DU BUDDHISME INDIEN. 9SB
« Quand mon corps, abandonné comme les fragments de la canne à sucre, dormira sur la terre, il sera incapable de se donner de la peine pour saluer, se lever, et réunir les mains en signe de respect.
« Quelle action vertueuse serais-je alors en état d'exécuter avec ce corps ? Aussi n'est-il pas convenable que j'attache aucun prix à un corps dont le terme est au cimetière ; il ne vaut pas plus qu'une maison incendiée, pas plus qu'un trésor de pierreries perdu dans les eaux.
« Ceux qui, dans ce corps fait pour périr, sont incapables de distinguer ce qui a de la valeur, ceux-là ne reconnaissant pas l'essentiel, ignorent ce qui a du prix et ce qui n'en a pas ; ces insensés tombent en défaillance au moment où ils entrent dans la gueule du monstre de la mort (i).
« Quand on a retiré d'un vase ce qu'il contenait de meilleur, le lait caillé, le beurre fondu, le beurre frais, le lait ou le lait acide, et qu'il n'y reste plus que de l'écume, si ce vase vient à se briser, il n'y a pas lieu à beaucoup se plaindre. Il en est de même du corps ; si les bonnes œuvres, qui lui donnent du prix, en sont enlevées, il ne faut pas se lamenter lorsqu'il vient à périr.
< Mais lorsqu'en ce monde la mort brise violemment le vase du corps de ces hommes orgueilleux qui se détournent des bonnes œuvres, alors le feu du chagrin consume leur cœur, comme quand on brise un vase de lait caillé, dont le meilleur est ainsi entièrement perdu.
< Ne t'oppose donc pas, seigneur, à ce que je m'incline devant la personne [des Religieux] ; car celui qui, sans examen, se dit : Je suis le plus noble, est enveloppé des ténèbres de l'erreur.
« Mais celui qui examine le corps au flambeau des discours du Sage qui possède les dix forces, celui-là est un sage qui ne voit pas de différence entre le corps d'un prince et celui d'un esclave.
« La peau, la chair, les os, la tête, le foie et les autres organes sont les mêmes chez tous les hommes ; les ornements seuls et les parures font la supériorité d'un corps sur un autre.
« Mais l'essentiel en ce monde, c'est ce qui peut se trouver dans un corps vil, et que les sages ont du mérite à saluer et à honorer.
« Le roi Açôka ayant ainsi reconnu que le corps avait moins de valeur que des coquilles d'œufs pleines de boules de sable faites avec des larmes de serpent, et s' étant persuadé que les avantages résultant des respects témoignés [aux Religieux] l'emportaient sur une multitude de grandes terres subsistantes avec leur Sumêru pendant de nombreux Kalpas, le roi Açôka, dis-je, voulut se
(1) Le texte dit « le Makara de la mort; » le Makara est ce poisson fabuleux dont le dauphin a peut-être suggéré l'idée aux Indiens.
parer pour aller honorer les Stupas de Bhagavat. Alors, entouré delà foule de ses ministres, il se rendit à Kukkuta ârâma, et là, se tenant à la place d'honneur, il dit, les mains réunies en signe de respect : Y a-t-il une seconde personne qui ait été, de la part du Sage qui voyait tout, l'objet d'une prédiction pareille à celle qu'il a faite pour moi, lorsque je lui offris [dans une autre existence] une» poignée de terre (1)? Alors Yaças l'ancien de l'Assemblée lui répondit ainsi: Oui, grand roi, il en existe une. Lorsque Bhagavat, sur le point d'entrer dans le Nirvana complet, après avoir converti le Nàga Apalàla (2) et la Tchândàlî Gôpâiî, femme du potier (3), se rendait à Mathurâ, il s'adressa ainsi au respectable Ânanda : Dans celte ville de Mathurâ, ô Ânanda, cent ans après que je serai entré dans le Nirvana complet, il y aura un marchand de parfums nommé Gupla. Ce marchand aura un fils nommé Upagupta (4), qui sera le premier des interprètes de la Loi, et un Buddha véritable, moins les signes exté-
(1) Ceci est une allusion à l'action vertueuse que fit Açôka, dans une existence antérieure, un jour que Çàkya passait près de lui. Açôka était alors un petit garçon nommé Djaya, qÈii jouait sur le grand chemin, dans la poussière, avec un autre enfant de son âge, nommé Vidjaya. A la vue des perfections du Buddha, il fut touché de bienveillance; et avec l'intention de donner de la farine au Religieux, il jeta dans son vase une poignée de terre. {Divya avad., i. 228 b de mon man.) La légende dans laquelle ce fait est raconté a le titre de Pâmçu pradâna, « l'aumône d'une « poignée de terre; » c'est le préambule de celle d'Açôka; et cela est naturel dans les idées buddhiques, puisque cette légende raconte celle des anciennes existences d'Açôka, où il acquit les mérites qui devaient l'élever plus tard à la royauté, et en faire le plus glorieux protecteur du Buddhisme. Il importe de rapprocher cette note du commencement du chapitre où Fa hian raconte brièvement l'histoire d'Açôka. La traduction de M. A. Rémusat, corrigée par Klaproth, n'est pas suffisamment claire; elle fait d'Açôka encore enfant un contemporain de Çàkyamuni, ce qui est une erreur qu'augmente encore une note de Klaproth. {Foe koue M, p. 293 et 295.) Tout devient clair si l'on admet, comme cela est indispensable, que Fa hian a voulu dire quelque chose d'analogue à ceci : « Dans le temps où celui qui fut plus tard Açôka était un petit enfant « contemporain de Çàkyamuni. »
(2) Le Nâga Apalàla était un dragon qui résidait dans la source du fleuve que Fa hian nomme Sou pho fa sou thou, c'est-à-dire en sanscrit Çubhavastu, et dans la géographie ancienne Svaslus, le Sewad de nos cartes, ainsi que l'a fait voir Lassen. {Zur Geschichte der Griech. und Indoskyth. Kônige, p. 135.) La légende de ce Nàga, que les Chinois nomment très-exactement A po lo la, est racontée fort en détail par M. Abel Rémusat. {Foe koue ki, p. 53.)
(3) Je n'ai pas retrouvé dans nos recueils de légendes celles de la Tchâiidâlî Gôpâiî.
(4) C'était un usage général dans l'Inde, au temps du Buddhisme, de donner à un fils le nom de son père, en l'en distinguant par l'addition du préfixe upa (sous), comme ici : Gupta le père, et Upagupta le fils; Nanda et Upananda ; Tichya et Upatichya. L'addition de ce préfixe donnait au composé le sens de « celui qui est sous Nanda, » et par extension, « le petit Nanda. » Il y aurait à faire, sur les noms propres, des recherches qui ne seraient pas sans intérêt pour l'histoire de la littérature indienne. Ainsi, les noms buddhiques sont en général empruntés à ceux des constellations lunaires, comme Puchya, Tichya, Râdha, Anurâdha et autres ; mais on n'en rencontre aucun qui rappelle les noms familiers à la mythologie moderne, comme sont Krïchna, Gôpàla, Mâdhava, Râdhâ, Dêvî, Pàrvatî, Gâurî et autres semblables. On peut dire en toute assurance qu'il y a, entre les noms propres buddhiques et ceux des Purâças, la même différence qu'entre ces derniers et ceux des Vêdas, avec lesquels les dénominations buddhiques offrent une
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rieurs (1). C'est lui qui, cent, ans après que je serai entré dans le Nirvana complet, remplira le rôle d'un Buddha. * Sous son enseignement beaucoup de Religieux verront face à fiice l'état d'Arhat par la destruction de toutes les corruptions du mal. Ces Religieux rempliront de baguettes longues de quatre doigts une caverne ayant une profondeur de dix-huit coudées sur une largeur de douze (2). Le premier de mes Auditeurs, ô Ânanda, entre ceux qui sont capables d'interpréter la Loi, sera le Religieux Upagupta. * Vois-tu là-bas, ô Ânanda, cette bande de bois qui est si bleue ? — Oui, seigneur. — C'est, ô Ânanda, la montagne nommée Urumunda (3). Là, quand cent ans se seront écoulés depuis l'entrée du Tathâgata dans le Nirvana complet, il y aura une habitation aux bois nommée Natabhatikâ (4). De tous les endroits faits pour qu'on s'y assoie ou qu'on s'y couche, et qui favorisent le calme [de la contemplation], le premier à mes yeux est cet ermitage de Natabhatikâ.
fi Le Sthavira prononça ensuite cette stance : Le chef du monde a prédit que le glorieux Upagupta, le premier des interprètes de la Loi, remplirait les devoirs d'un Buddha.
« Cet être parfait, reprit le roi, est-il donc déjà né, ou bien est-il encore à
frappante analogie. Ce sujet fournirait la matière d'une monographie curieuse. Je remarque seulement ici, en passant, que le nom de Tichya, qui est si commun dans nos légendes du Nord, est l'original sanscrit du nom pâli de Tissa, qui n'est pas moins familier aux Buddhistes singhalais.
(1) On ne voit pas clairement dans le texte s'il faut lire alakchanakô BuddhaJi, ou lahchanaîcô. La lecture attentive de la légende d'Upagupta m'autorise à croire que la véritable leçon esl alakchanaka. Le texte veut dire qu'Upagupta sera un Buddha, moins les Lakcliavâni, ou les trente-deux signes de la beauté physique.
(2) Le passage intercalé entre deux étoiles est emprunté à la légende d'Upagupta, qui est d'un très-grand secours pour l'intelligence de celle d'Açôka. {Divya avad., f. 173 b.) Mais en cet endroit même le texte est si altéré, que sans les éclaircissements dans lesquels la légende entre ailleurs, il serait à peu près impossible d'y rien comprendre. Voici le résumé des éclaircissements en question. Lorsque Upagupta eut acquis la science profonde qui en fit le premier des interprètes de la Loi, il se mit à prêcher constamment à la multitude, et convertit jusqu'à dix-huit mille personnes, qui à force d'application parvinrent au rang d'Arhat. « Or il y avait dans la montagne d'Urumuntla une caverne profonde de dix-huit coudées, et large de douze. Le Sthavira Upagupta dit à ceux de ses auditeurs qui avaient rempli leurs devoirs : Celui qui, par suite de mon enseignement, sera parvenu à voir face à face l'état d'Arhat par l'anéan'issement de toutes les corruptions du mal, devra jeter dans cette caverne une baguette de quatre doigts ; et il arriva qu'en un seul jour dix mille Arhats jetèrent chacun une baguette dans la caverne. » {Divya avad., f. 181 a.) C'est à ce fait que se rapporte la phrase sur laquelle porte la présente note; mais il était dilflcile de se faire une idée du sens, à la manière dont nos deux inanuscrits donnent ce passage. Outre qu'ils suppriment le mot guhûm (caverne), ils lisent ramkâbliih au lieu de çalâkdbhih, et pûdjayichyanti au lieu de pûrayichyanti.
(3) Cette montagne est nommée tantôt Urumunda, et tantôt Rurumnnda; la première orthographe est la plus ordinaire.
(4) Cet ermitage tirait son nom de celui des deux frères Nata et Bhata, qui l'avaient fait construire. {Divya avad., f. 173 b.)
naître ? Le Sthavira répondit : Il est né, ce sage magnanime qui a triomphé de la corruption ; il vit sur le mont Urumunda, entouré d'une foule d'Arhats, par compassion pour le monde. Et il ajouta :
f Ce sage parfait, qui se plaît aux jeux de Celui qui sait tout, expose la Loi pure à la foule de ses disciples, conduisant par milliers à la ville de la délivrance les Dieux, les chefs des Asuras, les Uragas et les hommes.
« Or en ce temps-là Upagupta, entouré de dix-huit mille Arhats, résidait dans l'ermitage nommé Natabhatikâ. Le roi en ayant été informé, convoqua la foule de ses ministres et leur dit : Que l'on équipe un corps d'éléphants, de chars et de cavaliers ; je veux me rendre promptement à la montagne d'Urumunda. Je veux voir de mes yeux le sage nommé Upagupta, qui est affranchi de toutes les souillures. Mais les ministres répondirent : Seigneur, il faut y envoyer un messager; le sage qui habite cet endroit viendra certainement lui-même auprès du roi. Ce n'est pas à lui, reprit Açôka, à venir au devant de moi, mais bien à moi à me transporter à sa rencontre. Et il ajouta : Il est, je pense, fait de diamant, le corps d'Upagupta qui ressemble au Maître, ce corps qui égale, s'il ne surpasse pas la roche [en dureté] ; un tel homme repousserait l'ordre qu'on lui adresserait. Aussi le roi n'envoya-t-il pas de messager au Sthavira Upagupta, et il dit : J'irai moi-même voir le Sthavira.
t Cependant Upagupta fit la réflexion suivante : Si le roi vient ici, il en résultera du tort pour une grande foule de peuple et pour le pays. C'est pourquoi il se dit : C'est moi qui irai voir le roi. En conséquence Açôka, pensant que le Sthavira Upagupta viendrait par eau, fit établir des bateaux dans tout l'espace qui sépare Mathûrâ de Pâtaliputtra. Alors Upagupta, pour témoigner sa bienveillance au roi Açôka, s'étant embarqué avec sa suite de dix-huit mille Arhats, arriva dans la ville de Pâtaliputtra. En ce moment les gens du roi vinrent lui en annoncer la nouvelle. Seigneur, bonheur à toi ! Upagupta, ce maître de ses pensées, ce pilote de l'enseignement, s'avance à pied, pour te témoigner sa faveur, suivi de sages qui ont atteint la rive de l'océan de l'existence. A ces mots Açoka transporté de joie détacha de son cou un collier de perles qui valait cent mille [Suvarnas], et en fit don à celui qui lui avait apporté cette heureuse nouvelle; puis faisant appeler celui qui sonnait la cloche, il lui dit : Qu'on sonne la cloche dans Pâtaliputtra, pour annoncer l'arrivée du Sthavira Upagupta, et qu'on crie :
« Celui qui, renonçant à une pauvreté qui n'a ni prix ni valeur, désire en ce monde une félicité florissante et heureuse, qu'il vienne voir Upagupta, ce sage compatissant, qui est [pour tous les êtres] la cause de la délivrance et du ciel.
< Que ceux qui n'ont pas vu le premier des hommes, le Maître plein de
DU BUDDHISME INDIEN. 339
miséricorde, l'être existant par lui même, viennent voir le Sthavira Upagupla, ce noble flambeau des trois mondes, si semblable au Maître.
V Quand le roi eut fait répandre à son de cloche cette nouvelle dans Pâtaliputtra, et qu'il eut fait orner la ville, il en sortit jusqu'à la distance de deux Yôdjanas et demi, et s'avança au devant du Sthavira Upagupta, accompagné du bruit de toute espèce d'instruments, à travers les parfums et les guirlandes de fleurs, et suivi de tous ses ministres et de tous les habitants. Le roi vit de loin le Sthavira Upagupta au milieu de ses dix-huit mille Arhats, qui l'entouraient comme les deux extrémités du croissant de la lune ; et il ne l'eut pas plutôt aperçu, que descendant de son éléphant, il se rendit à pied vers la rive du fleuve; là fixant un de ses pieds sur le rivage, il plaça l'autre sur le bord du bateau, et prenant dans ses bras le Sthavira Upagupta, il le transporta sur la terre. Quand il l'eut déposé à terre, il tomba de toute sa hauteur aux pieds du Sthavira, comme un arbre dont on aurait coupé la racine, et il les lui baisa. Puis se relevant et posant à terre les deux genoux, il réunit ses mains en signe de respect, et regardant le Sthavira, il lui parla ainsi :
« Quand, après avoir triomphé de la foule de mes ennemis, j'ai vu réunie sous ma puissance unique la terre avec ses montagnes jusqu'aux rivages de l'océan qui l'entoure, je n'ai pas éprouvé autant de plaisir qu'en voyant le Sthavira.
« Ta vue double les dispositions favorables que j'ai pour cette excellente Loi ; ta vue purifiante fait aujourd'hui apparaître à mes yeux, quoiqu'il soit absent, l'être incomparable qui a dû tout à lui-même.
< Maintenant que le chef compatissant des Djinas est entré dans le repos, remplis pour les trois mondes l'office d'un Buddha; fais, semblable au soleil, briller la lumière de la science sur l'univers détruit, et dont les illusions du monde troublent la vue.
« Toi qui es semblable au Maître, toi l'œil unique de l'univers et le premier des interprètes [de la Loi], sois mon asile, seigneur, et donne-moi tes ordres ; je m'empresserai aussitôt, sage accompli, d'obéir à ta voix.
« Alors le Sthavira Upagupta, caressant de sa main droite la tête du roi, lui parla ainsi: Remplis'avec attention les devoirs delà dignité royale; c'est quelque chose de difficile à obtenir que les trois objets précieux ; honore-les constamment, seigneur.
< 0 grand roi, Bhagavat, le Tathâgata vénérable, parfaitement et complètement Buddha, m'a confié ainsi qu'à toi le dépôt de la Loi ; faisons tous nos efforts pour conserver ce que le guide des êtres nous a transmis, quand il était au milieu de ses disciples.
« Le roi reprit : Sthavira, je me suis conformé aux ordres que Bhagavat avait donnés pour moi. J'ai embelli la surface de la terre de beaux Stupas,
3i0 INTRODUCTION A L'HISTOIRE
semblables aux som-nets des montagnes, décorés de parasols et d'étendards élevés, et ornés de diverses pierres précieuses; et j'ai multiplié les vases qui renfermant ses reliques. Femmes, enfants, maisons, moi-même, ainsi que la possession de la terre et de mes trésors, il n'est rien à quoi je n'aie renoncé sous l'enseignement du roi de la Loi. Rien, bien, reprit le Slhavira Upagupta ; tu as bien fait, grand roi, d'exécuter les ordres du Ruddha. Celui qui emploie son corps au profit de ce qui est réellement essentiel, et qui se sert des objets matériels pour soutenir sa vie, ne se lamentera pas quand son temps sera venu, et il ira dans la demeure désirée des Dieux.
<r Le roi ayant alors introduit en grande pompe le Slhavira Upagupta dans sa demeure royale, le prit entre ses bras, et le fit asseoir sur le siège qui lui était destiné.
« Le corps du Slhavira Upagupta était poli et parfaitement doux, aussi doux qu'un flocon de coton. Le roi s'en étant aperçu, lui dit les mains réunies en signe de respect : Noble créature, tes- membres sont doux comme le coton, doux comme la soie de Rénàrès ; mais moi, être infortuné, mes membres sont rudes, et mon corps est âpre au toucher. Le Slhavira répondit: C'est que j'ai fait à l'Être sans pareil un don précieux, un présent incomparable ; je n'ai pas fait au Tathàgata le don d'une simple poignée de terre, ainsi que tu l'as fait jadis. 0 Slhavira, reprit le roi, c'est parce que j'étais enfant que jadis, ayant rencontré un personnage sans égal, je lui ai donné une poignée de terre, action dont je recueille aujourd'hui le fruit. Alors le Slhavira voulant rendre la joie au cœur d'Açôka, lui répondit en ces termes : Grand roi, vois l'excellence du sol dans lequel tu as semé cette poussière ; c'est à elle que tu dois l'éclat du trône et la puissance suprême. A ces mois le roi, ouvrant les yeux d'étonnement, appela ses ministres et leur dit : J ai obtenu l'empire d'un Ralatchakravartin, uniquement pour avoir donné une poignée de terre : que d'efforts ne devez-vous donc pas faire, seigneurs, pour honorer Rhagavat? Puis tombant aux pieds du Slhavira Upagupta, il s'écria : Voici, ô Slhavira, quel est mon désir : je veux honorer tous les lieux où a séjourné le bienheureux Ruddha ; je veux les marquer d'un signe en faveur de la dernière postérité. Et il prononça la stance suivante :
« Tous les endroits où a séjourné le bienheureux Ruddha, je veux aller les honorer et les marquer d'un signe en faveur de la dernière postérité.
« Rien, bien, ô grand roi, reprit le Slhavira ; c'est une belle pensée que la tienne. Je vais te montrer aujourd'hui les endroits où a séjourné le bienheureux Ruddha ; je les honorerai les mains jointes, j'irai les visiter, et je les marquerai d'un signe, n'en doute pas (1).
(1) Ces dernières paroles doivent sans doute être mises dans la bouche du roi; cependant nos manuscrits ne l'indiquent pas ainsi.
< Alors le roi ayant équipé une armée formée de quatre corps de troupes, prit des parfums, des fleurs et des guirlandes, et partit accompagné du Slhavira Upagupta. Ce dernier commença par conduire le roi dans le jardin deLumbinî; puis étendant la main droite, il lui dit : C'est dans ce lieu, ô grand roi, qu'est né Bhagavat; et il ajouta :
« C'est ici le premier monument consacré en l'honneur du Buddha dont la vue est excellente. C'est ici qu'un instant après sa naissance, le solitaire fit sept pas sur le sol(1).
« Ayant promené ses regards sur les quatre points de l'horizon, il prononça ces paroles : Voici ma dernière existence; c'est la dernière fois que j'habite dans une matrice humaine (2).
« En ce moment Açôka tomba de toute sa hauteur aux pieds du Religieux; puis se relevant, il réunit ses mains en signe de respect, et dit en pleurant : Ils sont heureux, et ils ont accompli des actions vertueuses, ceux qui ont vu le grand solitaire au moment où il est venu au monde, et qui ont entendu sa voix agréable. Alors le Slhavira voulant augmenter la joie d'Açôka, lui parla ainsi : Grand roi, aimerais-tu à voir la divinité qui a été présente à la naissance du plus éloquent des hommes, et qui l'a entendu parler, lorsqu'il vint au monde dans ce bois et qu'il fit trois pas ? — Oui, Sthavira, j'aimerais à la voir. Aussitôt le Sthavira, dirigeant la main du côté de l'arbre dont la reine Mahâmâyâ avait pris une branche, parla ainsi: Que la Divinité qui réside ici dans cet arbre Açôka, cette fille des Dieux qui a vu le Buddha parfait, se montre ici en personne, afin d'augmenter les sentiments de bienveillance [pour la Loi] (3) dans le cœur
(1) Le bois de Lumbinî est célèbre dans toutes les légendes relatives à la vie de Çàkya; voyez notamment le chapitre du Lalita vistara consacré au récit de la naissance du jeune Sidhârlha. {Lalita dstara, f. 45 sqq. de mon man.) Ce jardin est situé près de Kapilavaslu. Fa hian en a parlé dans son voyage. {Foe kove ki, p. 199, et la noie de Klaprolh, p. 219.) Le voyageur chinois rapporte également l'hisloire des sept pas que le miraculeux enfant fit sur le sol. {Foe koue ki, ib. Klaprolh, ib., p. 220.)
(2) Quant aux paroles que prononça le jeune prince au moment de sa naissance, voyez la légende de Çàkya traduite du chinois par Klaprolh. (Foe koue ki, p. 220 et 223.) Les versions diverses de ces paroles, que rapportent les nombreuses autorités citées par ce savant, reviennent toutes, plus ou moins exactement pour le sens, au passage du Lalita vistara relatif à cet événement, que j'ai cité ailleurs il y a quelque temps. {Journal des Savants, année 1837, p. 353 et 354. Lalita vistara, p. 49 b de mon man.) Cela ne doit pas étonner, puisque la tradition des divers peuples qui ont adopté le Buddhisme repose en définitive sur des autorités indiennes. Mais ce qu'il est plus utile de remarquer, c'est que les paroles que la légende du Nord met dans la bouche du jeune Çàkya sont les mêmes que celles qui soht rapportées par les légendes du Sud. Je n'en ai pas le texte pâli, mais j'en juge d'après la traduction, vraisemblablement fort exacte, que M. Turnour a donnée d'un fragment considérable du commentaire composé par Buddha ghosa sur le Buddha vamsa. {Journ. Asiat. Soc. of Ben gai, X. Vil, p. 801.)
(3) Je continue à traduire prosâdo par bienveillance; mais on pourrait fort bien le remplacer
du roi Açôka. Et à l'instant la Divinité parut sous sa propre forme auprès du Sthavira Upagupta, et tenant ses mains réunies, elle lui dit : Sthavira, que me commandes-tu? Alors le Sthavira se tournant vers Açôka: La voilà, ô grand roi, la Divinité qui a vu Rhagavat au moment de sa naissance. Réunissant aussitôt les mains en signe de respect, le roi s'adressa ainsi à cette Divinité : Tu l'as donc vu au moment de sa naissance, ce sage dont le corps était marqué des signes de la beauté, et dont les grands yeux ressemblaient au Lotus ! Tu as donc entendu les premières paroles du Héros d'entre les hommes, les paroles agréables qu'il prononça dans ce bois! Oui, répondit la Divinité, je l'ai vu au moment oii il venait de naître, le premier des hommes, dont le corps était brillant comme l'or ; je l'ai vu au moment oii il faisait sept pas, et j'ai entendu les paroles du Maître. Dis-moi donc, ô Divinité, reprit le roi, quel était l'éclat de Rhagavat à l'instant où il vint au monde. Je ne puis, lui dit la Déesse, l'exprimer par des paroles ; mais juges-en par un seul mot :
t Rrillante d'une lumière miraculeuse, resplendissante comme l'or, agréable aux yeux, la terre, dans ce système des trois mondes où règne Indra, trembla ainsi que ses montagnes, jusqu'aux rivages de l'océan, semblable à un vaisseau porté sur la grande mer.
t Le roi, après avoir donné cent mille [Suvarnas] aux gens du pays, fit élever en cet endroit un Stûpa et se retira.
« Le Sthavira Upagupta ayant ensuite conduit le roi à Kapilavastu, lui dit en étendant la main droite: C'est en ce lieu, ô grand roi, que le Rôdhisattva a été présenté au roi Çuddhôdana [son père]. A la vue de ce corps que paraient les trente-deux signes caractéristiques d'un grand homme, et dont ses regards ne pouvaient se détacher, Çuddhôdana tomba de toute sa hauteur aux pieds du Rôdhisattva. Voici, ô grand roi, la Divinité de la famille, nommée Çâkya vardha (celle qui fait prospérer les Çâkyas) ; c'est à elle qu'a été présenté le Rôdhisattva aussitôt après sa naissance, pour qu'il adorât le Dieu. Mais ce furent les Divinités qui toutes se jetèrent aux pieds du Rôdhisattva. Aussi le roi Çuddhôdana s'écria-t-il : Cet enfant est un Dieu pour les Divinités elles-mêmes; de là vint qu'on lui donna le nom de Dêvâtidêva (Dieu supérieur aux Dieux) (4).
« C'est ici, ô grand roi, que le Rôdhisattva fut présenté aux Rrâhmanes clair-
ici par grâce, et l'on comprend sans peine que les Tibétains l'aient pris, dans de tels passages, pour synonyme de foi.
(1) Cette légende est encore le résumé sommaire du chapitre correspondant du Lalita vistara. (Lalita vistara, ch. viii, f. 67 sqq. de mon man.) Il faut voir aussi le récit de la naissance de Çâkya, traduit du chinois par Klaproth. {Foe koue ki, p. 221 .)
DU BUDDHISME INDIEN. 343
voyants qui prédisent l'avenir. C'est ici que le Rïchi Asita déclara que l'enfant serait un jour un Buddha dans le monde. Ici, ô grand roi, l'enfant a été confié à Mahâ Pradjâpatî, sa nourrice. Là on lui a enseigné [à écrire ; ici, à monter un éléphant et un cheval (1), à diriger un char, à manier l'arc, la flèche, la massue, l'aiguillon, à pratiquer en un mot les autres exercices convenables à sa naissance. Voici la salle où s'exerçait le Bôdhisattva. C'est en cet endroit qu'environné de cent mille Divinités, le Bôdhisattva se Uvrait au plaisir avec ses soixante mille femmes. C'est ici que dégoûté du mondç par la vue d'un vieillard, d'un malade et d'un mort, le Bôdhisattva [quitta sa demeure] pour se retirer dans la forêt (2). C'est ici qu'il s'assit à l'ombre d'un Djambu, et que se détachant des conditions du péché et de la misère, il parvint, par la réflexion et le jugement, au premier degré du Dhyâna (la contemplation), qui est le résultat de la vue distincte, qui donne la satisfaction et le bonheur, et qui ressemble à l'état exempt de toute imperfection. C'est alors qu'un peu après midi, au moment où l'on prend le repas, on vit l'ombre des autres arbres se projeter [dans le sens ordinaire], se diriger, s'incliner vers l'orient (3), tandis que l'ombre de l'arbre Djambu n'abandonnait pas le corps du Bôdhisattva. A cette vue le roi Çuddhôdana tomba une seconde fois de toute sa hauteur aux pieds du Bôdhisattva. C'est par cette porte qu'escorté de cent mille Divinités, le Bôdhisattva sortit de Kapilavastu au milieu de la nuit. Ici le Bôdhisattva remit son cheval et ses parures entre les mains de Tchhandaka [son serviteur], et le congédia. C'est ce que dit cette stance :
« Tchhandaka ayant reçu ses parures et son cheval, fut congédié par lui ; le héros entra seul et sans serviteur dans la forêt où il allait se mortifier.
« C'est ici que le Bôdhisattva, échangeant avec un chasseur ses habits de soie de Bénârès contre des vêtements de couleur jaune, embrassa la vie de mendiant. Ici il fut reçu dans l'ermitage des Bhârgavides. En cet endroit le roi Bimbisâra invita le Bôdhisattva à partager avec lui la royauté. C'est là qu'il rencontra Ârâda (4) et Udraka, ainsi que l'exprime cette stance :
(1) Le texte se sert des expressions caractéristiques et tout indiennes, « à monter sur le cou « d'un éléphant et sur le dos d'un cheval. »
(2) Cette partie de la légende de Çâkya est depuis longtemps connue et à bon droit célèbre, parce qu'elle exprime les idées de compassion et de charité qui passent pour les premiers motifs de la mission que s'est donnée Çâkya. On la trouve amplement développée dans le Foe koue ki, p. 204 sqq.
(3) Le texte se sert ici d'une expression que je n'ai vue que dans ce style : prâtchîna prâgbhâra. D'après Wilson, prâgbhâra ne signifie que « sommet d'une montagne. » En rapprochant de ce sens le composé de notre texte, on pourrait supposer que l'adjectif prâgbhâra signifie « ce « dont le poids est au sommet. »
(4) Ce Brahmane a déjà été nommé ci-dessus, sect. II, p. 137, note 1. Je crois reconnaître le
« Dans cet ermitage vivaient les Rïchis Udraka et Ârâda ; le Rôdhisatlva, cet Indra parmi les hommes, ce protecteur, se rendit familière la pratique de leur
doctrine.
€ Ici le Bôdhisattva se soumit à une rude pénitence de six années. C'est ce que dit cette stance : Le grand solitaire, après s'être livré à une rude pénitence de six années, reconimt que ce n'était pas la voie véritable, et abandonna cette
pratique.
« C'est en cet endroit que Nandâ et Nandabalâ, les filles du villageois, présentèrent au Bôdhisattva une offrande de miel et de lait, qui se multiplia [miraculeusement] en dix offrandes, et dont il se nourrit (1). On cite à cette occasion la stance suivante :
€ Ayant mangé en cet endroit l'offVande de lait et de miel que lui avait présentée Nandâ, le grand héros, le plus éloquent des hommes alla s'asseoir à l'ombre de l'arbre Bôdhi.
« C'est ici que Kàlika le roi des Nâgas vint trouver le Bôdhisattva qui était assis près de l'arbre Bôdhi, et se mit à chanter ses louanges. Aussi dit-on : Le p'ius éloquent des hommes fut loué par Kàlika le roi des serpents, après que,
nom du premier de ces anachorètes, Ârârja, dans la transcription chinoise A lan, telle que la donne Klaproth, d'après une légende de la vie de Çâkyamuni. {Foe koue M, p. 281.) Je conjecture même que Klaproth, ou le texte qu'il suit, commet une erreur en faisant de Kia lan un autre Brahmane différent du premier. {Ibid.) Si, en effet, on rapproche du nom sanscrit du Brahmane en question, Ârâda Kâlâma, le double nom chinois A lan Kia lan, on sera naturellement porté à croire que les quatre monosyllabes chinois sont la transcription assez peu altérée des deux Irissyllabes sanscrits. Un passage de la légende de Çâkyamuni, telle qu'elle a été rédigée par Buddha uhosa et traduite du pâli par M. Turnour, semble dire qu'Ârâda résidait dans le Magadha, non loin de Râdjagriha. {Journ. Asiat. Soc. of Bengal, t. VU, p. 810.) Mais le Lalita vislara affirme positivement que le Brahmane Arâda vivait dans la grande ville de Vâiçàlî. {Lalita vistava, f. 125 b de mon man.) Ce fait est confirmé par un passage de Parinibbàna sulta pâli, dont M. Turnour a donné une excellente analyse. C'est, en effet, au-delà de Vàicâlî, après la dernière visite de Çàkya dans cette ville, qu'eut lieu une discussion entre un Malla et un disciple d'Âlàra Kâlâma (comme les Singhalais le nomment), sur les mérites relatifs de Çàkya et d'Àlàra. {Journ. Asiat. Soc. of Bengal, t. Vil, p. 1004.) Il semble naturel de conclure de cette dernière circonstance que la résidence d'Àràda n'était pas éloignée de Vâiçàlî. Quaût à Rudraka, fils de Ràma, c'est bien à Râdjagriha que Çâkyamuni fit sa rencontre, ainsi que je l'ai dit plus haut(sect. II, p. 137, note 1); le Lalita vistara affirme positivement ce fait. {Lalita vistara, f. 128 b de mon man.) J'ignore laquelle des deux autorités il faut préférer, du Lalita vistara qui nomme ce dernier Brahmane Rudraka Rdmaputtra, ou de la présente légende, qui le nomme Udraka. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette dernière orthographe est confirmée par le commentaire pâli de Buddha ghosa, qui cite ce même Brahmane sous le nom de Uddakaramo. {Journ. Asiat. Soc. of Bengal, t. VII, p. 810.) Il faut probablement lire Uddaka Râma. Quant aux faits résumés dans ce passage, depuis le moment où Çâkya s'assit sous un arbre Djambu, voyez la légende souvent citée de la vie de Çàkya. {Foe koue ki, p. 231 sqq., et p. 281 sqq.)
(1) Voyez cette partie de la légende de Çàkya racontée en détail dans le Foe koue ki, p. 283 et 281. Conf. Aùat. Res., t. XX, p. 165.
DU BUDDHISME INDIEN. 345
désireux de l'immortalité (1), il fut entré dans la voie qui y mène, sur le trône de la Bôdhi (2).
< En ce moment le roi, se prosternant aux pieds du Sthavira, lui parla ainsi les mains réunies avec respect : Si je pouvais voir ce roi des Nâgas qui a contemplé le Tatliâgata, lorsque possédant la vigueur du roi des éléphants furieux, il marchait dans cette voie ! Et aussitôt le roi des Nâgas, Kâlika, apparaissant auprès du Sthavira Upagupta, lui dit les mains réunies avec respect : Sthavira, que me commandes-tu ? Alors le Sthavira dit au roi : Voici, ô grand roi, Kâlika le roi des Nâgas, qui a chanté les louanges de Bhagavat, lorsque, assis auprès de l'arbre Bôdhi, il s'avançait dans la voie du salut. Aussitôt le roi, les mains réunies avec respect, parla ainsi à Kâlika le roi des Nâgas : Tu l'as donc vu celui dont le teint égalait l'éclat de l'or fondu, tu l'as vu mon maître incomparable, dont la face ressemble à une lune d'automne ! Expose-moi une partie des qualités du Sage aux dix forces; dis-moi quelle était alors la splendeur du Sugata. Je ne puis, lui dit le Dragon, l'exprimer par des paroles ; mais juges-en par un seul mot :
ï Touchée par la plante de ses pieds, la terre avec ses montagnes trembla de six manières différentes ; éclairée par la lumière du Sugata, qui se levait semblable à la lune au-dessus du monde des hommes, elle parut belle et plus resplendissante que les rayons du soleil. Après cet entretien, le roi fit dresser un Tchâitya en cet endroit et se retira.
« Ensuite le Sthavira Upagupta ayant conduit le roi auprès de l'arbre Bôdhi, lui dit en étendant la main : C'est ici, ô grand roi, que le Bôdhisatlva, doué de la grande charité, après avoir vaincu toutes les forces de Mâra, parvint à
(1) Il y a ici encore une forme incorrecte, amrïtârthinah pour amritârthî. Voyez la légende de ce dragon qui était aveugle, dans le Foe koue là, p. 285.
(2) C'est ainsi que je traduis le composé BôdhimamJa, expression tout à fait propre au sanscrit buddhique. Interprétée littéralement et selon les règles du style classique, elle devrait signifier « l'essence de la Bôdhi ou de l'intelligence; » et c'est ainsi que je l'ai entendue longtemps, et en particulier pendant que je lisais des Sûtras développés, tels que le Lotus de la bonne Loi, où rien n'éclaire le lecteur sur le sens spécial de ce terme; mais j'ai acquis depuis la conviction qu'il désigne, notamment dans les anciennes légendes, le trône ou siège miraculeux, qui passe pour s'être élevé de terre à l'ombre de l'arbre Bôdhi, lorsque Çàkya eut rempli les devoirs qui lui donnaient droit au litre de Buddha. On trouve à ce sujet dans le Foe koue ki une note de Klaproth qui ne laisse aucun doute sur l'application toute spéciale de ce terme. {Foe koue ki, p. 286, note, col. 1.) Il faut seulement ajouter que « l'estrade de l'arbre Bôdhi, » comme les Chinois l'appellent, est le Bôdhimanda de nos légendes, ce que j'ignorais avant d'avoir vu plusieurs fois ce terme, soit dans les Avadànas, soit dans le Lalita vistara, et ne pas oublier que ce nom s'applique même par extension à la ville de Gayâ, où se trouvait l'arbre Bôdhi, à l'ombre duquel parut l'estrade ou le trône en question. C'est ce que nous apprend Csoma dans son analyse de la vie de Çàkya. {Asiat. Res., t. XX, p. 292 et /i23.) Ce trône se nommait encore Vadjrâsana, < le siège de diamant » {Ibid., p. 75 et 292); mais ce nom est moins commun que l'autre.
l'état de Buddha parfaitement accompli (1). Cela est exprimé par la stance suivante :
c C'est là, auprès de l'arbre Bôdhi, que le héros des solitaires dissipa en peu d'instants l'armée de Namutchi humilié ; c'est là que cet être incomparable obtint le noble, le suprême et l'immortel état de Buddha.
« En conséquence le roi donna cent mille [Suvarnas] pour l'arbre Bôdhi, et fit élever en cet endroit un Tchâitya ; après quoi il se retira.
« Alors le Sthavira Upagupta dit au roi Açôka : C'est ici que les quatre grands rois du Ciel oflrirent à Bhagavat quatre vases faits de pierre, et qu'il en choisit un (2). En cet endroit il reçut l'aumône d'un repas de la main des deux marchands Trapucha et Bhallika (3). Ici Bhagavat, sur le point de se rendre à Bénârès, fut loué par un certain Upagana (4). Enfin le Sthavira ayant conduit le roi au lieu nommé Rïchipatana, lui dit en étendant la main droite : Ici, ô grand roi, Bhagavat a fait tourner la roue légale de la Loi qui en trois tours se présente de douze manières différentes. Et il prononça cette stance :
(1) Il est à tout instant question dans les légendes du séjour de Çâkya auprès de l'arbre Bôdhi, sous lequel il obtint la dignité de Buddha; cet arbre se trouvait à Gayâ. Les détails du séjour de Çàkya dans ce pays sont amplement exposés et développés par les notes relatives au chapitre xxxi du Foe koue M. (Voyez p. 275 sqq., p. 285 et 290.) Fa hian vit des Stupas élevés à tous les endroits à peu près que désigne notre légende. Je dois ajouter ici qu'en parlant plus haut de rorigine du nom de Bôdhi donné au figuier indien, j'ai oublié de dire, en faveur de mon opinion, que chaque Buddha avait, selon la mythologie populaire, son Bôdhi particulier, lequel n'était pas toujours !e ficus religiosa. Ainsi l'arbre Bôdhi du premier Buddha de l'époque actuelle était un Çirîcha, c'est-à-dire un acacia sirîsa. {Asiat. Res., t. XVI, p. 453. Foe koue ki, p. 193. /owrn. Asiat. Soc. of Bengal, t. VII, p. 793. Mahâvanso, p. 90, éd. in-i".) Celui du second était un Udumbara, c'est-à-dire un ficus glomerata. {Asiat. Res., t. XVI, p. 454. Foe koue ki, p. 195. Journ. Asiat. Soc. of Bengal, t. VII, p. 794 et 795. Mahâvanso, p. 92.) Celui du troisième était un Nyagrôdha, c'està-dire un ficus Indica. {Foe koue ki, p. 189. Journ. Asiat. Soc. of Bengal, t. VII, p. 796.) Cela prouve que le nom de Bôdhi est un terme générique désignant l'arbre sous lequel un Buddha doit obtenir la consécration de sa mission sublime, et non pas le nom propre et populaire de cette espèce de figuier. C'est là ce que j'avais voulu établir ci-dessus, sect. Il, p. 68, note 3, et ce qu'indique déjà l'analogie seule des mots Buddha et Bôdhi.
(2) Voyez sur cette légende une note de Klaprolh, dans le Foe koue ki, p. 291. Çàkya préféra le vase le plus simple de tous ceux que les Dieux lui offraient. Cette légende, qui fait partie de celle qui va suivre, est racontée dans le Lalita vistara, fol. 197 b et 198 a de mon man.
(3) Cette légende est encore rapportée dans la note précédemment citée de Klaproth, d'après des sources singhalaises, et en partie d'après le Chinois Hiuan thsang. {Foe koue ki, p. 291 .) Mais dans le passage que Klaproth a emprunté à Upham. {The sacred and histor. Bouks of Ceylon, t. III, p. 110 sqq.), les mots sont singulièrement défigurés. Ces deux marchands sont ceux-là même dont il est parlé dans l'inscription de la fameuse cloche de Rangoun, et auxquels j'ai fait allusion ci-dessus, p. 318, note 1. La légende dont il est ici question fait l'objet d'un chapitre (le xxive) du Lalita vistara, fol. 196 6 de mon man.
(4) Ce fait est encore raconté par le Lalita vistara, ch. xxvi, f. 209 b de mon man. C'est entre le trône du Bôdhimaijda et la ville de Gayâ qu'il eut lieu.
DU BUDDHISME INDIEN. S47
< En ce lieu, le Seigneur, pour mettre un terme à la révolution du monde, a fait tourner la belle et excellente roue, qui est la Loi même.
« C'est ici qu'il a fait adopter la vie de mendiant à mille ascètes qui avaient les cheveux nattés ; ici qu'il a enseigné la Loi au roi Bimbisâra, et que les vérités ont été vues par ce prince, ainsi que par quatre-vingt mille Divinités, et par plusieurs milliers de Brahmanes et de maîtres de maison du Magadha. C'est ici que Bhagavat a enseigné la Loi à Çâkra, l'Indra des Dêvas, et que les vérités ont été vues par ce Dieu, ainsi que par quatre-vingt mille Dêvatâs. Là il a fait un grand miracle. Ici Bhagavat, après avoir passé chez les Dêvas Trayastrimças le temps du Varcha, pour enseigner la Loi à sa mère, à laquelle il devait le jour, redescendit [du Ciel] escorté d'une foule de Dieux.
t Enfin le Sthavira Upagupta ayant conduit le roi à la ville de Kuçinagarî, lui dit en étendant la main droite : C'est en ce lieu, ô grand roi, que Bhagavat, après avoir rempli tous les devoirs d'un Buddha, est entré complètement dans le domaine du Nirvana, où il ne reste rien de l'accumulation des éléments de l'existence. Et il ajouta cette stance :
« Après avoir soumis à la discipline de la Loi impérissable le monde avec les Dêvas, les hommes, les Asuras, les Yakchas et les Nâgas, le grand Bïchi, ce sage doué d'intelHgence et d'une immense compassion, est entré dans le repos, tranquille désormais parce qu'il n'avait plus d'êtres à convertir.
« A ces mots le roi s'évanouit et tomba par terre ; on lui jeta de l'eau [sur le visage], et il se releva. Puis quand il eut repris un peu ses sens, il donna cent mille [Suvarnas] pour le [lieu du] Nirvana, et fit construire en cet endroit un Tchâitya. S'étant ensuite jeté aux genoux du Sthavira, il lui dit : Voici, ô Sthavira, quel est mon désir : je veux honorer les reliques de ceux des Auditeurs de Bhagavat qui ont été désignés [par lui] comme étant les premiers. Bien, bien, ô grand roi, reprit le Sthavira; c'est là une bonne pensée. Alors le Sthavira conduisant le roi à Djêlavana, lui dit en étendant la main droite : Voici, ô grand roi, le Stûpa du Sthavira Çâriputtra ; tu peux maintenant l'honorer. Quels furent les mérites de Çâriputtra? demanda le [roi. Il fut, dit le Sthavira, comme un second maître ; il fut le général de l'armée de la Loi, pendant que le Buddha en faisait tourner la roue ; c'est lui qui a été désigné comme le premier de ceux qui possèdent la sagesse, lorsque Bhagavat a dit : La sagesse de l'univers entier, en exceptant toutefois le Tathâgata, n'égale pas la seizième partie de la sagesse de Çâriputtra. Et Upagupta prononça cette stance :
« L'incomparable roue de la bonne Loi, qu'a fait tourner le Djina, le sage
Çâriputtra l'a fait tourner aussi à son exemple. Quel homme, autre que le Ruddha, pourrait en ce monde connaître et exposer, sans en rien omettre, le trésor et la foule des qualités du fils de Çâradvalî?
€ Alors le roi satisfait, après avoir donné cent mille [Suvarnas] pour le Slûpa du fils de Çâradvati le Sthavira, s'écria les mains réunies en signe de respect : J'honore avec une dévotion profonde le fils de Çâradvati, qui est affranchi des liens de rexislence,Çdont la gloire éclaire le monde, de ce héros, le premier de ceux qui possèdent la sagesse.
« Le Sthavira Upagupta, montrant ensuite le Stupa du Sthavira Mahâ Màudgalyâyana, s'exprima ainsi : Voici, ô grand roi, le Stûpa du grand Mâudgalyâyana ; tu peux l'honorer. Quels furent, dit le roi, les mérites de ce sage? Il a été désigné par Rhagavat, reprit le Sthavira, comme le premier de ceux qui possèdent une puissance surnaturelle, parce qu'avec le pouce de son pied droit il a ébranlé Vâidjayanla, le palais de Çakra, l'Indra des Dêvas; c'est lui qui a converti Nanda et Upananda, les deux rois des Nàgas (1).Et il prononça cette stance :
t II faut l'honorer de tout son pouvoir, Kôlita (2), le premier des Rrâhmanes, qui du pouce de son pied droit a ébranlé le palais d'Indra. Qui pourrait, en ce monde, franchir l'océan des qualités de ce sage à l'intelligence parfaite, qui a dompté les souverains des serpents, ces êtres redoutables et si difficiles à soumettre ?
« Le roi ayant donné cent mille [Suvarnas] pour le Stûpa de Mahâ Màudgalyâyana, s'écria les mains réunies en signe de respect: J'honore, en inclinant la tête, le célèbre Màudgalyâyana, le premier des sages doués d'une puissance surnaturelle, qui s'est affranchi de la naissance, de la vieillesse, du chagrin et de la douleur.
« Le Sthavira Upagupta montra ensuite au roi le Stûpa du Sthavira Mâha Kâçyapa, en lui disant : Honore-le. Quels furent, reprit le roi, les mérites de ce sage ? Ce sage magnanime, ô grand roi, a été désigné par Rhagavat comme le premier de ceux qui ont peu de désirs, qui sont satisfaits, qui ont triomphé de ceux qui parlent des qualités ; Rhagavat l'a invité à partager son siège ; couvert d'un vêtement de couleur blanche, compatissant pour les pauvres et les malheureux, il a conservé le dépôt de la Loi. Et il prononça cette stance :
(-1) Les Chinois disent aussi que Màudgalyâyana est celui des disciples de Çàkya qui s'était acquis la plus grande puissance surnaturelle. (A. Rémusat, Foe koue ki, p. 32.)
(2) Csoma nous apprend, dans son analyse du Dul-va, que Kôlita, qui était un autre nom de Màudgalyâyana, signifie « né dans le giron. » {Asiat. Res., t. XX, p. 49.) Klaprolh a commis une légère inexactitude en transcrivant ce dernier nom par Aa/J/Aa; mais il en a bien reconnu le sens d'après les Tibétains, les Mongols et les Mandchous. {Foe koue ki, p. 68, note a.) Son erreur vient en partie du Vocabulaire pentaglotte, qui écrit ce nom Kâlitah. (Sect. xxi, no 3.)
DU BUDDHISME INDIEN. 349
< Ce noble trésor de vertu, ce Religieux compatissant pour les pauvres et les misérables, qui ne se reposait jamais, qui portait le costume du Sage qui sait tout, ce maître intelligent qui a conservé le dépôt de la Loi, est-il un homme qui pourrait énumérer complètement ses qualités? C'est à lui que le Djina bienveillant a cédé la moitié du meilleur des sièges.
« Alors le roi Açôka ayant donné cent mille [Suvarnas] pour le Slûpa de Mahâ Kâçyapa le Sthavira, parla ainsi les mains réunies en signe de respect : J'honore le Sthavira Kâçyapa qui se retirait dans les cavernes des montagnes, qui n'aimait ni les combats ni les haines, ce sage plein de quiétude, en qui la vertu du contentement était à son comble.
« Le Sthavira Upagupta montra ensuite au roi le Slûpa de Vakkula (1) le Sthavira, et lui dit: Voici, ô grand roi, le Slûpa de Vakkula ; honore-le. Quels furent, reprit le roi, les mérites de ce sage ? Ce Religieux magnanime, répondit le Sthavira, a été désigné par Bhagavat comme le premier de ceux qui connaissent peu d'obstacles. Mais le Sthavira n'ajouta pas pour ce sage la stance formée de deux Pâdas. Le roi dit alors : Qu'on donne ici un Kâkani (2). Pourquoi, lui demandèrent ses ministres, après avoir fixé pour les autres Slûpas une somme égale, donnes-tu ici un Kâkani? Voici, répondit le roi, quelle est ma pensée : quoique ce sage ait avec la lampe de l'enseignement dissipé complètement les ténèbres qui obscurcissaient la maison de son cœur, il n'a pas, à cause de son peu de désirs, fait le bien des créatures, comme l'ont fait les autres, car il n'a jamais rencontré d'obstacles. A ces mots les ministres furent frappés d'étonnement, et tombant aux pieds du roi, ils s'écrièrent : Ah ! la modération des désirs de ce sage magnanime a été inutile, puisqu'il n'a pas rencontré de difficultés.
t Le Sthavira Upagupta, montrant ensuite le Stûpa du Sthavira Ânanda, dit au roi : Voici, ô roi, le Stûpa du Sthavira Ânanda ; honore-le. Quels furent, dit Açôka, les mérites de ce Religieux? Ce sage, reprit le Sthavira, a été le
(1) Le texte écrit le nom de ce Religieux Vatkula; mais je n'hésite pas à corriger celte orthographe, et à la remplacer par celle de Vakkula, nom d'un des Auditeurs de Çakyamuni, cité dans le Lotus de ta bonne Loi (fol. 114 a du texte, p. 126 de la trad.) et dans le Vocabulaire pentaglotle. (Sect. xxi, n» 17.) Ce nom'serait peut-être plus régulièrement écrit de l'une de ces deux manières, Vakula ou Vakkula. Je n'ai pas osq l'ideniifier avec celui de Vakkalin (pour Valkalin), Brahmane dont il a été parlé plus haut, dans la légende de Pùrua, ci-dessus, p. 238.
(2) J'ai conservé ce mot sans le traduire, parce que le sens que Wil&on lui donne dans son lexique n'a rien à faire ici. 11 est évident qu'il s'agit dans notre texte d'une monnaie, et sans doute d'une monnaie de peu de valeur. Comme kâka est un des mots synonymes de raktikâ, c'està-dire de la graine de Vabrus precatorius, laquelle exprime un poids d'une valeur de 2 ~ grains troy anglais, il est permis de croire que kâkani est ou ce poids même, ou une mesure donnée de Kâkas ou de Raktikâs, ce qui paraît plus probable.
serviteur de Rhagavat; c'est lui qui était le premier de ceux qui avaient beaucoup entendu, et qui avaient compris la parole [du Maître]. Et il ajouta cette stance :
« Soigneux de garder le vase du solitaire, plein de mémoire, de fermeté et d'intelligence, Ânanda, cet océan de savoir, ce vase de vertus, ce sage, dont les douces paroles étaient claires et qui, toujours intelligent, était habile à péné trer la pensée du Ruddlia parfait, Ânanda enfin, vainqueur dans toutes les luttes, et loué par le Djina, est constamment honoré par les hommes et par les Dieux.
« Le roi donna pour son Stûpa dix millions [de Suvarnas]. Pourquoi donc, dirent les ministres, le roi honore-t-il ce Stûpa plus que tous les autres? Voici, répondit le roi, quelle est ma pensée.
« Ce sage, dont le nom exprime l'absence de tristesse, mérite d'être particulièrement honoré, parce qu'il a soutenu le corps pur du plus éloquent des maîtres, le corps de celui qui fut la Loi même.
ï Si le flambeau de la Loi qui dissipe les ténèbres épaisses des douleurs brille aujourd'hui parmi les hommes, c'est grâce à la puissance de ce fils du Sugata; voilà pourquoi il mérite d'être particulièrement honoré.
t De même que pour avoir de l'eau de l'Océan, personne ne va chercher dans le pas d'une vache ; ainsi c'est après avoir reconnu son naturel et sa condition que le souverain Maître a consacré ce Sthavira comme le dépositaire des Sûtras.
« Le roi, après avoir rendu ces honneurs aux Stupas des Sthaviras, se jeta aux pieds du Sthavira Upagupta, et lui dit le cœur rempU de joie : J'ai donné un but à la condition d'homme qu'on obtient par le sacrifice aux cent offrandes (1); j'ai extrait l'essence des avantages passagers et vains de la puissance royale ; je me suis assuré l'autre monde, et j'ai orné celui-ci de centaines de Tchâityas, plus brillants que le nuage aux teintes blanches ; n'ai-je donc pas aujourd'hui accompli la Loi, si difficile à exécuter, de l'être incomparable? Enfin le roi s'étant incUné devant Upagupta, se relira.
< Quand le roi Açoka eut ainsi donné cent mille [Suvarnas] à chacun de ces endroits, le lieu de la naissance, l'arbre Rôdhi, l'endroit où le Ruddha avait fait tourner la roue de la Loi, celui où il était entré dans le Nirvana, il porta prmcipalement sa faveur sur l'arbre Rôdhi, en songeant que c'était là que Rhagavat avait obtenu l'état de Ruddha parfaitement accompli. Il envoya donc à cet arbre tout ce qu'il avait de plus précieux en fait de joyaux. La première des
(1) Il serait peut-être plus conforme aux idées buddhiques de dire, e qu'on n'obtient pas... » Nos manuscrits sont en cet endroit fort incorrects.
DU BUDDHISME INDIEN. 351
femmes du roi Açôka se nommait Tichya rakchitâ. La reine, [en voyant la piété du roi,] fit la réflexion suivante : Le roi prend du plaisir avec moi, et cependant il envoie à l'arbre Bôdhi ce qu'il a de plus précieux en fait de joyaux! Elle fit venir ensuite une femme de la caste Mâtangga, et lui dit: Ne pourrais-tu pas me détruire cet arbre Bôdhi qui est pour moi une sorte de rivale ? Je le puis, reprit la femme; mais il me faut des Kârchapanas. La Mâtanggî attaqua l'arbre de ses Mantras, et y attacha un fil ; et l'arbre commença bientôt à se dessécher. Les gens du roi vinrent lui annoncer que l'arbre Bôdhi se desséchait, et ils prononcèrent cette stance:
• Cet arbre à l'ombre duquel le Tathâgata parvint à connaître le monde entier tel qu'il est, et à obtenir l'omniscience, cet arbre Bôdhi, ô roi des hommes, commence à dépérir.
« A cette nouvelle le roi, perdant connaissance, tomba à terre, mais on lui aspergea le visage avec de l'eau, et il revint à lui. Quand il eut un peu repris ses sens, il s'écria en pleurant : En voyant le tronc du roi des arbres, je croyais voir Svayambhû lui-même ; mais une fois l'arbre du Seigneur détruit, ma vie elle-même s'éteindra aussi (i).
« Cependant Tichya rakchitâ, voyant le roi troublé par le chagrin, lui dit: Seigneur, si l'arbre Bôdhi vient à mourir, je comblerai le roi de bonheur. Ce n'est pas une femme, dit le roi, c'est l'arbre Bôdhi [qui peut me rendre heureux], cet arbre sous lequel Bhagavat est arrivé à l'état suprême de Buddha parfaitement accompli. Tichya rakchitâ dit donc à la Mâtanggî : Peux-tu rétablir l'arbre Bôdhi dans son premier état? Je le puis, répondit la femme, s'il conserve encore un peu de vie. Elle détacha donc le fil [qui le serrait], creusa la terre tout autour du tronc, et l'arrosa en un jour avec mille vases de lait. Au bout de quelques jours l'arbre revint dans son premier état. Les .gens du roi s'empressèrent de lui annoncer cette nouvelle : Seigneur, bonheur à toi : voici l'arbre revenu dans son premier état. Transporté de joie, Açôka, contemplant l'arbre Bôdhi, s'écria : Ce que n'ont pas fait Bimbisàra et les autres chefs des rois brillants d'éclat, je vais le faire. Je rendrai les plus grands honneurs à l'arbre Bôdhi, en le lavant avec de l'eau imprégnée de substances odorantes, et à l'Assemblée des Âryas en rempUssant à son égard les devoirs de l'hospitalité pendant les cinq mois du Varcha (2). Alors le roi ayant fait remplir d'eau de senteur mille vases faits
(1) Cette tentative de la reine contre l'arbre Bôdhi est racontée en abrégé par Fa hian {Foe koue ki, p. 294); elle l'est avec d'autres détails dans le Mahâvama, ch. xx, p. 122. Une tradition commune fait le fonds de ces divers réôits.
(2) Le texte dit Pantcha vdrchika; or comme le Varcha ou la saison des pluies, que les Religieux sont dans l'usage de passer chez les laïques, dure quatre ou cinq mois, je suppose que
d'or, d'argent, de lapis-lazuli et de cristal, rassembler une quantité considérable d'aliments et de boissons, et réunir une masse de parfums, de guirlandes et de fleurs, prit un bain, se couvrit de vêtements neufs, non encore portés, et ornés de longues 'franges, se soumit au jeûne qu'on pratique moyennant huit conditions ; puis ayant pris un vase à encens, il monta sur la plate-forme de son palais, et s'écria en se tournant vers les quatre points de l'horizon : Que les Çrâvakas du bienheureux Buddha veuillent bien venir ici par bienveillance pour moi ! Et il prononça cette stance :
« Que les disciples du Sugata qui ont marché dans la droite voie, dont les sens étaient calmes, que ces sages, vainqueurs des désirs et du péché, qui sont dignes de respect et qui sont honorés par les Dieux et par les hommes, arrivent en ce lieu par compassion pour moi.
« Amis de la quiétude, maîtres d'eux-mêmes, libres de tout attachement, que ces fils bien-aimés du Sugata, du roi de la Loi, ces sages devenus Âryas, que vénèrent les Asuras, les Suras et les hommes, viennent ici par compassion pour moi.
« Que les sages pleins de fermeté qui habitent l'agréable ville de Kâçmîra pura, que les Âryas qui résident dans la forêt ténébreuse de Mahâvana (1), dans le char de Rêvataka (2), viennent ici en laveur de moi.
c'est à cet usage que fait allusion le mot précité dii texte. Mais il se pourrait que ce terme se rapportât à ce que M. Abel Rémusat nomme, d'après Fa hian, « la grande assemblée quinquen- « nale. » {Foe koue ki, p. 26.) Comme je n'ai p;is de détails suffisamment précis sur la nature et l'objet de cette assemblée, j'ai cru devoir adopter, pour traduire Paîucha mrchika, le sens quj rappelle un usage connu. Je ne dois cependant pas oublier de remarquer que cette grande assemblée quinquennale de Fa hian est très-vraisemblablement celle qui fut instituée par le roi buddhiste Piyadassi, dans le troisième des édits de Girnar, et qui avait pour objet de recommander de nouveau les principales règles de la morale buddhique, l'obéissance qu'on doit à son père et à sa mère, la libéralité envers les Brahmanes et les Çramai.ias, et d'autres principes également humains. (Prinsep, dans Journ. Asiat. Soc. of Bengal, t. Vil, p. 228, 242, 250 et 439.) Dans cet édit de Girnar, comme sur les Làths de Delhi, d'Allahabad et d'autres provinces du Nord, les Brahmanes sont encore cités avant les Çramai.ias; mais dans le quatrième édit, tel qu'il est reproduit à Dhauli dans le Cattak, les Çramai.ias ont le pas sur les Brahmanes, de même que dans les textes sanscrits du Nord. C'est une circonstance, à mon avis, très-digne de remarque, et qui prouve de la manière la plus évidente l'antériorité du Brahmanisme sur le Buldhismo. Il faut ajouter ce fait à ceux que j'ai allégués plus haut (sect. II, p. 122 sqq.) en faveur de la thèse que j'ai essayé de prouver. Au temps de Piyadassi, c'est-à-dire deux siècles après Çàkya^ la supériorité politique des Brahmanes était encore assez incontestable pour qu'un roi buddhiste fût obligé de les nommer dans un de ses édils avant les Religieux buddhistes eux-mêmes. Mais dans les livres rédigés, ou tout au moins remaniés plus tard, à l'époque de la prédominance du Buddhisme, les compilateurs prirent, à l'égard de leurs adversaires, la même liberté que, suivant la remarque de Prinsep, s'était déjà donnée le rédacteur des édits du Cattak, et dès lors les Çramanas précédèrent invariablement les Brahmanes.
(i) C'est le monastère de Mahâvana, ainsi nommé du bois où il était situé dans le pays d'Udyàna. {Foe koue ki, p. 54.)
(2) Je n'ai pas vu ailleurs l'indication de cette localité. Le nom de Rêvata, duquel dérive celui
DU BUDDHISME INDIEN. 353
< Que les fils du Djina qui habitent auprès du lac Anavatapta, dans les montagnes, près des fleuves, et dans les vallées, que ces sages, amis de la contemplation, pleins de persévérance, viennent ici avec l'énergie de la compassion.
« Que les fils du plus éloquent des hommes, qui résident dans l'excellent palais divin de Çêrîchaka (i), que ces Religieux exempts de chagrin et dont la nature est pleine de miséricorde, viennent ici par compassion pour moi.
€ Que les Religieux pleins d'énergie qui résident dans la montagne de Gandhamâdana (2), se rendent ici par bienveillance pour moi, appelés par mon invitation.
< Dès que le roi eut prononcé ces paroles, trois cent mille Religieux se trouvèrent réunis en sa présence. Mais entre ces centaines de mille d'Arhats, de disciples et d'hommes ordinaires pleins de vertus, il n'y en eut aucun qui se présentât pour occuper la place d'honneur. D'où vient donc, dit le roi, que le siège de l'Ancien n'est pas occupé? Alors le vieux Yaças, qui possédait les six connaisances surnaturelles, lui répondit en ces termes : Grand roi, c'est là le siège de l'Ancien. Y a-t-il donc, ô Sthavira, reprit le roi, un Religieux plus âgé que toi ? Oui, dit le Sthavira, il y en a un qui a été désigné par le plus éloquent des sages, comme le chef de ceux qui font entendre le rugissement du lion : c'est Pindôla, le descendant de Bharadvâdja ; et ce siège, le premier de tous, est le sien. Aussitôt le roi, sur le corps duquel tous les poils se hérissaient
de Rêvataka, n'est cependant pas étranger à la tradition buddhique. Le Lalita vistara nomme ainsi le Brahmane, chef d'un des ermitages que visita Çâkyamuni au début de sa vie de mendiant. {Lalita vistara, f. 125 b de mon man.) La tradition du Buddhisme méridional cite unRêvata plus célèbre encore, qui dirigea le troisième concile, et qui était contemporain de Dharmâçôka. (Turnour, dans Journ. Asiat. Soc. ofBengal, t. VII, p. 791.) Ce dernier joue un rôle très-imporlant dans le Mahâvaihsa. {Mahâvanso, p. 16 sqq, éd. in-A».) Rien ne nous apprend lequel de ces deux Rêvatas a pu donner son nom à ce que le texte de notre légende appelle « le char de Rê- « vataka. » Cette expression elle-même de char paraît bien mythologique; elle rappelle le mot vimâna, qui désigne chez les Brahmanes les chars divins, ou les espèces de palais mobiles qu'on donne aux Dieux, et dont les nuages ont probablement fourni la première idée.
(1) Je ne trouve rien dans nos légendes relativement à ce palais probablement fabuleux. Les Buddhistes du Sud parlent d'un lieu nommé Sirisa mâlaka, dans la légende du premier Buddha de l'époque actuelle. {Mahâvanso, p. 90 et 93, éd. in-4o.) C'était l'enceinte qui entourait l'arbre Sirisa {Çirîcha en sanscrit), sous lequel ce Buddha était parvenu à son état de perfection. {Ibid., p. 90.) Je n'oserais affirmer que ce soit ce lieu que rappelle notre légende sous le nom de Çêrîchaka. Ce mot, qui serait plus correctement écrit Çâirîchaka, peut cependant bien signifier « le « lieu du Çirîcha. » *
(2) On sait que le mont Gandhamâdana est un lieu fabuleux ; il en a été parlé plus haut, sect. II, p. 158, note 2. Cependant la suite du dialogue de Pindôla et d'Açôka semble placer cette montagne au nord du lac Anavatapta. Est-ce qu'il n'en aurait pas pu exister une de ce nom dans le pays de Gandhâra?
comme les filaments de la fleur du Kadamba, lui adressa cette question : Est-ce qu'il y a encore au monde un Religieux qui ait vu le Buddha? Oui, répondit le Slhavira, il y en a un qui a vu le Buddha; c'est Pindôla, descendant de Bharadvâdja, et il vit encore. Est-ce que je ne pourrais pas le voir? dit Açôka. — Tu vas le voir, ô grand roi ; voici le moment de sa venue. Transporté de joie, le roi s'écria: Quel avantage ce serait pour moi, quel avantage supérieur et incomparable, si je pouvais voir face à face cette noble créature, qui tient par son nom à la race de Bharadvâdja! Alors le roi réunissant les mains en signe de respect, se tint debout les regards attachés au ciel. Et aussitôt le Slhavira Pindôla,Je descendant de Bharadvâdja, environné de plusieurs milliers d'Arhats, qui se déployaient à sa droite et à sa gauche comme les extrémités du croissant de la lune, s'abattit du haut des airs, semblable au Râdjahaiîisa, et vint s'asseoir à la place d'honneur. A la vue de Pindôla le Bharadvâdjide, ces nombreux milliers de Religieux s'avancèrent à sa rencontre. Le roi vit Pindôla dont la tête était blanche, dont le front était couvert de longs sourcils qui cachaient la prunelle de ses yeux, et dont fextérieur était celui d'un Pratyêka Buddha; et à peine, l'eut-il vu, que tombant à terre de toute sa hauteur aux pieds de Pindôla, comme un arbre qu'on aurait coupé par la racine, il baisa les pieds du Rehgieux; puis s'étant relevé, et ayant posé à terre les deux genoux, il réunit ses mains en signe de respect, et regardant le Religieux, il lui dit en versant des larmes :
« Quand, après avoir triomphé de la foule de mes ennemis, j'ai vu réunie sous ma puissance unique la terre avec ses montagnes, jusqu'aux rivages de l'Océan qui l'entoure, je n'ai pas éprouvé autant de plaisir qu'en voyant le Sthavira. « Ta vue, que dans ta compassion tu m'accordes, fait aujourd'hui apparaître à mes yeux le Tathâgata; ta vue double mes dispositions bienveillantes. <r Tu l'as donc vu, ô Slhavira, le souverain des trois mondes, mon précepteur, le bienheureux Buddha? Alors le Sthavira Pindôla, le descendant de Bharadvâdja, relevant ses sourcils de ses deux mains, répondit en regardant Açôka: Oui, je l'ai vu plus d'une fois, le grand et incomparable Rïchi, dont la splendeur ressemblait à l'éclat de l'or brûlant; je l'ai vu paré des trente-deux signes de beauté, avec son visage semblable à une lune d'automne, avec sa voix supérieure comme celle de Brâhmâ; je l'ai vu vivant dans la solitude. — En quel endroit, ô solitaire, et comment as-tu vu Bhagavat? Le Sthavira répondit : Lorsque Bhagavat, ô grand roi, après avoir mis en déroute l'armée de Mâra, alla, pour la première fois, passer le temps de la saison des pluies à' Ràdjagrïha, avec cinq cents Arhats, j'étais à cette époque dans cette ville. C'est là que j'ai vu parfaitement cet être digne de respect. Et il prononça cette stance :
DU BUDDHISME INDIEN. 355
« Lorsque, entouré de Religieux exempts comme lui de passions, le grand solitaire, le Tathâgata, se rendit à Ràdjagrïha pour y passer le temps du Varcha ;
< J'étais en ce moment-là dans cette ville, et je me trouvai en présence du Buddha parfait; alors je vis le Solitaire comme toi-même tu me vois aujourd'hui.
« Et de plus, ô grand roi, lorsqu'à Çrâvastî Bhagavat voulant vaincre les Tîrthyas, opéra un grand miracle, en faisant apparaître cette couronne de Buddhas qui s'élevait jusqu'au ciel des Akanichlhas, je me trouvais alors dans cette ville, et là je vis ces jeux du Buddha. Puis il prononça cette stance :
<r Lorsque les Tîrthyas, qui marchaient dans la mauvaise voie, furent réduits par Bhagavat, qui fit usage de s'a puissance surnaturelle, je vis alors, ô roi, les nobles jeux du Héros aux dix forces, qui comblèrent de joie les créatures (i).
t Et de plus, ô grand roi, lorsqu'après avoir passé le temps du Varcha chez les Dêvas Trayastrimças, pour enseigner la Loi à sa mère, à laquelle il devait le jour, Bhagavat redescendit dans la ville de Sàmkâçya, suivi de la foule des Dieux, je me trouvais en ce moment-là dans cette ville ; j'assistai à la brillante fête des Dieux et des hommes, et je vis également la glorieuse métamorphose d'Utpalavarnâ qui se transforma en roi Tchakravartin (2). Et il prononça cette stance :
t Lorsqu'après avoir passé le Yarcha dans le monde des Dieux, le plus éloquent des hommes en redescendit [sur la terre], je me trouvais en cet endroit, et alors je vis le Solitaire, ce premier des êtres.
< Et de plus, ô grand' roi, lorsque, invité par Sumâgadhâ, la fille d'Anâtha pindika, Bhagavat se rendit miraculeusement à Pundra varddhana (3), escorté de cinq cents Arhats, alors saisissant, en vertu de ma puissance surnaturelle, le sommet d'une montagne, je m'élançai dans les airs et me rendis à Pundra vardhana. El en ce moment Bhagavat me donna cet ordre : Tu n'entreras pas dans le Nirvana complet, tant que la Loi n'aura pas disparu. Puis il prononça cette stance :
(1) Ceci est une allusion aux faits racontés dans la légende dont j'ai traduit la plus grande partie, ci-dessus, sect. II, p. 163.
(2) Voyez plus haut ce qui a été dit du voyage et de la descente miraculeuse de Çâkyamuni dans la ville de Sâiiikàcya. (Sect. II, p. 152, note.) Quant à la transformation miraculeuse de la mendiante Utpalâ, Fa hian y fait une courte allusion dans son passage à Sàmkâçya. {Foe houe ki, p. 124.) Il y a, au reste, dans notre texte une nouvelle trace de pâli ou de prâcrit: c'est le mol sampadâ pour le sanscrit sanipad (prospérité).
(3) Voy. les additions, à la fin du volume.
« Lorsque, par la forre de sa puissance surnaturelle, le guide, le précepteur, sur l'invitation de Sumâgadha, se rendit [auprès d'elle], alors saisissant par ma force surhumaine le sommet d'une montagne, je me transportai rapidement à Pundra vardhana.
« Alors le sage, ami de la miséricorde, qui était né dans la famille des Çâkyas, me donna l'ordre suivant: Tu n'entreras pas dans le Nirvana complet, tant que la Loi n'aura pas disparu.
c Et de plus, ô grand roi, lorsque jadis, au moment où Bhagavat était entré dans Râdjagriha pour mendier son repas, tu jetas dans son vase une poignée de terre, en disant avec l'enfantillage de ton âge : Je vais lui donner de la farine, et que Râdhagupta(l) t'approuva; lorsqu'à cette occasion Bhagavat fit sur toi la prédiction suivante : Cent ans après que je serai entré dans le Nirvana complet, cet enfant sera dans la ville de Pâtaliputtra le roi nommé Açôka ; ce sera un Tchakravartin, souverain des quatre parties de la terre ; ce sera un roi juste, un roi souverain, qui fera la distribution de mes reliques, et qui établira quatre-vingt-quatre mille édits royaux de la Loi ; lors de tous ces événements, je me trouvais dans cette ville. Et il ajouta cette stance :
« Lorsque tu as jeté dans le vase du Buddha une poignée de terre, voulant avec l'enfantillage de ton âge lui témoigner de la bienveillance, je me trouvais là en ce moment.
« Le roi reprit alors: Sthavira, où séjournes-tu maintenant? Au nord du premier des étangs, sur la montagne Gandhainâlana, répondit le Sthavira ; j'habite, ô prince, avec d'autres Religieux qui suivent la môme règle que moi. Quel est, dit le roi, le nombre de ceux qui entourent le Sthavira? — Ma suite, ô roi des hommes, est de soixante mille Arhats ; c'est avec cas sages exempts de désirs et vainqueurs du péché que je passe ma vie. Mais, ô grand roi, pourquoi laisserais -je pénétrer le doute dans l'esprit de l'Assemblée des Religieux? Aussitôt que l'Assemblée aura pris son repas, je la satisferai par une instruction agréable. Qu'il soit ainsi que le Sthavira l'ordonne, répliqua le roi. Quant à moi, rappelé au souvenir du Buddha, je donnerai le bain à l'arbre Bôdhi, et immédiatement après j'offrirai une excellente nourriture à l'Assemblée des Religieux. Alors le
(1) La présence du nom de Râdhagupta pourrait ici causer un embarras dont la suite de la légende nous donne le moyen de sortir. Nous avons vu plus haut que le jeune enfant qui jouait avec Djaya, c'est-à-dire Açôka, dans celle de ses existences où il était contemporain de Çàkya, se nommait Vidjaya. (Ci-dessus, p. 336, note 1.) Comment donc Piiulôla peut-il dire, comme il fait dans notre texte, que Râdhagupta donna son assentiment à la libéralité du petit Djaya? C'est que, d'après la suite de la légende que nous verrons bientôt, Râdhagupta, le ministre d'Açôka, avait été ce Vidjaya lui-même, et que Piijdôla nomme ces deux personnages par le nom qu'ils portent au moment même où il leur parle.
roi ayant appelé le héraut Sarvamitra, lui dit : Je ferai présent de cent mille [Suvarnas] à l'Assemblée des Âryas, et je donnerai le bain à l'arbre Bôdhi avec l'eau de mille vases. Proclame en mon nom [que les Religieux seront reçus par moi pendant] les cinq mois du Varcha.
« En ce temps-là Kunâla(l) avait déjà perdu les deux yeux, et il se tenait à la droite du roi. Il allongea deux doigts, sans prononcer une parole; son intention était d'annoncer qu'il voulait donner le double. Mais au moment où Kunâla augmentait ainsi la somme avec un signe de sa main, la foule du peuple se mit à rire. Le roi riant à son tour, dit à Râdhagupta : Oh ! qui donc a ainsi doublé la somme? Il y a bien des êtres, répondit Râdhagupta, qui ont besoin du mérite des bonnes œuvres ; c'est un de ceux-là qui a doublé. Eh bien, dit le .roi, je ferai présent de trois cent mille [Suvarnas] à l'Assemblée des Âryas, et je donnerai le bain à l'arbre Bôdhi avec l'eau de mille vases. Que l'on proclame en mon nom [que les Religieux seront reçus par moi pendant] les cinq mois du Varcha. En ce moment Kunâla leva quatre doigts ; mais le roi en colère dit à Râdhagupta: Quel est donc, Râdhagupta, celui qui lutte ainsi avec moi? quel est-il, cet ignorant du monde? A la vue du roi irrité, Râdhagupta se jetant à ses pieds, lui dit : Seigneur, qui aurait le pouvoir de lutter avec le roi des hommes? C'est le vertueux Kunâla qui joue avec son père. Aussitôt le roi se tournant sur la droite, aperçut Kunâla et s'écria : Sthavira, je donne à l'Assemblée des Âryas, et avant elle à l'arbre Bôdhi, ma royauté, mes femmes, la foule de mes conseillers, Kunâla et ma personne même, à l'exception de mon trésor ; je baignerai le grand arbre Bôdhi avec du lait et de l'eau parfumés de santal, de safran, de camphre, et contenue dans cinq mille vases d'or, d'argent, de cristal, de lapislazuli, remplis de diverses espèces de parfums ; je lui offrirai des milliers de fleurs. Que l'on proclame en mon nom [que les Religieux seront reçus par moi pendant] les, cinq mois du Varcha. Et il prononça cette stance :
« ^^a royauté florissante, mes femmes, la foule entière de mes conseillers, je donne tout cela, excepté mon trésor, à l'Assemblée qui est comme un vase de vertus; je me donne moi-même et 'Kunâla, qui est plein de qualités.
« Alors le roi étant sorti en présence de l'Assemblée, à la tête de laquelle était le Sthavira Pindôla, descendant de Bharadvàdja, fit construire une estrade des quatre côtés de l'arbre Bôdhi ; puis montant lui-même sur cette estrade,
(1) Kunâla est ce fils d'Açôka auquel la reine Tichya rakchitâ avait fait crever les yeux, parce qu'il avait résisté à ses avances. On le nommait ainsi à cause de la beauté de ses yeux, qui ressemblaient à ceux d'un oiseau nomme Kunâla. Son nom s'écrit avec un « ou un n.
il baigna l'arbre avec l'eau de quatre mille vases. Et à peine l'arbre eut-il été ainsi arrosé, qu'il redevint tel qu'il était autrefois. Il y a un texte qui dit :
« A peine le roi des hommes eut-il donné à l'arbre Bôdhi cet excellent bain, que l'arbre se couvrit d'un tendre et vert feuillage ; à la' vue des feuilles vertes qui le paraient, et de ses tendres bourgeons, le roi éprouva une joie extrême, ainsi que la foule de ses ministres qui l'entouraient.
« Quand le roi eut donné le bain à l'arbre Bôdhi, il se mit en devoir d'introduire l'Assemblée des Religieux [dans son palais]. En ce moment, le Slhavira Yaças lui adressa ces paroles : Grand roi, la nombreuse Assemblée d'Âryas qui est rassemblée ici est digne des plus grand respects ; il faut l'introduire de manière à ne lui faire aucun tort. C'est pourquoi le roi introduisit lui-même les Religieux de sa propre main, et jusqu'au dernier (i).
« Il y avait là deux Çrâmanêras, qui se livraient à un échange mutuel de bons offices (2). Si l'un donnait à son compagnon de la farine, l'autre lui en donnait aussi; et ils échangeaient de cette manière les aliments et les douceurs. Le roi, en les voyant, se mit à rire : Voilà, se dit-il, des Çrâmanêras qui jouent à un jeu d'enfants. Cependant, quand le roi eut introduit l'Assemblée des Religieux tout entière, il alla s'asseoir à la place d'honneur. En ce moment, il reçut cet avertissement du Slhavira : Le roi n'a-t-il pas commis par inattention quelque inadvertance ? Aucune, répondit le roi. Cependant il y a là-bas deux Çrâmanêras qui s'amusent à un jeu d'enfants, semblables à des petits garçons qui jouent dans la poussière. Ces Çrâmanêras s'amusent avec de la farine, des aliments et des douceurs. Assez, repartit le Slhavira; ce sont deux Arhals qui se cèdent chacun leur part avec un égal détachement. A ces mots, Açôka, le cœur rempli de joie, conçut cette pensée : Quand j'aurai abordé ces deux Çrâmanêras, je donnerai à l'Assemblée des Religieux assez d'étoffe pour qu'elle se vête. Les deux Çrâma-
(1) Je traduis ainsi, par conjecture, le mot navakdnta; il me semble que ce doit être l'opposé de vrMdhânta, qui se trouve une ligne plus bas dans notre légende, et qui se représente assez fréquemment ailleurs, toujours avec le sens de : « la place de l'ancien, la première place. » Le vriddhânta signifie en effet, comme je le crois, « la limite du vieillard, » le terme auquel atteint le vieillard, et par extension « la place d'honneur. » Le mot navakânta doit signifier « la limite « du nouveau, n le bas bout.
(2) Voici encore une expression assez peu claire : Sainrandjamyam dharmam samâddya vartalah. Ce passage pourrait aussi bien signifier « ils se trouvaient avoir reçu la Loi qui inspire « l'affection. » Mais le préfixe sam de l'adjectif saiïirandjanîyal me semble exprimer une idée de réciprocité qui décide du sens. Le radical randj, ainsi que mud, est employé dans nos légendes du Nord, comme dans le pâli du Sud, avec le sens spécial de « plaire, être gracieux » dans un entretien; et quand deux personnages se rencontrent, c'est de termes dérivés de ces radicaux qu'on se sert, comme rahdjani et safhmôdani, pour exprimer la manière dont ils ouvrent leur entretien.
DU BUDDHISME INDIEN. 359
nêras ayant deviné l'intention du roi, se dirent entre eux : Nous devons concourir à augmenter ses mérites. Et aussitôt l'un se présenta tenant une écaille de tortue, et l'autre apporta des couleurs. A cette vue le roi leur dit : Çrâmanêras, qu'allez-vous donc faire? Nous avons deviné, répondirent-ils, que le roi désirait donner à l'Assemblée des Religieux assez d'étoffe pour qu'elle se vêle, et nous venons teindre cette étoffe. Je n'ai fait qu'en concevoir la pensée, se dit le roi en lui-même, et je n'ai pas prononcé un seul mot. Ils connaissent donc les pensées des autres, ces sages magnanimes ? Et aussitôt tombant à leurs pieds de toute sa hauteur, il leur dit les mains réunies en signe de respect :
« Le descendant des Mâuryas, avec ses serviteurs, avec son peuple et les habitants de ses villes, est arrivé au comble du bonheur, a heureusement célébré tous les sacrifices, puisque des êtres vertueux lui témoignent assez de bienveillance pour lui faire aujourd'hui un tel présent (1).
q: Le roi leur dit ensuite : Je veux, après vous avoir abordé, donner à l'Assemblée des Religieux assez d'étoffe pour que chacun ait ses trois vêtements. En conséquence, lorsque les cinq mois du Varcha furent écoulés, le roi Açôka fit présent à chaque Religieux de trois vêtements ; et quand il eut donné quatre cent mille manteaux à l'Assemblée, il racheta des [Religieux] la terre, ses femmes, la foule de ses ministres, lui-même et Kunâla [son fils] (2). Sa foi dans l'enseignement de Bhagavat n'avait fait qu'augmenter ; et il établit quatre-vingt-quatre mille édits royaux de la Loi.
« Le jour où le roi promulgua ses édits, la reine Padmavatî mit au monde un fils, beau, agréable à voir, gracieux ; les yeux de cet enfant brillaient du plus vif éclat. On alla en annoncer la nouvelle au roi : Bonheur au roi : il lui est né un fils. Transporté de joie, Açôka s'écria : Une joie extrême, une joie sans bornes remplit mon cœur.; la splendeur de la race des Mâuryas est à son comble ; c'est parce que je gouverne selon la Loi, qu'il m'est né un fils ; puisse-t-il aussi faire fleurir la Loi ! C'est pourquoi on lui donna le nom de Dharma vivardhana (3). On apporta ensuite l'enfant au roi, qui en le voyant fut comblé de bonheur et s'écria :
(1) Le texte est ici altéré dans nos deux manuscrits; il manque au dernier vers une syllabe que je rétablis par conjecture.
(2) Il est réellement curieux de retrouver dans les voyageurs chinois la trace historique de cet événement, qui n'est indiquée ici que d'une manière très-abrégée. Selon Fa hian, il existait encore de son temps, près de Pâtaliputtra, une colonne élevée par Açôka, qui portait cette inscription : <i Le roi A you (Açôka) avait donné le Yan fou H (Djambudvîpa) aux Religieux des quatre € côtés; il l'a racheté d'eux pour de l'argent, et ainsi trois fois. » {Foe ,koue ki, p. 255 et 261.) C'est pour cela que dans notre légende on dit qu'Açôka donne tout à l'Assemblée des Religieux, hormis son trésor. Il voulait ainsi se réserver les moyens de répéter ses libéralités.
(3) Voy. les additions, à la fin du volume.
« Qu'ils sont purs les beaux yeux de cet enfant, ces yeux qui ressemblent à un lolus bleu bien épanoui ! Son visage paré de beauté brille semblable au disque de la pleine lune.
« Le roi dit ensuite à ses ministres : Voyez-vous, seigneurs, aux yeux de qui ressemblent les yeux de cet enfant? Nous ne connaissons pas d'homme, reprirent les ministres, qui ait des yeux pareils ; mais il y a dans l'Himavat, ce roi [des montagnes], un oiseau nommé Kunâla, aux yeux duquel ressemblent les yeux de ton fils. C'est ce qu'exprime cette stance :
« Sur le sommet d'un des pics du mont, roi des neiges, qui est riche en buissons, en fleurs et en eaux, habite un oiseau qui se nomme Kunâla; les yeux de ton fils ressemblent à ceux de cet oiseau.
(( Qu'on apporte un Kunâla, s'écria le roi. Or, les Yakchas entendaient les ordres qu'il donnait à la distance d'un Yôdjana dans le ciel, et les Nâgas les entendaient à la distance d'un Yôdjana sur la terre. Aussi les Yakchas lui amenèrent-ils un Kunâla dans l'instant même. Le roi, après avoir longtemps examiné les yeux de l'oiseau, ne put découvrir aucune différence entre ses yeux et ceux de son fils. C'est pourquoi il dit à ses ministres : Le prince a les yeux semblables à ceux d'un Kunâla; qu'on lui donne donc le nom de Kunâla. C'est ce qu'exprime cette stance :
« Frappé du charme de ses yeux, le roi de la terre s'écria : Mon fils doit s'appeler Kunâla. C'est ainsi que le nom de ce prince, qui avait les vertus d'un Ârya, fut célèbre sur la terre.
« Quand le prince fui devenu grand, on lui donna pour femme une jeune fille nommée Kânlchana mâla. Un jour, le roi se rendit avec son fils à l'ermitage de Kukkuta. En ce moment, Yaças le Sthavira de l'Assemblée, qui possédait les cinq connaissances surnaturelles, vit que Kunâla ne devait pas être longtemps sans perdre les yeux, et il le fit connaître au roi. Pourquoi? [reprit Açôka.]
— C'est que Kunâla ne remplit pas ses devoirs. Kunâla, lui dit le roi, aie bien soin d'exécuter ce que te commandera le Sthavira de l'Assemblée. Aussitôt, se jetant aux pied du Sthavira, Kunâla lui dit : Seigneur, que me commandes-tu ?
— Persuade-toi bien, ô Kunâla, que l'œil est quelque chose de périssable. Et il . ajouta cette stance :
« Réfléchis constamment, ô prince, que l'œil est de sa nature périssable, qu'il est la source de mille maux; pour s'y trop attacher, beaucoup d'hommes ordinaires commettent des actions qui font leur malheur.
« Kunâla se mit à réfléchir sur cette maxime, et il l'avait sans cesse présente à l'esprit. Il n'aimait plus que la solitude et le repos. Assis au fond du palais, dans un endroit solitaire, il se représentait comme périssables l'œil et les autres sens.
DU BUDDHISME INDIEN. 361
Un jourTichyarakchitâ, la première des femmes d'Açôkâ, passa par cet endroit^ et vit Kunâla qui était seul. Séduite par la beauté de ses yeux, elle le serra entre ses bras et lui dit :
« A la vue de ton regard ravissant, de ton beau corps et de tes yeux charmants, tout mon corps brûle comme la paille desséchée que consume l'incendie d'une forêt.
(' A ces mots, Kunâla se couvrant les oreilles de ses deux mains, lui répondit : Ne prononce pas d'aussi coupables paroles devant un fils, car tu es pour moi comme une mère ; renonce à une passion déréglée ; cet amour serait pour toi le chemin de l'Enfer. Mais Tichya rakchitâ, voyant qu'elle ne pouvait le séduire, lui dit en colère : Puisque tu me repousses ici, au moment oii, transportée d'amour, je viens m'offrir à toi, dans peu de temps, insensé, tu auras cessé de vivre. 0 ma mère, répondit Kunâla, plutôt mourir en persistant dans le devoir et en restant pur ; je n'ai que faire d'une vie qui serait pour les gens de bien un objet de blâme, d'une vie qui, en me fermant la voie du Ciel, deviendrait la cause de ma mort, et serait méprisée et condamnée par les sages. Dès ce moment, Tichya rakchitâ ne songea plus qu'à trouver l'occasion de nuire à Kunâla.
c il arriva que la ville de Takchaçilâ, qui était située dans le Nord, et qui obéissait au roi Açôka, vint à se révolter. A cette nouvelle, le roi voulut s'y rendre lui-même; mais ses ministres lui dirent : 0 roi, envoies-y le prince ; il fera rentrer la ville dans le devoir. En conséquence, le roi ayant appelé Kunâla, lui parla ainsi : Mon cher fils, rends-toi à Takchaçilâ, et soumets cette ville. Oui, seigneur, j'irai, répondit Kunâla. [C'est ce qu'exprime cette stance:]
« Le roi ayant appris par là quel était le désir de celui qu'il appelait son fils, et sachant en son cœur ce qu'il pouvait attendre de son affection, renonça luimême au voyage et y destina Kunâla.
« Açôka ayant fait orner la ville et la route, et en ayant fait éloigner les vieillards, les malades et les indigents, monta dans un char avec son fils, et sortit de Pâtaliputtra. Au moment de quitter son fils pour revenir sur ses pas, il jeta ses bras autour de son cou, et contemplant ses yeux, il lui dit en fondant en larmes : Ils sont fortunés les yeux, et ils ont une vue heureuse les mortels qui pourront voir constamment le lotus de la face du prince. Mais un Brahmane astrologue prédit que dans peu Kunâla perdrait la vue. Aussi le roi Açôka, ne pouvant se lasser de contempler les yeux de son fils, s'écria, quand il les eut regardés :
« Les yeux du prince sont parfaits, et le roi éprouve pour lui un attachement
extrême ; je contemple aujourd'hui ces yeux dont l'éclat est si pur, qui répandent le bonheur, ces yeux destinés à périr.
« Cette ville, heureuse comme le Ciel même, est comblée de joie, parce qu'elle voit le prince; mais quand il aura perdu les yeux, tous les cœurs delà ville seront plongés dans le chagrin.
« Le jeune prince arriva bientôt dans le voisinage de Takchaçilâ. A la nouvelle de son approche, les habitants ayant orné la ville et la grande route jusqu'à la distance de deux Yôdjanas et demi, sortirent à sa rencontre avec des vases [pleins d'offrandes]. C'est ce qu'exprime cette stance :
« A cette nouvelle les habitants de Takchaçilâ, portant entre leurs mains des vases pleins de pierreries, sortirent par respect au-devant du fils du roi.
(( Quand ils furent arrivés en sa présence, ils lui dirent les mains réunies en signe de respect : Nous ne sommes pas révoltés contre le prince et contre le roi Açôka ; ce sont de mauvais ministres qui sont venus nous combler d'outrages. Kunâla entra donc en grande pompe dans la ville de Takchaçilâ.
« Cependant, le roi Açôka fut atte^t d'une maladie terrible. Ses excréments lui sortaient par la bouche ; une humeur impure s'échappait de tousses pores, et rien ne pouvait le guérir. Il dit alors : Qu'on fasse venir Kunàla, je veux le placer sur le trône. »
[Ici, la légende raconte comment Tichya rakchitâ guérit le roi et s'empara de son esprit. Je crois inutile de reproduire ici ce passage que j'ai traduit plus haut, sect. II, p. 133, et je prie le lecteur de vouloir bien s'y reporter, s'il veut connaître la suite du récit.]
« Quand le roi fut guéri, il demanda plein de joie à Tichya rakchitâ quelle faveur elle désirait: Quel présent te ferai-je? lui dit-il. Que le roi, réponditelle, m'accorde la royauté pour sept jours. — Et moi, que deviendrai-je? Au bout des sept jours, dit la reine, le roi reprendra la puissance royale. Açôka céda donc la royauté pour sept jours à Tichya rakchitâ. La première chose à laquelle la reine pensa fut de satisfaire sa haine contre Kunâla. Elle écrivit [au nom du roi] une lettre fausse qui ordonnait aux habitants de Takchaçilâ d'arracher les yeux à Kunâla. Et elle ajouta cette stance :
« Car Açôka, ce roi fort et violent, a ordonné aux habitants de Takchaçilâ d'arracher les yeux à cet ennemi; c'est la honte de la race des Mâuryas.
<• Lorsque le roi Açôka donnait un ordre qui devait être exécuté promptement, il le scellait avec un sceau d'ivoire. Tichya rakchitâ se dit : Je scellerai cette lettre avec le sceau d'ivoire, pendant que le roi est endormi; et elle se ren-
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dit auprès d'Açôka. Mais en ce moment le roi se réveilla tout effrayé. Qu'y a-t-il? lui dit la reine. Je viens d'avoir, répondit le roi, un triste songe; je voyais deux vautours qui voulaient arracher les yeux de Kunâla. Bonheur au prince ! s'écria la reine. Une seconde fois encore le roi se réveilla tout effrayé. 0 reine, dit-il, je viens d'avoir un triste songe. Et quel songe ? lui demanda la reine. Je voyais, dit le roi, Kunâla qui était entré dans la ville avec des cheveux, des ongles et une barbe longue. Bonheur au prince ! s'écria la reine. Enfin, le roi s'élant endormi de nouveau, Tichya rakchitâ scella sa lettre avec le sceau d'ivoire, et la fit partir pour la ville de Takchaçilâ.
« Cependant le roi vit en songe ses dents tomber. Aussitôt que le jour fut venu, il appela les devins et leur dit : Qu'annoncent les songes que je viens d'avoir? 0 roi, répondirent les devins, celui qui a dé tels songes, celui qui voit pendant son sommeil ses dents tomber et se détruire, verra son fils privé de ses yeux et apprendra sa mort. A ces mots, le roi Açôka se levant en toute hâte de son siège, et dirigeant ses mains réunies en signe de respect vers les quatre côtés de l'horizon, se mit à supplier la Divinité, et il prononça cette stance :
« Que la Divinité qui est bienveillante pour le Précepteur, pour la Loi et pour l'Assemblée qui est la première des troupes, que les Rïchis qui sont les premiers dans le monde protègent notre fils Kunâla !
« Pendant ce temps, la lettre de la reine parvint à Takchaçilâ. A la vue de cette missive, les habitants de Takchaçilâ, ceux de la ville et de la campagne, qui étaient heureux des nombreuses vertus de Kunâla, n'eurent pas le courage de lui faire connaître l'ordre inhumain qu'elle contenait ; mais après avoir longtemps réfléchi, ils se dirent : Le roi est violent, il est naturellement emporté ; s'il ne pardonne pas à son fils, à plus forte raison ne nous épargnera-t-il pas. Et ils prononcèrent cette stance :
(n Celui qui a pu concevoir de la haine contre un prince si calme, dont les mœurs sont celles d'un solitaire et qui ne désire que le bien de tous les êtres, comment sera-t-il pour les autres ?
« Enfin, ils se décidèrent à informer Kunâla de cette nouvelle, et à luiremettre la lettre. Kunâla l'ayant lue, s'écria : L'ordre est digne de confiance; faites ce qui vous est commandé. On fit donc venir des Tehândâlas, et on leur donna l'ordre d'arracher les yeux à Kunâla; mais les bourreaux, réunissant leurs mains en signe de respect, s'écrièrent : Nous n'en avons pas le courage. Et pourquoi ?
« C'est que l'insensé qui serait capable d'enlever son éclat à la lune pourrait seul arracher les yeux de ton visage, qui ressemble à l'astre de la nuit.
« Le prince leur donna la coiffure qui couvrait sa tête, et leur dit : Faites votre devoir pour prix de ce présent ; [mais ils refusèrent en disant :] Celte action doit nécessairement entraîner des malheurs. Alors il se présenta un homme d'un extérieur difforme, et couvert de dix-huit taches d'une couleur repoussante, qui s'offrit pour arracher les yeux au prince. On le conduisit donc auprès de Kunâla. En ce moment, les paroles des Sthaviras se représentèrent à l'esprit du jeune homme ; le prince, en se les rappelant, prononça ces stances :
c C'est parce qu'ils prévoyaient ce malheur que ces sages qui connaissent la vérité ont dit : Vois, ce monde tout entier est périssable ; personne ne reste dans une situation permanente.
(L Oui, ce furent pour moi des amis vertueux qui recherchaient mon avantage et voulaient mon bonheur, que ces sages magnanimes, exempts de passions, par qui m'a été enseignée cette loi.
« Quand je considère la fragilité de toutes choses, et que je réfléchis aux conseils de mes maîtres, je ne tremble plus, ami, à l'idée de ce supplice ; car je sais que mes yeux sont quelque chose de périssable.
« .Qu'on me les arrache ou qu'on me les conserve, selon ce que commande le roi ; j'ai retiré de mes yeux ce qu'ils pouvaient me donner de meilleur, puisque j'ai vu que les objets sont périssables.
« Puis s'adressant à cet homme : Allons, dit-il, arrache d'abord un œil, et mets-le-moi dans la main. Le bourreau se mit en devoir d'exécuter son office ; et en ce moment des milliers d'hommes poussèrent des cris lamentables : Ah ! malheur !
« La voilà qui tombe du ciel, cette lune à la splendeur pure ; un beau lotus est arraché de la touffe des blancs nymphaeas.
« Pendant que cette foule de peuple faisait entendre ces lamentations, l'œil de Kunàla lui fut arraché, et il le reçut dans sa main. En le prenant, le prince dit :
« Pourquoi donc ne vois-tu plus les formes comme tu faisais tout à l'heure, grossier globe de chair? Combien ils s'abusent et qu'ils sont blâmables, les insensés qui s'attachent à toi en disant : C'est moi !
« Ceux qui, toujours attentifs, savent reconnaître en toi un organe qui ressemble à une boule, qu'on ne peut saisir, qui est pur, mais dépendant, ceux-là seront à l'abri du malheur.
« Pendant que le prince réfléchissait ainsi sur l'instabilité de tous les êtres, il acquit la récompense de l'état de Çrôtà âpatti à la vue de la foule du peuple. Alors Kunâla, qui voyait les vérités, dit à l'exécuteur : Au second œil maintenant ;
DU BUDDHISME INDIEN. 365
arrache-le. L'homme l'arracha, en effet, et le posa dans la main du prince. En ce moment, Kunâla, qui venait de perdre les yeux de la chair, mais en qui ceux de la science s'étaient purifiés, prononça cette stance ;
« L'œil de la chair, quoique difficile à saisir, vient de m'être enlevé; mais j'ai acquis les yeux parfaits et irréprochables de la sagesse.
« Si je suis délaissé par le roi, je deviens le fils du magnanime roi de la Loi, dont je suis nommé l'enfant.
« Si je suis déchu de la grandeur suprême, qui entraîne à sa suite tant de chagrins et de douleurs, j'ai acquis la souveraineté de la Loi, qui détruit la douleur et le chagrin.
« Quelque temps après, Kunâla sut que son supplice n'était pas l'œuvre de son père Açôka, mais que c'était l'effet des intrigues de Tichya rakchita. A cette nouvelle il s'écria :
« Puisse-t-elle conserver longtemps le bonheur, la vie et la puissance, la reine Tichya rakchita, qui a mis en usage ici ce moyen qui m'assure un si grand avantage !
« Cependant, Kântchana mâlâ apprit qu'on avait arraché les yeux à Kunâla. Aussitôt, usant de son droit d'épouse, elle se précipite à travers la foule pour aller trouver Kunâla, et le voit privé de ses deux yeux et le corps tout couvert de sang. A cette vue elle s'évanouit et tombe à terre. On s'empresse de lui jeter de l'eau et de la rappeler à elle. Quand elle eut commencé à reprendre ses sens, elle s'écria en versant des larmes :
(n Ces yeux ravissants et aimés, qui, en me regardant, faisaient mon bonheur, maintenant qu'ils sont jetés à terre et privés de la faculté de voir, je sens la vie abandonner mon corps.
(( Alors Kunâla, voulant consoler sa femme, reprit ainsi : Fais trêve à tes larmes ; tu ne dois pas te livrer au chagrin. Chacun recueille la récompense des actions qu'il a faites en ce monde. Et il prononça cette stance :
€ Reconnaissant que ce monde est le fruit des œuvres, et que les créatures sont condamnées au malheur ; sachant que les hommes sont faits pour se voir enlever ceux qui leur sont chers, tu ne dois pas, chère amie, répandre de larmes.
(( Ensuite, Kunâla sortit avec sa femme de Takchaçilâ. Le prince, depuis le moment qu'il avait été conçu dans le sein de sa mère, avait toujours eu un corps très-délicat. Il ne pouvait donc se livrer à aucun métier, et il ne savait que chanter et jouer de la Vînà. Il allait mendiant sa nourriture, et partageait avec sa femme ce qu'il ramassait. Kàfitchana mâlâ, reprenant la route par laquelle elle^ avait été amenée de Pàtaliputtra, la suivit accompagnée du prince ; et une fois
arrivée dans la ville, elle se mit en devoir d'ePxtrer dans la demeure d'Açôka. Mais il furent arrêtés par le gardien de la porte. Cependant, on les introduisit dans l'endroit où l'on renfermait les chars du roi. Au point du jour Kunâla se mit à toucher de sa Vînâ, et à chanter comment les yeux lui avaient été arrachés, et comment la vue des vérités lui était apparue. Et il prononça cette stance :
« Le sage qui voit avec le pur flambeau de la science l'œil et les autres sens est affranchi de la loi de la transmigration.
« Si ton esprit, livré au péché, est tourmenté par les douleurs de l'existence, et si tu désires le bonheur en ce monde, hàte-toi de renoncer pour jamais aux objets des sens.
« Le roi Açôka entendit les chants du prince, et il dit avec un sentiment de joie :
« C'est à moi que s'adressent les chants de Kunâla et les sons de celte Vîiiâ qu'il y a tant de temps que je n'ai entendue. Le prince est de retour dans ma demeure, mais il ne veut voir personne.
c Aussitôt appelant un de ses gardes, le roi lui dit : Est-ce que tu ne trouves pas de la ressemblance enirè ce chant et celui de Kunâla? On dirait que cette exécution trahit quelque trouble. Cette voix a fortement ému mon âme ; je suis comme l'éléphant qui, ayant perdu son petit, viendrait à entendre sa voix. Va donc et amène-moi Kunâla. Le garde se rendit aussitôt dans l'endroit oii l'on renfermait les chars; il y trouva Kunâla privé de ses yeux, et dont le corps était brûlé par l'ardeur du soleil et par le vent; mais ne l'ayant pas- reconnu, il revint auprès du roi Açôka et lui dit : 0 roi, ce n'est pas Kunâla ; c'est un mendiant aveugle qui est avec sa femme dans l'endroit où l'on renferme les chars du roi. A ces mots, le roi tout troublé fit cette réflexion : Voilà l'effet des rêves funestes que j'ai eus ; certainement c'est Kunâla dont les yeux auront été arrachés. Et il prononça celte stance :
« D'après les présages que j'ai vus jadis en songe, non, il n'y a plus de doute, les yeux de Kunâla ont été arrachés.
« Et fondant en larmes il s'écria : Qu'on amène vite en ma présence ce mendiant; car mon cœur ne peut trouver de calme en songeant au malheur qui a pu frapper mon fils. Le garde étant retourné à la salle des chars, dit à Kunâla : De qui es-tu fils, et quel est ton nom ?
« Açôka, reprit Kunâla, ce roi qui augmente la gloire des Mâuryas, à l'empire duquel la terre tout entière obéit avec soumission, ce roi est mon père, et mon nom est Kunâla. Mais aujourd'hui je suis le fils du Buddha, ce descendant de la race du soleil, qui a établi la Loi. Aussitôt Kunâla fut conduit avec sa femme en
DU BUDDHISME INDIEN. 367
présence du roi Açôka. En voyant Kunâla qui était privé de ses yeux, dont le corps, brûlé par l'ardeur du soleil et par le vent, était couvert d'un vêtement misérable que l'eau avait terni pendant son voyage (1), le roi, auquel était inconnu le crime, contempla son fils à plusieurs reprises sans pouvoir le reconnaître, et ne voyant devant ses yeux qu'une forme humaine, il dit : Es-tu Kunâla ? Oui, répondit le prince, je suis Kunâla. A ces mots, le roi s'évanouit et tomba par terre. C'est ce qu'exprime cette slance :
(f En voyant le visage de Kunâla à qui les yeux avaient été arrachés, le roi Açôka, déchiré par la douleur, tomba par terre, consumé par le feu du chagrin à la vue du malheur de son fils.
<r On jeta au roi de l'eau, on le releva, et on le replaça sur son siège. Quand il eut un peu repris ses sens, il serra son fils entre ses bras. C'est ce que dit cette stance :
« Le roi, au bout de quelques instants, étant revenu à lui, jeta les bras autour du cou de son fils; et caressant à plusieurs reprises le visage de Kunâla, il fit entendre de nombreuses plaintes, la voix entrecoupée par les sanglots.
« Autrefois, à la vue de ces yeux semblables, à ceux du Kunâla, j'ai appelé mon fils Kunâla; aujourd'hui que ces yeux sont éteints, comment pourrais-je continuer à lui donner ce nom?
« Puis il lui dit : Raconte-moi, raconte-moi, mon cher fils, comment ce visage aux beaux yeux a été privé de sa lumière et est devenu semblable au ciel à qui la chute de la lune aurait enlevé sa splendeur.
« C'est un cœur impitoyable, ô mon fils, que le méchant qui, poussé par sa haine contre l'homme bon, étranger à tout sentiment de haine, a détruit les yeux du meilleur des êtres, de l'image même du Solitaire, acte cruel qui est pour moi une source de maux.
« Parle-moi vite, ô toi dont le visage est si beau. Consumé par le chagrin que me cause la perte de tes yeux, mon corps périt, semblable à une forêt que dévore la foudre lancée par les Nâgas.
« Alors Kunâla s'étant jeté aux pieds de son père, lui parla ainsi :
« 0 roi, il ne faut pas ainsi se lamenter à cause d'un événement qui est passé ; est-ce que tu n'as pas entendu citer les paroles du Solitaire, qui a dit que les Djinas eux-mêmes, pas plus que les Pratyêka Buddhas, ne peuvent échapper à l'influence inévitable des œuvres ?
(1) Nos deux manuscrits sont en cet endroit fort altérés; je traduis par conjecture ce détail d^ailleurs peu important.
« Ils recueillent, tout comme les hommes ordinaires, le fruit des mauvaises actions qu'ils ont commises ici-bas; c'est en ce monde qu'on trouve la récompense de ce qu'on a fait : comment donc pourrais-je appeler l'œuvre d'un autre le traitement que j'ai éprouvé?
« J'ai commis [jadis] quelque faute, ô grand roi, et c'est sous l'influence de cette faute que je suis revenu [en ce monde], moi dont les yeux ont été la cause de mon malheur (i).
« Le glaive, la foudre, le feu, le poison, les oiseaux, rien ne blesse l'élher, qui est inaltérable de sa nature ; c'est sur le corps dont les âmes sont enveloppées, ô roi, que tombent les douleurs cruelles qui le prennent en quelque sorte pour but.
« Mais Açôka, dont le cœur était déchiré par le chagrin, continua ainsi : Qui donc a privé mon fils de ses yeux? Qui donc a résolu de renoncer [pour prix de ce crime] à la vie, cebiensicher? La colère descend dans mon cœur dévoré parle feu du chagrin ; dis-moi vite, ô mon fils, sur qui je dois faire tomber le châtiment. Enfin le roi apprit que ce crime élait l'œuvre de Tichya rakchitâ. Aussitôt ayant fait appeler la reine, il lui dit :
ce Comment, cruelle, ne rentres-tu pas sous terre ? Je ferai tomber ta tête sous le glaive ou sous la hache. Je renonce à toi, femme couverte de crimes, femme injuste, tout de même que le sage renonce à la fortune.
« Puis la regardant avec un visage enflammé par le feu de la colère, il ajouta : '
(( Pourquoi ne lui briserais-je pas les membres après lui avoir arraché les yeux avec mes ongles aigus? Pourquoi ne la dresserais-je pas vivante sur le poteau? Pourquoi ne lui abattrais-je pas le nez ?
« Pourquoi ne lui couperais-je pas la langue avec un rasoir, ou ne la ferais-je pas mourir par le poison ? Tels étaient les supplices dont la menaçait le roi des hommes.
« Le magnanime Kunâla, plein de compassion, ayant entendu ces paroles, dit à son père : Il ne serait pas honorable pour toi de mettre à mort Tichya rakchitâ ; agis conformément à l'honneur, et ne tue pas une femme.
« Il n'y a pas, en effet, de récompense supérieure à celle de la bienveillance; la patience, seigneur, a été célébrée par le Sugata. Puis se jetant de nouveau à ses pieds, le prince fit entendre à son père ces paroles véridiques :
« 0 roi, je n'éprouve aucune douleur, et malgré ce traitement cruel, je ne
(1) Il manque un vers àcette stance, les mots placés entre crochets sont ajoutés pour compléter le sens. ^
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ressens pas le feu de la colère ; mon cœur n'a que de la bienveillance pouv ma mère, qui a donné l'ordre de m'arracher les yeux.
« Puissent, au nom de la vérité de ces paroles, mes yeux redevenir tels qu'ils étaient auparavant ! A peine eut-il prononcé ces paroles, que ses yeux reparurent avec leur premier éclat.
« Cependant le roi Açôka, irrité contre Tichya rakchitâ, la fit jeter dans un lieu de torture où elle mourut par le feu ; et il fit massacrer les habitants de "Takchaçilâ.
« Les Religieux, qui concevaient quelques doutes, interrogèrent ainsi le respectable Sthavira Upagupta qui tranche tous les doutes : Quelle action avait donc commise Kunâla, pour que les yeux lui eussent été arrachés? Le Sthavira répondit : Écoutez, respectables personnages. Jadis, dans le temps passé, il y avait à Bénarès un certain chasseur qui allait dans l'Himavat, et y tuait des animaux sauvages. Un jour qu'il s'était rendu dans la montagne, il surprit au fond d'une caverne cinq cents gazelles qui s'y trouvaient rassemblées, et il les prit toutes dans un filet. Il fit alors cette réflexion : Si je les tue, je serai embarrassé de toute cette viande. C'est pourquoi il creva les yeux aux cinq cents gazelles. Ces animaux, privés de lavue, étaient incapables de s'échapper. C'est ainsi qu'il creva les yeux à plusieurs centaines de gazelles.
« Que pensez-vous de cela, ô Religieux ? Ce chasseur, c'était Kunâla luimême. Parce qu'alors il creva les yeux à plusieurs centaines de gazelles, il a souffert pour prix de cette action les douleurs de l'Enfer pendant plusieurs centaines de mille d'années. Puis, pour achever d'expier le reste de sa faute, il a eu les yeux arrachés pendant cinq cents existences en qualité d'homme. Mais quelle action avait-il faite pour mériter de renaître dans une famille élevée, d'avoir un extérieur agréable et de connaître les vérités ? Ecoutez, respectables personnages.
« Jadis, dans le temps passé, quand la vie des hommes était de quarante-quatre mille ans, il parut dans le monde un Buddha parfait nommé Krakutchhanda. Quand il eut rempli complètement tous les devoirs d'un Buddha, il entra dans le domaine du Nirvana, où il ne reste rien des éléments de l'existence. Un roi nommé Açôka fit construire pour lui un Stûpa fait de quatre sortes de pierres précieuses. Mais après la mort d'Açôka, son trône fut occupé par un souverain qui n'avait pas la foi. Les pierres précieuses furent dérobées par des voleurs, qui ne laissèrent que la terre et le bois. Le peuple, qui s'était réuni dans cet endroit, voyant le Stûpa détruit, se mit à fondre en larmes. Or, le fils d'un chef d'artisans se trouvait en ce moment-là [parmi le peuple]. Ce jeune homme demanda : Pourquoi pleure-t-on? Le Stûpa de Krakutchhanda le Buddha, lui répondit la
foule, était fait de quatre sortes de pierres précieuses; le voilà maintenant détruit. Le jeune homme [le fit relever]. Il y avait, en outre, en cet endroit une statue du Buddha parfait Krakutchhanda, qui était de grandeur naturelle ; elle avait été détruite. Lejeune homme la rétablit également et prononça cette prière : Puissé-je me rendre agréable à un maître pareil à Krakutchhanda ! puissé-je ne pas lui être désagréable !
« Que pensez-vous de cela, respectables personnages? Ce fils du chef d'artisans, c'était Kunâla lui-même. C'est lui qui dans ce temps-là fit relever le Stûpa de Krakutchhanda, et c'est en récompense de cette action qu'il est né dans une famille illustre. Parce qu'il rétablit la statue du Buddha, il obtint comme récompense de cette bonne œuvre de renaître avec un extérieur agréable. Parce qu'il prononça la prière rapportée plus haut, il eut l'avantage de plaire à un maître semblable à Çâkyamuni le Buddha parfait, et il ne lui déplut pas, et il connut les vérités (1).
« Lorsque le roi Açôka conçut de la foi pour la Loi de Bhagavat, il fit établir quatre-vingt-quatre mille édits royaux de la Loi; il nourrit pendant les cinq mois du Varcha trois cent mille Religieux; c'est à savoir, cent mille Arhats, et deux cent mille disciples et hommes ordinaires pleins de vertu. La foule des habitants qui couvraient la terre 'jusqu'aux limites de l'Océan éprouva des sentiments de bienveillance pour la Loi de Bhagavat. Le frère d' Açôka, qui se nommait Vîlâçôka, était favorable aux Tîrlhyas. Ceux-ci l'avaient convaincu de cette opinion : La délivrance n'est pas pour les Çramanas, fils de Çâkya ; car ils recherchent le plaisir et redoutent la peine. Un jour le roi Açôka dit à son frère : Vîlâçôka, il ne faut pas que tu témoignes de la bienveillance à ce qui n'a pas de fondement; c'est au Buddha, à la Loi et à l'Assemblée que tu dois ta confiance; ta bienveillance alors aura un objet réel.
« Un autre jour le roi Açôka sortit pour chasser l'antilope. Vîtâçôka vit alors dans la forêt un Rïchi qui était entouré des cinq feux, et qui se soumettait à de rudes mortifications. Le prince l'aborda, et ayant salué ses pieds, il lui fit cette question : 0 bienheureux, combien de temps y a-t-il que tu habites cette forêt ? Douze ans, répondit l'anachorète. — Et de quoi te nourris-tu? — De fruits et de racines. — Et quel est ton vêlement? — Des lambeaux et des feuilles de Darbha. — Et ton lit ? — Un tapis de gazon. — Y a-t-il quelque douleur qui te gêne [dans tes pénitences]? Oui, reprit le Rïchi; ces antilopes s'accouplent dans la saison du rut. Or, quand je vois leurs ébats, alors je suis consumé de désirs. Si
(1) Cette partie de la légende a pour titre spécial dans nos manuscrits, Kundla avadâna, « Légende de Kunâla. »
DU BUDDHISME INDIEN. 371
cet anachorète, s'écria Vîtâçôka, ne peut par cette rude pénitence dompter la passion, que sera-ce des Çramanas, fils de Çâkya, qui recherchent les lapis et les sièges bien étendus ? Comment pourront-ils triompher de la passion ? Et il prononça cette stance :
« Si les Rïchis habitants de cette forêt déserte, qui ne se nourrissent que d'air, que d'eau et que de racines, ne peuvent, par d'aussi rudes austérités pratiquées pendant un temps si long, parvenir à maîtriser leurs désirs,
« Comment les Câkyas pourraient-ils se rendre maîtres de leurs sens, eux qui mangent une si grande quantité de viande, et de riz bien assaisonné de lait caillé et de beurre ? Si cela était possible, le mont Vindhya serait capable de traverser l'Océan.
« Oui, le roi Açôka est complètement la dupe des Çramanas, fils de Çâkya, auxquels il témoigne du respect.
« Açôka entendit ces paroles ; et comme son esprit était fécond en expédients, il dit à ses ministres : Vîtâçôka n'a de bienveillance que pour les Tîrthyas ; il faut que par adresse je lui fasse concevoir de semblables sentiments pour la Loi de Bhagavat. Que commande le roi? répondirent les ministres. Lorsque je serai entré dans la salle de bain, dit le roi, après avoir quitté ma coiffure et le bandeau, symboles de la royauté, il faudra que, par un moyen quelconque, vous attachiez la coiffure et le bandeau royal à Vîtâçôka, et que vous le fassiez asseoir sur le trône. Il sera fait ainsi, répondirent les ministres. Le roi ayant quitté sa coiffure et le bandeau, symboles de la royauté, entra dans la salle de bain. Les ministres dirent alors à Vîtâçôka : Quand le roi Açôka sera mort, c'est toi qui seras roi ; revêts donc, en attendant, ces ornements royaux ; nous allons t'attacher la coiffure et le bandeau royal, et te faire asseoir sur le trône ; nous verrons si ces ornements le vont bien ou mal. En conséquence, les ministres parèrent Vîtâçôka des marques de la dignité royale, et le placèrent sur le trône ; puis ils en donnèrent aussitôt avis au roi. Celui-ci voyant Vîtâçôka paré de la coiffure et du bandeau, symboles de la royauté, et assis sur le trône, s'écria : Je vis cependant encore, et toi tu fais déjà le roi! Holà! quelqu'un. Au même instant parurent les exécuteurs couverts de vêlements bleus, ayant les cheveux longs et portant à la main une cloche ; et se prosternant aux pieds du roi, ils lui dirent : Qu'ordonne le roi? Je vous abandonne Vîtâçôka, répondit-il. Alors s'adressant au prince, les exécuteurs lui dirent : Nous les exécuteurs armés du glaive, nous nous emparons de ta personne. Mais les ministres se jetèrent aux pieds d' Açôka en le suppliant : Pardonne, ô roi ! Vîtâçôka est ton frère. Je lui pardonne, répondit Açôka, mais pour sept jours seulement ; c'est mon frère, et en
considération de mon affection pour lui, je lui accorde la royauté pendant ces
sept jours.
« Aussitôt on entendit retentir des centaines d'instruments; on salua le prince des cris de Vive le roi ! des milliers de gens réunirent devant lui leurs mains en signe de respect, et des centaines de femmes l'entourèrent. Mais les exécuteurs ne quittaient pas la porte du palais. A la fin du premier jour, ils se présentèrent à Yîtâçôka et lui dirent : Voici un jour de passé, Vîtâçôka ; il ne te reste plus que six jours. Ils en firent autant le second jour et les jours suivants; enfin le septième, Vîtâçôka paré des ornements royaux fut conduit en présence d'Açôki, qui lui dit : Vîtâçôka, comment as-tu trouvé les chants, les danses et le concert des instruments ? Je n'ai rien vu, ni rien entendu, répondit Vîtâçôka; et il prononça cette stance :
« Je n'ai pas écouté les chants, je n'ai pas regardé les danses des femmes : comment celui (jui n'a goûté aucun de ces plaisirs pourrait-il t'en donner son avis?
« Vîtâçôka, reprit le roi, je t'ai accordé la royauté pour sept jours ; on a fait retentir pour toi des centaines d'instruments ; on t'a salué des cris de Vive le roi! la foule t'a honoré en tenant ses mains réunies en signe de respect devant toi; tu as été servi par des centaines de femmes; comment donc peux-tu dire : Je n'ai rien vu, ni rien entendu?
« Non, répondit Vîtâçôka, je n'ai ni vu les danses, ni entendu le bruit des chants ; je n'ai ni senti les odeurs, ni goûté les saveurs ; je n'ai pas perçu le contact de l'or, des joyaux, des colliers, ou des corps que je touchais ; la foule des femmes n'a pu charmer un malheureux condamné à mort.
« Femmes, danses, chants, palais, lits, sièges, jeunesse, beauté, fortune, tout cela, et même la terre avec ses joyaux variés, a été sans charmes et vide pour moi, pendant que je voyais tranquillement assis sur leurs sièges à ma porte les exécuteurs avec leurs vêtements bleus.
« En entendant le son de la cloche de l'exécuteur au vêtement bleu, j'ai ressenti, ô chef des rois, les redoutables terreurs de la mort.
« Entouré des aiguillons de la crainte, je n'ai pas entendu les voix ravissantes, je n'ai pas vu les danses, et je n'ai pas désiré prendre d'aliments.
« Saisi par la fièvre de la mort, je n'ai plus connu le sommeil ; j'ai passé les nuits entières à songer à la mort.
« Eh quoi ! reprit Açôka, si la crainte d'une mort qui ne devait t'enlever qu'une seule vie a pu t'empêcher de jouir du bonheur d'être roi, de quel œil crois-tu que les Religieux, effrayés à la pensée de la mort qui doit terminer des centaines d'existences, envisagent tous les lieux où l'on peut renaître, et les
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maux qui y sont attachés? Dans l'Enfer, les souffrances auxquelles est condamné le corps livré au feu ; parmi les animaux, les terreurs que leur inspire la crainte de se voir dévorés les uns par les autres ; parmi les Prêtas, les tourments de la faim et de la soif; parmi les hommes, les inquiétudes d'une existence de projets et d'efforts ; parmi les Dieux, la crainte de déchoir et de perdre leur félicité : voilà les cinq causes de misères par lesquelles sont enchaînés les trois mondes. Tourmentés parles douleurs de l'esprit et du corps, ils voient dans les attributs dont se compose l'existence de véritables bourreaux ; dans les organes des sens, des villages désolés; dans les objets, des brigands ; enfin, ils voient la totalité des trois mondes dévorés par le feu de l'instabilité. Et comment alors la passion pourrait-elle naître en eux ? Puis il prononça ces stances :
4 Eh quoi ! la crainte de la mort, qui ne doit cependant t'enlever qu'une seule vie, t'empêche de jouir des objets agréables faits pour flatter le cœur, parce que la terreur ne cesse de te troubler !
« Quel plaisir le cœur des Religieux peut-il donc trouver dans les aliments et dans les autres objets des sens, eux qui songent aux terreurs futures de la mort, répétée pendant plusieurs centaines d'existences ?
« Comment des vêtements, des lits, des sièges, des vases, pourraient-ils inspirer de l'attachement à des cœurs qui ne songent qu'à la délivrance, qui voient dans ces objets des ennemis et des assassins, pour qui le corps est semblable à une demeure incendiée, et qui regardent les êtres comme périssables ?
« Et comment la délivrance n'appartiendrait-elle pas à ceux qui ne désirent qu'elle et qui se détournent de l'existence, à ceux dont le cœur ne s'attache pas plus aux diverses causes de plaisir que l'eau à la feuille du lotus ?
« Ainsi favorablement disposé, grâce à la ruse du roi, pour la Loi de Bhagavat, Vîlâçôka lui dit, tenant ses mains réunies en signe de respect : Seigneur, je cherche un refuge auprès du bienheureux Tathâgata parfaitement et complètement Buddha; je cherche un refuge auprès de la Loi et auprès de l'Assemblée. Et il prononça cette stance :
« Je me réfugie auprès de celui dont les yeux sont purs comme un lotus nouvellement épanoui, et qu'honorent les Dieux, les sages et les hommes; je me réfugie auprès de la pure Loi du Buddha et auprès de l'Assemblée.
« Alors Açôka se jetant au cou de son frère : Non, lui dit-il, je ne t'ai pas abandonné; mais c'est un moyen que j'ai employé pour t'inspirer des sentiments de bienveillance en faveur de la Loi de Bhagavat. Dès ce moment Vîtâçôka se mit
à honorer les Tchâityas de Rhagavat, en leur offrant des parfums, des guirlandes de fleurs, et en faisant résonner une multitude d'instruments ; et il entendit la Loi, et il témoigna du respect à l'i^ssemblée. Un jour il se rendit à l'ermitage de Kukkutâ ârâma; là se trouvait le Sthavira nommé Yaças, qui était un Arhat doué des six connaissances surnaturelles. Vîtâçôka vint s'asseoir devant lui pour entendre la Loi. Le Sthavira se mit à le considérer, et aussitôt il reconnut que les causes [de sa conversion] étaient accumulées en lui, qu'il était parvenu à sa dernière existence, et qu'il devait dans ce corps même atteindre à l'état d' Arhat. C'est pourquoi il se mit à faire l'éloge de la vie de mendiant, pour le décider à l'embrasser. Vîtâçôka ne l'eut pas plutôt entendu qu'il conçut ce désir : Puissé-je devenir mendiant sous la Loi de Rhagavat ! Alors se levant, il parla ainsi au Sthavira, en tenant ses mains réunies en signe de respect : Puissé-je embrasser la vie religieuse sous la discipline de la Loi bien renommée! Puissé-je obtenir l'investiture et devenir Religieux ! Puissé-je pratiquer devant toi les devoirs de la vie religieuse ! Ami, lui répondit le Sthavira, fais connaître ton désir au roi Açôka. Vîtâçôka s'étant donc rendu au lieu où se trouvait laroi, lui dit- les mains réunies en signe de repect : 0 roi, accorde-moi ta permission ; je désire embrasser la vie religieuse sous la discipline de la Loi bien renommée, en quittant la maison avec une foi parfaite. Et il prononça cette stance :
« J'étais égaré comme l'éléphant qui ne connaît plus l'aiguillon ; mais grâce au frein puissant de ton intelligence, j'ai été sauvé de mon égarement par les instructions du Ruddha.
« Aussi dois-tu, ô souverain maître des rois, m'accorder une faveur; permetsmoi de porter les signes heureux de la Loi parfaite, de la première des lumières du monde.
(( En entendant ces paroles, Açôka se jeta, les larmes aux yeux, au cou de son frère, et lui dit ' Vîtâçôka, renonce à cette résolution : dans la vie de mendiant, on a des rapports et on vit avec des gens de castes inférieures ; on n'a pour vêlement que des lambeaux d'étoffe ramassés dans la poussière où les ont jetés les esclaves ; pour nourriture, que ce qu'on obtient en mendiant chez les autres ; pour lit et pour siège, que de l'herbe étendue au pied d'un arbre. Quand on est malade, on n'a pour se coucher que des feuilles ; il est difficile de se procurer des médicaments ; on n'a pour nourriture que ce que les autres rejettent (1). Et toi tues délicat; tu es incapable de supporter les douleurs de la faim, de la soif, de la chaleur et du froid : renonce, je t'en conjure, à ton dessein. Non, seigneur, reprit Vîtâçôka, ce serait penser comme l'homme qui a soif des objets; mais celui
(1) Le texte dit: dhûH bhôdjanam; ne faudrait-il pas plutôt lire : pûti bhôdjanam, « des aliments « gâtés? »
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qui désire embrasser la vie religieuse ne souffre pas des fatigues qu'ils nous causent; il ne voit pas l'ennemi lui ravir son pouvoir; il n'est pas réduit à l'indigence (1). A la vue du monde qui souffre de la douleur, qui est la proie delà mort, qui s'épuise en efforts impuissants, j'ai craint d'y renaître, et j'ai formé le projet d'entrer dans la voie du bonheur et de la sécurité. A ces mots, le roi Açôka se mit à verser des larmes en gémissant. Mais Vîtâçôka voulant le consoler, prononça cette stance :
« Puisqu'une fois montés dans la litière agitée du monde, les hommes sont condamnés à en tomber, pourquoi cette émotion s'empare-t-elle de toi? Ne sommes-nous pas tous faits pour nous séparer un jour ?
« Eh bien ! dit Açôka, commence ici ton aprentissage de mendiant. Dans un enclos planté d'arbres, au milieu du palais, on étendit pour le prince un tapis de gazon, on lui donna de la nourriture. Il se mit à parcourir en mendiant les appartements intérieurs, mais il ne recevait pas de très-bons aliments (2). Le roi dit aux femmes des appartements intérieurs : Donnez-lui des aliments semblablables à ceux que ramassent les Religieux qui mendient. En conséquence, le prince recueillit du gruau gâté et pourri, et il se mit en devoir de le manger. Mais Açôka l'ayant vu, l'en empêcha : Mène la vie de mendiant, puisque je t'y autorise ; mais quand tu auras recueilli des aumônes, montre-les-moi.
« Quelque temps après, Vîtâçôka se rendit à l'ermitage de Kukkuta ârâma. Cependant cette pensée lui vint à l'esprit : Si je mène ici la vie de mendiant, je serai au milieu de la foule. C'est pourquoi il se retira dans les campagnes du Vidêha (3), et se mit à y mendier. Enfin, après bien des efforts d'application, il obtint le rang d'Arhat. Quand le respectable Vîtâçôka eut atteint ce haut rang, il ressentit le bonheur et le plaisir de la délivrance, et il fit cette réflexion : Je suis en effet un Arhat. La première chose qu'il fit fut de se rendre à la porte du roi Açôka. Va, dit-il au gardien, et annonce au roi Açôka que Vîtâçôka est à sa porte, et qu'il désire voir le roi. Le gardien se rendant aussitôt auprès du roi, lui dit : 0 roi, bonheur à toi : Vîtâçôka est à ta porte, et il désire voir le roi. Va vite, répondit le roi, et fais-le entrer. Aussitôt Vîtâçôka fut introduit dans le palais. Açôka n'eut pas plutôt vu son frère, que se levant de son trône, il tomba de toute sa hauteur aux pieds du Religieux, comme un arbre coupé par la racine ; puis regardant le respectable Vîtâçôka, il lui dit en versant des larmes :
(1) Ce passage est fort altéré; je prends le sens le plus vraisemblable.
(2) Il est nécessaire, pour la clarté du récit, de supprimer cette négation; je proposerais donc de lire : âhâram àlabhata, au lieu de âhâram na lahhatê, et je traduirais ainsi : « et il recevait de « très-bons aliments. »
(3) Le Vidêha est, comme on sait, l'ancien MitUla ou le Tirhout moderne.
« Quoiqu'il me voie, il n'éprouve pas cette émotion que ressentent toujours les hommes quand ils viennent à se rencontrer ; sans doute il est rassasié par la savoureuse nourriture de la science que lui a procurée l'énergie de la distinction.
« Râdhagupta était le premier ministre du roi Açôka. Il vit le vêtement rapiécé du respectable Vîtâçôka et son vase de terre, et dans ce vase une aumône de riz que lui avait donnée Lûha; et à cette vue s' étant prosterné aux pieds du roi, il lui dit, tenant ses mains réunies en signe de respect : 0 roi, puisque ce Religieux a si peu de désirs et qu'il est satisfait, il faut qu'il ait certainement atteint à son but.
(( Qu'est-ce qui pourrait causer du plaisir à celui qui n'a pour nourriture que quelques aumônes, pour vêtement que des haillons ramassés dans la poussière, et pour demeure que le voisinage des arbres ?
« Celui dont le vaste cœur n'a rien qui l'attache, dont le corps sain est exempt de maladie, et qui dispose à son gré de son existence, celui-là voit pour lui dans le monde des hommes une fête perpétuelle.
c( Le roi ayant entendu ces stances, s'écria la joie dans le cœur :
« En voyant exempt d'orgueil, de hauteur et de trouble ce rejeton de notre race, qui a renoncé à la famille des Mâuryas, à la ville du Magadha et à tous ses biens précieux, il me semble que ma capitale empressée se relève purifiée par la gloire.
« Expose-nous donc noblement la loi du Sage aux dix forces. Alors le roi prenant son frère entre ses bras, le fit asseoirjsur le siège qui lui était destiné; puis il lui offrit de sa propre main de la nourriture toute préparée ; enfin, quand il vit qu'il avait terminé son repas, lavé ses mains et mis de côté son vase, il s'assit en face du respectable Vîtâçôka pour entendre la Loi. Alors le respectable Religieux voulant instruire Açôka par un entretien relatif à la Loi, lui dit : Remplis avec attention les devoirs de la puissance royale; c'est quelque chose de dilficile à obtenir que les trois objets précieux ; honore-les constamment, seigneur. Et quand il l'eut réjoui de cette manière par un discours relatif à la Loi, il se retira. Mais Açôka les mains jointes, entouré de ses cinq cents ministres, et accompagné d'un cortège de plusieurs milliers d'habitants de la ville et de la campagne qui l'environnaient avec respect, se mit en devoir de suivre le respectable Vîtâçôka. C'est ce qu'exprime cette stance :
« Le frère est suivi par le roi son aîné, qui l'acconipagne avec respect ; c'est là un résultat visible et bien digne d'être célébré, de l'adoption de la vie religieuse.
« Alors le respectable Vîtâçôka, voulant donner une idée de son mérite, s'élança
dans les airs au moyen de sa puissance surnaturelle, à la vue de la foule du peuple. Et le roi Açôka réunissant ses mains en signe de respect, et environné de plusieurs centaines de mille d'habitants, tint ses yeux fixés au ciel ; et regardant le respectable Yîtâçôka, il prononça ces stances :
« Libre de tout attachement à ta famille, tu t'élances semblable à un oiseau, nous laissant en quelque sorte enchaînés dans les liens de la passion qu'éprouve l'homme pour le plaisir.
« Si ce sage plein de calme et maître de son cœur paraît avec ce pouvoir, c'est le fruit de la contemplation, fruit qui ne se montre pas aux hommes qu'aveugle le désir.
« Cette suprême puissance surnaturelle nous couvre de honte, nous qu'enfle l'orgueil de la prospérité ; cette intelligence nous courbe la tête, à nous qu'exalte l'idée de notre savoir.
« Ce sage qui a^touché au but nous effraie, nous qui dans notre aveuglement croyons avoir reçu notre récompense; enfin un nuage de larmes obscurcit notre visage; nous ne sommes pas réellement affranchis.
« Cependant le respectable Yîtâçôka se rendit dans la campagne au-delà des frontières, et il y plaça son siège et son lit. Là il fut atteint d'une grave maladie. Le roi Açôka en ayant été informé, lui envoya des médicaments et des serviteurs. Quand le Religieux fut atteint de cette maladie, sa tête se couvrit de lèpre ; mais dès que le mal eut disparu, ses cheveux repoussèrent, et il renvoya les médicaments et les serviteurs. Il se mit à manger surtout' des aliments dans lesquels il entrait du lait, et se rendit en conséquence auprès d'un parc dans le voisinage duquel il vécut en mendiant.
« Il arriva vers ce même temps que dans la ville de Pundra vardhana, un homme qui était dévoué aux mendiants brahmaniques renversa une statue du Buddha aux pieds d'un mendiant qui la brisa. Un fidèle Buddhiste en informa le roi, qui ordonna aussitôt qu'on lui amenât cet homme. Les Yakchas entendirent cet ordre à la distance d'un Yôdjana dans le ciel, et les Nâgas à la distance d'un Yôdjana sous terre, de sorte que le coupable fut au même instant amené devant le roi. A cette vue Açôka transporté de fureur s'écria : Que l'on mette à mort tous ceux qui vivent dans Pundra vardhana. Conformément à cet ordre, on mita mort en un seul jour dix-huit mille habitants.
« Quelque temps après, à Pataliputtra, un autre homme dévoué aux Brahmanes renversa encore une statue du Buddha aux pieds d'un mendiant qui la mit en pièces. Le roi ayant appris le fait se rendit en fureur à la maison du mendiant, du dévot, ainsi que chez leurs parents et leurs amis, et fit tout consumer par le feu ; puis il fit proclamer cet ordre :
Celui qui m'apportera la tête d'un mendiant brahmanique recevra de moi un Dînâra (1).
« Cependant le respectable Vîtâçôka s'était retiré pour une nuit dans la cabane d'un Âbhîra. Comme il souffrait encore de sa maladie, ses vêtements étaient en lambeaux, et ses cheveux, sa barbe et ses ongles d'une longueur démesurée. La femme du pasteur fit cette réflexion : C'est sans doute un mendiant Brahmane que cet homme qui est venu dans notre cabane pour y passer la nuit. Elle dit donc à son mari : Fils de mon maître, voici une occasion de gagner un Dînâra ; tuons ce mendiant, et allons porter sa tête au roi Açôka. Aussitôt tirant son glaive du fourreau, l'Âbbîra se dirigea vers Yitâçôka. Ce respectable Religieux possédait la science de ce qui lui était arrivé autrefois. Il vit qu'il était sur le point de recueillir le fruit des actions qu'il avait accomplies lui-même anciennement. Aussi, bien sûr du fait, il se tint tranquille. L'Abîhra lui coupa donc la tête avec son glaive et la porta au roi Âçôka, en lui disant : Donne-moi un Dînâra. A la vue de cette tête, le roi crut la reconnaître ; cependant ces cheveux clair-semés ne s'accordaient pas avec la ressemblance qu'il cherchait. On fit venir les médecins et les serviteurs, qui dirent en la voyant : Seigneur, c'est là la tête de Vîtâçôka. A ces mots le roi tomba évanoui par terre. On le fit revenir en lui jetant de l'eau, et alors ses ministres lui dirent : Tes ordres, ô roi, ont attiré le malheur sur la tête même d'un sage exempt de passion ; accorde, en les révoquant, la sécurité à tout le monde. Le roi rendit donc le repos au peuple en défendant que l'on mît à l'avenir personne à mort.
« Cependant les Religieux, qui avaient conçu des doutes, interrogèrent ainsi le respectable Upagupta qui tranche tous les doutes : Quelle action avait donc commise le respectable Vîtâçôka pour avoir mérité, comme résultat de sa conduite, de périr par le glaive ? Apprenez, respectables personnages, répondit le Sthavira,
(1) L'emploi du mot dînâra, dont Prinsep a positivement démontré l'origine occidentale et l'introduction assez récente dans l'Inde {Note on the facsimile, etc., dans Journ. Asiat. Soc. of Bengal, t. VI, p. 45), est une preuve plus convaincante que toutes celles que je pourrais alléguer touchant la date moderne de la légende d'Açôka. Ce mot est très-rarement employé dans les livres sanscrits du Nord, et je ne l'ai jamais rencontré dans ceux des Sûtras que je regarde comme anciens, du moins pour le fonds. Je n'en puis, jusqu'à présent, citer que deux exemples. Le premier est emprunté à la légende de Hiranya pâni, laquelle fait partie de l'Avadâna çataka. Le héros de cette histoire avait été nommé Hiranya pâni, « celui qui a de l'or dans la main, » parce qu'au moment de sa naissance on lui trouva dans le creux de chaque main, lakchanâhatam dînâradvayam, ce qui doit signifier « deux Dînâras marqués de signes. » {Avad. çaL, f. 195.) Le second exemple que je puis alléguer de l'emploi de ce mot se trouve dans un passage semi-historique du Divya avadâna, que nous verrons plus bas. Puchpâmitra, ce roi du Magadha que la légende nomme le dernier des Mâuryas, promet, dans la ville de Çâkala, cent Dînâras pour chaque tête de Religieux buddhiste. {Divya avad., f. 211 b.) Dans les Sûtras anciens, le terme qui paraît le plus souvent est Suvama.
DU BUDDHISME INDIEN. 879
les actions qu'il avait faites dans ses existences antérieures. Jadis, ô Religieux, dans un temps depuis longtemps passé, vivait un chasseur qui soutenait son existence en tuant des antilopes. Il se trouvait dans la forêt un puits auprès duquel le chasseur tendait ses filets et ses pièges, et c'est là qu'il tuait l'antilope. Lorsqu'il n'y a pas de Buddha dans le monde, il y naît des Pratyêka Buddhas. Or un certain Pratyêka Buddha s'étant retiré dans ce puits pour y faire son repas, en sortit et alla s'asseoir les jambes croisées auprès d'un arbre. Averties de sa présence par l'odeur qu'il y avait laissée, les antilopes ne vinrent pas au puits. Le chasseur s'y étant rendu de son côté, reconnut que le gibier n'avait pas paru comme à l'ordinaire ; et de proche en proche il parvint à l'endroit où était assis le Pratyêka Buddha. En le voyant, cette idée lui vint à l'esprit : Voilà celui qui a fait manquer ma chasse ; et tirant son glaive du fourreau, il mit à mort le Pratyêka Buddha.
« Gomment comprenez-vous cela, respectables personnages? Ce chasseur, c'était Vîtâçôka lui-même. Gomme il avait tué autrefois des antilopes, il a été atteint, par l'effet de cette action, d'une grande maladie. Parce qu'il avait tué le Pratyêka Buddha avec son glaive, il a éprouvé, par l'effet de cette action, les douleurs de l'Enfer pendant plusieurs miniers d'années, et il est né de nouveau parmi les hommes pendant cinq cents ans, voyant toujours sa vie tranchée par le glaive ; enfin c'est pour expier le reste de cette action qu'aujourd'hui, quoique parvenu au rang d'Arhat, il a péri par le glaive. — Mais quelle action avait-il commise pour renaître dans une famille illustre et pour obtenir le rang d'Arhat ? Le Sthavira répondit: Il y eut sous Kâçyapa le Buddha parfaitement accompli un certain Pradâna rutchi qui entra dans la vie religieuse. Grâce à lui, de généreux donateurs employèrent leur libéralités à nourrir l'Assemblée des Religieux, en lui donnant d'agréables boissons de gruau, ou en l'invitant dans leurs maisons. Grâce à lui, on dressa des parasols au-dessus des Stupas ; on les honora, en leur offrant des drapeaux, des étendards, des parfums, des guirlandes, des fleurs, et en exécutant des concerts. G'est en récompense de cette actfon qu'il est né dans une famille élevée. Enfin, après avoir remph les devoirs de la vie religieuse pendant dix mille ans, il a exprimé un vertueux souhait, et c'est par suite de ce souhait qu'il est parvenu à la dignité d'Arhat (1).
« Lorsque le roi Açôka eut, par l'oflrande de la moitié d'un Âmalaka (2), témoigné de sa foi pour la Loi de Bhagavat (3), il parla ainsi aux Religieux :
(1) CeUe partie de la légende porte, dans nos deux manuscrits, le titre de VUâçôka avadâna ou t Légende de Vîtâçôka. »
(2) C'est le fruit du phyllanlhus emblica, ou du myrobolan.
(3) Il y a dans le début de ce morceau, qui termine la légende d'Açôka, une confusion qu'il
Quel est celui qui, sous la Loi de Bhagavat, a fait des aumônes abondantes ? C'est Anâtlia pindika le maître de maison, répondirent les Religieux. — A quelle somme s'élèvent les aumônes qu'il a faites ? — A cent Kôtis. Cette réponse fit réfléchir le roi : Voilà, se dit-il en lui-même, un maître de maison qui a donné cent Kôtis pour la Loi de Bhagavat! puis il dit tout haut: Et moi aussi, je veux donner cent Kôtis. Il fit, [comme on sait,] établir quatre-vingt-quatre mille édits royaux de la Loi ; il donna cent mille [Suvarnas] à chacun des endroits où ils furent dressés, et il en fit autant au lieu où était né Çâkyamuni, où il était devenu Buddha, où il avait fait tourner la roue de la Loi, et où il était entré dans le Nirvana complet. Il reçut les Religieux pendant les cinq mois du Varcha, et dans cette occasion il donna quatre cent mille [Suvarnas] ; il nourrit trois cent mille Religieux, à savoir, cent mille Arhats et deux cent mille disciples et hommes ordinaires pleins de vertus. Il fit présent à l'Assemblée des Âyras de la grande terre de ses femmes, de la foule de ses ministres, de Kunâla, de lui-même enfin, se réservant toutefois son trésor, et il racheta tous ces biens pour quatre cent mille [Suvarnas]. Enfin il avait de cette manière donné quatre-vint-seize mille Kôtis pour la Loi de Bhagavat, lorsqu'il vint à tomber en langueur. Il se dit alors : Bientôt je ne serai plus, et cette idée le jeta dans le découragement.
« Râdhagupta était le ministre du roi ; c'était celui avec lequel, [dans une de ses existences antérieures,] il avait donné une poignée de lerre [à Çâkya]. Voyant le roi tomber dans le découragement, il se prosterna devant lui, et lui dit les mains réunies en signe de respect :
« Pourquoi, seigneur, est-il inondé de larmes ce visage, qui semblable à l'astre dévorant du jour, ne peut être regardé par la foule de tes puissants ennemis, et dont ne peuvent se détacher des centaines de femmes aux yeux de lotus?
<L Râdhagupta, répondit le roi, je ne pleure ni la perte de mes trésors, ni celle de ma royauté, ni le malheur d'être séparé du monde ; je pleure de ce que je vais être éloigné des Âryas.
<( Non, je ne verrai plus l'Assemblée qui possède toutes les vertus, qui
ne serait pas facile de débrouiller, si l'on ne savait pas avec quelle négligence les légendaires cousent ensemble les divers épisodes des récits que leur transmet la tradition. Ce n'est pas après avoir offert à l'Assemblée des Religieux la moitié d'un Amalaka que le roi Açôka s'enquit auprès des Religieux du nom de celui qui leur avait jamais fait les aumônes les plus abondantes. La suite du récit prouve au contraire qu'Açôka ne donna cette moitié de fruit que quand il eut épuisé ses trésors, et que l'héritier présomptif eut pris des mesures pour l'empêcher d'abandonner aux Religieux la totalité de ce qui lui restait. La première phrase de cet alinéa peut donc passer pour une espèce de titre de la légende, qu'il faut entendre à peu près ainsi : « Comment Açôka, par « l'offrande de la moitié d'un Âmalaka, témoigna de sa foi pour la Loi de Bhagavat. > Ce qui suit cette phrase est le sommaire de la première partie de la légende de Kunâla; celle de Vîtâçôka débute par un résumé semblable.
DU BUDDHISME INDIEN. 381
est révérée des hommes et des Dieux ; je ne pourrai plus l'honorer en lui offrant des aliments et des boissons excellentes ; et cette pensée fait couler mes larmes.
« Et puis, Râdhagupta, mon intention était de donner cent Kôtis pour la Loi
de Bhagavat, et je n'ai pas mis mon projet à exécution. Ayant ainsi parlé, il se dit:
Je vais réunir encore quatre Kôtis pour compléter mes aumônes ; et dès ce
moment il se mit à envoyer de l'or et de l'argent à l'ermitage de Kukkuta
•àrâma.
« En ce temps-là, c'était Sampadî le fils de Kunâla qui était le Yuvarâdja ou l'héritier présomptif. Les ministres lui dirent : Prince, le roi Açôka n'a plus longtemps à vivre, et il envoie tous ses trésors à Kukkuta ârâma : or il y a d'autres souverains qui ont de grandes richesses, nous- devons donc empêcher le roi de se ruiner. En conséquence le jeune prince défendit au trésorier [de donner de l'argent au roi]. On avait l'habitude de lui présenter à manger dans des vases d'or ; Açôka ayant pris son repas, se mit à envoyer ces vases à Kukkuta ârâma. Alors on défendit de lui présenter des vases de ce métal, et dès ce moment sa nourriture lui fut apportée dans des vases d'argent ; mais le roi les envoya de même à Kukkuta ârâma. Les vases d'argent furent supprimés à leur tour, et remplacés par des vases de fer ; mais le roi continua de les envoyer comme les autres à l'ermitage. Enfin il fallut lui présenter ses aliments dans des vases d'argile. Alors Açôka tenant dans sa main la moitié d'un fruit d'Âmalaka, convoqua ses ministres avec les habitants, et leur dit plein de tristesse : Qui donc est maintenant roi de ce pays ? Les ministres se levant aussitôt de leurs sièges, et dirigeant vers Açôka leurs mains réunies en signe de respect, lui dirent : C'est toi, seigneur, qui es roi de ce pays. Mais Açôka, les yeux obscurcis par un nuage de larmes, dit à ses ministres : Pourquoi donc dites-vous par bonté ce qui n'est pas vrai ? Je suis déchu de la royauté ; il ne me reste plus que cette moitié de fruit de laquelle je puisse disposer en souverain.
« Honte à une puissance misérable qui ressemble au mouvement des eaux d'un fleuve gonflé, puisque malgré l'empire que j'exerce sur les hommes, la misère redoutable m'a également atteint !
« Mais qui pourrait se flatter de faire mentir ces paroles de Bhagavat : Toutes les féhcités ont pour terme l'infortune ? ce n'est pas en effet un langage trompeur que celui de Gâutama qui ne ment jamais (1).
(1) Je passe ici une stance qui est absolument inintelligible et à peine lisible dans nos deux manuscrits; il en manque même la moitié dans la copie du Divya avadâna que je possède. Cette stance renferme certainement une de ces sentences morales sur la vanité de la puissance humaine, que les légendes du Nord expriment ordinairement en un style assez plat et assez vul-
t Après avoir commandé à la terre réunie sous sa puissance unique, après avoir supprimé tous les combats et tous les désordres, détruit la foule de ses ennemis gonflés d'orgueil, et consolé les pauvres et les malheureux, le roi Açôka déchu vit maintenant sans éclat dans la misère. Comme la fleur ou la feuille qui se fane quand elle est coupée ou arrachée, ainsi se dessèche Açôka.
« Alors le roi Açôka ayant appelé un homme qui se trouvait près de lui: Ami, lui dit-il, quoique je sois déchu de ma puissance, veuille bien, en faveur de mes anciens mérites, exécuter le dernier ordre que je donne. Prends celte moitié d'Âmalaka qui m'appartient ; rends-toi à l'ermitage de Kukkuta ârâma, et fais-en présent à l'Assemblée. Puis saluant en mon nom les pieds de l'Assemblée, parle-lui ainsi : Voici à quoi se réduit maintenant la richesse du monarque souverain du Djambudvîpa ; c'est là sa dernière aumône ; il faut manger ce fruit de manière que l'offrande du roi soit distribuée à toute l'Assemblée à laquelle elle s'adresse. Et il prononça ces stances :
« Voici aujourd'hui ma dernière aumône ; ma royauté et ma puissance sont parties ; privé de santé, de médecins et de médicaments, je n'ai plus d'autre soutien que l'Assemblée des Âryas.
ce Mangez donc ce fruit de manière que ma dernière aumône soit distribuée à l'Assemblée tout entière, à laquelle mon intention est de l'offrir.
« Il sera fait ainsi, répondit l'homme au roi ; et prenant cette moitié de fruit, il se rendit à l'ermitage de Kukkuta àrâma. Là s'étant avancé à la place d'honneur, il offrit, les mains réunies respectueusement, cette moitié de fruit à TAssemblée, et prononça ces stances :
« Celui qui, commandant à la terre réunie sous sa puissance unique, éclairait autrefois le monde, semblable au soleil, lorsqu'il est parvenu au miUeu de sa course, ce roi sentant aujourd'hui sa prospérité interrompue, se voit trahi par ses œuvres ; et semblable au soleil sur la fin du jour, il est déchu de sa puissance.
« Courbant la tête avec respect devant l'Assemblée, il lui fait présent de la moitié de cet Âmalaka, signe visible de l'instabilité de la fortune.
« Alors l'Ancien de l'Assemblée s'adressa ainsi aux Religieux : Aujourd'hui, vénérables personnages, il vous est permis d'éprouver de la douleur ; et pourquoi? Parce que Bhagavat a dit: Le malheur d'un autre est une occasion con-
gaire. La fin de la stance roule, si je ne me trompe, sur uûe comparaison empruntée à un fleuve qui remonte, arrêté par des roches détachées d'une grande montagne. Je désire que le lecteur n'en regrette pas plus que moi l'absence. J'espère du moins qu'il me pardonnera cette lacune en faveur du supplice que je me suis imposé en traduisant des manuscrits aussi incorrects.
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venable de s'affliger. Et quel est l'homme ayant du cœur qui ne s'affligerait pas aujourd'hui ?
« Açôka, le héros des Mâuryas, ce monarque modèle de générosité, après avoi'^ été le souverain unique du Djambudvîpa, ne possède plus que la moitié d'un Âmalaka !
« Aujourd'hui privé de sa puissance par ses sujets, il donne cette moitié de fruit, manifestant ainsi sa pensée aux hommes ordinaires qu'enfle d'orgueil l'ivresse des jouissances et de la félicité.
« Ensuite on pila cette moitié de fruit, et on la réduisit en une masse, que l'on fit circuler dans l'Assemblée.
«■ Cependant le roi Açôka dit à Râdhagupta: Dis-moi, cher Râdhagupta, quel est maintenant le souverain du pays. Alors Râdhagupta se jetant aux pieds d'Açôka, lui dit les mains réunies en signe de respect: Seigneur, c'est toi qui es le souverain du pays. A ces mots Açôka se soulevant un peu, et promenant ses regards sur les quatre parties de l'horizon, s'écria en dirigeant ses mains réunies avec respect du côté de l'Assemblée: Aujourd'hui je donne à l'Assemblée des Auditeurs de Bhagavat la totalité de la grande terre, jusqu'aux rivages de l'Océan, à l'exception toutefois de mon trésor. Et il prononça ces stances :
« Cette terre que l'Océan enveloppe comme d'un beau vêtement de saphir, dont la face est en quelque sorte ornée par des mines de joyaux divers, cette terre qui supporte les créatures et le mont Mandara, je la donne à l'Assemblée ; puissé-je recueillir le fruit de cette action !
« Je ne désire pour prix de cette bonne œuvre ni la possession du palais d'Indra, ni celle du monde de Brahmà ; à plus forte raison ne désiré-je pas le bonheur de la royauté qui s'échappe plus vite que l'eau qui coule.
« Ce que je souhaite pour prix de la foi parfaite avec laquelle je fais cette donation, c'est d'exercer sur moi-même cet empire si digne de respect, qu'honorent les Âryas, et qui est un bien à l'abri du changement.
« Après avoir fait écrire cette donation, il la remit [à son ministre] et la fit sceller de son sceau. Le roi n'eut pas plutôt donné la terre à l'Assemblée, qu'il subit la loi du temps. Les ministres ayant transporté son corps dans une litière parée d'étoffes bleues et jaunes, lui rendirent les derniers devoirs et s'occupèrent de^lui donner un successeur. Mais- Râdhagupta leur dit : Açôka, le roi, a donné la grande terre à l'Assemblée. Pourquoi a-t-ii fait cette donation ? reprirent les ministres. C'était son désir, répondit Râdhagupta ; le roi disait qu'il voulait donner cent Kôtis . pour la Loi de Bhagavat. Il porta ses libéralités jusqu'à la somme de quatre-vingt-seize Kôtis, mais l'héritier présomptif l'empêcha de con-
tinuer. Alors le roi fit don à l'Assemblée de la grande terre. En conséquence les ministres payèrent à l'Assemblée quatre Kôtis, rachetèrent d'elle la possession de la terre, et placèrent sur le trône Sampadî. A Sampadî succéda Vrihaspati son fils ; à Vrihaspati, Vrïchasêna ; à Vrïchasêna, Puchyadharman ; à Puchyadharman Puchpamitra. Ce dernier appela un jour ses ministres et leur dit : Quel moyen aurais-je de perpétuer longtemps la mémoire de mon nom ? Les ministres lui répondirent : Seigneur, il y a eu dans ta famille un roi nommé Açôka, qui a établi quatre-vingt-quatre mille édits de la Loi ; sa gloire vivra autant de temps que subsistera la Loi de Rhagavat. Tu peux donc, à son exemple, établir quatrevingt-quatre mille édits de la Loi. Le roi Açôka fut grand et fortuné, reprit le roi ; je désire trouver un autre moyen de me rendre célèbre.
« Le roi avait pour prêtre domestique un Rrâhmane, qui était un homme ordinaire et qui n'avait pas foi au Ruddha. Ce Rrâhmane dit au roi : Seigneur, il y a deux moyens de faire durer ton nom. Puchpamitra ayant alors équipé une armée formée de quatre corps de troupes, partit pour Kukkuta ârâma avec le projet de détruire la Loi de Rhagavat. Arrivé à la porte de l'ermitage, il entendit le rugissement du lion (1). Épouvanté, le roi rentra dans Pâtaliputtra. Une seconde fois, une troisième fois, il fut ainsi repoussé. Enfin il convoqua l'Assemblée des Religieux et leur dit : Je veux anéantir la Loi de Rhagavat : qu'estce que vous préférez que je détruise, le Stûpa ou l'ermitage où réside l'Assemblée ? Les Religieux préférèrent d'abandonner au roi l'ermitage. Puchpamitra le renversa donc de fond en comble et massacra les Religieux qui l'habitaient. De là il se rendit à Çâkala (2), et y fit cette déclaration : Celui qui m'apportera la tête d'un Çramana recevra de moi cent Dînâras. Or un Religieux offrit sa tête pour sauver les édits de la Loi et la vie des Arhats (3). Le roi l'ayant appris, fit massacrer les Arhats de la contrée. Mais il rencontra de l'opposition, et ne poussa pas plus loin son entreprise destructrice.
« Quittant donc ce pays, il se rendit à Kôchthaka (4). Le Yakcha Damchtrâ
(1) Cette expression doit être prise au figuré: dans les anciens Sûtras comme dans les modernes, « le rugissement du lion » désigne la prédication de la loi, considérée comme victorieuse et mettant en fuite ses adversaires. Cette figure est probablement une application du nom de Çâkya simha qu'on donne à Çâkyamuni; en effet, une fois le sage appelé « le lion des Çâkyas, » il est naturel que sa parole se nomme « le rugissement du lion. » Le lion joue d'ailleurs un autre rôle encore dans le Buddbisme; et les colonnes surmontées d'un lion couché, que l'on trouve debout ou renversées dans le nord de l'Inde, sont une allusion manifeste au nom de « lion des « Çâkyas. »
(2) Voyez sur ce nom une note à la fin de ce volume, Appendice, n» VI.
(3) Le texte est ici fort altéré; j'interprète cette phrase d'après l'ensemble du récit.
(4) Je ne trouve rien dans nos légendes qui me permette de déterminer la position de ce lieu. Mais si on en rapproche le nom du Yakcha qui, d'après le texte, semblait y faire sa résidence
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nivâsin fit alors la réflexion suivante : La loi de Bhagavat va périr ; et moi, qui en observe les préceptes, je suis incapable de faire du mal à qui que ce soit. La fille de cette Divinité était demandée par Krimisêna ; mais le père ne voulait pas la donner à ce Yakcha, et il lui répondait : Tu es un pécheur. Damchtrâ nivâsin consentit cependant à la donner à Krimisêna qui la demandait, à condition qu'il protégerait la Loi de Bhagavat. Le roi Puchpamitra était constamment suivi par un grand Yakcha (1) qui avait mission de le défendre et de le protéger, et c'était la puissance de ce Yakcha qui rendait le roi invincible. Le Yakcha Damchtrâ nivâsin s'étant emparé de ce gardien qui n'abandonnait pas le roi, partit pour un pèlerinage dans les montagnes. Cependant Puchpamitra dirigea sa marche vers le grand Océan méridional. Alors le Yakcha Krimisêna ayant roulé une grande montagne, emprisonna Puchpamitra, ainsi que ses soldats et ses chars. On donna dès lors au roi le nom de Munihala (celui qui a mis à mort les solitaires). A la mort du roi Puchpamitra, la famille des Mâuryas fut éteinte. y>
Avant de signaler au lecteur les principaux points de cette légende qui miM itent en ce moment son attention, je crois nécessaire d'y joindre un autre fragment extrait de l'Avadâna çataka. Je l'emprunte à une légende intitulée le Concile. On verra bientôt pourquoi ce texte a besoin d'être rapproché du précédent.
(( Deux cents ans après que le bienheureux Buddha fut entré dans le Nirvana complet, régnait dans la ville de Pâtaliputtra un roi nommé Açôka. Son royaume était riche, florissant, prospère, fertile, peuplé, abondant en hommes ; on n'y voyait ni disputes, ni querelles; les attaques, les invasions et les biigandages des voleurs y étaient inconnus ; la terre y était couverte de riz, de cannes à sucre et de vaches. Ce monarque juste, roi de la Loi, gouvernail suivant la Loi son royaume. Un jour qu'il se divertissait avec la reine, qu'avec elle il se livrait au plaisir et à la volupté, elle devint enceinte. Au bout de huit ou neuf mois elle accoucha et mit au monde un fils beau, ai^réable à voir, gracieux, ayant des yeux semblables à ceux de l'oiseau Kunâla. Dès qu'il fut né, on célébra la fête de sa naissance, et on s'occupa de lui donner un nom. Quel nom aura cet enfant ? se dirent les parents entre eux. Puisqu'au moment de sa naissance ses yeux ont ressemblé à ceux de l'oiseau Kunâla, son nom sera Kunâla. Le jeune enfant fut confié aux soins de huit nourrices : deux pour lui donner le sein, deux pour lui
nom qui signifie « celui qui habite près de la dent, » et si on se souvient qu'une des dents du Buddha, celle qui passe pour avoir été transportée plus tard à Ceylan, était conservée dans le Kalinga ou l'Orixa moderne, peut-être sera-t-il permis de conjecturer que Kôcidhaka est un des anciens noms de la moderne ville de Katlak. (Csoma, Life of Shakya, dans Asiat. Res., t. XX, p. 317. Turnour, Journ. Asiat. Soc. of Bengal, l. VI, p- 860 sqq.; t. Vil, p. lOU.)
(1) Après les mots Yakchô mahân, on lit dans nos deux manuscrits pramâne yûyam, dont je ne puis rien faire; faut-il lire mahdpramânô 'bhavat ?
faire* boire du lait, deux pour le nettoyer, et deux pour jouer avec lui. Un jour qu'il était paré de tous ses ornements, le roi le tenant entre ses bras, se mit à le regarder à plusieurs reprises ; et ravi de la perfection de sa beauté, il s'écria : Non, je n'ai pas un fils qui l'égale en beauté !
€ Or en ce temps-là vivait dans la province de Gandhâra un homme qui se nommait Puchpa bhêrôtsa. Il arriva qu'il naquit à un certain maître de maison un fils dont la beauté surpassait celle des hommes, mais n'égalait pas celle des Dieux. A sa naissance parut un étang construit en pierres précieuses et plein d'une eau divine de senteur, ainsi qu'un grand jardin rempli de fleurs et de fruits, qui marchaient. En quelque lieu que l'enfant portât ses pas, là paraissaient l'étang et le jardin. C'est pourquoi on lui donna le nom de Sundara (le beau). Avec le temps Sundara grandit.
« A quelque temps de là, Puchpa bhêrôtsa se rendit avec des marchands pour une certaine affaire dans la ville de Pâtaliputtra. Prenant avec lui un présent destiné au roi, il se fit introduire en sa présence ; puis s'étant prosterné à ses pieds, il lui offrit son présent et se tint debout devant lui. Le roi fit voir aux marchands son fils Kunâla. Marchands, leur dit-il, avez-vous jamais vu, dans les pays que vous avez visités, un enfant doué d'une beauté si parfaite? Les marchands réunissant leurs mains en signe de respect, se prosternèrent aux pieds du roi ; et après avoir obtenu l'assurance qu'ils pouvaient parler sans crainte, ils lui firent cette réponse : Il y a dans notre pays, ô roi, un jeune homme nommé Sundara, dont la beauté surpasse celle de l'homme, mais n'égale pas celle des Dieux. A sa naissance il a paru un étang construit en pierres précieuses et plein d'une eau divine de senteur, ainsi qu'un grand jardin, rempli de fleurs et de fruits, qui marchent. En quelque lieu que ce jeune homme porte ses pas, là paraissent l'étang et le jardin.
€ En entendant ces paroles, le roi fut frappé d'un étonnement extrême ; et plein de curiosité, il envoya un messager à Sundara pour lui donner l'avis suivant : Le roi Açôka désire venir pour voir le jeune Sundara ; exécutez ce que vous avez à faire ou à préparer. Mais la grande foule du peuple, effrayée, fit cette réflexion : Si le roi vient ici avec un nombreux cortège de troupes, il pourra en résulter de grands (Jésa^tres. C'est pourquoi Sundara ayant fait atteler un bon char, et s'étant muni d'un collier fait de mille perles pour le donner en présent au roi, fut envoyé auprès d' Açôka. Arrivé au terme de- son voyage, il parvint à la ville de Pâtaliputtra ; et prenant le collier fait de mille perles, il se rendit auprès du roi Açôka. Celui-ci n'eut pas plutôt vu la beauté, l'éclat, la splendeur et la perfection du jeune Sundara, ainsi que l'étang divin et le jardin, qu'il fut saisi d'un étonnement extrême.
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« Ensuite, le roi, pour exciter aussi l'étonnernent du Sthavira Upagupta, prenant avec lui le jeune Sundara, se rendit à Kukkuta âràma. Dans ce jardin résidaient dix-huit mille Arhats ayant à leur tête Upagupta, et un nombre double de disciples et d'hommes ordinaires pleins de vertu. Le roi ayant salué les pieds du Sthavira, s'assit en face de lui pour entendre la Loi, et Upagupta la lui exposa. Alors le jeune Sundara dont les dispositions étaient arrivées à leur maturité parfaite, après avoir entendu la Loi, se sentit le désir d'entrer dans la vie religieuse. Après en avoir informé le roi Açôka, il entra dans la vie religieuse en présence du Sthavira Upagupta. Après de longs efforts, après des études et une application soutenues, il reconnut ce que c'est que la roue de la transmigration, qui porte cinq marques, qui est à la fois mobile et immobile ; et ayant triomphé de toutes les voies par lesquelles on entre dans le monde, en les détruisant, en les renversant, en les dissipant, en les anéantissant, il parvint, par la destruction de toutes les corruptions du mal, à voir face à face l'état d'Arhat. Devenu Arhat, [etc. comme ci-dessus, page 292, à la fm jusqu'à :] il fut de ceux que tous les Dêvas, accompagnés d'Indra et d'Upêndra, adorent, honorent et saluent.
(c Alors le roi Açôka, sentant des doutes s'élever dans son esprit, adressa au Sthavira la question suivante : Quelles actions a donc faites Sundara pour posséder une telle beauté? Quelles actions a-t-il faites pour qu'[à sa naissance] ait paru un étang construit de pierres précieuses et plein d'une eau divine de senteur, ainsi qu'un grand jardin, rempli de fleurs et de fruits, qui marchent ? Le Sthavira Upagupta répondit : Ce Sundara, ô grand roi, a jadis, dans d'autres existences, fait et accumulé des actions qui ont atteint à leur achèvement, [etc. comme ci-dessus, page 243, jusqu'à la fin de l'alinéa.]
« Jadis, ô grand roi, quand Bliagavat fut entré dans le Nirvana complet, le respectable Mahâ Kâçyapa, qui avec une suite de cinq cents Religieux parcourait les provinces du Magadha, désira réunir une Assemblée de la Loi. Il arriva qu'un pauvre laboureur vit cette grande Assemblée de Religieux que la mort du Maître plongeait dans la douleur, qui étaient fatigués de parcourir le pays, et dont le corps était couvert de poussière. A cette vue il se sentit touché de compassion, et il invita les cinq cents Religieux avec Kâçyapa à venir prendre un bain religieux. Là, quand il leur eut présenté de l'eau chaude parfumée de diverses espèces d'odeurs, les Religieux se baignèrent et nettoyèrent leurs manteaux. Ensuite leur ayant offert des aliments préparés avec soin, il reçut les formules de refuge ainsi que les préceptes de l'enseignement, et il prononça la prière suivante : Puissé-je, entrant dans la vie religieuse sous la loi de ce Çàkyamuni lui-même, obtenir l'état d'Arhat!
« Comment comprends-tu cela, ô grand roi? Celui qui dans ce temps-là et à cette époque était un pauvre laboureur, c'est le Religieux Sundara. Parce qu'il offrit aux Religieux un bain sacré, il a obtenu cette beauté qui le distingue, et avec lui est apparu cet étang construit en pierres précieuses et plein d'une eau parfumée de santal, ainsi qu'un grand jardin, rempli de fleurs et de fruits, qui marchent. Parce qu'il reçut alors les formules de refuge et les préceptes de l'enseignement, il a vu face à face dans cette présente existence l'état d'Arhat. C'est ainsi, ô grand roi, qu'aux actions entièrement noires est réservée une récompense noire aussi [etc. comme ci-dessus, page 244, jusqu'à la fm de l'alinéa.] »
De la comparaison de ce fragment avec la légende plus étendue dont je l'ai fait précéder, il résulte évidemment que c'est le même roi dont il est parlé dans l'un et dans l'autre ; l'Açôka du fragment intitulé le Concile, comme l'Açôka des légendes dites V Aumône d'une 'poignée de terre, rilisloire d'Açôka, l'Histoire de Kunâla, est le roi, père de ce jeune homme célèbre par sa beauté et par ses malheurs. Dans l'un comme dans l'autre texte, Açôka est contemporain d'Upagupta. Religieux éminent qui a fait fleurir sous ce même monarque la Loi du Buddha. C'est là, je crois, un point qui ne peut être douteux.
Or, dans le premier de nos deux fragments, l'époque d'Açôka est placée à la centième année depuis la mort de Çàkyamuni Buddha. Cette date est répétée plus d'une fois, ordinairement sous la forme de prédiction, seule forme à l'aide de laquelle les compilateurs pouvaient comprendre une légende postérieure à la mort "de Çâkya au nombre des livres émanés de son enseignement et donnés pour l'expression même de sa parole. Mais comme si les rédacteurs des Avadânas eussent eu des doutes sur la crédulité des fidèles, une indication d'une nature en apparence plus historique se présente en quelque sorte pour donner à cette date toute la certitude désirable ; c'est l'entrevue du roi Açôka et d'un vieux Religieux centenaire qui disait avoir vu Çàkyamuni. Ce Religieux fait sans doute trop de miracles, à ce point même que sa longévité est le moins incroyable de tous. Le Rehgieux, ses souvenirs et son entretien avec Açoka, tout cela n'est probablement qu'une pure invention des légendaires ; mais ces divers détails ne s'accordent pas moins avec les prédictions qui placent Açôka cent années après Çàkyamuni. Inventée par les rédacteurs de la légende, ou trouvée par eux dans les souvenirs traditionnels, l'intervention de Pindôla, le Religieux centenaire et le contemporain à la fois de Çàkyamuni et d'Açôka, a certainement pour objet de donner à la date qu'on assigne à ce dernier l'apparence d'un événement historique.
Maintenant, dans le fragment emprunté à la légende intitulée le Concile, ce
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roi Açôka est dit avoir vécu deux cents ans après Çâkyamuni. Comment concilier ces deux renseignements contradictoires, si ce n'est de Tune de ces deux manières : ou en reconnaissant qu'il a existé deux Açôkas, confondus en un seul par la tradition ; ou en admettant qu'il y a parmi les Buddhistes du Nord une double tradition, ou si l'on veut deux opinions historiques sur un seul et unique Açôka ? Lorsque nous comparerons les traditions du Buddhisme méridional avec celles des Népalais, nous verrons combien la première supposition est plus vraisemblable que l'autre. On sait, en effet, que les Buddhistes de Geylan reconnaissent deux Açôkas : l'un qui a vécu vers l'an dOO depuis la mort de Çâkya ; l'autre qui était souverain de l'Inde centrale, deux cent dix-huit ans après ce même événement, et auquel on attribue l'érection des nombreux Slûpas et des colonnes dont on trouve encore tant de débris dans diverses provinces de l'Inde (1). En ce moment il suffit à l'objet spécial de ce Mémoire, qui est l'examen critique des autorités écrites du Buddhisme septentrional, de constater que la collection des Avadânas renferme des traités qui n'appartiennent certainement pas à la prédication de Çâkyamuni. Et ce qui est plus important encore à remarquer, c'est que ces traités sont mêlés à des ouvrages contemporains de Çâkyamuni, du moins pour le fonds, sans que rien avertisse le lecteur de la différence capitale qui les distingue les uns des autres. Nous devrons encore tenir compte de celte particularité lorsque nous étudierons la collection du Sud, où cette confusion, contre laquelle la critique doit se mettre de bonne heure en garde, n'a certainement pas eu lieu.
Il est temps de résumer en peu de mots les résultats de la discussion à laquelle a donné lieu la collection dite des Avadânas ou légendes. Je crois donc avoir établi dans le cours de cette discussion :
1** Que ce sont les Avadânas ou légendes qui, dans la collection sanscrite du Népal, représentent la seconde des trois divisions des écritures buddhiques, dite celle du Vinaya ou de la Discipline ;
2° Que les règles de la Discipline ne sont pas plus dogmatiquement exposées dans les Avadânas que ne le sont celles de la morale dans les Sûtras, ce que j'ai démontré par d'amples extraits des Avadânas ;
S^ Qu'en étudiant les Avadânas, on y trouye des détails anciens et contemporains de Çakj^ sur l'ordination des Religieux, sur les noms qu'ils portent, sur les ordres divers dont se compose l'Assemblée des auditeurs du Buddha, sur leur manière de vivre, tant à la suite du Maître que dans les monastères ; sur la hiérarchie et sur les rangs assignés aux Religieux d'après le mérite ; sur diverses
(1) Turnour, Journ. Asiat. Soc. of Bengal, t. VI, p. 714 sqq.
institutions, telles que celles de la retraite, dite du Varcha ou de la saison des pluies, et de la confession; sur la distinction et l'énumération des fautes ; sur diverses obligations imposées aux ascètes touchant le vêtement et la nourriture, détails que j'ai appuyés sur des extraits de divers Avadânas, et que j'ai fait suivre d'observations sur le caractère général de la Discipline buddhique, sur le culte et sur les objets auxquels il s'adresse, sur les statues du Buddha et sur les Stupas ;
40 Enfin, qu'entre les Avadânas il faut encore distinguer ceux qui rappellent des événements contemporains de Çâkyamuni, et ceux qui racontent des faits ou citent des personnages manifestement postérieurs à l'époque du fondateur du Buddhisme.