Que faire? pages 105 et
ment vous dire ea quoi consiste le ressort essentiel de toute ma vie. L'essentiel de ma vie a consisté jusqu'à présent dans l'étude; je me préparais à être médecin. Or, pourquoi mon père m'a-t-il mis au collège? II me disait et redisait : « Apprends, Mitia; quand tu auras appris, tu seras fonctionnaire, tu nous nourriras moi et ta mère, et tu vivras bien toi-même.» Voici donc pourquoi j'étudiais; si mon père n'avait pas eu cet intérêt en vue, il ne m'aurait pas mis à l'école : la famille avait besoin d'un travailleur. Parlons de moi maintenant. Bien que la science me plaise à présent, je n'y aurais pas consacré tant de temps si je n'avais pas cru que cette dépense me serait largement remboursée. Mes études au collège touchant à leur fin , je décidai mon père à me laisser entrer à la Faculté de médecine, au lieu de faire de moi un fonctionnaire. Comment cela arriva-t-il ? Nous avions remarqué, mon père et moi, que les médecins gagnent plus d'argent, et vivent beaucoup mieux, que les fonctionnaires de chancellerie et que les chefs de bureau : grades que je pouvais tout au plus espérer d'atteindre un jour, sans espoir de les dépasser. Voilà pour quelle raison je suis entré à la Faculté : l'espérance d'un plus gros morceau de pain. Si je n'avais pas eu cet intérêt en vue, je n'y serais pas entré.
a — Mais vous aimiez à apprendre, au collège ; et les sciences médicales vous attiraient?
« — Oui. Mais c'est là un ornement; il est utile pour le succès de la chose, mais d'habitude la chose se passe de cet ornement; tandis qu'elle ne se passe jamais du ressort de l'intérêt. L'amour pour la science n'est qu'un résultat; la cause, c'est l'intérêt.
« — Admettons que vous ayez raison. Toutes les actions dont je parviens à me rendre compte s'expliquent en effet par l'intérêt. Mais cette théorie me semble bien froide.
« — Par elle-même; la théorie doit toujours ôti*e froide. L'esprit doit juger froidement les choses.
« — Mais cette théorie est sans pitié.
« — Pour les fantaisies, qui sont vides de sens et nuisibles.
« — Elle est bien prosaïque.
« — La forme poétique ne convient pas à la science.
« •— Ainsi cette théorie, que je ne saurais admettre, condamne les hommes à une existence froide, impitoyable, prosaïque?
« — Non, Vera Pavlovna. Cette théorie est froide; mais elle enseigne à l'homme comment il peut se procurer la chaleur. Les allumettes aussi sont froides, ainsi que la boîte sur laquelle on les frotte, les fagots sont froids : et pourtant le feu, qui réchauffe l'homme et lui prépare une nourriture chaude, n'en jaillit pas moins. Cette théorie est impitoyable ; mais en la suivant, les hommes ne seront plus un misérable objet de compassion pour quelques oisifs. La lancette ne doit pas plier; autrement il faudrait plaindre le patient, qui ne se trouverait pas mieux de notre compassion. Cette théorie est prosaïque, mais elle découvre les véritables motifs de la vie ; or, la poésie de bon aloi est dans la vérité de la vie. Pourquoi Shakespeare est-il un très grand poète? C*est parce qu'il a fouillé la vie plus avant que les autres poètes.
« — Eh bien ! moi aussi je serai sans pitié, — dit Vera en souriant; — ne vous bercez pas de l'idée que vous avez eu en moi un adversaire obstiné de votre théorie de l'intérêt, et qu'à présent vous venez d'acquérir un nouveau disciple. Moi-même je pensais ainsi bien avant de vous avoir entendu et d'avoir lu votre livre. Mais je croyais que c'étaient là des pensées à moi, et que les savants, les sages, pensaient autrement; c'est pourquoi il y avait de l'hésitation dans mon esprit. Tout ce que je lisais était contraire à ce qui se passait en moi, et plein de blâme et de sarcasme pour ma pensée. La nature, la vie, l'esprit, mènent d'un côté ; les livres mènent de l'autre en disant : c'est mal, c'est bas. Savez-vous que les objections que je vous ai faites me paraissent à moi-même un peu ridicules?
« — Elles sont en effet ridicules, Vera Pavlovna. a — Mais, — dit-elle en riant, — nous nous faisons Tun à Tautre de bien jolis compliments... * »
Et à présent, bien que ce soit long, assistons encore au très singulier premier dialogue d'amour entre Lopoukhof et Vera. Nous y remarquons trois choses : l*» un essai de littérature nihiliste ; 2» l'idéal domestique des nihilistes ; 3" une meilleure esquisse du caractère des types, esquisse que Tchernychewsky opposait à la caricature de Tourguenef.
Disons d'abord : que Vera appelle « antre » la maison paternelle; que suivant l'habitude russe, Vera désigne Lopoukhof par ces mots : Dimitri Serguéitch (Dimitri fils de Serge); que Lopoukhof a enivré les parents de Vera, et en leur présence a o bu des santés » au prochain mariage de Vera : santés auxquelles Maria Alexevna, mère de celle-ci, a applaudi, croyant qu'il s'agissait de Storetchnikof comme époux, et auxquelles santés Vera a répondu, sachant bien que Tépoux auquel Lopoukhof faisait allusion était lui-même.
Et maintenant voici la scène :
« — Pardonnez-moi, Vera Pavlovna, — dit Lopoukhof en entrant dans la chambre de la jeune fille; et sa voix qui pendant le dîner avait été si bruyante était douce et timide ; il ne disait plus « mon amie » mais « Vera Pavlovna ; » — pardonnez-moi ma hardiesse. Vous vous rappelez nos toasts ; or, comme on ne peut pas séparer le mari et la femme, vous serez libre.
1. Cette scène, qui rappelle par certains côtés les entretiens de Perdican et de Camille, dans : // ne faut pas badiner avec Vamour^ ne donne pas mauvaise idée des deux personnages; loin de là. Jeunes tous deux, ils disent franchement leur pensée au lieu de débiter hypocritement des phrases banales et vides. L'auteur italien, qui doit être un idéaliste convaincu, n'a peutêtre pas suffisamment médité le mot si profond de Pascal : Qui fait Vange fait la béte. (Note du traducteur.)
« — Mon cher ami, c'est de joie que j'ai pleuré quand tu es entré.
« Il prit sa main qu'il couvrit de baisers.
« — C'est donc toi qui me délivreras de cet antre? ta bonté égale ton intelligence. Quand cette pensée t'est-elle venue ?
« — Lorsque nous avons dansé ensemble.
« — Et moi, c'est à ce même moment que j'ai senti que. tu étais bon. Tu me fais libre. Maintenant je suis prête à souffrir ; l'espérance m'est revenue. Je n'étoufferai plus sous la lourde atmosphère qui m'oppressait ; car je sais que j'en sortirai. Mais comment ferons-nous?
« — Voici ; nous sommes déjà à la fin d'avril. Au commencement du mois de juillet, j'aurai fini mes études : il faut que je les achève pour que nous puissions vivre. Alors tu sortiras de ton antre. Prends patience seulement trois mois encore, et notre vie changera; j'obtiendrai un emploi de médecin, je serai peu payé, mais il me restera du temps pour soigner des clients, et avec tout cela réuni nous vivrons.
« — Oui, cher ami; nous aurons besoin de si peu! Seulement je ne veux pas vivre de ton travail; j'ai des leçons que je perdrai, car maman ira crier partout que je suis une scélérate. Mais je pourrai en trouver d'autres ; et je vivrai, moi aussi, de mon travail. N'est-ce pas juste? Je ne dois pas vivre à tes dépens.
« — Qui t'a dit cela, chère Vera?
« — Oh ! il demande qui me l'a dit ? Est-ce que ce n'est pas toi-même qui m'as toujours entretenue d'idées semblables? Toi et tes livres, car tes livres sont pleins de ces pensées. Toute une moitié de tes livres ne contient que cela.
« — Tu as vu cela dans mes livres? En tout cas, je ne t'en ai jamais parlé. A quelle époque, alors?
« — A quelle époque ? Ne m'as-tu pas toujours dit que tout est basé sur l'argent?
« — Eh bien?
a — Eh bien, me crois-tu donc si naïve que je ne puisse comprendre les livres et tirer des prémisses les conclusions?
« — Mais encore, quelles conclusions? En vérité, ma chère Verochtka ', je ne te comprends pas.
« — Oh! le rusé; lui aussi il veut être despote, il veut me faire dépendre de lui. Non, cela ne sera pas; me comprenez-vous maintenant?
<c — Dis, et je tâcherai de comprendre.
« — Tout est basé sur l'argent, dites-vous. En conséquence, qui a de l'argent a le pouvoir et le droit, disent vos livres ; donc, tant que la femme vivra aux dépens de l'homme, elle sera sous sa dépendance. N'est-ce pas vrai? Vous avez cru que je ne comprendrais pas cela, que je serais votre esclave. Non, Dimitri Serguéitch, je ne souffrirai pas votre despotisme ; je sais que vous êtes un bon et vaillant despote, mais moi, je ne veux pas que vous le soyez du tout. Et maintenant, voilà comment nous ferons. Tu couperas des bras et des jambes, tu administreras des drogues; moi je donnerai des leçons de piano. De quelle manière arrangerons-nous notre vie encore?
« — Parfaitement, Vera. Que chaque femme défende ainsi de toutes ses forces son indépendance vis-à-vis de tout homme, quelque grands que soient l'amour et la confiance qu'elle a en lui. Réussiras-tu? je ne sais; mais peu importe. Quiconque a pris une pareille décision est presque déjà garanti de la servitude; car au pis aller il pourra toujours se passer d'autrui. Mais que nous sommes ridicules, Vera ! Tu dis : je ne veux pas vivre à tes dépens; et moi je t'en loue. Peut-on parler de cette manière !
« — Ridicules ou non, cela importe peu, cher ami. Nous allons vivre à notre manière et comme nous croi-
1. Diminutif de Vera. Cette forme familière et câline est fréquemment employée entre intimes ; comme nous disons Louisette pour Louise ; Jeannette pour Jeanne, etc.
rons le plus convenable... De quelle manière arrangerons-nous encore notre vie?
« — Je vous ai soumis, Vera Pavlovna, mes idées sur un côté de uotre vie; vous avez trouvé bon de les biffer complètement pour y substituer les vôtres; vous m'appelez tyran, despote! Ayez donc la bonté de décider vousmême; je crois inutile de vous exposer mes plans pour que vous les raturiez de la même façon. Donc, comment veux-tu, mon amie, que nous nous arrangions? Je suis sûr que je n'aurai qu'à te féliciter.
« — Comme vous me faites des compliments, maintenant! Vous voulez être aimable? On flatte pour dominer sous une apparence de soumission , je sais cela ; et je vous prie de parler plus simplement à l'avenir. Tu vas trop me louer, j'en suis confuse. N'en fais rien, je deviendrais trop fière.
« — Soit, Vera Pavlovna. Je serai grossier si cela vous agrée. Votre nature est si peu féminine que vous allez sans doute émettre des idées complètement masculines.
« — Voudrais-tu, cher ami, me dire ce que c'est que la nature féminine? De ce que la voix de la femme est généralement plus claire que celle de l'homme, faut-il discuter les mérites respectifs du contralto et du baryton? On nous dit toujours de rester femmes. N'est-ce pas là une bêtise ?
« — C'est plus que cela, Vera.
« — Je vais donc mettre de côté cette féminilité et émettre des idées complètement masculines sur la manière dont nous allons nous arranger. Nous serons amis. Mais note bien que je veux être le premier parmi les amis. Ahl je ne t'ai pas encore dit à quel point je déteste ton cher Kirsanof.
« — Garde-toi de le détester, c'est un excellent homme.
a — Je le déteste, et je te défendrai de le voir.
« — Beau commencement ! Elle a tellement peur du despotisme, que de son mari elle veut faire une poupée.Comment ne plus voir Kirsanof, puisque nous vivons ensemble.
<c — Est-ce que vous êtes toujours au bras Tun de Fautre?
« — Nous sommes ensemble au thé et au dîaer, mais nos bras sont occupés ailleurs!
« — Alors vous n'êtes pas ensemble toute la journée?
« — Presque ensemble; lui dans sa chambre, moi dans la mienne.
« — Eh bien, s*il en est ainsi, pourquoi ne pas cesser tout à fait de vous voir?
« — Mais nous sommes de bons amis ; quelquefois il nous prend envie de causer, et nous causons aussi longtemps que nous le pouvons l'un et l'autre.
« — Ils restent toujours ensemble! Ils s'embrassent et se querellent; s'embrassent et se querellent encore... Je le déteste !
« — Mais (fui te dit que nous nous querellons? Cela ne nous est pas arrivé une seule fois. Nous vivons presque séparés; nous sommes amis, c'est vrai, mais qu'est-ce que cela peut te faire?
a — Comme je l'ai bien attrapé! Tu n'as pas voulu me dire comment nous allons vivre et pourtant tu m'as tout appris ! Écoute donc ; nous agirons d'après tes propres récits. Premièrement, nous aurons deux chambres : une à toi et une à moi, et un petit salou où nous prendrons le thé, où nous dînerons, où nous recevrons nos visiteurs : ceux qui viendront nous voir tous deux, et non pas seulement toi ou moi. Deuxièmement, je n'oserai pas entrer dans ta chambre de peur de t'importuner. Kirsanof ne l'ose pas ; et c'est pourquoi vous ne vous brouillez jamais. Tu n'oseras pas non plus entrer dans la mienne. Ceci en second lieu. En troisième... A propos, mon cher ami, j'ai oublié de te demander si Kirsanof se mêle de tes affaires et toi des siennes? Avez-vous droit de vous demander compte de quelque chose l'un à l'autre?
« — Je vois à présent pourquoi cette question ! Je ne répondrai pas.
« — Mais je le déteste vraiment, ce Kirsanof! Vous ne
me répondez pas ; c'est du reste superflu. Je sais que TOUS n'avez pas le droit de vous interroger l'un l'autre sur vos affaires personnelles. En conséquence, je n'aurai pas le droit de te demander quoi que ce soit. Si toi, cher ami, tu juges utile de me parler de tes a'ffaires, tu le feras de ton plein gré, et vice versa. Voilà trois points établis ; qu'y a-t-il encore?
« — Le deuxième point demande quelques explications, Vera. Nous nous voyons dans le petit salon. Nous avons pris le matin notre thé; je reste dans ma chambre et n'ose me montrer dans la tienne; je ne te verrai donc pas jusqu'au dîner?
« — Non.
« — Parfaitement ; mais voilà qu'un ami vient me voir et m'annonce un autre ami pour deux heures. Moi je dois sortir à une heure pour mes affaires; est-ce que je pourrai te prier de remettre à cet ami, qui va venir à deux heures, la réponse qu'il demande? Pourrai-je t'en prier, si toutefois tu comptes rester chez toi 1
« — Tu le pourras toujours. M'en chargerai-jé ou non ? c'est une autre question. Si je ne m'en charge pas, tu n'en demanderas pas la raison. Mais demander si je consentirais à te rendre un service, tu le pourras toujours.
« — Très bien. Mais quand nous prenions le thé je ne savais pas cela ; or, je ne puis pas entrer dans ta chambroè Gomment te ferai-je ma demande ?
« — Dieu ! qu'il est simple ; c'est un vrai petit enfant 1 Vons sortez dans la petite chambre neutre et vous dites : « Vera Pavlovna ! » Je réponds de ma chambre : a Que désirez-vous, Dimitri Serguéitch? » Vous dites : « Je dois sortir; monsieur A (vous dites le nom de votre ami) va venir. J'ai quelques renseignements à lui renie tti'e. Puis* je vous prier, Vera Pavlovna, de vous en charger? » Si je réponds non ; notre conversation est finie. Si je dis oui ; je sors dans la chambre neutre et vous me dites ce que je devrai répondre à votre ami. Et maintenant savezvous bien, mon petit enfant, comment il faut agir?
« — Maïs sérieusement, ma chère Vera, c'est là la meilleure manière de \ivrc ensemble. Seulement, où as-tu puisé de telles idées? Moi, je les connais, je sais où je les ai lues ; mais les livres où je les ai lues ne sont pas arrivés jusqu'à toi. Dans ceux que je te donnais, il n'y avait point de telles particularités. De qui as-tu pu les entendre? car je suis, je crois, le premier homme « nouveau » que tu aies rencontré.
« — Mais est-ce donc si difficile de penser ainsi? J'ai vu l'intérieur des familles, — je ne parle pas de la mienne : elle toute particulière ; — mais j'ai des amies et je suis allée dans leurs familles, — que de désagréments entre mari et femme ! Tu ne saurais te l'imaginer.
« — Oh ! je me l'imagine très bien.
M — Sais-tu ce que j'en ai conclu? Qu'il ne faut pas que les gens vivent comme à présent, toujours ensemble, n faut ne se voir que quand on en a le besoin ou le désir. Que de fois je me suis posé cette question : Pourquoi est-on si poli avec les étrangers? pourquoi en leur présence tâche-t-on de paraître mieux élevé que dans sa famille? En effet, en présence des étrangers on est plus poli, mieux élevé; pourquoi cela? Pourquoi est-on pire avec les siens, bien qu'on les aime davantage? Sais-tu quelle prière j'ai à t'adresser ? Traite-moi toujours comme tu as fait jusqu'à ce jour. Sans que cela t'empêchât de m'aimer, tu ne m'as jamais fait une réponse impolie, ni infligé un blâme. On dit d^habitude : Gomment peut-on être impoli avec une femme ou une jeune fille étrangères; comment peut-on leur infliger des blâmes? Eh bien! me voilà ta fiancée, je serai ta femme; traite-moi toujours comme il est de règle de traiter les étrangères : cela me semble le moyen le plus propre à maintenir entre nous l'accord et l'amour. N'ai-je pas raison?
« — En vérité, je ne sais que penser de toi, Verotchka, tu m'as toujours étonné.
« — Trop de louanges, mon ami ; il n'est pas si difficile de comprendre les choses. Je ne suis pas seule, du reste, à
avoir de telles pensées ; beaucoup de jeunes filles el de femmes, tout aussi simples que moi, comprennent les choses comme moi. Seulement elles n'osent pas le dire à leurs fiancés ou à leurs maris ; elles savent très bien ce qu'on penserait d'elles : « Quelle femme immorale I » Je t*ai pris en afl*ection précisément parce que tu ne penses pas comme les autres sur ce point. Je t'ai aimé quand, me parlant pour la première fois le jour de mon anniversaire, tu as plaint le sort des femmes et rêvé pour elles un meilleur avenir.
« — Et moi, quand t'ai-je aimé? Le même jour, je te
l'ai déjà dit; mais à quel moment, pour mieux préciser?
« — Mais tu l'as presque dit toi-même, de sorte qu'on
ne peut pas ne point le deviner ; et si je devine, tu vas
me louer de nouveau.
<( — Devine tout de même.
« — A quel moment? N'est-ce pas quand je t'ai demandé s'il était vrai qu'on pourrait faire en sorte que tous les hommes fussent heureux?
« — Pour cela, il me faut de nouveau te baiser la main, Verotchka.
« — Mais, cher ami, ces façons de baiser la main aux femmes ne me plaisent pas trop.
« — Et pourquoi donc?
« — Oh! tu le sais bien; pourquoi me le demander? Ne me fais donc pas de ces questions, cher ami.
« — Oui, tu as raison; on ne doit pas faire de pareilles questions. C'est mal ; aussi, à l'avenir, je ne te questionnerai que lorsque réellement je ne saurai pas ce que tu auras voulu dire. As-tu voulu dire qu'il ne faut baiser la main de qui que ce soit ?
« Vera se mit à rire.
« — Maintenant je te pardonne, — reprit-elle, — puisque moi aussi j'ai réussi à te prendre en défaut. Tu as voulu me faire subir un examen; et tu ne sais pas toimême quelle est la raison de tnes répugnances. 11 ne faut baiser la main de personne, c'est vrai, mais ce n'est pas
à ce point de vue général que j'ai parlé; je voulais dire seulement que les hommes ne doivent pas baiser les mains des femmes, attendu que cela devrait les offenser : car cela veut dire que les hommes ne les considèrent pas comme des êtres humains semblables à eux; qu'ils croient ne pouvoir jamais abaisser leur dignité devant une femme, tant elle leur est inférieure; qu'ils sont persuadés que des témoignages de respect affecté vis-à-vis d'elle ne sauraient, en définitive, entamer leur supériorité. Mais toi, mon cher ami, qui ne penses pas ainsi, pourquoi me baiser la main? Mais dis donc, j'y pense, dirait-on, à nous voir, que nous sommes des fiancés ?
« — Nous y ressemblons peu, c'est vrai, Verotchka ; mais que sommes-nous donc ? .
« — Je ne sais trop; ou plutôt, à dire le vrai, c'est comme si nous étions déjà mariés depuis longtemps.
« — C'est la vérité. Nous étions amis; rien n'est changé.
« — Il n'y a de changé que ceci, mon cher ami; c'est que maintenant je quitte mon antre pour la liberté.
« Tel fut leur premier entretien; étrange entretien, on Tavouera, pour des fiancés qui se faisaient une déclaration. »
Ce ne sont, certes, pas de pareilles conceptions qui immortaliseront Tchernychewsky. Quand l'histoire lui fera sa juste part dans le mouvement de rénovation qui se prépare en Russie, on dira de lui qu'il fut le promoteur du mouvement socialiste scientifique, un honnête homme et un écrivain vigoureux. L'éloge n'ira pas plus loin : il est suffisant. La triste fin de Tchernychewsky sera longtemps et légitimement reprochée au czarisme.