CHAPITRE II
LE NIHILISME BOOTBINAIBE
Dès que Tchernychewsky eut formulé ses idées, qui séduisaient par une apparence de nouveauté et de rigueur, il naquit une classe de théoriciens dont toute la fonction fut de développer les principes de la récente doctrine sociale. C'est avec une ardeur extrême que les jeunes gens se mirent à propager l'évangile de Tchernychewsky : ils le travestirent en cent façons, Taugmentèrent de tout ce que l'étranger leur offrait de plus singulier, de plus capable de captiver l'imagination, et créèrent en effet tout un corps d'enseignement socialiste dont le développement écrit ou oral reproduit, entre quelques propositions sensées, les idées plus extraordinaires, empruntées à V Utopie de Thomas Morus ou à VIcarie de Cabet.
C'est de 1848 jusqu'à nos jours que le mouvement s'est accentué. Naturellement le régime impérial en Russie ne pouvait s'accommoder de toutes ces rêveries, quelque sérieux qu'en fussent le fond et l'objet.
Il en prit ombrage, et les doctrinaires devinrent promptement suspects. Dans les pays despotiques, être suspect, c'est être déjà condamné. Les penseurs trop libres, sentirent vite cette vérité : ils quittèrent la Russie et voyagèrent. Mais comme sur. le continent européen, où Ton réfléchit, où l'on raisonne, où Ton s'exprime librement, ils retrouvaient à peu près tout ce qui leur avait paru si frais, toutes les découvertes qu'ils croyaient avoir faites, ils comprirent que leur rôle était tout tracé. En acceptant volontairement la situation d'exilés et de proscrits, ils jugèrent avec beaucoup de sens qu'ils devaient au moins en profiter pour étudier davantage, augmenter leurs connaissances et catéchiser de loin leur pays.
La plupart de ces Russes, qui d'eux-mêmes quittaient l'Empire et les plus chères habitudes, étaient riches, disposaient de ressources considérables : ils songèrent à les employer au service de la cause.
Un grand nombre de publications ignorées sont écloses ainsi : d'abord peu audacieuses, dirigées sans habileté, sans but certain, elles ne furent que le reflet de certains esprits pour qui la vraie jouissance était de voir enfin imprimées des sornettes qu'ils disaient être à eux et qui déjà faisaient le rebut de nos cabinets de lecture ; puis, elles s'enhardirent, prirent plus de corps, dessinèrent des prétentions, suscitèrent l'attention des polices ; enfin, elles se firent craindre et parfois supprimer. Aujourd'hui ces recueils révolutionnaires, rédigés en langue russe au lieu de la langue française autrefois employée, ne sont plus redoutés de personne.
Destinés à passer en fraude par les mailles de la
douane russe, ils n'inquiètent que la troisième section ^.
Aujourd'hui, le journal doctrinaire par excellence, l'organe dogmatique du nihilisme, se publie à Londres; il a pour titre : En Avant. Le rédacteur en chef, ou le directeur, comme on voudra, est, dit-on, M. Lavrof qui actuellement habite Paris ^.
Cette revue fut d'abord mensuelle; ensuite elle parut toutes les quinzaines; enfin, elle subit une métamorphose inattendue, qui tenait sans doute à une question purement financière : elle ne parut plus qu'à des époques indéterminées et en un volume de 200 à 350 pages.
Le premier numéro est daté de Genève ; mais des raisons que nous ne connaissons pas firent préférer l'Angleterre à la Suisse : la revue ^nAvaw^ s'imprime aujourd'hui en pleine cité, non loin du Times,
Le directeur Lavrof est un colonel russe qui, en 1871, se mêla d'internationalisme et prit part aux événements de Lyon. On ne sait s'il a une fortune personnelle : mais personne dans le parti n'ignore avec quels fonds il édite En Avant, C'est un riche gentilhomme russe, nommé Boubourline, qui, n'ayant lui-même rien écrit, lisait cependant les écrivains nihilistes avec plaisir et s'attristait en pensant que leur propagande, faute de ressources, pourrait s'arrêter. 11 légua en mourant un capital
1. Ce chapitre est une pure analyse des idées du nihilisme doctrinaire. Nous avons môme gardé quelques étrangetés de style dues aux traductions faites exprès pour ce livre.
2. Ce nom vient d'être mis en lumière par une lettre signée Pierre Lavrof et adressée, en mars dernier, à un journal français intransigeant. Il s'agissait de Hartmann.
2i0 LE NIHILISME DOCTRINAIRE.
suffisant à Iskander, pseudonyme de Herzen. C'est avec ces fonds, qui lui ont été régulièrement transmis, que le colonel Lavrof poursuit sa campagne socialiste.
Les idées et les théories exposées dans le programme du journal En Avant appartiennent à cette importante fraction du nihilisme que les intransigeants du parti appellent « les doctrinaires. » Cela est vrai, mais pas dans le sens que l'on donne à ce mot en France ou à l'étranger. Les intransigeants les appellent doctrinaires, puisque, comme on le verra plus loin, ils ont une doctrine réellement, qui tend à prouver que les meneurs révolutionnaires appartenant aux classes instruites doivent subordonner leur action révolutionnaire au niveau intellectuel des masses, pour que ces masses puissent fonder par elles-mêmes un ordre social nouveau, destiné à remplacer celui qui serait détruit. Ces théories quelque humbles qu'elles soient, puisque tout doit se faire par le peuple, ne sont pourtant qu'un reflet Am jacobinisme qui ne reculait même pas devant la prétention de faire le bonheur du peuple avec ces trois mots : liberté, égalité, fraternité, qui résumaient la révolution purement politique qui s'était accomplie en 89. Ce dernier point constitue la différence entre les jacobins qui admettaient l'État, elles doctrinaires du nihilisme qui n'admettent pas même la notion de la patrie, mais qui croient néanmoins qu'eux, les meneurs ig& révolutions, peuvent et ont le droit de diriger le mouvement révolutionnaire comme ils le jugent nécessaire pour telle ou telle époque. Les intransigeant^, dont il sera parlé plus loin, leur répondent catégoriquement ceci : la science — bienfaisante en elle-
même^ n'a donné aux peuples ni bonheur ni prospérité. Donc, il faut se rendre compte pourquoi les découvertes et les vérités évidentes et éclatantes n'ont donné aucun résultat dans les sociétés modernes; c'est bien simple, puisqu'elles sont accaparées par la minorité dirigeante , qui ne s'en sert que pour mieux exploiter le peuple. Il est évident, d'autre part, qu'elle s'empare de tout ce qui peut lui être utile, par cette simple raison qu'elle possède à elle seule le pouvoir et tous les biens de ce monde. Donc, pour lui ôter les moyens, de rendre nuisible ce qui est bon et grand dans son essence, il faut faire une juste répartition des biens, pour que chacim puisse satisfaire ses exigences morales et matérielles. Or, pour opérer la révolution sociale et communiste, le peuple n'a pas besoin ni d'instruction ni surtout de tuteurs qui veulent s'^aiToger le droit de le guider^ quand même ils ne voudraient pas diriger le mouvement eux-mêmes. Si l'on ne procédait que par des révolutions purement politiques, ou par des réformes dérisoires, comme l'instruction obligatoire donnée par l'État, sans changer complètement les relations entre le capital et le travail, et entre ceux qui possèdent et ceux qui sont éternellement exploités on ne ferait que perpétuer la marche que la civilisation a suivie jusqu'à présent.
Les intransigeants nihilistes appellent M. Lavrof et son parti « des opportunistes » moins l'ambition d'un Gambetta, puisqu'un Russe instruit ne se permet pas tant d'espérances, même en résidant à l'étranger.
Il suit de là que la scission entre les deux fractions du nihilisme est assez profonde concernant la manière d'agir, car les premiers ne veulent rien
brusquer, mais préparer le peuple petit à petit aux réformes radicales, tandis que les radicaux, avec M. Pkatcheff à leur tête, disent que le peuple le plus barbare et le plus ignorant de la terre peut accomplir une révolution économique et sociale, puisqu'il n'a pas besoin de science pour réclamer à son voisin le surplus dont jouit ce premier. Bref, les doctrinaires nihilistes considèrent au fond une république démocratique et radicale comme une forme intermédiaire absolument nécessaire^ tandis que les intransigeants du Tocsin et de T&rre et Ziôer^^ veulent passer directement à la commune autonome, afin qu'elle puisse se donner toutes les libertés qu'elle jugerait nécessaires. Les premiers ne se prononcent pas sur la forme de la propriété, et parlent plus volontiers de l'émancipation du travail, des associations qui pourraient faire concurrence au capital, ils vont même jusqu'à dire, qu'il faut « noyer » la propriété individuelle dans la propriété commune, mais malgré ce libéralisme social et économique on sent vaguement que ce sont des opportunistes qui ne seraient nullement fâchés de se mettra à la place de ceux que le peuple aurait jetés par terre. Bref, leur admiration pour la science, et leur système de temporisation, paraissent un peu louches au parti de l'action. Il y a un an Vhostilité entre les deux fractions a été si grande que le « Comité exécutif » de Saint-Pétersbourg a ordonné à la suite d'un rapport de M. Pkatcheff, de brûler les écrits de Lavrof , ce qui fut fait.
Extra it s du journal : En Avant, (Notre Programme) i873.
Des faits; rien que des faits de la vie sociale et politique
en Russie — *voiIà ce qui fera la base sur laquelle nous nous appuyerons invariablement. Ces faits nous seront communiqués par des personnes compétentes dans les différentes questions que nous débattrons avec impartialité, mais sans merci pour les abus et les oppresseurs... Nous déclarons la guerre au monopole pour sauvegarder les intérêts légitimes de ceux qui créent les richesses, sans pouvoir goûter les fruits de leur labeur. « » Le mouvement social et politique à l'étranger n'entrera dans notre programme que dans la mesure nécessaire pour développer et propager les idées que nous croyons utiles à la marche du mouvement révolutionnaire en Russie. Tous les faits et tous les événements dont nous parlerons, seront exposés et critiqués d'après une méthode sérieuse et sciènti- /îgwe, par des collaborateurs compétents. (Espèce de Parlement sans tribune , ce qui choque les intransigeants... Note du rédacteur,),,.
Pas de personnalité, parce que nous entreprenons une tâche trop sérieuse et trop universelle, pour ainsi dire, pour nous faire l'écho des ressentiments personnels; mais nous ouvrirons néanmoins nos colonnes pour les faits criminels ou préjudiciables, et nous donnerons le nom de la personne, quelle qu'elle soit. Nous flétrirons le mal partout où il se produira, en démontrant ses conséquences immédiates et inévitables... •
La principale question pour le lecteur, c'est de savoir au juste quels sont les buts que nous poursuivons c'est-àdire de le savoir , non par des formules abstraites, mais d'avoir un exposé positif des différents buts que nous poursuivons dans la solution de telle ou telle autre question sociale et politique...
Pour le moment, nous avons devant nous deux buts bien définis :
lo De lutter avec les vérités des sciences exactes et réelles contre les idées théologiques et religieuses, de lutter au nom des droits de l'homme contre toutes les idoles créées par les siècles précédents, — quelles que
soient ces idoles , théologiques , métaphysiques, morales, littéraires, pseudo-scientifiques, théoriques, — bref, de lutter avec la science contre la religion même, contre les idées préconçues et contre tout ce qui reste de Tancien monde.
2o Et en particulier (car c'est là notre but direct), nous lutterons contre toutes les formes du parasitisme, du capital aussi actif et productif qu'il puisse paraître dès le prime abord, nous lutterons pour les droits du citoyen à l'égalité économique, pour les droits politiques des ouvriers contre les patrons, de quelque manière qu'ils soient exploités par ces derniers; nous lutterons pour le droit des associations et de la commune contre la centralisation, et, par conséquent, l'État ; bref, nous déclarons la guerre, au nom du réalisme en matière de politique et de science, pour fonder un ordre social également juste et équitable à tous les citoyens sans exception.
Notre premier but constitue un groupe de problèmes dont la solution est déjà assez avancée à l'Occident, et ne nous touche que fort peu par rapport à notre patrie. En effet, grâce à la marche historique du peuple russe, peu de personnes s'intéressent à l'Église orthodoxe et à la religion, et cette minorité ne lira certes pas notre journal. Aussi nous ne nous occuperons que des faits absolument graves, qui seraient de nature à détruire quelque vénérable tradition religieuse, ou bien nous parlerons, de temps en temps, de l'agonie des partis cléricaux à l'étranger, et des épisodes les plus saillants de la lutte de la réaction européenne contre les revendications de la libre pensée.
Les problèmes contenus dans notre second but sont autrement larges et sérieux. Là nous luttons pour Tordre social à venir, celui que les révolutions précédentes ont à peine ébauchées et dont plusieurs n'ont aucune notion, et ne sentent nullement l'utilité . Cette lutte de l'homme et des unités politiques contre l'État, est désormais entrée dans une période positive, puisque les bases de l'ordre
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social équitable sont devenues absolument claires et réelles; non seulement on peut comprendre leur solidité, mais aussi trouver des procédés pratiques pour les réaliser. Contre le nouvel ordre social, basé uniquement sur l'égalité sociale et économique, sont dirigées toutes les forces de la réaction soutenues par les Églises; toutes ces forces combattent la société nouvelle au nom des traditions historiques, et ce dernier temps au nom du fameux principe « de la légalité. » Cette lutte aboutit toujours, comme l'on sait, à des révolutions sanglantes, qui entraînent après elles d'interminables souffrances morales et économiques. Nous ne pouvons que sympathiser à ces luttes et aider, dans la mesure de nos forces, les défenseurs des libertés publiques, partout oh ces luttes se produiront.
Ce qui précède détermine la manière dont les doctrinaires envisagent les différentes questions, les aspirations des partis, et les force de préciser leurs vues sur les différentes formes de la vie sociale. L'élément religieux et dogmatique leur est absolument antipathique, parce qu'ils s'appuient sur le libre examen ou sur le triomphe de la libre pensée. Le principe du surnaturel, les théories mystiques ne peuvent être adoptées par eux. La question sociale est pour eux une question de premier ordre. Ils y voient le plus grave problème du présent et l'unique espérance de l'avenir. Dans les associations libres d'ouvriers, dans l'organisation de ces associations, dans leur triomphe définitif, et dans l'établissement du nouvel ordre social sur les ruines de l'ancienne société industrielle et légale, ils voient l'unique moyen de salut pour l'avenir. Les moyens d'y aboutir diffèrent selon les pays, et, en Europe même, il y a des dissentiments graves à ce sujet;
dissentiments dont les doctrines n'ont aucun motif de suspecter la sincérité. Cette diversité d'opinions a contribué à éclairer le but fondamental à atteindre.
Les bases principales, dit En Avant, ont déjà été posées dans les congrès qui résumèrent les revendications des classes ouvrières. Des vues identiques ont également été exposées dans les brochures des différents partis ; mais malgré leur divergence, elles aboutissaient toutes à la nécessité d'une lutte à outrance entre les associations ouvrières et la société légale industrielle. Aussi cette lutte forme-t-elle la base de l'activité des hommes d'action russes en faveur des paysans russes et du prolétariat ouvrier. A ce programme doivent se joindre tous les hommes de bien, qui veulent sincèrement fonder un nouvel ordre social équitable pour tout le monde.
La question politique est pleinement subordonnée, selon les doctrinaires, aux questions sociales et économiques. Les États européens actuels sont tous hostiles au mouvement ouvrier. Voilà pourquoi ils doivent se dissoudre pour faire place au nouvel ordre social économique, dans lequel la plus large liberté individuelle ne nuira pas à la solidarité des sociétés entre elles. Mais ce n'est qu'un idéal lointain, que l'on ne doit pas perdre de vue, tout en sachant bien que sa réalisation ne peut avoir lieu, ni aujourd'hui ni demain. En effet, entre cet idéal, dans lequel disparaîtra l'élément coercitif et vexatoire de l'État (dû à la centralisation existante) et l'ordre social qui régit les sociétés actuelles, il y a beaucoup de formes politiques intermédiaires, qui ont été déjà pratiquées et qui toutes avaient pour but de lutter, plus ou
moins, avec V omnipotence de CÉtat, Malgré la diversité des programmes politiques, on remarque toujours ce fait invariable : que le groupement des populations ne dépend presque jamais des divisions territoriales ou administratives, voire même du principe des nationalités^ mais uniquement des sympathies sociales entre ceux qui sont exploités par des oppresseurs communs, — bref, entre les conservateurs de toute nuance et les hommes de progrès. Voilà pourquoi la notion de l'État centralisé commence à s'évanouir devant la tendance presque universelle vers la commune autonome et la Fédération. Ce sera un incontestable progrès, selon les doctrinaires, lorsque^ au gi'oupement artificiel^ succédera V attraction deS'Com munes autonomes en vertu de la solidarité économique. Par conséquent, tous les programmes centralistes, et partant, purement politiques, leur seront hostiles. Tous les partis politiques avec leur idéal constitutionnel plus ou moins libéral, de même que toute tentative de substituer une 7'épublique bourgeoise à un empire bour^ geois, — tout ce fatras inutile rencontrera, dans les doctrinaires, des adversaires déclarés quant à leurs prin-cipes fondamentaux, et ils resteront indifférents à la lutte de ces éléments entre eux. Ils n*y seront attentifs que dans la mesure de Futilité que les évolutions purement politiques pourraient leur apporter. Dans la lutte des partis politiques , ils ne s'arrêteront que sur des faits propres à étendre le principe des associations libres, et ils ne leur seront sympathiques que dans la mesure qui sera profitable aux associations libres, oubien lorsque les faits tendront à eflacer Tun des principes de la société légale industrielle...
La question nationale doit absolument disparaître, selon les doctrinaires, devant les formidables problèmes de la lutte sociale. Cependant la nationalité offre un terrain naturel et inévitable pour les différentes évolutions, dont le corps social est le théâtre. En effet, on agit dans tel ou tel pays donnée sur telle pu telle société parlant la même langue et se trouvant à un certain degré de civilisation. Si on ne prend pas en considération tous ces éléments divers, on arrive à une activité abstraite, ne pouvant aboutir à aucun résultat pratique. Néanmoins, tout en agissant dans ces différents milieux, on doit se rencontrer sur le terrain inévitable des grands problèmes sociaux et économiques, aboutissant aux mêmes résultais, La lutte contre la religion, contre le surnaturel et le mysticisme, la lutte contre les sectes, la lutte soutenue pour fonder les associations libres internationales, la fédération des communes autonomes, — tels sont les buts divers et communs. C'est vers eux que doivent tendre les efforts de toutes les nations. Pour ce travail humain il n'existe ni frontières, ni langues, ni traditions historiques; il n'y a là qu'un point de mire commun à tout le monde.,.
Le terrain spécial sur lequel peut se développer l'avenir du peuple russe, — c'est la commune rurale. Développer cette commune dans le sens de la culture en commun et de la répartition égale de ses fruits, faire du MiR (l'assemblée du peuple) la base des institutions politiques, noyer la propriété individuelle, donner aux paysans, juste assez de notions pour qu'ils puissent voir clair dans leurs intérêts, sans quoi ils ne sauraient tirer parti de leurs droits légaux , — voilà le but spécial vers lequel doivent tendre les efforts de
tous les Russes, qui veulent faire progresser sincèrement leur patrie.
Mais par quel moyen pourrait-on obtenir tous ces résultats? Quelles seraient les voies qui n'iraient pas à rencontre du but ainsi proposé ? Comment éviter la doctrine^ d'une part, et le verbiage inutile des discoureurs ambitieux, d'autre part, pour aborder sérieusement les questions sociales en leur sacrifiant toute sa vie?...
Nous remarquerons, tout d'abord, avec les doctrinaires, que toute reconstruction de l'édifice social doit être faite pour le peuple Qipar le peuple. C'est assez dire qu'un révolutionnaire russe doit abandonner les anciennes traditions jacobines, d'après lesquelles les idées révolutionnaires devaient être adoptées sans discussion par le peuple ; que même les socialistes, ayant renversé le gouvernement légal, ont le droit de se mettre à sa place et combler le peuple de leurs bienfaits. Donc, quel que soit le titre du nouveau pouvoir^ les doctrinaires disent qu'il ne viendra pas de lui, s'il s'établit par la violence. Il suit de ce qui précède, que le nouvel ordre social en Russie doit être établi par la majorité de la nation, quand elle aura compris ses besoins et trouvé les moyens d'y satisfaire.
Les doctrinaires ne s'adressent pas, pour le moment, à la majorité de la nation, privée de lumières, mais à la minorité intelligente et lettrée. Elle les comprendra quand ils lui diront que l'avenir appartient au peuple , qu'on ne peut pas l'exploiter indéfiniment et qu'il ne faut qu'une génération d'hommes courageux, qui auront sacrifié leurs intérêts personnels pour aller dans le peuple (terme
technique employé par les nihilistes). Là, au sein du peuple, ils ne doivent pas chercher à lui inculquer leurs idées, mais seulement à l'éclairer suc sa situation, sur ses droits et sur ses besoins, et lui indiquer les différents moyens pour arriver au but. Ils doivent surtout lui faire comprendre sa force ^ dont il n'a pas conscience et dont Vinertie Tempéche de se défaire de ses ennemis séculaires^ pour atteindre à la prospérité.
Se rapprocher du peuple ou aller dans le peuple, en Russie, est plus difficile qu'ailleurs, grâce aux maudites traditions qu'ont laissées après elles les classes privilégiées et la bureaucratie ; le peuple se méfie, de sorte qu'il est très difficile de lui inspirer confiance, de ^e faire accepter en un mot. Cette difficulté même exerce une grande influence sur le choix des moyens d'action pour aboutir aux réformes nécessaires. Quelle que soit la divergence des vues à cet égard, les doctrinaires posent les points principaux suivants : il faut des études et une expérience sérieuses, jointes à l'énergie, pour exercer une action efficace parmi le peuple. Il faut savoir inspirer confiance pour que les moyens d'action deviennent accessibles et faciles à exécuter. Ce n'est qu'après avoir éclairé le peuple sur sa situation et lui avoir démontré sa force et ses droits, qu'on peut l'amener à l'action révolutionnaire et avoir personnellement la certitude de faire œuvre utile. Quand cette entente se sera accomplie, les événements in- -diqueront le moment où il faudra soulever le peuple.
L'éducation théorique ne suffirait cependant pas pour qu'un homme civilisé puisse agir avec succès; il doit aussi avoir l'expérience du milieu, où il sera
appelé à agir, pour effacer les distinctions qui choquent les hommes du peuple. Il doit se faire accepter, vivre de la vie du peuple, et comprendre ses besoins dans toutes les questions de la vie sociale. C'est là précisément ce qu'il y a de plus difficile, et voilà pourquoi les doctrinaires ont ouvert les colonnes A' En Avant à tout avis pratique sur ce sujet.
Quant à la question posée plus haut : que faire pour acquérir la confiance du peuple, elle se résout par cette considération : qu'il suffit de ne pas vouloir inculquer à toute force ses opinions pour agir avec succès.
Préparer par4ous les moyens le succès de la révolution future en Russie, — tel doit être le but de tout honnête citoyen. Mais comment pourrait coopérer à ce résultat un homme appartenant aux classes dites civilisées ?
Armé d'une instruction solide et connaissant les aspirations du peuple, il peut se mettre dans, les rangs des ouvriers; dans les rangs de ces misérables qui luttent journellement pour l'existence ; étant parmi eux, il leur indiquera leurs droits imprescriptibles^ et ce qu'ils ont pour mission d'accomplir, et enfin, ce ({Vi\\% peuvent atteindre dans tel moment donné, s'ils savent être unis et marcher avec discipline.
Les hommes instruits peuvent encore préparer la révolution par des moyens légaux; mais comme la légalité n'a pas le même sens en Russie qu'ailleurs, les doctrinaires ont jugé qu'il fallait faire seulement une courte digression là-dessus. La Russie^ n'étant pas un pays constitutionnel, il ne peut même pas être question d'une opposition légale du parti avancé.
222 LB NIHILISME DOCTRINAIRB.
Donc, il est impossible d'arriver à quelque résultat par la libre discussion dans un pays où chaque parole, et même une pensée, supposées hostiles au gouvernement, deviennent criminelles. L'autocratie peut renier elle-même son principe, ce qui ne s'est jamais vu, au lieu d'être détruite par la Révolution. Les partisans de la légalité en Russie, c'est-à-dire les nsufs qui admettent l'existence légale de l'autocratie actuelle, ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils disent. Faute d'avoir une constitution politique quelconque, il est permis d'envisager la légalité des moyens tout autrement. Les grands corps de l'État^ les institutions gouvernementales peuvent étendre petit à petit leurs prérogatives politiques avec l'appui des classes dirigeantes et lettrées, et limiter ainsi le pouvoir autocratique du czar. Dans ce cas-là ce serait une révolution légale et parlementaire, où l'Exécutif aurait à partager ses prérogatives avec le Sénat dirigeant, ou le Zemstwo central, et se départir du pouvoir législatif. Cette voie apparaît comme la meilleure au parti constitutionnel russe, dans lequel on trouve beaucoup de notabilités du monde financier, littéraire et scientifique. Plusieurs d'entre eux ont, il est vrai, beaucoup d'expérience administrative, dans l'ancienne acception de ce mot. Ce parti veut arriver au pouvoir, et il y arrivera peut-être, si l'on n'oppose pas à temps à son programme bourgeois un programme populaire. Les doctrinaires n'ont aucune sympathie pour ce parti, car ils ont vu l'inanité des efforts des rhéteurs bourgeois, lorsque les réformes çt les droits étaient octroyés d'en haut. Ce ne serait donc qu'une révolution accomplie par les tchinovniks et les discoureurs politiques et, partant.
inutile pour le peuple. Il découle de ces idées que TAssemblée nationale ne serait légale au point de vue des doctrinaires que si elle personnifie les revendications de la majorité, c'est-à-dire des paysans et des ouvriers.
Parmi les moyens légaux on peut encore citer celui-là : certains hommes peuvent considérer le service dans Tadministration comme une situation leur facilitant les moyens de préparer la révolution. JVous ne disons pas non;mats^ nous trouvons ce moyen bien dangereux, parce que ces personnes, bien intentionnées, au début, peuvent s'attarder en chemin pour garder une position avantageuse et lucrative. Or, quand même ils agiraient pour/e bieii du peuple, à quoi servirait de lui rendre sa situation seulement supportable? Jouissant d'une situation légale, ces révolutionnaires peuvent avoir, il est vrai, plus de facilité d'agir, et c'est pourquoi les doctrinaires ne sont pas tout à fait contre ce système. Mais ils répètent qu'il faut être très circonspect là-dessus. Tel est leur programme pour les questions intérieures.
Mais il n'y a pas qu elles à considérer : il y a encore des questions extérieures; parmi elles, la place principale appartient à la question slave. Les rédacteurs a En Avant croient que les peuples slaves peuvent contribuer tout autant au développement de l'avenir de l'humanité que les races germaine, latine et anglo-saxonne. Ils croient même que, dans les conflits qui arrivent entre ces peuples et les Allemands ou les Turcs, il y a infiniment plus de rou-