SÙTRAS OU DISCOURS DE ÇÂKYA
La description générale que je viens de donner de la Collection des écritures buddhiques , trace nettement la marche que je dois suivre dans l'examen qui me reste à faire des principaux ouvrages contenus dans cette collection.
J'ai montré que tous les renseignements s'accordent à nous présenter les Sûtras comme les traités qui se rattachent le plus étroitement à la prédication de Çâkya ^. Les Sûtras sont des discours d'une étendue très-variable,
^ Je dois rappeler ici, une fois pour toutes, jeune prince Siddhârtha de Kapilavastu, qui
l'observation qui a été faite en plus d'une oc- ayant renoncé au monde , fut appelé Çàkya-
casion par MM. A. Rémusat et Schmidt , c'est muni, « le solitaire des Çâkyas , » et qui parvenu
que Çâkya est le nom de la race (branche de à la perfection de science qu'il s'était proposée
la casle militaire) à laquelle appartenait le coimne idéal, prit le titre de 5u£?c/Aa, « l'éclairé.
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où le Buddha s'entretient avec un ou plusieurs de ses disciples sur divers points de la loi , qui sont d'ordinaire indiqués plutôt que traités à fond. S'il en faut croire la tradition conservée dans un passage du Mahâ karuna pundarîka , livre traduit en tibétain, ce serait Çâkyamuni lui-même qui aurait déterminé la forme des Sûtras, lorsqu'il recommandait à ses disciples de répondre aux Religieux qui viendraient à les interroger : « Voici ce qui a « été entendu par moi, un jour que Bhagavat (le Bienheureux)^ était dans
« le savant. » Dans le cours de ces Mémoires je l'appelle tantôt ÇaAja^ c'est-à-dire le Çâkya; tantôt Çâkyamuni, c'est-à-dire le solitaire des Çâkyas ; mais je ne me sers jamais du terme de Baddha seul , sans le faire précéder de l'article, parce que ce terme est, à proprement parler, un titre. On doit s'attendre à trouver ce titre expliqué de plus d'une façon dans les livres buddhiques; et en effet, le commentateur de l'Abhidharma tôça , ouvrage dont il sera parlé plus tard, l'interprète d'autant de manières qu'on peut donner de sens au suffixe ta, caractéristique du participe passé buddha de budh (connaître). Ainsi on l'explique par des similitudes de ce genre : épanoui comme un lotus (Buddha vibuddha) , celui en qui s'est épanouie îa science d'un Buddha , ce qui est , au fond , expliquer le même par le même ; éveillé, comme un homme qui sort du sommeil (Buddha prabuddha). On le prend encore dans un sens réfléchi : il est Buddha, parce qu'il s'instruit lui-même [hudhyate). Enfin on y voit même un passif: il est Buddha, c'est-àdire corareK^soit par les Buddhas, soit par d'autres, pour être doué de la perfection de toutes les qualités , pour êlre délivré dé toutes les iva^evkciioxïs.[Ahh.idharmakôça vyâhJiyâ, f. 2 6 du man. Soc. Asiat.) Cette dernière explication, qui est la plus mauvaise de toutes, est justement celle que préfère le commentateur précité. Il me paraît que Buddha signifie «le « savant , l'éclairé , » et c'est exactement de cette manière que l'entend un commentateur singhalais duDjina alamkâra, poëme pâli sur les perfections de Çâkya -. Pâliyam pana Baddhoii
kenattkena Buddho budjdjhi ta satchtchânîti Baddhoii âdinâ vuttam; c'est-à-dire : «Dans « quel sens dit-on , dans le texte, Buddha? Le 'I Buddha a connu les vérités , c'est pour cela «qu'on l'appelle Buddha, etc.» (Fol. i3 a de monms.) Ce commentaire n'est, on le voit, que le commencement d'une glose plus étendue, où l'on devait trouver d'autres explications du mot Baddha. Nous pouvons nous en tenir à celleci; elle me paraît préférable à l'explication du Lalita vistara : « Il enseigne aux êtres ignorants « cette roue nommée la roue de la loi , c'est pour « cela qu'on le nomme Buddha. » (Fol. 228 è de mon man.) La traduction des Tibétains, saint parfait (Sangs-rgyas), est prise dans l'idée qu'on se fait des perfections d'un Buddha ; ce n'est pas une traduction, et la transcription mutilée des Chinois, Fo (pour Fo to), est~peut-être encore préférable. Je dois ajouter que c'est d'après ce titre de Buddha que les sectateurs de Çâkya sont nommés par les Brahmanes Bâuddhas , c'est-à-dire Buddhistes. Le Vichnu purâna, au lieu de tirer ce dérivé du mot déjà formé Buddha, l'explique en le déduisant immédiatement de îa racine hudh : « Connaissez « [hudhyadhvam) , s'écriait Je Buddha aux Dé- «mons qu'il voulait séduire. Cela est connu <i (JacZ^jaïé), répondirent ses auditeurs. » {yishnu purâna, p. 33g et 34o.)
^ Le mot de bienheureux ne rend qu'une partie des idées exprimées par le terme de Bhagavat, sous lequel nous verrons Çàkyaiïiuni désigné le plus ordinairement dans les Sûtras , et en général dans tous les livres sanscrits du Népal. C'est un titre que l'on n'accorde qu'au
«tel et tel endroit, que ses auditeurs étaient tels et tels; » en ajoutant pour terminer, « que quand il eut achevé son discours , tous les assistants se « réjouirent beaucoup et approuvèrent sa doctrine ^. » Nous ne possédons à Paris que le Karuna pundarîka, traité dififérent du Mahâ karuna pundarîka, où se trouve le passage que je viens de citer. Je ne doute cependant pas de l'authenticité de ce passage, que nous retrouverons presque sous la même forme dans les livres pâlis. Si, comme je le pense, il n'appartient pas à l'enseignement de Çâkya, du moins il ne doit pas lui être de beaucoup postérieur, et c'est un de ces détails que l'on peut sûrement rattacher à l'époque de la première rédaction des écritures buddhiques.
On a vu , en outre , dans ce que j'ai dit sur la classe des Sûtras en général, qu'il existait plusieurs espèces de traités désignés par ce titre, dont les uns se nomment simplement Sûtras, et les autres Mahâ vâipufya sâtras , ou Sûtras de grand développement; et j'ai conjecturé que c'était surtout à ces derniers que devait s'appliquer l'épithète de Mahâyâna, « grand véhicule, » qui est jointe à plusieurs Sûtras. Il importe en ce moment de rechercher jusqu'à quel point l'examen des Sûtras, caractérisés par ces divers titres.
Buddha , ou à l'être qui doit bientôt le devenir. Je trouve dans le commentaire d'un traité de métapliysique , intitulé Abhidharma kôça vyâkhyâj des détails qui nous apprennent la valeur véritable de ce titre , qui est d'un aussi fréquent usage chez les Buddhistes que chez les Brahmanes. A l'occasion du titre de Bkagavat qui se trouve joint par un texte à celui de Buddha^ le commentateur précité rappelle une glose des livres dits Vinaya, ou de la Discipline , pour prouver que l'addition de ce titre n'est ni arbitraire ni superflue. Un Pratyêka Buddha (sorte de Buddha individuel dont il sera parlé plus bas) , est Buddha, et non Bhagavat. Comme il s'est instruit par ses efforts individuels [svayambJiâtvâi] , il peut être appelé Baddha, éclairé ; mais il n'a pas droit au titre de Bhagavat, parce qu'il n'a pas rempli les devoirs de l'aumône et des autres perfections supérieures. Celui-là seul, en eflFet, qui possède la magnanimité {mahâtmyavân) , peut être appelé Bhagavat. Le Bôdhisattva (ou Bud-
dha futur) qui est arrivé à sa dernière existence , est Bhagavat et. non Buddha , car il a rempli les obligations d'un dévouementsublime; mais il n'est pas encore complètement éclairé { anabhisambuddhatvât). Le Buddha parfait est à la fois Buddha et Bhagavat. [Ahhidharma kôça vyâkJiyâ, f 3 a du man. de la Soc. Asiat.) On trouve cependant des exceptions aux principes posés par ces définitions ; ainsi , dans un Sûtra dont je donnerai la traduction plus bas , on voit un Pratyêka Buddha surnommé Bhagavat ^ le Bienheureux ; miais c'est sans doute parce que ce personnage^ qu'on avait représenté comme un Bôdhisaitva.c' est-à-dire comme un Buddha futur , ne se sent pas le courage d'achever en faveur des hommes le cours de ses épreuves , et qu'il se contente de devenir Pratyêka Buddha ; peut-être ne reçoit-il le titre de Bhagavat qu'en mémoire de sa première destination, celle de Bôdhisattva.
' Csoma , Analysis of the Sher- chin, etc.
dans Asiat. Researches, t. XX, p. 435.
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explique et justifie ces titres mêmes. Nous posséderons bientôt un ample spécimen des Sûtras vâipulya , ou de grand développement , c'est le Lotus de la bonne loi dont j'ai parlé déjà ; et de pbis -, je reviendrai plus bas , dans ce Mémoire même, sur ces sortes de traités. Mais on n'a encore publié jusqu'ici aucun Sûtra ordinaire, à l'exception du Vadjra tchbêdika, que M. I. J. Schmidt a traduit sur le texte tibétain \ texte qui n'est que la traduction d'un traité sanscrit dont M. Schilling de Ganstadt possédait une édition tibétaine très -fautive, imprimée en caractères dits Ranclja et en lettres vulgaires. Ce traité, qui appartient à la classe des livres de métaphysique, suffit sans doute pour faire connaître la forme extérieure d'un Sûtra; rien ne nous prouve cependant que ce ne soit pas un résumé moderne de l'une des rédactions de la Pradjnâ pâramitâ, et ce doute seul nous empêche de l'admettre dans la catégorie des Sûtras proprement dits. Il na'a semblé qu'il fallait faire pour cette classe de livres , ce que j'ai exécuté pour les Sûtras de grand développement, et qu'il convenait d'en traduire quelques portions, afin de mettre sous les yeux du lecteur les différences qui distinguent ces deux espèces de traités , et d'appuyer sur l'autorité des textes les conclusions auxquelles ces différences me paraissent conduire.
J'ai donc choisi dans la grande Collection népalaise, connue sous le titre de Divya avadâna, deux fragments où j'ai reconnu tous les caractères des véritables Sûtras, m'attachant, pour faire ce choix, a\i sujet même plutôt qu'au titre que portent ces fragments dans le recueil précité. Le premier se rapporte à l'époque de Çâkyamuni Buddha , et fait connaître quelquesuns des procédés de son enseignement. Le second est une légende d'un caractère purement mythologique, que Çâlcya raconte pour faire comprendre les avantages de l'aumône, et montrer les grandes récompenses qui sont attachées à la pratique de ce devoir. Ma traduction est aussi littérale qu'il m'a été possible de la faire; j'ai pris le soin d'y conserver les répétitions d'idées et de mots, qui sont un des caractères les plus frappants du style de ces traités. On remarquera sans peine que le premier fragment porte un titre qui n'a aucun rapport avec le sujet dont il est traité dans le fragment même ; je dirai plus bas la raison de ce désaccord entre le titre et le fond du Sûtra tel que je le donne ici.
Mém. de l'Acad. des sciences de Saint-Pétersbourg ^ t. IV, p. 126 sqq.
SUTRA DE MANDHATEI
« Voici ce que j'ai entendu. Un jour Bhagavat se trouvait à Vâiçâlî, sur le bord de l'étang Markatahrada (l'étang du singe), dans la salle nommée Kûtâgâra (la salle située au sommet de l'édifice). Alors Bhagavat s' étant habillé avant midi, après avoir pris son manteau et son vase, entra dans Vâiçâlî pour recueillir des aumônes, et après avoir parcouru la ville dans ce dessein, il prit son repas. Quand il eut mangé, il cessa de ramasser des aumônes; et ayant rangé son vase et son manteau, il se rendit au lieu où était situé le Tchâpâla tchâitya^, et après y être arrivé , il chercha le tronc d'un arbre, et s'assit auprès pour y passer la journée. Là il s'adressa ainsi au respectable Ananda : Elle est belle, ô Ananda, la ville de Vâiçâlî, la terre
' Divya avadâna, f. 98 6 ^ man. Soc. Asiat.
f. 1 2 5 a de mon man. Il importe de comparer ce morceau avec celui qu'a Iraduit M. Sclimidt d'après le mongol ( Mém. de l'Acad. des sciences de S. Pétersh. t. II, p. i5) , avec la légende du roi Da-od [Tchandra prahha) , telle que la donne M. Schmidt dans son recueil récemment publié {Der Weise und der Thor, p. i65, trad. ail. ), et avec le passage traduit peu exactement , à ce que je soupçonne , par Klaproth dans le Foe koue ki , p. 246 et 247. Plus tard je rapprocherai le présent Sûlra du Parinibbâna sutta des Singhaïais , dont M. Turnour a déjà donné des fragments du plus haut intérêt et traduits avec une rare exactitude. [Journ. As. Soc. qfBengal,t. VU, p. 991 sqq.) On trouvera que le Sulta pâli est plus étendu et plus riche en détails intéressants ; mais il ne faudrait pas conclure de là que les Buddliistes du Nord ont perdu le souvenir des événements qui font le sujet de ce morceau. Si nous possédions en sanscrit les volumes de la Bibliothèque tibétaine intitulés Mcchâ parifiirvâna sutra (Gsoma, Asiat. Res. t. XX, p. 487), nous y retrouverions , sans aucun doute , toutes les circonstances racontées dans le Sutta pâli. On peut déjà voir combien les livres tibétains renferment
de détails précieux sur la mort de Çâkyamuni , en lisant le grand et beau fragment extrait par Csoma de Côrôs du tome XI du Dul-va, et traduit avec ce soin qu'il a porté dans tous ses travaux. [Asiat. Res. t. XX, p. 809 sqq.) Je n'ai pu retrouver dans la collection de M. Hodgson l'original de ce passage ; mais je n'en reste pas moins intimement convaincu que le récit tibétain du Dul-va est la version littérale d'un texte primitivement rédigé en sanscrit.
^ Le mot TcTiâitya est un terme d'un sens assez étendu que j'ai cru devoir conserver ; il désigne tout lieu consacré au culte et aux sacrifices, comme un temple , un monument, un lieu couvert , un arbre ou l'on vient adorer la divinité. Dans ce Sûtra, dont les données sont contemporaines de l'établissement du Buddhisme , il n'est certainement pas question de cesïchâityas purement buddhiques , ou de ces monuments nommés à Ceylan Dhâtu gahhhas (Dâgabs) , qu'on élève au-dessus des reliques d'un Buddha ou de quelque autre personnage illustre. Voilà pourquoi l'ancien commentateur du Parinibbâna sutta avertit que les Tchâityas des Vadjdjis (Vrïdjis) ne sont pas des édifices buddhiques. (Turnour, Journ. As. Soc. ofBengal, t. Vif, p. 994.)
des Vrïdjis; il est beau le Tchâitya tehâpâla, celui des Sept manguiers, celui des nombreux garçons, le figuier de Gâutama, le bois des Çâlas, le lieu où l'on dépose son fardeau, le Tchâitya où les Mallas attachent leur coiffure^. Il est varié le Djambudvîpa^ ; la vie y est douce pour les hommes. L'être quel qu'il soit, ô Ânanda, qui a recherché , compris , répandu les quatre principes de la puissance surnaturelle, peut, si on l'en prie , vivre soit durant un Kalpa entier,: soit jusqu'à la fin du Kalpa ^ . Or, Ananda , les quatre princip es de la puissance surnaturelle appartiennent au Tathâgata ; ce sont: i° la faculté de produire telle ou telle conception, pour détruire la méditation du désir; 2° la puissance surnaturelle de l'esprit; 3° celle de la force; 4° celle qui est accompagnée de la conception propre à détruire la méditation de tout exercice de la pensée*. Les quatre principes de la puissance surnaturelle, ô Ânanda, ont été recherchés, compris, répandus par le Tathâgata^. Il peut
^ Ce Heu est cité dans ïe Sutta pâli rappelé tout à l'heure , et M. Turnour le désigne comme la salle du couronnement des Mallas. {Journ.
As. Soc. ofBengalj t. VU, p. 1010.)
^ On sait que le Djambudvîpa est un des quatre continents en forme d'îles dont les Buddhistes , imitant ici les Brahmanes , croient la terre composée ; c'est pour eux le continent indien. (A. Rémusat, Foe houe hi, p. 80 sqq.)
^ Ce mot, qui signifie «la durée d'une pé- « riode du monde , » est encore une notion qui est commune aux Buddhistes et aux Brahmanes. On peut voir sur les diverses espèces de Kalpas et sur leur durée , un Mémoire spécial de M. A. Rémusat (/oKr/î. àes Sav. année i83i, p. 716 sqq.), et surtout l'exposé que M. Schmidt a fait de la théorie des Kalpas {Mém. de VAcad. de S. Pét t. Il, p. 58 sqq.).
Je ne puis, dans l'absence d'un commentaire , me flatter d'avoir bien rendu ces formules ; qui sont des résumés de notions que je n'ai pas vues ailleurs.
Le titre de Taihâyata est un des plus élevés de ceux qu'on donne à un Buddha ; le témoignage unanime des Sûtras et des légendes, veut que Çâkyamuni l'ait pris lui-même dans le cours de son enseignement. On peut
voir les explications qu'en ont proposées les savants qui se sont occupés du Buddhisme mongol et chinois , notamment M; Schmidt [Mém. de VAcad. des sciences de S. Pétershourg, t. I, p. 108) et M. A. Rémusat [Foe koue M, p. 191). D'après notre plan, qui est de consulter avant tout les sources indiennes , les interprétations que nous devons placer au premier rang sont celles qu'on trouve dans les livres du Népal, ou que Ton connaît d'après M. Hodgson , et ceU.es que M. Turnour a extraites des livres de Ceylan. Les explications qu'on doit aux deux auteurs que je viens de nommer sont assez nombreuses , et je crois suffisant d'y renvoyer le lecteur ; il y verra par quels procédés plus ou moins subtils les Buddhistes ont essayé de retrouver dans ce titre l'idéal de perfection qu'ils supposent à un Buddha. (Hodgson, Earop. Speciil. on Bnddh.
dans Journ. As. Soc. of Beng. t. III, p. 38/4- Turnour, Màhâvamso, Inlrod. p. lvi.) Csoma, d'après les livres tibétains , est d'opinion que TalMgata signifie « celui qui a parcouru sa « carrière religieuse de la même manière que ses « devanciers. » (Csoma , Asiat. Researches, t. XX, p. A2i4.) Ce sens est aussi satisfaisant sous le rapport du fond que sous celui de la forme ;
donc, si on l'en prie, vivre soit durant un Kalpa entier, soit jusqu'à ia fin du Kalpa. Cela dit, le respectable Ananda garda le silence. Deux fois et trois fois Bliagavat s'adressa ainsi au respectable Ananda^: Elle est belle, ô Ananda, la ville de Vâiçâlî, la terre des Vrïdjis, [etc. comme ci-dessus, jusqu'à:] Le Tathâgata peut maintenant, si on l'en prie, vivre soit durant un Kalpa entier, soit jusqu'à la fin du Kalpa.
« Deux fois et trois fois le respectable Ananda garda le silence. Alors Bhagavat fit cette réflexion : Que le Religieux Ananda soit éclairé par Mâra le pécheur^, puisque aujourd'hui au moment où il est instruit jusqu'à trois
i] nous montre dans le terme de Tathâgata un titre par lequel Çâkya voulut autoriser ses innovations de l'exemple d'anciens sages dont il prétendait imiter la conduite. Les textes sur lesquels s'appuie M. Hodgson donnent à ce titre un sens plus philosophique-, je ne cite que le premier : « parti ainsi , » c'est-à-dire parti de telle manière qu'il ne reparaîtra plus dans le monde. La différence qui dislingue ces deux interprétations est facile à saisir ; la seconde est philosophique, la première est historique, si toutefois on peut s'exprimer ainsi : c'est une raison de croire que la première est la plus ancienne. Suivant les Buddhistes du Sud , Tathâgata (Tatliâ âgata) signifie « celui qui « est venu comme, de la même façon que les « autres Buddhas ses prédécesseurs ; u ou encore Tathâgata revient à Tathâ gâta, « celui qui a « marché ou qui est parti comme eux. » On voit qu'on peut, sans faire violence aux termes, Tetrouver l'interprétation des Tibétains dans la seconde de celles que M. Turnour a empruntées aux Singhaîais, Or si l'on admet le principe de critique dont je ferai plus tard de nombreuses applications , savoir qu'il faut chercher les éléments vraiment anciens du Buddiiisme dans ce que possèdent en commun l'école du Nord et celle du Sud,, il y aura tout lieu de regarder \a. version donnée par Csoma comme la première et la plus authentique.
' Ananda était cousin germain de Çâkyamuni et son serviteur bien-aimé; il avait pour
frère Dêva datla, l'ennemi naortel de Çâkya son cousin. (Csoma, Asiat. Res. t. XX, p. 3o8, note 21.) Parmi les renseignements curieux que nous donne le Foe koue ki sur ce personnage, il faut consulter une note très-détaillée de M. A. Rémusat. [Foe houe ki, p. y8 et 79.) La ressemblance purement accidentelle de ce nom, qui signifie joie , avec l'adjectif ananta (infini) avait trompé M. Schmidt, qui avait cru ces deux mots synonymes, et qui regardait la traduction mongole du titre à^ Ayuchmat (doué d'un grand âge) comme une répétition du mot Ananda. [Mongol. Gramm. p. 157.) Plus tard, en traduisant les textes tibétains, M. Schmidt a bien reconnu lui-même la véritable valeur du titre honorifique d'Ayuchmat [Mém. de T Acad. des sciences de S. Pètershonrg, t. IV, p. i86); aussi fais -je cette remarque uniquement pour les lecteurs qui s'en tiendraient à l'énoncé de la Grammaire mongole , sans le rapprocher de la traduction qu'a donnée le même auteur du Vadjra tchhêdika tibétain.
^ Mâra est le démon de l'amour, du péché et de la mort ; c'est le tentateur et l'ennemi du Buddha. Il en est souvent question dans les légendes relatives à la prédication de Çâkyamuni devenu ascète. [Kiaproth., Foe koue ki, p. 247. Schmidt , Geschichfe der Ost-Mongol.
p. 3 11-. Mém. de ï'Acad. des sciences de S. Pétersbourg, t. II, p. 2^, 26 et 26.) Il joue notamment un grand rôle dans les dernières luttes que soutint Çâkya pour parvenir à l'état
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fois par le moyen de cette noble manifestation, il ne peut en comprendre le sujet. Il faut que ee soit Mâra qui l'éclairé.
«Alors Bliagavat s'adressa ainsi au respectable Ananda : Va, ô Ananda, cherche le tronc d'un autre arbre pour t'y asseoir ; nous sommes ici trop à l'étroit pour rester ensemble. Oui, vénérable, répondit le respectable Ananda à Bhagavat; et ayant cherché le tronc d'un autre arbre, il s'y assit pour y passer la journée.
« Cependant Mâra le pécheur se rendit au lieu où se trouvait Bhagavat , et y étant arrivé, il lui parla en ces termes : Que Bhagavat entre dans l'anéantissement complet; voici venu pour le Sugata^ le temps de l'anéantissement complet. — Mais pourquoi, ô pécheur, dis-tu ainsi : Que Bhagavat entre dans l'anéantissement complet ; voici venu pour le Sugata le temps de l'anéantissement complet? — C'est que voici, ô Bienheureux, le moment même [tel que l'a fixé] Bhagavat, se trouvant à Uruvilvâ^, sur le bord de la rivière Nâiramdjanâ, assis sous l'arbre Bôdhi , au moment où il venait d'atteindre à l'état de Buddha parfait. Quanta moi, je me suis rendu au lieu où se trouve Bhagavat, et y étant arrivé, je lui parle ainsi : Que Bhagavat entre dans
suprême de Buddha parfaitement accomipli.
{Csoma, Life ofShakja dans Asiat. Researches, t. XX, p. 3oi; note i5.) Le Lalita vistara donne de curieux détails sur ses conversations supposées avec Çâlcyamuni. ( Lalita- vistara , ch. XVIII, f. 1 38 a de mon man. )
' Voici encore un nouveau titre du Buddha.
Il me semble qu'ici jfafa ne peut signifier qu'une de ces deux choses : «qui est arrivé, » ou «'qui « est parti. » La première explication est la plus vraisemblable , quoiqu'elle s'accorde moins bien que la secondé avec celle que je viens d'admettre , d'après Csoma , pour Tathâgata.
Je pense donc que le mot Sugata signifie « celui « qui est bien ou heureusement venu. » M. Turnour est d'avis que ce titre signifie ou l'heureuse arrivée, ou l'heureux départ de Buddha. [Mahâvamso. Index, p. 3 4- )
^ Uruvilvâ est un des lieux les plus fréquemment cités dans les légendes buddhiques , parce que c'est là que pendant six années Çâkyamuni se soumit aux plus rudes épreuves , pour
parvenir à l'état suprême de Buddlia. C'était un village situé près de la rivière de Nâiramdjanâ , que Klaproth retrouve dans le Niladjan, torrent qui est l'affluent le plus considérable du Phalgu. On sait que le Phalgu est une rivière qui traverse le Magadha , ou le Bihar septentrional, avant de se jeter dans le Gange. (Klaproth, Foe koue Mj p. 2 ad. Fr. Hamilton, The History, Antiqaities , etc. ofEast. India, 1. 1, p. lù.) L'arrivée de Çâkyamuni à Uruvilvâ , après qu'il eut quitté la montagne de Gayâçîrcha, est un des morceaux les plus intéressants du Lalita vistara. (Lalita vistara, £. iSi a de mon man.) Le mot Bôdhi est le nom que les Buddhistes donnent au figuier (Jicus religiosa) sous lequel Çâkya atteignit la Bôdhi, ou l'Intelligence, et d'une manière plus générale, l'état de Buddha parfaitement accompli. Je pense que ce nom de Bôdhi n'a été donné au figuier qu'en mémoire de cet événement , et c'est à mes yeux une dénomination buddhique plutôt que brahmanique.
l'anéantissement compiet ; voici venu pour le Sugata le temps de l'anéantissement complet. Mais Bhagavat répondit : Je n'entrerai pas, pécheur, dans l'anéantissement compiet , tant que mes Auditeurs ne seront pas instruits, sages, disciplinés, habiles ; tant qu'ils ne sauront pas réduire par la loi tout ce qui s'élèvera contre eux d'adversaires ; tant qu'ils ne pourront pas faire adopter aux autres tous leurs raisonnements ; tant que les Religieux et les Dévots^ des deux sexes n'accompliront pas les préceptes de ma loi, en la propageant, en la faisant admettre par beaucoup de gens, en la répandant partout, jusqu'à ce que ses préceptes aient été complètement expliqués aux Dêvas et aux hommes. — Mais aujourd'hui, ô respectable , les Auditeurs de Bhagavat sont instruits, sages, disciplinés, habiles; ils savent réduire par la loi tout ce qui s'élève contre eux d'adversaires; ils peuvent faire adopter aux autres tous leurs raisonnements. Les Religieux et les Dévots des deux sexes accomplissent les préceptes de la loi, qui est propagée, admise par beaucoup des gens , jusqu'à être complètement expliquée aux Dêvas et aux hommes. Voilà pourquoi je dis : Que Bhagavat entre dans l'anéantissement complet : voici venu pour le Sugata le moment de l'anéantissement complet. — Pas tant de hâte , ô pécheur, tu n'as plus maintenant beaucoup de temps à attendre. Dans trois mois , cette année même, aura lieu l'anéantissement [du Tathâgata] dans l'élément du Nirvana, où il ne reste plus rien de ce qui constitue l'existence ^. Alors Mâra le pécheur fît cette réflexion : Il entrera donc dans l'anéantissement complet , le Çramana Gâutama^! Et ayant appris cela, content, satisfait, joyeux, transporté, plein de plaisir et de satisfaction, il disparut en cet endroit même.
« Alors Bhagavat fit cette réflexion : Quel est celui qui doit être converti par Bhagavat? C'est Supriya le roi des Gandharvas*, et le mendiant Subhadra^. La maturité complète de leurs sens arrivera pour eux au bout de
* Les termes dont se sert le texte sont JBhikchu (mendiant ou religieux) et Upâsaka (dévot). Je reviendrai sur ces termes dans la section de ce Mémoire relative à la Discipline.
* Voyez relativement à cette expression, une note que son étendue m'a forcé de rejeter à la fin du volume. Appendice n° I.
' Le titre de Çramana signifie « l'ascète qui « dompte ses sens; » il est à la fois brahmanique
et buddhique ; j'y reviendrai dans la section de la Discipline.
* Les Gandharvas sont les Génies et les musiciens de la cour d'Indra, qui sont bien connus dans la mythologie brahmanique ; ils ont été adoptés et conservés dans l'ancien panthéon des Buddhistes.
^ Subhadra est le dernier Religieux qui ait été ordonné par Çâkyamuni lui-même. Il en