‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 13 sur 30 · Rédaction nihiliste · texte numérisé non relu

Rédaction nihiliste

224 LE NIHILISME DOCTRINAIRB.

tine politique et de revendications bourgeoises du côté des derniers.

En outre, les doctrinaires sont persuadés que la formation des États slaves indépendants sera une nouvelle étape vers la réalisation de l'idéal social de l'avenir. Voilà pourquoi leurs sympathies sont acquises aux Slaves, dans la lutte qu'ils ont soutenue et qu'ils soutiennent contre la civilisation asiatique des Turcs, et surtout contre les revendications bourgeoises de r Allemagne. Mais les doctrinaires ne sympathisent avec cette lutte qu'en tant quelle peut être profitable à la cause de la liberté de l'homme, de sa pensée et de sa parole. Par conséquent, les doctrinaires ont dû se ranger du côté des partis et des peuples qui ont pour devise, outre le principe de nationalité, celle de la lutte contre le capital et l'élément religieux.

La sympathie des doctrinaires nihilistes est acquise à la lutte sociale et économique des autres peuples. Ils seront invariablement, où que la lutte ait lieu, du côté de ceux qui lutteront pour la science contre la religion, pour les questions économiques contre l'ordre politique et bourgeois; ils lutteront aussi contre les abus en faveur de la libre pensée, de la liberté de la parole, des associations, en un mot, contre toute espèce d'entraves apportées par l'État. Voilà le programme complet des modérés ou des doctrinaires du Nihilisme. Ce programme a été écrit probablement par M. LavrofF lui-même , qui seul peut nous éclairer à cet égard.

Voyons maintenant quelle est, d'après les mêmes théoriciens, la situation respective de la science et de la révolution :

« Ne parlons pas, disent-ils, du terrain qui nous

est commun avec nos contradicteurs, qui mettent leurs espérances, comme nous, dans la voie révolutionnaire et non pas dans celle des réformes légales qui seraient accomplies par nos constitutionnels, dont on ne peut espérer grand'chose. Abordons plutôt les points sur lesquels peut éclater la diver^ gence. »

Les doctrinaires nous ont déjà dit que la jeunesse russe doit se préparer sérieusement à un rôle obligatoire pour tout citoyen, celui de préparer la révolution; ils nous ont dit que des connaissances étendues et solides contribuent à atteindre le but et que, par conséquent, celui qui veut aller dans le peuple pour exercer une influence bienfaisante, celui qui a l'intention de devenir un homme d'action pour fonder un ordre durable basé sur la souveraineté politique et économique du peuple russe, celui-là doit développer sop intelligence par des études approfondies et par l'esprit de critique. La science, disent les doctrinaires, est indispensable à un homme d'action. C'est, de plus, une arme utile pour remporter, non un succès momentané, mais une victoire définitive. Malheureusement, peu de gens en conviennent; et les principales objections sont celles-ci, que font les révolutionnaires : « La révolution sera faite non par la jeunesse civilisée, mais uniquement par le peuple ; lui seul doit avoir conscience des crimes et des abus sociaux dqnt il souff're. » Soit. Mais pour aboutir à cette idée on n'a pas besoin de la science ; il ne faut avoir que les notions les plus élémentaires du bon sens et, principalement, une foi inébranlable dans la sainteté de la cause, foi stimulée par un désir ardent de triompher. Par

conséquent , il serait honteux de perdre le temps à étudier en possédant sans cela des éléments certains de succès. Quand le peuple deviendra une force réelle, il comprendra lui-même s'il a besoin de la science et combien il lui en faut ; et s'il doit s'adresser aux érudits et aux spécialistes ou non. C'est alors qu'il créera une science nouvelle qui puisse répondre à tous ces besoins. Ceux qui font ces objections cherchent à prouver la justesse de leur opinion par une série de faits historiques et par des citations érudites, en affirmant que toutes les révolutions s'accomplissaient en vertu des aspirations populaires et non d'après les théories scientifiques, et que leurs résultats étaient d'autant plus bienfaisants que la pression d'en haut devenait intolérable et que la lutte était plus terrible. La haine, l'énergie et les souffrances des masses populaires leur donnaient souvent la victoire. Jusqu'à présent, ajoutent ces argumentateurs, le peuple, en bloc, n*a jamais été accessible à la science, qui a toujours été entre les* mains de la minorité dirigeante. Les peuples s'enflammaient et se mettaient en mouvement toujours au nom d'une idée ou d'une croyance, lesquelles étaient bien souvent absurdes ; mais elles conduisaient néanmoins au progrès, puisqu'elles étaient profondément populaires ; de là leur force, n'ayant absolument rien de commun avec quelque théorie que ce soit.

D'où venait le succès cependant ? Mais il venait de ceci : qu'à côté de ces croyances absurdes, des questions sociales pratiques étaient résolues en même temps, au gré du peuple. Et les hommes qui se mettaient à la tête du mouvement au nom de ces

croyances absurdes étaient, au fond, plus progressifs et plus utiles que les hommes de science.

Les doctrinaires n'ont garde de ne pas prendre en considération des objections de cette nature : mais ils croient pouvoir les réfuter. Ils demandent, tout d'abord, si, oui ou non, leurs adversaires admettent que la science soit une force, et une force historique. Ils ne croient pas qu'on puisse le contester. J'ai devant moi, dit un doctrinaire, deux brochures écrites par deux auteurs ennemis, mais compétents dans les questions sociales. M, Bakounine a écrit la sienne, la Science et laRévoluiion, contre ceux qui voient le salut dans l'instruction obligatoire et dans la multiplicité des écoles de tous degrés. M, Libknecht, au contraire, réclame Tinstructiôn du peuple dans une autre brochure, et il dit que c'est le plus puissant levier. Mais dans la question qui nous occupe, c'està-dire en parlant des moyens d'action, les deux auteurs tombent d'accord. M. Bakounine dit : la science est une force, puisque l'ignorance est la cause de l'impuissance des masses. Libknecht dit, en s'adressant aux ouvriers : la science est une force. Que Ton consulte, à ce sujet» les articles de Paul Robin et l'on verra qu'il ne dit pas autre chose. [Philo- «o/>A2*e/)ostoe, 1869-71).

Les paroles prononcées par Robin concernant l'utilité de la science pour la révolution, ne laissent plus aucun doute sur ses idées là-dessus. Il déclare même que la science formera l'unique base de l'édi-^ fice social qui sera construit par l'association internationale des ouvriers.

 quoi bon ces citations, disent les ennemis des doctrinaires. D'abord, les autorités citées ne prou-

vent rien; ensuite, personne ne conteste que la science ne soit une force considérable ; mais quand le peuple aura fait la révolution sociale, il n*oubliera pas lui-même cette force supplémentaire. Or, pour le moment, il n'est pas question de la science, mais bien de t action révolutionnaire qui doit la précéder. A quoi les doctrinaires répondent qu'ils ne veulent pas autre chose que cet aveu que la science est une force^ et même non pas une force inconsciente^ mais parfaitement consciente en ce sens, qu'elle sera appelée à asseoir sur des bases solides F ordre social futur, créé par un mouvement révolutionnaire ; « en tout cas, disent-ils, non seulement vous ne la niez pas, mais encore vous lui donnez une place prépondérante. Si nous avons cité quelques auteurs, ce n'était pas pour nous couvrir de leur autorité, mais pour appeler votre attention sur ce fait, que notre idée n'est pas une de celles qui viennent par hasard, mais de celles qui sont partagées par les hommes d'opinions les plus diverses, bien qu'appartenant, au fond, au même camp que nous tous. »

Certes, il n'est pas question de créer préalablement des écoles, d'instruire 1^ peuple pour ensuite le provoquer à la revendication de ses droits politiques, économiques et sociaux. Ce serait un plan fantastique digne du cerveau des utopistes...

Mais dire que le peuple doit devenir une force consciente avant tout pour être accessible à la science, qu'il doit accomplir la révolution avant (Taborder la culture de son intelligence, prétendre qu'aucuile question d'instruction ou d'éducation ne peut être soulevée à l'égard de celui qui a faim, qui souffre et qui travaille toute la journée pour un morceau de

pain, c'est aller bien loin. On généralise trop la question en rétendant à la classe de ceux qui ont déjà étudié, mais à qui on conseille, cependant, à ne pas s'attarder sur le chemin des études. Aussi les doctrinaires n'hésitent pas à poser à leurs adversaires la question suivante : Devons-nous, oui ou non, avec les sympathies que nous avons pour le peuple, mus par une volonté ardente de lui faire reconquérir ses droits, de terrasser ses ennemis, — devons-nous repousser la science, c'est à-dire, la suprême et unique force que nous ayons, pour descendre ignorants et de cœur léger dans les rangs des ignorants, des malheureux, des obscurs et des petits, tout en étant avertis « que l'ignorance — c'est l'impuissance. » Le fait est de bien nous entendre, de savoir si nous avons besoin de la science comme d'une arme pour combattre les innombrables ennemis du peuple, ou bien pour l'aider dans la lutte en qualité d'agent sûr et éclairé. Il faut savoir si nous n'avons pas besoin de la science pour acquérir l'esprit de cri tique judicieux et solide, au moyen des méthodes scientifiques, pour éviter les erreurs funestes qui menacent inévitablement celui qui ignore ces méthodes. Souvenez- vous que dans les questions sociales la moindre erreur se chiffre par des milliers de têtes de nos malheureux frères, et que ce résultat profite à la réaction ?

Posez-vous encore cette question : avez-vous, ou non, besoin de la science pour étendre vos lumières? car souvenez-vous que ces lumières ouvrent toujours des horizons nouveaux dans les époques de lutte; horizons invisibles aux ignorants; souvenezvous qu'à l'époque où il faut tout créer ^ la science est

un renfort puissant pour la cause que vous soutenez; qu'elle est, enfin, la plus sûre sauvegarde de f ordre social que vous croyez le plus équitable.

Certes, je comprends votre dégoût pour les formes actuelles de la science, déprimées par toutes sortes de pressions venant d'en haut; je conçois que vous ayez un juste mépris pour la science pusillanime et ses professeurs assez naïfs pour se croire ses pontifes, lorsque, au fond, ils ne sont que des interprètes mécaniques d'un certain nombre de faits n'ayant aucun rapport avec le progrès réel de l'humanité. En effet, ces êtres curieux s'imaginent que la science existe pour la science, comme si les procédés de la pensée humaine se trouvaient en dehors de la vie pratique ; comme si toutes les branches des connaissances humaines n'étaient pas étroitement liées entre elles, ou comme si le fait le plus microscopique, observé dans un tissu organique, ne conduisait pas aux problèmes les plus complexes des évolutions sociales. Comme on le voit, selon la juste pensée des doctrinaires, les formes de la science, de même que ses méthodes, ne peuvent être séparées de toutes les autres formes objectives de la vie sociale ; si nous voyons le contraire, c'est que l'ordre actuel se trouve fondé sur r exploitation et tégoïsme, — deux phénomènes pathologiques, qui servirent de tout temps à dénaturer et à isoler la science I La même fonction organique et chimique produit le pus d'une plaie; la même fonction produit aussi le travail du cerveau et son Innervation utile. De même la vilaine petite âme d'un professeur pédant produit le piis de l'indifférence et du dégoût pour la science ; — mais, s'ensuit-il que les résultats seront tout aussi déplorables

entre les mains d'un révolutionnaire national? Aux yetix d'un tel homme la science ne sera jamais qu'une arme utile et un corollaire indispensable de l'action révolutionnaire,

Dira-t-on que toutes les questions qui se rapportent à la révolution, sont si simples et si primitives qu'elles peuvent être résolues avec un peu de bon sens, sans l'aide de la science? Ou bien, peut-être, que le rôle d'un révolutionnaire est si exclusif que les méthodes scientiQques de la pensée ne lui sont point applicables?

Voyons, avec les doctrinaires nihilistes, s'il en est ainsi.

Supposons que vous êtes dans le peuple. Vous lui inspirez confiance. On vous écoute et on vous croit. Vous vous attachez à prouver au peuple sa force^ à l'éclairer sur les soufiTrances qu'il endure et qu'il sent, sans trouver d'issue, vous voulez lui démontrer la source du mal, lui faire toucher la plaie du doigt et lui indiquer les moyens pour secouer le joug qui l'opprime. Gomment et de quoi lui parlerezvous? Est-ce que vous ne lui indiquerez pas les maladies qui le minent; ne lui prouverez-vous pas que la mortalité est plus grande parmi ses enfants que parmi les enfants des riches; que la vie moyenne de l'ouvrier est plus couçte que celle des capitalistes et des classes possédantes, plus courte grâce au travail au-dessus des forces et qui menace par la dégénération le prolétariat tout entier ? Oui certes, et vous devrez encore lui indiquer que les causes du mal découlent de l'ordre social, du milieu social, des entraves légales, de l'injustice sociale. Mais, pour approfondir, comme pour élucider ces phénomènes

sociaux, il ne suffirait pas de les connaitire par à peu près, par suite de discussions plus ou moins intéressantes avec des amis spécialistes, ou de puiser certains aperçus dans un livre populaire, mais bien d'approfondir par soi-même les phénomènes biologiques du mouvement de la population (hygiène et statistique), d'en connaître les causes et les effets se rattachant aux fonctions physiologiques, pathologiques, de même qu'aux fonctions inhérentes au corps social et politique. Si vous ne possédez pas ces connaissances multiples assez à fond pour les inculquer à d'autres, dans un langage populaire accessible aux ignorants et aux illettrés, — dans ce cas-là votre propagande sera impuissante, votre démonstration peu probante, ou bien, vous serez réduit à inventer des faits et des axiomes, *autrement dit, — mentir au peuple.

Donc, disent toujours les doctrinaires, si votre propagande a été impuissante, alors que vous pouviez vous servir de toutes les ressources de la- science que vous avez dédaignées, — croiriez-vous avoir bien agi? Votre conscience ne vous reprocherait-elle rien en face de ce peuple qui vous a fourni, pourtant, au prix de la sueur et du sang, tous les moyens nécessaires pour accomplir votre tâche? Est-ce que vous pourriez dire que vous avez racheté, tout de même, dans la mesure du possible, les anciens crimes héréditaires de vos ancêtres?

Non, vous n'auriez pas le courage de le dire. L'auriez-vous pour mentir au peuple? — ^on plus certes...

Passons maintenant à la seconde phase de l'action révolutionnaire.

Supposons que la révolution éclatât et qu'elle

s'étendît le long du Volga, de TOka et du Dnieper. Le gouvernement fait tous ses efforts pour se sauver de la ruine, en faisant des concessions aux classes dirigeantes. Souvenez-vous qu'il a pour lui la tradition historique, la routine, l'administration, l'armée, un groupe considérable d'hommes intelligents, qui, pareils aux sangsues, se nourrissent du sang du peuple. La situation sera grave, la lutte terrible et ^ sans grande chance de succès. Donc, dans la lutte future, chaque unité jouera un grand rôle.

Si vous n'apportez pas au peuple la science que vous avez pu acquérir, en quoi lui serez-vous utile? Que lui donnerez-vous ? Un combattant de plus? Mais il y en a des millions sans vous. Une force physique ? — Mais la vôtre n'atteindra jamais la moyenne de celle d'un paysan russe. Qu'apporterez-vous ? L'énergie? — Mais vous n'en aurez jamais autant qu'il en faut à un paysan, seulement pour sa lutte quotidienne. Serait-ce l'intelligence? — Mais il est très intelligent, lui aussi. Et puisqu'il n'a besoin de rien de tout cela, vous n'auriez à lui donner que la science. Autrement, vous ne seriez qu'un parasite de la révolution, — la mouche du coche, enfin. Voilà avec quelle éloquence les doctrinaires réfutent leurs adversaires.

Dès que le rédacteur d'En Avant eut publié cette belle argumentation, d'une dialectique séduisante, ceux à qui elle s'adressait s'émurent. Ils lui envoyèrent la lettre suivante que nous avons fait traduire.

Monsieur,

Nous croyons devoir vous présenter quelques objections au sujet de vos idées sur la Science et la Révolution, en

VOUS disant dès le commencement que nous croyons comme vous que la science est une force^ dont le peuple russe ne pourrait se passer. Nous vous répondons, non pas que nous soyons ennemis de la science, mais pour élucider la question pratique qui dérive de notre manière de voir.

On ne peut considérer quelque question sociale que ce soit, que du point de vue des revendications de la majorité ou du groupe directement intéressé à sa solution. Tout autre point de vue dérivant soit de la science ou d'une théorie, nous conduirait à de fausses conclusions, s'il ne se trouvait pas d'accord avec les données réelles. Cela nous conduit avant tout à la nécessitéde bien définir pour quel public votre article est écrit. Est-ce pour des hommes faits, instruits, sachant bien le but qu'ils veulent atteindre et connaissant les moyens d'y arriver? Pour ces hommeslà votre article est inutile, parce que tout homme intelligent et pratique connaît bien ce qu'il faut avoir de connaissances utiles et de science au minimum, pour ne pas jouer le rôle d'un prophète dans le désert.

Bref, tous ceux qui n'ont besoin de la science que comme d'une arme ou comme d'un moyen, et non comme d'un élément indispensable aux fonctions de l'intelligence, toutes ces personnes, je le répète, n'ont que faire de lire vos écrits.

En revanche, vos idées auront une funeste influence sur les personnes qui auront besoin d'une culture intellectuelle et d'une certaine somme de connaissances avant de commencer à agir.

Si votre livre ne tombait qu'entre les mains des hommes de la première catégorie, nous n'aurions rien à dire, car il se pourrait qu'il pût leur être utile; mais, du moment que cela n'est pas possible, nous nous risquons à vous dire qu'il est nuisible.

Et voici pourquoi :

Vous dites : la science est une force ; pardieu, nous le disons aussi, et nous répétons avec vous,, que c'est une grande force historique, voire même organique. Un peu

plus loin vous demandez : la science est-elle nécessaire à la cause de la révolution ?

Mais évidemment, plus on en a mieux cela vaut. En . effet, il serait très heureux de posséder les connaissances d'un Bacon, l'esprit positif d'un Auguste Comte et l'admirable talent d'un Voltaire ; avec cela on n'aurait plus rien à désirer. Malgré cela, vous me permettrez de vous poser une question à mon tour : la richesse est-elle une force ou non? Est-elle une arme puissante et un levier social? Mais oui, c'est une force historique, et réelle. Le peuple en a-t-il besoin? Assurément; et plus il sera riche, mieux cela vaudra. Et cependant vous ne conseillerez pas à tout le monde de s'enrichir d'après les procédés existants. Pourquoi ? Ce n'est pas moins une force et le but constant des efforts humains.

Vous ne le conseillerez pas, parce que les procédés sont mauvais et nuisibles; parce que la richesse ne s'acquiert que par l'exploitation, et parce que, acquise 3e cette manière, elle sert de base à l'iniquité sociale et à l'inégalité parmi les hommes.

Il en est de même de la science et de la culture intellectuelle en général.

En effet, ne savez-vous pas à quel prix s'acquiert la science par les jeunes gens dans notre société? A commencer par les méthodes vicieuses et la discipline inepte, et en finissant par les règlements et les professeurs fonC" tionnaires, tout contribue à dénaturer et à estropier l'homme moralement. La grande majorité de ceux qui sortent des établissements de tous les degrés, se font admirablement à l'ordre de choses existant, puisque pendant les études ils ont tout vu et ont eu le temps de ; s'accoutumer à toutes les iniquités sociales.

Les méthodes routinières, les idées abstraites qui en sont la base, ne leur permettent plus de penser librement; ce sont des êtres banaux, immuables, dénués d'esprit pratique.

Vous tombez dans l'erreur que je m'attacherai à réfuter,

parce que vous dites y simplement que la science est une force, sans ajouter que c'est une force monopolispe dans les mains des classes dirigeantes. Ce n'est que cela qui est de trop pour que la science ait tous les effets bienfaisants que vous lui attribuez avec raison, même à Tégard de Taction révolutionnaire. Sans cela, c'est-à-dire monopolisée, elle serait réellement accessible à tout le monde. Dans la question qui nous occupe, le monopole a tous les vices des autres monopôles et privilèges. Il procure les jouissances à quelques-uns et opprime tout le reste.

Est-ce que vraiment vous croyez sérieusement que beaucoup de jeunes natures peuvent résister aux jouissances que donne le monopole de la science? Non, vous vous trompez. Vous ne voulez pas vous mettre à la place de ceux qui luttentdans la vie pour acquérir la science. Non, ce n'est pas toujours qu'elle sauve!

Vous savez certainement qu'il y en a beaucoup qui se disent, en voulant acquérir la science monopolisée enfin, que pour arriver au but tous les moyens sont bons. Convenez que ce principe jésuitique est pernicieux pour les natures les mieux trempées.

Par conséquent, refusons-nous une fois pour toutes le plaisir d'accumuler des connaissances ^ de développer notre esprit critique, et les méthodes de la pensée, et tâchons de voir dans l'homme ce qu'il est, c'est-à-dire, un être pensant^ dont les facultés, lés aspirations et les besoins découlent du jeu des fonctions nerveuses. Il suit de là aussi, que nous ne devons tenir compte que du milieu social avec tout ce que ce milieu a d'onginal et d'exceptionnel. Considérons l'activité des hommes comme le résultat inévitable de l'éducation et des influences diverses qu'ils subissent jusqu'à un moment donné. Analysons donc les besoins et les aspirations des hommes et cherchons seulement à saisir quelle serait la combinaison d'idées, de moyens et d'expériences, la plus propre pour arriver au ,but désiré.

Je me résume ; la différence entre vos idées et les miennes porte sur le fond delà question. J'admets, comme vous voyez, l'intuition du milieu, qui détermine la quantité et la qualité des connaissances à acquérir ; ce sont toujours des questions pratiques, réelles et, partant vitales. Voilà pourquoi les questions de moralité sociale — comme elles se présentent dans la vie — de même que l'étude de l'histoire nationale,- et celle des autres pays (en tant qu'elle se rapporte au développement des droits de l'homme et à la similitude des revendications du prolétariat), sont utiles à étudier. La littérature doit donner des réponses sérieuses à ces questions, mais sans pédanterie, sans doctri uarisrtie inutile, qui effraye la jeunesse par des lieux communs, en affirmant, par exemple, que toutes les branches des connaissances sont étroitement liées entre elles, etc.

Plus tard un homme capable le comprendra de lui-même, mais seulement s'il ne subit pas dès le début l'influence funeste de cette phraséJlogie ; il saura trouver plus tard ce qu'il lui faut, mais alors il sera déjà capable de s'orienter dans la masse de& matériaux, ce qui est quelquefois difficile pour un homme mûr.

De grâce, ne vous effarouchez pas de la négation absolue de la science que vous rencontrez dans des écrits de nos frères de l'étranger; le temps fera justice de ces illusions; mais ne prônez pas la science à tout prix, afin de ne pas fausser le jugement de ceux qui vous lisent et de ne pas ébranler l'énergie de ceux qui veulent agir. Songez seulement que Ton vous écoute comme une autorité.

Je vous dirai, pour conclure, que l'influence nuisible de vos idées commence à se faire sentir, puisque la jeunesse se fractionne en partis, dont les chefs commencent à insinuer que la science sérieuse .et approfondie est nécessaire pour un révolutionnaire. Déjà on démontre la nécessité d'obtenir des diplômes et de sacrifier après cela quatre ou cinq ans pour compléter les études.

Cela fait que nous aurons le bonheur de posséder à bref

délai, des propagandistes de trente à trente-cinq ans, qui écumeront en parlant de l'égalité sociale, après avoir joui pendant trente ans de toutes les inégalités possibles. Ce serait à ne plus avoir d'espoir dans la minorité civilisée.

Cette lettre piqua au vif le représentant des doctrinaires nihilistes. Sa réponse, — ferme et nette, — ne se fit pas attendre.

Je ne m'étais guère attendu à ce que ma lettre soulevât tant de critiques, parce que je n'ai parlé que d'un petit groupe de la jeunesse, dont j'ai voulu indiquer les en*eurs. Après avoir parcouru mon article lorsqu'il a paru, je crus même avoir été imprudent en donnant une trop grande place à la dialectique de mes ennemis, qui ne discutent que par amour de l'art.

Combien de questions il y. a sur lesquelles on discute pour arriver à une entente, ai-je pensé en moi-même. Mais il ne faut entretenir le public que des choses qui peuvent lui être utiles, c'est-à-dire des questions qui sont susceptibles de recevoir une solution pratique. C'est à ce point de vue que j'ai cru devoir parler de Vutilité de la science.

Mais je m'étais absolument trompé sur le mode de discussion de mes adversaires. De là j'ai conclu que la question de Vutilité de la science, peut encore servir de thème de rhétorique aux hommes avancés de la fin du dixneuvième siècle.

Néanmoins, mes espérances se sont réalisées jusqu'à un certain point, car, par le fait, il y a peu de jeunes gens qui nient l'utilité de la science pour un révolutionnaire. En revanche, la question de savoir quelle corrélation existe entre la science et la révolution, que j'ai soulevée dans ma lettre, m'a valu bien des critiques.

Il est vrai que personne de mes contradicteurs ne con-

teste en principe Vutilité de la science, et même son utilité pratique, mais chacun d'eux soulève sa question^ c'est-àdire, celle qui était éclose dans le milieu ou dans le groupe auquel il appartient lui-même, tandis que moi, j'ai traité la question dans son ensemble, pour démontrer jusqu'à quel point sont intimes et étroits les liens qui unissent la science à la vie. Par conséquent, je répondrai à à tous mes contradicteurs, que je n'ai pas eu l'intention d'écrire un manuel du révolutionnaire ou un traité à l'usage d'un propagandiste, mais que j'ai voulu résoudre la question suivante : si un jeune homme ou une jeune femme se trouvent en situation d'acquérir des connaissances utiles pour étendre leur vue sociale et politique, doivent-ils le faire ou non dans l'intérêt même de la cause de la révolution? Je n'ai donc pas parlé du peuple, mais de ceux qui, par leur situation, peuvent mettre la science à profit.

Gomment, me disent ironiquement les uns, vous recommandez de lire des centaines de volumes. Est-ce que cela nous est toujours possible, lorsque nous sommes à la cam* pagne ou (Jans une petite ville, obligés de gagner notre pain et de nous contenter de l'instruction que nous avons? Et néanmoins, lame nous a suffisamment formés et nous a donné as^ez d'énergie pour combattre dans les rangs du peuple et l'éclairer sur toutes les questions qui sont au niveau de sa culture. La vie pratique et la pleine connaissance du milieu où l'on vit, simplifient singulièrement les choses qui paraissent complexes de loin. Et c'est pour cela que vous nous jetez hors des rangs de l'armée révolutionnaire? Nous sommes profondément convaincus que vous êtes dans l'erreur etque vous comprenez mal la corrélation intime entré le savoir et la révolution^ car vous ne déterminez pas en généralisant ce qu'il faut savoir pour agir;

D'autres me disent: vous devez donner des éclaircissements sur la thèse que vous soutenez. Vous demandez beaucoup de choses inutiles et qui font perdre le temps. Les sceptiques me crient : mettez tout en branle pour dé-

terminer ia jeunesse à aller dans le peuple. Que leur parlezvous de science et de livres ? Il suffirait qu'ils aient appris quelque chose

Il y en a même qui affirment, à ce que j*ai entendu, qu'aucun ami du peuple (révolutionnaire) ne doit s'élever au-dessus du niveau intellectuel deVhomme moyens appartenant à la classe des paysans, et cela au nom du principe de l'égalité. Je crois que mes correspondants ont raison de dire que ces illusions disparaîtront avec le temps

Quant aux sceptiques, je leur répondrai. Je ne crois absolument pas que, même dans la nation politique actuelle, la jeunesse ne puisse pas acquérir la science, et que son état moral ne lui commande pas de s'élever audessus de l'homme moyen. Elle n'est pas non plus paresseuse comme on le croit , bien que tout contribue à ce qu'elle le soit.

Je donnerai quelques explications à ceux qui trouvent que j'ai trop généralisé la question des rapports entre la science et la révolution. Je répondrai à cela, pour préciser ma pensée, que les études sérieuses de la Russie et de son état économique doivent former la base de toute éducation révolutionnaire. L'historien, le juriste, le médecin, le philologue, doivent tous connaître les questions économiques et les phases diverses dans lesquelles elles viennent d'entrer en Russie. C'est le terrain pratique, où les rapports entre le savoir et la révolution deviennent évidents. De plus , toutes les questions purement sociologiques, comme étant liées aux questions économiques, peuvent donner matière à la propagande. Mais pour exposer d'une manière populaire ces questions et faire toucher du doigt le mal, il faut les connaître à fond. Il est non moins évident que chaque propagandiste peut être éminemment utile dans sa spécialité, et plus il sera instruit, plus sa propagande sera à la portée de tout le monde et plus elle fera de progrès. Un juriste instruit peut démontrer, d'une manière beaucoup plus lucide et en même temps plus simple, les nombreux abus qui se

commettent; ud bon médecin pratiquant peut démontrer, sans faire des cours, à quel point la misère et l'absence de toute hygiène sont funestes à la santé publique. Le troisième, luttant contre le principe despotique de toute religion qui commande l'obéissance absolue, prouvera combien ces principes contribuent à maintenir le peuple dans l'esclavage. Le quatrième soulèvera les masses populaires avec le souvenir des anciennes franchises municipales, avec les traditions des libres Cosaques du Don et du Volga, avec le souvenir du premier mouvement populaire du temps de Pougatscheff. Chaque propagandiste doit nécessairement étudier une série donnée de questions, et la manière dont elles sont posées dans la vie. Mais pas un d'eux ne doit poursuivre un but exclusif qui soi en désaccord avec l'activité des autres propagandistes, en troublant l'harmonie du programme général.

Telle est ma réponse à tous ceux qui veulent savoir pourquoi je préconise la science, et jusqu'à quel point il est facile d'allier le savoir à la révolution. Cette corrélation est urgente, et un homme d'action peut facilement trouver ce qu'il lui faut de science solide pour ne pas devenir un homme de cabinet^ mais rester un homme d'action courageux et énergique.

Cette réponse topique ferma le débat.

Reste maintenant la question du service militaire obligatoire. Qu'en pensent les révolutionnaires slaves ? Les nihilistes russes, tout comme les démocrates-socialistes, ont une égale horreur des armées permanentes. Sous ce rapport, les deux partis révolutionnaires ont hérité des répugnances de nos républicains de 1848. Les deux fractions du nihilisme russe sont partisans du suffrage universel, et par conséquent de la souveraineté du peuple. — Tous les citoyens, selon eux, doivent avoir les mêmes

droits et les mêmes charges ; mais ils répudient le service militaire obligatoire. Ils nient que cette charge soit légitimement imposée.

D'où découle cette négation ?

Les nihilistes disent que l'idée d'obligation du service militaire vient des notions erronées de patrie, de nationalité, d'État et d'empire. Le principe de la fraternité des peuples ne comporte pas d'armées permanentes; les guerres sont dues aux rois, aux czars et aux césars. Les nihilistes admettent que les luttes entre les peuples, ou plutôt entre les communes et les fédérations autonomes, existeront toujours, mais que ce seront des luttes économiques civilisatrices, à l'instar des rivalités sociales entre les phalanstères, dont rêve Fourrier dans sa Théorie des quatre Mouvements. Voilà ce qu'on lit à ce sujet dans le journal En Avant :

Que voyons-nous en Russie? ce que nous voyons partout en Europe. L'État moderne et centralisé déclare l'état de siège dans tous les pays de l'Europe ; les efforts du gouvernement et des classes dirigeantes ne tendent qu'à un but : c'est de se mettre hors de toute atteinte dans la citadelle armée de l'État. Le peuple doit être soldat pour s'habituer à l'obéissance passive de la discipline. On ne pense qu'à la formation de nombreuses armées» et la Prusse se trouve à la tête de ce mouvement. On veut armer tous les peuples. Dans l'ordre des choses établi, chaque État doit être prêt à la guerre avec la coalition d'autres États. D'une part, on doit être préparé à une guerre offensive pour permettre aux classes dirigeantes de s'arracher un morceau de territoire, prendre une contributioir exorbitante afin d'écraser son adversaire et de monopoliser entre ses mains le commerce de son ennemi. Pour les

classes dirigeantes et pour les rois, la guerre est une diversion utile à leurs intérêts, puisqu'elle détourne les yeux de la masse des affaires intérieures. D'autre part, l'État doit être prêt à défendre ce qu'il vient de piller sur le voisin, lequel, à titre de revanche, finit par vouloir s'emparer de quelque chose de- plus que ce qui lui fut pris. Or, plus le potentat a de troupes, plus il est à même de pouvoir satisfaire les appétits des classes dirigeantes, qui le soutiennent. Par conséquent, toutes les grandes puissances sont de grands brigands. 'Comme tout a sa raison d'être, la haine entre les pays est d'autant plus grande, que les classes dirigeantes sont plus rapaces, et l'État plus puissant. De là les intrigues de la diplomatie, les rivalités, les ruses pour anéantir la puissance rivale dont les classes dirigeantes et le monarque sont plus puissants. De là les annexions et les partages — ces immenses crimes , (Jont souffrent les faibles. En supposant qu'un petit État, comme la Suisse par exemple , pût devenir une grande puissance, ses prétentions seraient tout aussi exorbitantes que celles de l'Angleterre, de l'Autriche, ou même de V empire de Russie, qui peut compter en première ligne parmi les puissances rapaces. En effet, la soi-disant histoire de cet empire n*est pas autre chose qu'une série de guerres entreprises dans un but de conquêtes territoriales, à commencer par les guerres entre les princes apanages, et en terminant par les campagnes entreprises, dans ce dernier temps, au cœur de l'Asie centrale, soidisant pour civiliser les barbares. Cet immense empire a été formé par le sang, a vécu par le sang et le fer, et se trouve réduit à vivoter en répandant force sang du peuple. Et il continuera de la sorte tant que VÉtat actuel existera, c'est-à-dire tant que cette immense aberration des peuples ne sera pas détruite par la révolution sociale.

Cet organisme difforme, qu'on appelle l'empire de Russie, ne reste agrégé que grâce au despotisme et à la violence. Pour qu'il ne tombe pas en morceaux, pour que

les innombrables nationalités qui le composent puissent exister côte à côte, pour que les chaînes ensanglantées, avec lesquelles la Pologne, la Finlande, la Crimée, le Caucase et Khiva sont attachés au char du czar Blaoc ne soient pas rompues, — il faut que l'État et le gouvernement disposent de la force armée, de beaucoup de force, d'une nuée de légions, d'une forêt de baïonnettes et de montagnes de mitraille

Je conclus, dit l'auteur véhément de cet article, dont la forme est outrée, le service militaire obligatoire, édicté par les lois de difîérents pays, n'a d'autre but que de permettre aux classes dirigeantes d'exploiter le peuple pour mieux l'asservir

Cette réforme, en effet, porte un rude coup à la vie économique du peuple russe. C'est aussi une nouvelle et formidable entrave pour la liberté. Considérons-la d'abord au point de vue économique.

Certes, ce n'est pas nous seuls qui trouvons que le peuple russe est dans la plus profonde misère. La famine le constate aussi malgré les rapports mensongers de l'administration. La famine sévit comme une épidémie, et le peuple meurt en jonchant de ses os les champs et les steppes. Ce n'est pas nous seuls, qui sommes connus comme des diffamateurs du gouvernement, qui disons que lui seul est fautif. Les chiffres, dans leur sec langage, le prouvent suffisamment, malgré certains adoucissements que contiennent les deux récents rapports adressés à Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies. Eh bien, malgré cela, on les a trouvés trop francs, et on a ordonné de les enfermer à double tour dans les archives de la 2® et delà 3« section.

La nouvelle réforme (obligation du service niilitaire pour six ans) entraînera à sa suite de plus grands maux, de plus grandes misères. Ce n'est plus un secret pour personne ; le gouvernement et les classes dirigeantes le savent parfaitement, mais ils sont muets comme le cercueil ; c'est leur affaire , assurément. Le peuple , lui , ne

connaît pas encore l'étendue du mal , mais il le saura bientôt — alors ce sera notre affaire.

Après ces menaces, le rédacteur d' Fn Avant foursuit ainsi :

« Supprimer pour six anâ la force productive d'un ouvrier ou d'un paysan lorsque les bras manquent, est une aberration de laquelle les hommes sensés ne sont pas capables. Faire subir aux jeunes gens six années d'abrutissement en les faisant manœuvrer avec un fusil, les enfermer dans des casernes, leur ôter toute volonté et toute indépendance et puis les rendre à leurs foyers en disant : nous les rendons au travail et à l'industrie. Quel grossier sophisme, si ce n'est une lâche ironie ! »

En parlant des effets du service militaire obligatoire sur la prospérité économique des peuples, le rédacteur d'En avant, dit que les pertes sont incalculables : car, si l'on peut évaluer approximativement le « lucrum cessans » d'après les données statistiques (perte d'hommes, dépenses d'argent pour la guerre, stagnation des affaires pendant ces périodes, etc.), il est impossible d'évaluer le adamnum mergens», c'est-à-dire la somme des richesses qui pourrait être produite parles bras qu'a ravis le service obligatoire à l'agriculture et à l'industrie

Que devons-nous faire? conclut le farouche doctrinaire. On nous accuse de ne vouloir que des révoltes. Non. Nous n'avons pas besoin de verser inutilement le sang; nous ne jouons pas à la révolution. Nous cherchons une issue en nous servant des moyens propres à atteindre le but. Quels seraient ces moyens à l'égard de cette réforme?

Nous devoQS organiser et armer sans retard non des bandes qui puissent périr dans des échauffourées, mais qui puissent soulever tout le peuple pour que la révolulion éclate aux quatre coins de l'empire, pour qu'on aboutisse à une liquidation sociale définitive

Il faut que la propagande puisse pénétrer dans Tarmée, afin que les fils du peuple ne consentent pas à marcher contre lui. Nous voulons que les masses du peuple une fois soulevées ne s'arrêtent ni ne reculent devant Tennemi, avant de vaincre ou de mourir.

Nous avons dit qu'il faut propager les idées révolutionnaires dans Tarmée? En quoi doit consister cette propagande. — Nous devons nous attacher à prouver au soldat son asservissement et l'abaissement où il se trouve, en lui donnant des preuves à l'appui. Nous devons lui faire comprendre que la misère du peuple, qui le conduit à la dégénération, provient de l'ordre social actuel, et que cette situation désastreuse ne pourra que s'accroître dans l'avenir, et que la révolution — c'est le salut

Nous devons lui faire comprendre que les intérêts du peuple d'où il sort, ne demandent pas qu'il verse son sang sur les champs de bataille ; que la guerre n'est profitable qu'aux tyrans et aux exploiteurs ; que ceux qu'il tuera dans la mêlée seront des ouvriers ou des cultivateurs comme lui, violemment arrachés de leurs occupations pacifiques.

Nous devons leur démontrer que le gouvernement et les classes dirigeantes, ne se servent de lui que comme d'un instrument pour sauvegarder leurs intérêts, basés sur la spoliation et l'exploitation du peuple. .

Il faut que notre propagande s'étende simultanément parmi les jeunes gens de chaque appel annuel, afin qu'ils entrent dans la caserne en ayant conscience de ce qui les attend et avec une ha.ijie justifiée pour les oppresseurs. Ce n'est qu'alors qu'ils seront de précieux collaborateurs. ,

Pouvons-nous, nous autres révolutionnaires-socialistes, prendre du service dans l'armée, c'est-à-dil^ contribuer par nous-mêmes à l'existence de l'armée; ou bien devonsnous persuader au peuple d'éviter le service militaire, comme beaucoup de nos frères le prétendent?

Or, comment est-ce qu'un homme du peuple peut éviter le service militaire? De deux manières que nous ne pouvons lui recommander: ou bien il doit s'estropier, c'est-àdire se couper un membre, ou s'enfuir à l'étranger. Évidemment, quand même cet absurde conseil lui serait donné, il ne serait pas suivi, et pour fuir à l'étranger, ce n'est pas toujours possible. De plus, ce serait éclaircir les rangs des combattants, quand même l'émigration en masse eût été possible, ce qui n'est pas et ne peut pas être. Ce n'est pas de ces deux moyens que nous parlons, disent mes adversaires, bien que dans "une certaine mesure, ils puissent servir. Nous voulons conseiller aux hommes du peuple, disent-ils, de fuir dans les forêts, dads les montagnes, dans les rochers, pour former des Jjandes, d'après un plan sérieusement élaboré. Certes, on peut recommander ce procédé, mais il n'est pas difficile de prévoir à quoi il aboutira. On ne nous écoutera pas, puisqu'il est indifférent au paysan ou à l'ouvrier de partir pour l'armée ou pour les bandes révolutionnaires organisées dans les montagnes, car, dans les deux cas, il quitte son foyer et son travail.

Or, en admettant qu'ils nous écoutent, quelle garantie avons-nous que ces soldats de la révolution ne mourront pas de faim ou de froid, ou bien, que ces volontaires ne dégénéreront pas en bandes de brigands avec des travaux forcés en perspective, dans tous les cas?

De même que nous conseillons aux révolutionnaires d'entrer dans les fabriques pour propager nos idées, de même nous devons pénétrer dans les casernes pour y exercer notre influence. Mais en quelle qualité y entrerons-nous? Nous répondrons sans hésiter : en qualité de simple soldat, car pour avoir de l'influence il faut que le révolutionnaire vive avec le soldat. En eff'et, on n'aboutirait à rien en étant officier; car l'officier, par sa situation, est appelé à commander les soldats et non à être leur camarade. De plus, l'officier sortant presque toujours des

rangs de la minorité dirigeante, jouit d'une situation privilégiée.

Un révolutionnaire-socialiste qui se serait trouvé dans cette situation, n'aurait pu faire rien de bon sans éveiller l'attention des autorités dès le début. Quant au soldat, il aurait certes écouté les discours politiques de son supérieur, mais il n'y aurait ajouté aucune foi. Encore faut-il dire qu'il serait difficile à cet officier de devenir camarade de ses subordonnés, et de leur inspirer confiance.

Il nous semble que si on a lu attentivement les lignes qui précèdent, tous les commentaires dont nous pourrions les accompagner deviennent inutiles. Pour nous, ces pages sont le catéchisme même du nihiliste doctrinaire ou nihiliste militant. Dans les articles du journal En avant nous épeions à livre ouvert le plan mystérieux suivi de point en point parles conspirateurs. Comment se fait-il que le gouvernement russe ne soit pas renseigné au moins aussi bien que nous? Certes, ce ne sont pas les indications qui manquent. Mais veut-on une raison de cette anomalie? Il est à craindre qu'à Theure actuelle le nihilisme ne soit en Russie plus puissant que le pouvoir lui-même. Le palais d'Hiver est évidemment plein de complices de la cause : que doit-ce être dans les rues, sur les places, dans les carrefours, dans les maisons et sur tout le territoire?

Mais continuons nos extraits : voici la lettre d*un communiste. Elle est extrêmement remarquable, écrite avec modération et bon sens :

J'indiquerai les points principaux sur lesquels nous

ne sommes pas d'accord avec l'Internationale. Les grandes

réformes ne se font que bien lentement dans la vie des

peuples. On ne peut rien acclimater d'emblée, et sous ce

rapport nous autres communistes, nous sommes beaucoup plus avancés que les internatioQalisles. Néanmoins, le but que nous poursuivons est le même, car nous voulons : 1» rabolitioDde tous les monopoles des classes privilégiées, et du parasitisme ; 2«> rétablissement d'un ordre social juste et équitable, basé sur l'égalité réelle, excluant le monopole du capital pour l'avenir. Nous avons accompli la première partie de ce programme. Ce résultat est la plus grande gloire de la société internationale. Mais, je vous le demande, que faites-vous pour réaliser la deuxième partie? Vous vous réunissez pour débattre les questions les plus importantes en prenant la résolution d'accomplir les plus belles réformes le lendemain de votre triomphe.

C'est là qu'on peut vous appeler alchimistes et idéalistes, mais on ne peut pas dire que vous fassiez une œuvre sérieuse

Je répète que toutes les réformes doivent être élaborées patiemment dans la pratique et que, pour les réaliser, il faut avoir la double énergie de détruire et de construire. Autrement, les ouvriers de la révolution ne sauront que faire de leur victoire pour réaliser certaines idées réalisables dans un moment donné. C'est ce que nous avons vu en 1848 lorsque le prolétariat s'adressa, pour demander conseil, aux avocats, aux journalistes et à tant d'autres canailles appartenant à la bourgeoisie.

Il est évident qu'on ne peut exiger que chaque-révolutionnaire ait toutes les connaissances nécessaires et toutes les aptitudes, mais on peut demander que, tout en restant propagandiste et en visant à détruire, il n'oublie pas le côté positif de son activité. Or, il faut remarquer que la civilisation actuelle facilite beaucoup la division du travail des révolutionnaires.

Pendant que les ouvriers européens succombent sous le joug des capitalistes et ne voient d'autre salut que dans les représailles sanglantes, les ouvriers américains envisagent leur situation d'un œil plus calme. Ils ont beaucoup de terres en friche qui peuvent nourrir des millions

d'hommes. Les capitalistes eux-mêmes ne forment pas une caste aussi fermée qu'eu Europe, car ils sont persuadés qu'une révolution sociale serait leur condamnation à mort. Les capitalistes n'ont pas de traditions bourgeoises: ils exploitent et ils volent parce qu'ils peuvent exploiter et voler.

Ayant commencé par être ouvriers (je parle des indigènes) ils admettent souvent la possibilité des compromis. De là le calme relatif dans les relations d'ouvriers à patrons.

Mais abordons la question du communisme. Aussi parfaite que soit la répartition des biens d'après les systèmes connus (Fourrier, Saint-Simon, Owen), il se trouvera toujours des hommes mal partagés, surtout grâce aux relations entretenues avec ceux qui possèdent. Ce fait est démontré par le peu de succès des phalanstères et par les progrès des sociétés coopératives. Autrefois on croyait que le communisme n'est que la réforme économique que Ton peut réaliser saijs toucher à d'autres questions de la vie sociale. Aujourd'hui on a dû avouer que le communisme est la plus complète et la plus radicale des réformes de l'ancien monde, que c'est une revision critique de la constitution économique, politique et morale de l'humanité, fondée sur les sciences positives et sur la justice.

En face des difficultés que rencontre le communisme^ il faut avoir d'autres moyens pour le réaliser, d'autant plus que les enthousiastes aveugles ont disparu. Les échecs précédents ont appris aux contemporains qu'il faut agir avec prudence et que le succès de toute cause dépend beaucoup de ceux qui la soutiennent. Or, toute réforme entreprise par des hommes convaincus et énergiques conduit au succès. Pour le moment tous les réformateurs sérieux sont d'avis que l'idée du communisme ne peut pas encore être appliquée aux masses, et qu'elle doit être propagée dans de petits groupes d'hommes capables de surmonter toutes les difficultés. Voilà pourquoi le choix des hommes se trouve maintenant au premier plan.

Le principal danger se rencontre dans les réformes morales.

En effet, les hommes qui veulent fonder une commune, ne doivent pas se guider par leurs habitudeSi ou leurs sympathies personnelles, mais par la froide raison au nom du bonheur et de la prospérité de la communauté. Par conséquent, ils doivent avâticer prudemment, lentement, ne pas s'ériger en apôtres, mais apprendre euxmêmes ; avoir l'œil sur les résultats de chaque réforme, et être toujours prêts à modifier ou à rejeter ce que la vie pratique a condamné.

Les échecs précédents et quelques heureuses tentatives du communisme ont démontré qu'il fallait commencer par un autre bout, c'est-à-dire commencer par la réforme psychologique de la nature humaine et par la réforme graduée des relations sociales.

Il est certain que le communisme n'existe pas encore à l'état de système complet, et ne peut pas être appliqué à la masse du peuple. Il n'y a que des théoriciens, et des théoriciens de la pire espèce, qui s'imaginent qu'il suffirait de renverser les despotes et massacrer les capitalistes pour bâcler l'affaire. Je ne partage pas ces idées, car je ne veux pas flatter le peuple. Au contraire, je vois clairement que les masses n'ont pas de tendances pour le communisme, puisque cet état social n'a pas encore démontré la possibilité de donner l'aisance à la majorité des humains. Aux yeux de ceux qui considèrent le communisme au point de vue du confort matériel , cet état social apparaît comme une prison, — dorée, il est vrai, — mais néanmoins une prison, dans laquelle la liberté individuelle et l'originalité des hommes disparaîtront pour faire place aux êtres appartenant au même niveau moral. Ce sera une ruche d'abeilles sans progrès possible.

Le communisme doit passer dans les mains des hommes qui ne se font point d'illusions sur les sociétés actuelles, afin de prouver au monde que cette théorie peut être appliquée aux masses dans la pratique.

Les communistes doivent former des groupes, mais il faut que ce groupement ait sa raison d'être. Les entreprises de ces groupes ne peuvent être menées à bonne fin que si leurs membres sont solidaires entre eux.

Par conséquent, je me prononce absolument contre les illusions de l'Internationale, qui croit pouvoir fonder un ordre de choses durable en provoquant le cdnflit entre le capital et le travail. Ce conflit est nécessaire pour le progrès de l'humanité ; il est inévitable, mai^ il faut qu'à côté de la destruction et de la négation, des vues positives sur Tordre social à venir se développent simultanément.

L'auteur de la lettre conclut ainsi : Puisqu'on ne peut pas appliquer actuellement le communisme aux masses, on doit former de petites communes, composées d'hommes convaincus et énergiques, où toute nouvelle réforme puisse être expérimentée. Il est évident que l'auteur subit l'influence de Cabet, dont il aura connu en Amérique la commune modèle.

En supplément à la lettre du communiste^ nous donnons le curieux document que voici :

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