le charme assoupissant qui avait été exercé jusque-là par la politique russe et autrichienne. L’expédition militaire des Français en Espagne, les projets réactionnaires de l’Autriche , qui devaient s’étendre jusqu’en Amérique, l’entente de la Russie avec la politique des Bourbons, avaient attiré l’attention de l’Angleterre, qui mit obstacle à la marche de la réaction. La France maintint son indépendance vis-à-vis de l’étranger, reprit ses alliances naturelles et revint à l’intérieur aux principes abandonnés de sa révolution. L’insurrection de Juillet donna le branle aux nouveaux événements qui rajeunirent rEsjiagne; elle occasionna la réforme en Angleterre, elle démocratisa la Suisse, elle suscita la séparation de la Belgique et de la Hollande, elle poussa la Pologne à se soulever; en Allemagne même, où le caractère du peuple, le fractionnement du pays, le voisinage dangereux de l’alliance des princes de l’Europe orientale, rendaient presque tout mouvement impossible, quelques changements rapides réussirent, du moins dans les États où le sentiment moral plus encore que le sentiment politique avait été réveillé par des princes ou des gouvernements corrompus.

Dans cet ébranlement général de l’Europe, les mouvements sont partout dirigés vers la liberté intérieure ou vers l’indépendance extérieure, et le plus souvent vers ces deux objets à la fois. Et, chose digne de remarque, c’est particulièrement dans le dernier sens, celui de l’indépendance nationale, de l’indépendance de race, que partout on travaille le plus activement, même au milieu de la marche paisible des affaires publiques de ces temps-là. L’Amérique du Sud se divise en

petits États. La Turquie se décompose de plus en plus dans ses différentes parties. Dans toutes ses provinces se déploie une vie propre. L’Égypte et la Syrie cherchent à se détacher à la manière orientale. En Espagne le vieil esprit de la race ba.sque se ranime, comme en Italie celui des Siciliens. L’Irlande réclame le rappel de l’union et le Schleswig-Holstein son indépendance comme Etat. En Hongrie apparaît une vie politique; en Autriche l’élément slave-illyrien et l’élément tschèque,daris le duché de Posen l’élément polonais, commencent à fomenter de nouvelles agitations. Dans toute l’Autriche non allemande la résistance politique, qui ailleurs se tourne contre le système de gouvernement, a pour tendance la séparation et la dissolution. En opposition avec les théories cosmopolites de l’époque, d'après lesquelles toutes les distinctions de peuples pourraient s’effacer, partout les races cherchent à se séparer d’après leur langue et leurs coutumes, à secouer la domination étrangère, à se créer une vie multiple, favorable à la liberté. C’est précisément ce qui semble en contradiction avec l’esprit de l’Iiistoire des temps présents, qui en réalité n’est qu’une manifestation différente du même esprit : tandis que des parties importantes de certains États, soudées artificiellement, s’en séparent, les parties de certains États confédérés, rapprochées par des liens plus relâchés, cherchent à former une plus forte unité. D’après une seule et même loi, là cequ’on a réuni contre nature tend à se séparer, et ici ce qu'on a séparé contre nature tend à se réunir.

La Suisse fit tout son possible en 1830, mais en vain, pour parvenir à cette unité plus forte, et elle y est parvenue tout à coup après le nouveau choc causé, en 1848, parla révolutionde Février de Paris. L’Allemagne et l’Italie s’efforcèrent d’y arriver à la même occasion, mais cette prcmière.tcntalivc fut également infructueuse. La nouveauté et la grandeur de ces deux entreprises le disputent en importance intrinsèque aux conséquences ultérieures du mouvement de Paris de 1848; car deux des puissances de l’Europe orientale, faisant partie de la

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sainle-alliance, furent atteintes pour la première fois par le choc de la révolution et ébranlées jusque dans leurs fondements; l’une d’elles fut même menacée de la perte de ses états d’Italie et de Hongrie. Dans les trois royaumes du Sud, qui dès les premiers siècles des temps modernes avaient donné l’impulsion la plus forte , le démembrement a été tenté dans les derniers temps avec plus ou moins de succès, d’après la mesure de leur faiblesse intérieure ; pour les colonies espagnoles la réussite fut complète ; en Turquie, elle fut soumise à des vicissitudes et se réduisit à peu de chose ; en Autriche elle échoua. Malgré ces échecs, au Sud-Est comme au Nord-Est, un nouveau champ restera ouvert à l’histoire des mouvements populaires de ce siècle, où les peuples avaient perdu depuis longtemps leur activité propre ; le principe monarchique a subi un coup dans les lieux mêmes où il paraissait le plus affermi ; et ce coup a été le plus terrible, non par .suite de ce qu’il y avait de contraire à la monarchie dans les mouvements, mais par suite de ce qui arriva après le mouvement par la monarchie même. Au foyer des mouvements européens, en France même, le monarque, le quatrième au bout de soixante ans, fut violemment renversé de son trône et la monarchie détruite. La république fut rétablie en même temps que les principes les plus rigoureux de la révolution reprirent l’ascendant. Les esprits agités songèrent à des théories et tramèrent des révolutions encore plus extravagantes, qui amenèrent dansrentrelempsuneréactionpresscntieseulementpar un petit nombre de personnes. A l’avenir reste posée une énigme, pour la solution de laquelle beaucoup ont des doutes , ou dont les hommes attendent la solution, suivant leurs inclinations et leurs passions différentes, dans des sens tout à fait opposés, ou la cherchent au moyen d'explications tout à fait contradictoires.

Lu Russie et la stabilité.

En envisageant les choses sous une seule face, il peut sembler que ces mouvements et leurs conséquences soient destinés à se briser contre Torganisation et la stabilité des institutions existantes. Là où par suite de pareils mouvements on a fondé désorganisations politiques plus libres, dans la partie sud-ouest des nations latines , là on pourrait bien contester, comme eu Espagne , leur action bienfaisante, et, comme en Portugal, leur aptitude à résister au temps; en France aussi la révolution de Juillet n’a pas produit la véritable liberté constitutionnelle et celle de Février a encore moins amené la liberté républicaine. Quant à la réussite réelle de tous les mouvements de séparation des nationalités, elle se borne à l’indcpendance des colonies espagnoles, de la Belgique et de la Grèce; et ce résultat, ce triomphe précisément des plus faibles, semble s’expliquer, moins par les efforts des peuples affranchis même, que par les circonstances avantageuses et fortuites de la situation politique du moment, et par l’intérêt que des grandes puissances, l’Angleterre notamment, avaient à voir réussir ces mouvements. La Hongrie, au contraire, la Pologne, la Sicile, la Lombardie et le Schleswig-Holstein sont de nouveau retombés sous l’oppression , la République eu France a succombé, les tentatives vers l’unité en .Mlemagne et en Italie ont échoué. Les monarques alliés de l’Europe orientale sont restés vainqueurs dans leurs possessions des progrès de la révolution. Le triumvirat de ces puissances étroitement unies, entre lesquelles le dépouillement en commun de la Pologne a donné naissance à des intérêts communs, qui suivent une direction également anti-populaire quant à leur politique intérieure et qui y sacrifient leurs autres intérêts du dehors, quelque opposés qu’ils soient, et jusqu’à leur jalousie réciproque de puissance à puissance; ce triumvirat semble l’emporter de beaucoup en stabilité et en importance sur celui de

l'ouest imaginé par Fox, dont l'union est peu solide et qui est formé de trois Étals rivaux en puissance et en industrie, dont deux sont régis par des conslilulions radicalement différentes et dont le troisième oscille entre diverses formes de gouvernement. Dans l’alliance de l’Europe orientale figure la Russie, comme l’empire le plus considérable de deux parties du monde; sa nationalité est entière, et son noyau est resté à l’abri des rnouvementsqui ont agité l'Europe. Tout récemment en sauvant le grand empire d’Autriche et en lui portant secours en Hongrie, elle en a fuit son obligée jusqu'à la subordination ; depuis qu’elle a hérité de l’empire universel de Napoléon, elle a toujours eu la Prusse sous sa dépendance. Car, tout en répandant en Europe de nombreuses et bienfaisantes institutions politiques. Napoléon leur opposa un fâcheux contrepoids; voyant échouer son plan de faire reposer l’avenir du monde sur la suprématie de la France, il parut l’avoir abandonné pour letransmcttreaucontraire à la Russie. Depuis qu’il acheta, par la paix de Tilsit, l’ainilié redoutable de cette puissance , alin de la diriger sur le continent contre l’Angleterre, il lui céda la Finlande; autant qu’il fut en lui, il lui livra en outre les principautés danubiennes; pour lui faire plaisir, il ne rétablit pas le royaume de Pologne ; il méprisa le conseil de Talleyrand, de fournir à rAutrichc, |>ar son agrandissement sur le Danube, le moyen de contrebalancer la domination russe; il favorisa ainsi les prétentions, il augmenta l'influence, il contribua à l’accroisscincnt de cet Etal, trop puissant déjà, et il prêta les mains à le rendre plus immense encore, au moment mémo où son propre empire, ce contre poids de l’autre, s’écroulait à terre. Dans Imites les grandes périodes antérieures de riiistoirc russe, comme dans celte dernière période-ci, un bonheur toujours égal a soutenu cet empire. Fondé par Pierre-le- Grand, à une épo(|ue où la puissance de la France était à son apogée, mais où en même temps aussi elle était sur le point de décliner profondément, il atteignit rapidement une grandeur colossale sous Catherine If, comme ou le vit lors du premier

pai-lage de la Pologne et de la première guerre de Turquie, précisément au moment où l'Angleterre commençait à s'agrandir dans les Indes orientales , mais où elle était occupée peu après à entreprendre la guerre qui lui coûta l'Amérique. La puissance de la Russie s'accrut encore par les derniers partages de la Pologne, lorsque les armes de la république française étaient partont victorieuses, mais parurent immédiatement ensuite rencontrer dans les forces russes un adversaire redoutable. Enfin elle arriva à son point culminant grâce à Napoléon, dont le grand empire pouvait encore lui servir de contre-poids, niais qui bientôt s'écroula ; et celle cbule fut due principalement à la résistance et au.v elforts de la Russie. Ainsi à ces quatre époques , l'Angleterre et la France , les deux seules puissances qui, réunies, auraient pu apporter obstaclé à cet immense accroissement, étaient ebaque fois engagées dans les luttes les plus funestes. Les rois de Fi’ance, forts ou faibles, les Jacobins de la république, comme l'empereur absolu, ont également travaillé à l'envi les uns des autres, tout en résistant aux ennemis de la nationalité française les plus rapprochés, à favoriser leur ennemi le plus éloigné, l'ennemi de l’Europe.

Comme s'il importait aux progrès de la liberté d’étre préservés de toute apparence de précipitation, la domination universelle nous menace aujourd'hui encore d'entraver la marche de la civilisation et la liberté. Et le danger de cette domination doit paraître d’autant plus grand, qu’il ne provient ])lus de peuples catholiques et latins, plusoumoins imbusdéjà de l’esprit germanique, mais de peuplesgréco-slavcs,bosliles,au point de vue do la culture intellectuelle cl de la religion, à toutes les races européennes. Ce sont des masses incultes, occupant des contréesinhospitalières,qui inspirenlplulülledésirde les abandonner que d’y demeurer.Ce sont des masses dociles, placées sous la main d’un despote et d’un conquérant, reliées entr'elles par une seule croyance religieuse; leur chef unique, le czar, possède les pouvoirs temporel et spirituel étroitement unis, combinaison

redoulablc,si ardemment recherchée par les maîtres du monde de rOuest. Ce qui fait que ce danger grandit toujours davantage, c'est que dans ces races slaves se rencontre le sentiment d’une opposition hostile à l’Europe, d’une vaste communauté, d’une mission à remplir dans l’histoire du monde, mission consistant à rajeunir la société trop raffinée; et ce sentiment est entretenu par une littérature et une politique imprégnées de panslavisme; de sorte que le choc de deux principes politiques différents menace de devenir une grande lutte de races. F.,à ne se borne pas encore tout ce qui contribue à entretenir la Russie dans ses idées d’agrandissement. Les mêmes avantages dont elle jouit au point de vue de la politique, des races eide la religion, on peut les constater sous le rapport de sa position géographique. Déjà la Russie a dépouillé la Turquie de possessions considérables en Asie et en Europe; elle possède dans tous les membres de la confession grecque des alliés naturels en Orient. Si, par quelque circonstance favorable pour elle, elle réussissait à englober l’empire turc, elle aurait, indépendamment de ses précieuses possessions sur ses derrières, le plus grand des empires du continent qui ait besoin d’étre régénéré. Elle se procurerait par là un empire immense , relié dans toutes ses parties, et acquerrait un développement de puissance bien plus avantageux et bien plus assuré, que l’Espagne et l’Angleterre n’en ont jamais possédé dans leurs colonies.

Faiblesse de l'esprit conservateur.

Ce qui doit nous tranquilliser d’un autre côté sur ces dangers venant de l’Est, ce sont les leçons que nous fournissent l’histoire des temps passés et celle même des temps les plus récents. Ce qu’un homme comme Napoléon n’a pu parvenir à faire de la France, avec l’aide des Français et avec la moitié de l’Europe pour alliée, la Russie pourrait bien plus difficilement le réaliser. On doit encore moins s’attendre à voir l’Autriche, formée d’une sorte de bariolage de diverses na-

lions, tenler de nouveau au moyen de ses fonclionnaires el de ses subalternes le système du dc/ja//ser, la fondation d’un Étal confédéré ou d’un grand empire du centre de l’Europe. Ce système, le souverain, l’homme de guerre et l’homme d’État le plus capable, à la tète du peuple le plus bomogène, n’a pas réussi à l’établir; en Autriche même le noble Joseph a échoué alans sa réalisation; la force de ^!apoléon combinée avec la bonté de cœur d’un Joseph a également tenté d’atteindre ce but, mais sans succès. Les dominations universelles ne réussissent que sur les ruines d’Élats déchus et quand les forces du peuple sont complètement épuisées. Sous ce rapport on se trompe facilement sur l’antiquité de l’Europe et sur la prétendue décadence de sa civilisation. Celle partie du monde lire de temps à autre de son sein des forces toujours nouvelles, toujours grandes, toujours intactes, toujours vigoureuses; elle se refait el se rajeunit, parce qu’au milieu des ell'orls alternatifs de ses parties, elle se meut comme un tout, et qu’elle est encore loin d’avoir atteint, dans son ensemble, le point culminant de son développement politique. Jusqu’aujourd'hui les fruits de la civilisation en Europe (scs lumières |)oliliques el intellectuelles, son activité industrielle el la richesse qui est le produit de ces deux éléments) ont été une source de puissance et de sentiment national , et nullement d’un luxe énervant , el de la vénalité. Ces bienfaits et cette puissance, aussi longtemps qu’ils ne dégénèrent pas par l’excès en mal et en impuissance, ne pourraient être supprimés que par des races qui surpasseraient les peuples européens en avantages analogues, sur un sol analogue, et qui l’emporteraient sur elles par une force aussi solidement établie. Mais pour cela les races slaves , meme les mieux douées , ont montré peu de dispositions. Les Bohèmes ont essayé de réformer l’Église avant l’Allemagne, mais la consistance de leur tentative s’évanouit devant l’obstacle que leur opposa un peuple jouissant d’une civilisation plus avancée. Les Polonais dans les circonstances les plus favorables se concertèrent avec Calvin sur Ja réforme

à introduire chez eux, mais bientôt la ferveur de la noblesse, la sincérité même du besoin d’une pareille réforme dans toute la nation, lui devinrent suspects. Les Bohèmes firent encore un essai de révolution, et cherchèrent à recouvrer leur indépendance politique vis-à-vis de l’Autriche, dans un moment opportun, mais ils ne réussirent pas. Les Polonais consultèrent Rousseau sur le changement de leur Constitution, comme ils avaient consulté Calvin sur la réforme de l’Église, et ils le firent à une époque où les puissances ne les auraient pas empêchés d’opérer leurs améliorations; mais ils temporisèrent, jusqu’à ce que la révolution française fournit le prétexte du plus honteux de tous les méfaits politiques. Tous ces faits sont peu de chose; jusqu’ici la Russie s’est signalée en faisant moins encore. On n’y a jamais osé manifester le moindre besoin d’indépendance religieuse et de progrès. La noblesse n’y a jamais tenté, comme corps, d’établir un gouvernement aristocratique. Le développement de la bourgeoisie et de l’industrie n’y a jamais été favorisé ni par l’esprit du peuple, ni par l’esprit de localité. L’État n’est pas sorti en réalité des conditions du despotisme oriental. S’il est donc question un jour de civiliser l’Orient, ce ne sera probablement pas la Russie qui fraiera la voie à cette nouvelle civilisation ; ce sera au contraire cette civilisation qui aura à se frayer sa voie en Russie. Quant à l’influence de celle-ci sur l’Occident et à son aptitude pour résister aux tendances plus libérales de l’Europe, l’expérience ne confirme ni l’un ni l’autre de ces deux pouvoirs. L’alliance des princes de l’Europe orientale se tient exclusivement sur la défensive contre les efforts de la liberté ; or l’histoire nous le prouve, il n’y a que les forces offensives qui soient efficaces. La ligue de la réaction en 1814, bien que victorieuse et traînant toute l’Europe à sa suite, n’a pas osé détruire en France tous les bienfaits de la révolution. Plus tard avec les Bourbons pour alliés, avec les forces de la France de son côté, elle a osé prendre une allure en quelque sorte offensive pendant la troisième, période décennale de ce siècle; mais l’audace de

cette attitude, il suffit à Caniiiiig de montrer du doigt les forces populaires que l'Anglelerre aurait |)u réunir sous la bannière de ses libertés, pour l’ébranler, et les trois journées de juillet 1830 ont achevé sans peine de la faire disparaître. A cette époque-là on n’éleva pas la moindre prétention d’empécher le peuple français de régler ses propres destinées, et les prétendants absolutistes au trône dans la péninsule d’an delà des Pyrénées obtinrent tout au plus encore de l’argent pour appui. Ce ne fut qu’après avoir attiré de nouveau la France dans ses intérêts, qu’on retrouva encore quelque peu de courage en 1848 pour s’attaquer à la Suisse, mais Février jeta l’épouvante dans les cœurs et fit rentrer l’ennemi dans ses lignes de défense. La révolution reprit alors en France sa physionomie républicaine la plus rude. L’expérience a prouvé que la France a continuellement donné à cette partie du monde l’exemple de ces agitations sans cesse renaissantes et les a provoquées ailleurs; cependant, bien qu’on ait été atteint dans ses propres foyers , on n’a pas osé à son tour rendre la pareille. La politique de dynastie présente cet avantage, qu’elle peut calculer la portée des situations politiques, les suivre avec attention et en tirer parti; ce que les masses excitées ne comprennent pas et ce qui rend si souvent leurs efforts infructueux. Pourtant le flux de tous les mouvements populaires dece siècle a procuré à la cause de la liberté des profits durables, que le reflux de la réaction n’a jamais pu remporter. Les puissances conservatrices observent d’un œil prudent le relâchement de l’esprit public et obtiennent des avantages qu’elles gardent aussi longtemps que dure cet étal d’assoupissement, mais que tout à coup elles perdent de nouveau en un seul jour de commotion populaire. L’opposition de l’Est et de l’Ouest, des principes politiques hostiles au peuple et des principes favorables à la liberté, est parvenue, au milieu de ces froissements continuels, à un tel degré d’évidence et de clarté, que tout semble annoncer l’approche d’un grand coup décisif. Napoléon l’avait prédit avec beaucoup de péné-

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iralion.que le retour des Bourbons et l’altitude des puissances, attitude hostile à la liberté, renicltraient en quesliou la destinée des rois et des peuples, et qu'il suflirait d’une étincelle pour allumer un incendie général; il a exprime l’objet et le sens de la lutte en deux mots qui présentent une antithèse manifeste et qui circulent dans toutes les bouches. D’après cet examen réfléchi de la question, il semble que les champions de la stabilité eux-méincs regardent leur cause comme perdue. Cela résulte non-seulcmcul de cette attitude défensive que nous leur avons vu prendre, mais en outre des paroles mêmes des avocats de la politique conservatrice, des instigateurs de la lutte. Déjà en 1827 ils ont avoué qu’en approfondissant l'e.sprit de l’histoire, ils n’espéraient pas, malgré la majesté et la puissance des chefs de celle politique, et malgré toutes les victoires isolées, pouvoir vaincre l’esprit du siècle, car il n’y a pas d’adresse, pas de force qui puisse enrayer la marche du monde. Les ministres conservateurs les plus renommés soutenaient la lutte, ils l’avouaient eux-mêmes, seulement pour la durée de leur vie. Cette résistance dépend accidentellement de quelques personnages, de quelque existence pleine d’infirmités, tout au plus de quelque confédération d’Étals divisés intérieurement par une éternelle contradiction de leurs intérêts. D’un autre côté SC trouvent la vitalité tenace et ininteri ompuc des peuples et l’esprit progressif de l’histoire, qui réunit les peuples, pour leur faire poursuivre le même but, sans les enchaincr à une confédération; son arme, c’est l’instinct puissant de masses prodigieuses, qui ne doivent pas se hâter, pour qui le moment actuel a souvent été dangereux, et pour qui le temps sera toujours l’allié le plus sûr.

Les mouvements de ce siècle sont sortis de l’instinct des grandes masses; leur but est à la fois commun et identique ; et ils obéissent, dans leur marche progressive, à une impulsion régulière. Telles sont les trois propriétés qui constituent leur force extrinsèque et intrinsèque, qui démontrent leur conformité à la nature des choses et garantissent leur irrésistibilité.

Force du mouvement. Son caractère instinctif.

Les mouvements du siècle sont sortis de l'instinct des masses. Car c’est le trait caractéristique essentiel de l’iiistoire de nos jours, que la grande influence des individus, gouvernants ou hommes prives , soit à peine sensible. Aucun esprit réellement supérieur ne s’est présenté depuis iNapoléon pour attirer spécialement l’attention de ses contemporains; aucun homme d’un caractère réellement grand , pour prendre en mains la destinée d’un peuple ou devenir le représentant des tendances de toute une époque. L’histoire a bien à parler d’un petit nombre de généraux, qui ont embrassé quelquesunes des qualités de Napoléon, mais ce qui était inimitable en lui est encore resté sans imitateurs. Les grands hommes d’État du temps passé le plus rapproché de nous, même en Angleterre et en Amérique, ont disparu et leurs successeurs sont de taille incontestablement plus petite. En littérature et dans les sciences, quelques esprits distingués ont vécu de ce temps-ci, mais leur naissance et leur éducation appartiennent au siècle passé. Dans les arts mécaniques, l’emploi et l’application de la force de la vapeur constituent un des mérites spéciaux de notre siècle, mais la première et principale impulsion à cet égard a été donnée pendant la période précédente. Les forces créatrices sont peu de chose; mais le nombre et le résultat des forces produites avec les choses créées sont prodigieux. Les traits les plus saillants de l’histoire, que lui fournissent les hommes éminents , font défaut à l’histoire de nos jours. Nos petites mais nombreuses commotions manquent de cette terrible surexcitation occasionnée par les forces en lutte les unes avec les autres dans la première révolution française. Au milieu de nos guerres nombreuses, à peine une bataille mémorable a été livrée, à peine s’est manifesté un homme de eapacités sufTisantcs pour pouvoir exciter un très-grand intérêt. Comparée avec l’époque de Napoléon, la notre, malgré un

grand nombre de soulèvements partiels, laisse l'impression d'une lassitude et d’un épuisement profonds, généraux, qui semblent la conséquence naturelle des secousses et des efforts excessifs du passé. Et même, si on la compare avec les années du xviii' siècle, antérieures à la révolution française, notre époque parait pauvre en hommes remarquables. L’histoire de notre siècle manque entièrement de l’intérêt puissant qu’offre le récit de la vie et des actes de tant d’individualités remarquables et nettement tranehées de princes, d’hommes d’Élats, de guerriers, d’écrivains, tels qu’en possédait le xviii' siècle. Mais précisément ce qui, d’un côté, rend son contenu si mince, est, sous un autre rapport, d'autant plus significatif. Le charme de l’iiisloire de ces temps anterieurs est acheté au prix décourageant de l'inertie du peuple, à côté de grandes individualités , à qui celui-ci servait uniquement de matière première, que ces meneurs du moment façonnaient à leur gré. Au contraire, de notre temps, comme au xvi* siècle, ce sont les peuples eux-mémes qui s’ébranlent en masses, dans toutes leurs parties et dans toutes leurs couches. Voilà ce qui fait surtout la grandeur de notre époque. La catégorie prédominante des esprits supérieurement doués a décrû, mais le nombre des esprits doués de capacités moyennes s’accroît d’autant plus; la gloire de ce siècle réside, non pas dans la qualité, dans le haut degré de culture de quelques individus, mais dans la quantité, dans l’extension, dans la diffusion des lumières parmi le grand nombre. Rien de grand ni d’élevé ne s'est produit chez les individus, mais en somme il s’est réellement opéré un grand et sublime changement dans la physionomie de la vie publique; de sorte que l’histoire de ce siècle n’a plus seulement à retracer des biographies de grands hommes et des annales de princes , mais les hauts faits des nations. Le mouvement dans ces grandes masses de toute une partie du moude est partiel et lent, le progrès y est interrompu et entravé, précisément parce que ces masses sont considérables et de natures diverses; mais ce travail préparatoire a une •

vaste portée ; et, si les résultats sont encore de nature à décourager momentanément les esprits ardents et impatients, les promesses de cette époque sont si grandes et si assurées qu’elles font naître, même dans les cœurs les plus abattus, le sentiment que notre temps est une époque où il vaut la peine d’avoir vécu. Si ce n’est pas une époque de profonde investigation, de culture propre à améliorer la nature intime de l’homme, c’en est une au moins où la large diffusion de la civilisation améliore la condition extérieure de l’homme. Comme autrefois les grands événements et les découvertes des XV* et xvi* siècles, ce que les sciences pratiques et les arts mécaniques produisent aujourd’hui d’extraordinaire au moyen d’un grand nombre de forces et d’expériences combinées, donne occasion d'attirer dans la sphère de la civilisation et du bienêtre des masses toujours plus considérables. La consolidation de plus eu plus assurée des connaissances naturelles relatives au ciel et à la terre agit, comme jadis la réforme, en confinant la superstition et l’ignorance dans des limites toujours plus restreintes. Les machines à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes, comme autrefois l’imprimerie et la navigation agrandie, produisent une accélération, une diffusion, une communauté de tous les progrès isolés telles, qu’elles triomphent meme du temps et de l’cspacc au profit de la civilisation générale. Jamais les relations de toutes les parties du globen’ont été si complèles,Ies moyens d’union si multipliés, le commerce si rapide et si général, les connaissances si disséminées, les moyens d’instruction si accessibles, l’aptitude des hommesà tout genre d’activité si grande, le bien-être, les commodités, lesjouissances et les facilités de la vie si généralement répandus , mais jamais non plus si universellement convoités et ambitionnés que de nos jours. L’énergie déployée dans toutes les directions de la vie domestique s’est communiquée également à la vie publique; et ici encore ce sont les masses qui commencent à faire de la politique. Avec cette confiance propre à l'instinct de la multitude, elles formulent leurs prétentions

exactement d'après leurs avantages et leurs besoins, sans se laisser déconcerter par les connaissances supérieures des théoriciens, et elles y persistent avec la logique simple de l'intérêt bien entendu, sans se laisser effrayer par la résistance et les victoires temporaires de leurs adversaires. Or leurs prétentions consistent en ceci, que l'État fasse enfin son affaire du bien du plus grand nombre et non pas de celui du plus petit nombre et de quelques individus. Et elles appuient ces réclamations chaque jour davantage sur un argument dont la vérité est aussi évidente pour les esprits clairvoyants, que menaçante pour les esprits aveuglés, argument qu’avaient prêché déjà eu forme d'avis les premiers apôtres des théories politiques du calvinisme, qu'il peut y avoir des états sans princes, mais Jamais sans peuples.

Universalité du mouvement et son identité.

Ces réclamations sont communes à tous les peuples, et le but de leurs mouvements est identique. Non qu’ils doivent nécessairement conduire à une même et unique forme de gouvernement, mais parce qu’ils procèdent d'une notion de l'État identique. La notion rigoureuse de l'Étal admise dans l'Antiquité (quelque regrettable que cela puisse être pour celui qui connait l'Iiistoirc) est devenue impossible en présence du nouvel idéal de l'État réalisé en Amérique. Personne ne pourra croire que les institutions exclusives de l’Angleterre s’introduisent sur le continent; chacun doit regarder comme infaillible que les idées démocratiques, qui agitent le monde, pénètrent au contraire graduellement en Angleterre. L’individualisme, le sentiment propre de la personnalité est devenu trop puissant chez l’homme, pour ne pas lui faire perdre de son attachement à l’État et aux institutions politiques, pour ne pas amener la dissolution des corporations exclusives, f^ormanl des états dans l’État, pour ne pas effacer toutes les différences de caste et de classe. Car ces efforts vers l’égalité de toutes les

conditions, vers la liberté de l’homme vis-à-vis de l'homme, sont nécessairement fondés sur le sentiment propre de la personnalité. Mais l’égalité politique, quand elle ne signifie pas l’égalité dans l’oppression du despotisme, exige la souveraineté de la volonté du peuple, exprimée par la majorité; elle suppose un gouvernement fondé , non pas sur l'illusion du droit divin, mais sur la nécessité; elle réclame une législation basée sur les besoins de la société, et ces besoins doivent être appréciés par la communauté elle-même. Conformément à ces idées, à ces formes, à ces institutions politiques et sociales, favorables au peuple, tout tend à cette époque vers une sorte de comnninaulé et de progrès continu, comme si la puissance du destin travaillait directement à donner une forme, un corps, à une idée historique.

La lutte de ces temps a fait surgir les efforts d’une quatrième classe pour s’élever. La grande question historique est de savoir si cette tendance n’est que temporaire, si elle s’est prématurément fait jour à la faveur d’idées anticipées dues à l'arbitraire de l’homme, ou si l’on peut reconnaître en elle un décret providentiel, sous Icqucl il est sage de courber le front.

Au XII' et au xiir siècle , la puissance de l’aristocratie chevalière était à peine établie, que la bourgeoisie, dans les villes séparées et dans les confédérations de villes , devint sa rivale; seulement elle n’obtint que des succès de détail. Des siècles s’écoulèrent encore avant que la classe bourgeoise pùt parvenir à se faire valoir dans de plus grands États comme puissance politique reconnue. Elle n’en est pas encore arrivée là partout, et voilà que déjà son rival naturel s’élève contre elle, exactement de la même manière qu’elle le fit autrefois visà-vis de la chevalerie; le quatrième état vise à atteindre le niveau du tiers-étal, et à secouer, de commun accord avec celui-ci, le joug des classes supérieures elméme le pouvoir monarchique, ^'est-ce là aussi qu’une convulsion temporaire, comme les insurrections des villes au xiii” siècle, comme la Jacquerie cl les guerres des paysans?Faudra-t-il au quatrième état, comme jadis

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à la bourgeoisie, des siècles pour conquérir sa signification et ses droits politiques? Mais les mouvements de notre temps ne sont pas occasionnés, comme ceux que nous venons de mentionner, par des cas isolés d’oppression et de misère; ils sont la conséquence d'une idée générale. Depuis que les différentes parties du monde se sont tellement rapprochées, que l’on a acquis partout la conscience du rôle assigné aux races européennes à l’égard du reste de l’huraanité, la valeur de l’homme a obtenu une toute autre importance; les Européens forment une sorte de communauté aristocratique, qui étend son empire sur toutes les parties du globe , et dans cette société l’homme de la plus humble condition veut se compter l’égal des autres, depuis qu’il a, plus que tout autre, contribué à cette extension d’influence; il a à cet effet fourni les hommes et il a créé les moyens de commerce. C’est là que se trouve la justification de ses prétentions actuelles. Le passé et le présent, d’une part, ont écarté les obstacles opposés à ces aspirations, cl, d’autre part, leur ont communiqué une énergie si puissante qu’elle a brisé tous les points d’appui de la résistance. Depuis plusieurs siècles-, nous l’avons vu, le développement historique a travaillé à réalisér l’égalité de plus en plus grande des hommes cl des conditions. La noblesse militaire a détruit sa propre puissance dans les croisades et plus tard dans les guerres civiles. L’aristocratie cléricale a disparu dans les pays protestants, où le prêtre devenait bourgeois avec le bourgeois. L’absolutisme, l’influence des juristes, la nécessité d’employer des hommes instruits et capables à la direction des affaires plus coni|)liquécs des étals modernes, ont aidé à hâter l’introduction de l’égalité dans la société. Les changements opérés dans l’art de la guerre ont donné une plus grande importance aux hommes du commun. La découverte du nouveau monde, le commerce et la navigation ont tourné exclusivement au profil de la bourgeoisie. C’est dans celle-ci et dans la royauté que réside aujourd’hui la meilleure force de résistance à la pression des classes inférieures. Mais depuis la

révolution française le pouvoir monarchique a été dépouillé de son prestige. Depuis la restauration des Bourbons, il a perdu toute confiance par son manque général de parole, en violant ses promesses de respecter les droits des peuples. Ses derniers actes lui ont enlevé chez un grand nombre d’adhérents ses derniers appuis moraux. Pour sa défense personnelle , à peine entrevoit-on de nouvelles ressources. Même dans les étals gouvernés despotiquement, ce que Jacques I" appelait le métier de roi, semble oublié. Quant à la bourgeoisie, elle s’est rarement montrée capable d’exercer la souveraineté politique. Comme corps, elle n’csl pas ambitieuse; au point de vue de ses occupations, elle n’a pas le loisir, ni l’inclination, ni l’habitude de s’assurer une forte position politique. Ajoutons à cela qu’elle est tout autrement dépendante du quatrième état et qu’elle en est séparée par une ligue de démarcation bien plus faible que la noblesse ne le fut jadis de la bourgeoisie.

Si les dilférenccs de classes, les pouvoirs et les formes politiques sont à peine un obstacle aux tendances démocratiques du siècle, l’exemple offert par les états et les formes de gouvernements existants leur offre au contraire le plus grand encouragement. Trois grands Ktats rivalisent de puissance sons des institutions très-différentes. L’absolutisme de la Kussie s’est attiré la haine du monde civilisé tout entier. Le gouvernement constitutionnel de l'Angleterre est hors de la portée de la plupart des étals situés de ce côté-ci de la Manche. La constitution démocratique de l’Amérique est l'idéal cl l’objet de prédilection des grandes masses. Cet Étala grandi inaperçu au fond de l’Ouest, il est sorti de son obscurité au moment où, à l’Est, la Russie prenait de l’accroissement; il a fait invasion , en même temps que la Russie, dans le domaine de riiisloirc, pour y jouer un rôle important; lorsque Napoléon éleva la Russie au faite de sa grandeur, l'.iméi iquc a acheté de lui la faculté de déployer sa force agrandie sur un champ plus vaste et d’opposer sou influence populaire à l’influence despotique et dy-

nastiquc de la Russie. Le spectacle du développement rapide de cet état libre, prospère, sans roi, sans aristocratie, sans clergé officiel, a exercé à juste litre un merveilleux attrait sur les peuples. On peut môme dire que c'est précisément parcequecelétat sculfaitressentir surles peuples une influence si peu remarquée, qu’elle en estplus puissante, plus difficile à arrêter, plus immédiate. L’heureuse destinée de l’Amérique attire en foule hors de l’Europe ceux qui sont fatigués des vieilles institutions qui les entourent et, grâce à l’extrême facilité des communications, les rapports et les idées des émigrants, non de ceux qui ont échoué, mais seulement de ceux qui ont réussi, pénètrent au sein des couches inférieures de la société. A cette propagande, qui n’a jamais été suffisamment appréciée, viennent s’ajouter les productions de la littérature, devenue pareillement démocratique dans toutes les parties de l’Europe. Un nombreux prolétariat formé des classes éclairées, qui vit du travail littéraire de chaque jour, tend sympathiquement la main aux classes inférieures et coopère à la même œuvre. En outre, les victimes du despotisme, les Polonais,les Hongrois, les Italiens, chassés de leur patrie, font une propagande encore plus étendue et plus systématique. Leurs principes, quelquearislocratiques que puissent étreleurschefs, sont nécessairement démocratiques, parce qu’ils ont besoin des masses et qu’ils ne connaissent pas chez eux de classe moyenne ; ils sont affranchis de toute espèce de considérations, et, comme autrefois les Jésuites, ils forment une sorte de confédération cosmopolite avec tous les individus privés de droits et méprisés, mais avec cette différence, qu’ils poursuivent un but progressif et -non rétrograde, qu’ils servent la cause populaire et non la cause du despotisme. Pour combattre ces forces combinées, ces influences politiques insaisissables, d’une égale valeur, la politique monarchique et conservatrice n’a rien à opposer dans le domaine des idées, si ce n’est une portion de la presse, dépendante et sans portée. Les assemblées d’Etats, qui auraient pu seules former le senspnli-

tique et pratique, ont été supprimées et détruites et là même où elles ont un semblant d’existenee, elles ont perdu toute confiance, toute efficacité, parce qu’elles n’ont qu’un semblant d’existence. Un champ libre reste donc ouvert aux principes démocratiques. Ils progressent par toutes les voies, par la voie violente des révolutions, où ils ont reçu, grâce aux doctrines des socialistes, leur plus terrible mot d’ordre, celui d’une loi attraire; et par la voie plus paisible, mais plus sûre, des idées et des moeurs, force qui mine la société. Ils enflamment de plus en plus les imaginations, ils bouleversent les usages, ils dominent les opinions et les actes politiques des individus et des gouvernements, même de ceux qui se débattent contre eux. La mobilité de la propriété, l’égalité de partage des héritages, les écoles communes, la facilité des rapports commerciaux, tout tend au rapprochement des classes; les qualités et les inclinations les plus opposées des hommes se combinent, ppur ainsi dire, pour aider à l’élévation des dernières classes du peuple. La médiocrité des productions littéraires, conséquence de l’accroissement des besoins intellectuels, use le talent des écrivains et gâte en même temps lesclasses de lecteurs. Le luxe et la soif des jouissances stimulent le pauvre à se poser comme l’égal du riche. Ln esprit de malice a soufflé aux adeptes du parti conservateur le conseil de tendre la main au prolétariat contre la bourgeoisie; et en même temps les hommes vraiment philanthropes se sont à leur tour occupés par mille moyens, de soulager et de relever les plus humbles classes du peuple, par les écoles du dimanche et les écoles gardiennes, par les caisses d’épargne et les lois des pauvres. L’émancipation de tous ceux qui sont opprimés et qui souflrent est la mission du siècle, et la puissance de ces idées est devenue victorieuse d’intéréts considérables et d’institutions profondément enracinées; car elle a aboli le servage et les corvées en Europe, et elle a afîrancbi les esclaves dans les Indes occidentales. C’est là le trait caractéristique du temps. L’énergie de la foi et des convictions, la puissance de la pensée, la force de résolution, la

perception claire du but à atteindre, la persévérance et l’abiiégalion, sont toutes dans le camp du peuple et impriment à ce mouvement historique un caractère providentiel, un caractère irrésistible.

Marche régulière du mouvement.

Ce même caractère, on le retrouve dans les mouvements du temps envisagés au point de vue de leur marche régulière. L'histoire que nous nous proposons de raconter, se divise d’elleméme en trois mouvements, aussi inopinés qu'involontaires, imprimés chaque fois comme par un pouvoir supérieur, et qui chaque fois ébranlent du premier coup une grande partie de l’Europe. Ces mouvements se succèdent dans leurs périodes en suivant une progression presque géométrique. L’insurrection de (mdix arriva cinq ans après la grande œuvre de la paix, où commence l’époque actuelle; la révolution de juillet éclate dix ans plus tard , et la révolution de février di.\-huit ans après celle-ci. Si une nouvelle secousse d’une nature analogue est ajournée d’après la même loi, elle se produirait entre la qua- ’ tre-vingtième et la quatre-vingt-dixième année de notre siècle, et chose frappantc,ce sont,dans chaque siècle de notre ère moderne, les mêmes époques vers lesquelles le peuple a réussi à se soulever pour la liberté : au dix-huitième siècle, en France et en Amérique; au di.\-septièmc, en Angleterre; au seizième, dans les Pays-bas; au quinzième,en Suisse et même au quatorzième , en Bohème. Ces rapprochements entre les grands événements, comme ceux qui existent entre les événements moins importants de l’histoire de nos jours, on peut les appeler des jeux du hasard. Mais on constate aussi des rapports analogues entre les masses qui participent aux événements des temps actuels. Les révolutionsde 1820à 18ô0 dans les Étals latins du Sud furent des conspirations militaires, auxquelles les peuples prirent peu de part. La révolution de juillet émana de la seconde chambre du parlement et fut une victoire de la ho ur-

geoisie. Partout en 1848, là même où le but du soulèvemeul n’était pas la république, ce fut le peuple en masse qui se mil en mouvement. Si l’on envisage maintenant les contrées qui chaque fois furent atteintes par l’esprit révolutionnaire, un peut remarquer le même développement progressif. L’ébranlement de l’Espagne ne s’étendit pas au-delà du sud de l’Europe. La révolution de juillet entraîna la France, la Belgique, une partie de l’Allemagne , l’Espagne et l’Angleterre , dans l'orbite du mouvement. L’année 1848 étendit cette orbite sur rilalie, la Prusse et l’Autriche qui Jusqu’alors avaient paru inébranlables. L’agitation alteignitici des populations indispensables pour ébranler, ce qui arrivera nécessaiicment, l’Europe orientale. Enfin, cette progression régulière, qui sefaitob.server dans ce qui concerne les époques, dans les populations et dans réleudue territoriale, prédomine également dans la direction du mouvementi La marche de la liberté, nous l’avons vu, s’csl surtout renfermée, depuis la réforme, dans les régions du Aord , occupées par les races germaniques, jusqu’à ce qu’elle atteignit l’Amérique, où elle trouva ses limites naturelles. Depuis cette époque, la liberté revient de l’Ouest vers l’Est. Sa première descente en France a été très-dillicile à elfectucr; l’Europe orientale tout entière et même les pays libres de rOuest se dressèrent contre le nouvel émigrant. Mais ce premierpas,elleréussit à le faire. Les mouvements de 1820à 1830 se communiquèrentder.Vmérique du sud à l’Espagne, à l’ilalie, jusqu’à la Grèce , en suivant une marche régulière vers l’Est. La révolution de juillet procura un terrain à la liberté en France; j)uis de là elle agita de son souille l'Espagne, la Belgique et la vieille Angleterre; elle ebereba même à aller plus loin et à atteindre la Pologne. En 1848, elle ébranla le continent dans sou centre et dans les |)lus solides forteresses du principe conservateur, en s’avançant jusqu’au Aiéinen et au Dniester. Dans cette marche personne peut-être ne refusera de reconnaître la fatalité du mouvement. Les ressources des Etats américains bientôt suffisantes poui' eux-mémes et leur refus de

reconnaître le droit d'occupation en Amérique réduiront avec le temps le chiffre de l’émigration européenne et limiteront le commerce de l’Ouest; et, à mesure que la décadence croissante de l'Est y provoquera, les antiques routes du commerce et de la civilisation se rouvriront en Asie. Pour cela, il faut des peuples libres sur le continent de l'Europe; sinon, les avantages que ces nouvelles perspectives font entrevoir doivent être perdus pour ceux qu’ils intéressent le plus.

Avenir du mouvement.

Cette marche triomphale de la liberté vers l’Orient s’accomplira, l’histoire tout entière semble le faire présager avec certitude. Par quels obstacles, par quelles réactions, par quels revers elle devra passer, il est impossible de le savoir. L’histoire, envisagée en grand, obéit à une marche régulière, mais dans la physionomie particulière des événements beaucoup est laissé à l’arbitraire de l'homme; un vaste champ lui est abandonné pour exercer les aptitudes dont il est doué. La république ou la monarchie, la monarchie constitutionnelle ou la monarchie démocratique remportera-t-elle la victoire? Les gouvernements libres ne doivent-ils servir que de préparation transitoire, ou 'bien doivent-ils s’asseoir d’une manière définitive? Le quatrième état doit-il seulement conquérir ses droits à lui et prendre place à côté des autres classes de la société, ou bien parviendra-t-il à s’égaler à celles-ci, à se foudre avec elles dans une seule société égalitaire? Ce sont là des questions dont la solution doit dépendre de la capacité des autres classes et des pouvoirs politiques, de la prudence ou de rimprudcncc de leur opposition. Il dépendra principalement de deux peuples, de savoir comment on se comportera dans les grands événements de cette période remarquable de l'histoire : des Français et des Allemands.

V France.

Nous avons vu pendant dos siècles la France ballottée, lanlol par l’éléineut germanique et tantôt par l’élément eello-latin, oscillant entre le catholicisme et le protestantisme, enlrèla religion et l’esprit fort, entre la superstition et l’incrédulité, entre la rudesse et le ralTmemcnt des mœurs, entre les mouvements rétrogrades et une marche trop précipitée. Dans l’Élat, ses institutions touchent tantôt à l’absolutisme, tantôt à l’anarchie; elle cherche son salut d’eu haut, quand il ne peut lui venir que d’en bas, cl elle demande des remèdes d’en bas, quand ils devraient provenir de l’union de toutes les classes. Elle conserve des inslilulious despotiques sous toutes les formes de gouvernement, et par contre elle regarde le recours à l’insurrection comme un droit. Elle ne professe pas un attachement constant à la monarchie, elle ne montre pas de persévérance dans l’ctahlissemcnt des institutions constitutionnelles et elle n’est pas mûre pour la république. Les écoles récentes de .ses hommes du mouvement ont ])réscnlé autant de vacillations dans leurs tendances qu’on en retrouve dans l’iiisloirc de France prise dans son ensetnhic; ce sont toujours les mêmes alternatives entre des extrêmes qui se touchent, toujours les plus étranges contradictions entre les moyens et le but. Elles compromettent la liberté par rexcèsd’égalilé,ctrégalilé par l’exagération de la liberté. Partout elles trahissent autant de haine que de besoin de l’autorité. Elles aspirent à une liberté poussée dans ses dernières limites et à la fin elles soumellenl tout à une nouvelle dictature romaine ou papale. Leur devise est ; Tout par le peuple, et en pratique : Rien pour le peuple. Elles veulent la ruine de toutes les institutions de l’Etat, et pour atteindre ce but il leur faut un pouvoir politique plus grand que celui qui existait à Sparte. Elles visent à des progrès tels qu’on n’en vit jamais et clics veulent les réaliser eu établissant le communisme , sem-

blable à celui qui appartient en propre aux peuples barbares, ,à celui qui existe en Russie et en Égypte. Elles prêchent la fraternité et elles attaquent ce que le sauvage même défend, la propriété cl la famille. Elles ont sans cesse les préceptes du christianisme sur les lèvres et elles célèbrent les scènes bideiises de meurtre et de pillage. Elles veulent fonder un ordre de choses nouveau et durable, en s’appuyant sur les soulèvements brutaux de la rue. Elles s’arment de toutes les grandes idées et se déshonorent par toutes sortes de vices •abjects. Elles veulent franchir le vaste abime qui existe entre la réalité défectueuse et les améliorations possibles, et elles s’imaginent le combler en y versant la fumée de chimères impossibles. Avec ces dispositions il existe en outre un désaccord entre les hommes mêmes qui donnent le ton à la France : La nation est-elle encore saine et vigoureuse, comme Lamartine le pense, ou bien les Mirabeau et les Barnave, les Napoléon et les Lafayette ont-ils eu raison, comme Guizot le prétend, de désespérer de l’avenir de la France, et de la regarder comme un corps décrépit? La France, comme l’Italie au temps de Machiavel, succombcra-t-elle sous le poids de celle malédiction politique, qu’avec son caractère clic ne peut jamais être satisfaite de rien, qu’elle est incapable d'obéir, et incapable de jouir de la liberté; voilà le problème à résoudre. C’est à la France à décider, si elle veut adopter les institutions germaniques, qui seules pourront lui procurer une liberté régulière et assurée, ou bien si, malgré les sacrifices inouïs que lui ont coûtés ses révolutions, elle doit retomber dans la léthargie des nations latines, tandis qu’aujourd'hui l’Espagne et l'Italie mêmes semblent vouloir s’en arracher. Et de celte décision dépend en grande partie, on peut même dire en totalité, la marche paisible et régulière, ou le cours fougueux et torrentiel des évènements contemporains.

Allemagne.

C’esl également le cœur rempli d’anxiété qu’en prenant pour point de départ la situation actuelle de rAllcmagnc, on envisage l’avenir de notre nation. L’Allemagne, dès les temps les plus reculés de son histoire, a toujours été privée de ses forces les plus précieuses. Lors de l’émigration des peuples, lors de la colonisation des pays slaves, pendant les croisades, dans les guerres d’Italie, elle a envoyé au dehors, par masses, par peuplades mêmes, ses enfants les plus robustes, et c’est au prix de son propre épuisement qu’elle a rajeuni le monde. Ce fait SC peipétue encore de nos jours par les émigrations, par des exportations ruineuses d’hommes et d’argent, qui appauvrissent et affaiblissent la patrie. Aussi, tandis que la découverte de l’Amérique ouvrait aux autres peuples des voies nouvelles, nous n’avons pu prendic la moindre part aux mouvements extérieurs du monde. Nos pays-frontières de l’Ouest, plhs actifs , la Suisse et les Pays-bas , se sont séparés de nous; nosgraudes puissances de l’Cst,la Prusse et l’Autriche, SC sont érigées eu Llats particuliers; le reste du corps, affaibli, divisé, est resté .sans vigueur, est devenu le jouet de tout ce qu’il y a de remuant et d’actif dans le monde. La situation et la disposition du pays' étaient trop précieuses, pour ne pas exciter la convoitise de tout ce qu’il y a de puissant au monde. Et cependant par ce motif-là même il ne fut donné à personne de le |)osséder dans sou ensemble d'une manière durable. Il était trop bien approprié au développement d’une forte puissance, pour qu’à chaque moment favorable à la constitution de l’unité dans son sein , le monde entier ne se levât contre nous. Notre destinée a semblé être celle de toutes les nations divisées, c’est-à-dire, de former un peuple cosmopolite, comme les Juifs, les Grecs et les Italiens modernes, et de nous contenter des avantages intellectuels, que nous nous sommes procurés à nous-mêmes et dont nous avons doté l’humanité. Si

ces grands traits de notre vie nationale, qui, sans contredit, retracent bien le caractère du peuple, paraissent devoir détruire eu nous tout espoir patriotique , l liistoire, si remplie d énigmes, y ajoute à son tour cependant des grands traits d’une autre nature, qui permettent à ces mêmes espérances de ^ so ranimer fiêiement. L’Iiistoire de l’Allemagne depuis la réforme a suivi le même cours icgulier, seulement avec plus de lenteur, que l liistoire d’Angleterre et celle de France. Elle nous a menés, en passant par la liberté religieuse (la réforme) et par la liberté de pensée (l’époque littéraire du dernier siècle), au seuil de la liberté politique, et elfe nous fait espérer que nous atteindrons aussi celle-ci dans une mesure qui corresponde aux labeurs profonds efl’ectués pour préparer sa venue. Si l’on jette un coup d’œil rétrospectif sur la marche totale et complète de l’iiistoire d’Allemagne à partir de ses débuts, on y puise de plus grands encouragements encore. L’.Vngleterrc, nous l’avons montré précédemment, a décrit les différentes phases de son développement historique avec une incomparable perfection; la même chose parait se reproduire en Allemagne, seulement d’une autre manière. L’époque anglo-saxonne de la royauté patriarcale, nous l’avons qualifiée de plus brillante et de plus importante qu’aucune autre. Eh bien! si nous pouvons regarder notre histoire d’Allemagne jusqu’aux premiers Ilohenstaufcn , aussi longtempsque le pouvoir impérial avait encore une signification , comme la période correspondante, elle est bien plus brillante, bien plus grande, bien plus glorieuse. L’aristocratie anglaise, nous l’avons trouvée plus capable de gouverner qu’aucune autre; mais l’aristocratie allemande, en maintenant, grâce à ses chefs, la paix à l’inlérieur, cette paix qu’ailleurs les monarques absolus avaient à protéger contre les chefs mêmes de celte aristocratie, et en recherchant par celle voie la puissance princière, n’a-l-elle pas fait preuve dans une autre mesure, d’une capacité politique analogue et en même temps d’une plus grande vigueur, que n’en a jamais déployée une autre aristo-

cralie. L'absolutisme en Angleterre a produit beaucoup de bien et peu de mal dans un État uni et merveilleusement favorisé ; dans l’Allemagne divisée, il n’a pu procurer que peu d’avantages, mais aussi il a encore moins causé de dommage. Ces éléments ne se sont pas combinés en Allemagne, comme en Angleterre, en une organisation politique unitaire, mais l’aristocratie y a rendu l’Empire sans consistance, on peut même dire qu’elle l’a anéanti. Si de même que l’aristocratie a succédé à la période impériale, la démocratie parvient à se substituer à l’aristocratie , en se séparant tout simplemend'elle et en se constituant sans de trop grandes et de trop énervantes secousses, alors l’Allemagne poursuivra sa marche historique dans une sécurité digne d’envie, et avec un caractère égal de modeste grandeur. Celan’arriverachezun peuple divisé et qui a perdu l’habitude de l’activité, si du reste la chose est possible, que lentement, qu’à travers dès réactions et des qiécomptes, que diflicilement sans le secours de l’étranger et jamais qu’à lu faveur des circonstances 4et des événements extérieurs. Ce moment arrivé (et on pf ut à cet égard avoir grande confiance dans la nature vigoureuse et persévérante du peuple), alors l’Allemagne remplira dans cette )>artie du monde la mission importante qui a été assignée à la France jusqu'à ce jour. Dans celte situation elle pourra encore moins jouer le rôle d’Etat conquérant, et voudra mieux y renoncer,que l’Angleterre. Le but de sa politique ne pourra jamais être autre, que de transformer partout en fédérations les grands États dont l’unité présente tant de dangers. Car les fédérations réunissent les avantages des grands et des petits Étals et offrent une garantie plus certaine à la liberté générale et à la propagation pacifique de la civilisation sous toutes ses faces.

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