‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 16 sur 30 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Les principes soutenus par le nihilisme doctrinaire ont été suffisamment exposés dans le chapitre précédent. Lorsque Descartes écrivait son Discours sur la Méthode, quelle était sa pt'étention? Imprimer une nouvelle direction à 'l'esprit humain. Lorsque les rédacteurs de En Avant mettent au jour les élucubrations que nous avons eues à analyser ou à citer, quel est leur but? Imprimer au mouvement révolutionnaire en Russie une direction.

Ce but n'a été que trop visé et atteint : comme nous le verrons dans la seconde partie de ce livre, il y a eu des hommes, des femmes mariées, des mères de famille, des jeunes filles, presque des enfants, qui ont pris à la lettre les conseils du journal révolutionnaire. Mais auparavant, le nihilisme avait eu une autre phase à parcourir : de purement doctrinaire, il devait devenir militant; de la simple théorie, il allait "passer à la pratique et à l'application.

Le journal En Avant donnait des conseils, exposait des aperçus : son esprit philosophique obser-

vait encore les allures d'une certaine prudence. Il allait être fatalement dépassé. La prédication politique et économique allait prendre un autre ton. Ce n'était plus de la médecine expectante que voulaient les nihilistes et les novateurs, mais de la médecine active et énergique.

Les niveleurs russes étaient las de liredes déclamations ou de s'amuser à des conversations stériles. L'un d'eux, dont le nom est resté inconnu, fonda Terre et Liberté,

Le titre indiquait la volonté formelle d'arriver à un changement dans la forme delà propriété agraire et à une complète émancipation des masses.

C'était un premier pas vers l'action.

D'abord irrégulier, avec des rédacteurs mystérieux, le journal Terre et Liberté ^q contenta de proclamations semées à tous les vents, de temps à autre, quand le parti jugeait l'heure opportune.

Ce journal n'existe plus : un nouveau journal lui a succédé [La Volonté populaire). Quelques numéros seulement ont paru, tous remplis d'invitations à la subversion totale. Depuis, ce journal semble s'être fondu avec d'autres feuilles.

Ces journaux, venant après la feuille de M. Lavroif, étaient plutôt des éclaireurs que des soldats inscrits au rang de bataille : ils allaient un peu comme les bachi-bouzouks , à l'aventure, à leurs risques et périls.

Le véritable concurrent à! En Avant fut le Nabât ou Tocsin,

Ce journal hebdomadaire, publié lui aussi à intervalles indéterminés, a paru à Genève.

11 est rédigé sous la direction d'un nommé Tkat-

chef, licencié es sciences philologiques ; ce Tkatchef a collaboré pendant dix ans à Saint-Pétersbourg aux Annales de la Patrie et à Y Action.

Déjà suspect au pouvoir, il fut impliqué dans le procès de Netchaïef (1873) et partit pour Tétranger. Les nihilistes se souviennent du procès qu'il fit à M. Lavroff. Sachant que celui-ci avait hérité d'un legs considérable pour la propagande révolutionnaire, il n'hésita pas à revendiquer une part de la somme héritée ; mais un scandale était inutile avec un homme intègre, et le notaire (ou Tavoué) arrangea les choses : une conciliation intervint. Pendant trois ans M. Tkatchef a touché cent vingt mille francs, avec lesquels il a édité le Tocsin.

Le beau moment de ce journal a été de 1874 à 1875 : on le trouvait plus révolutionnaire, plus radical ([ViEn Avant y et comme il arrive en pareil cas, M. Lavroff fut accusé de modérantisme et momentanément délaissé.

Au reste, pour donner après ces détails un aperçu du mouvement nihiliste favorisé par des presses clandestines ou à ciel ouvert, rappelons qu'il y a trois mois a paru à Saint-Pétersbourg un nouveau journal nihiliste. Cette feuille a le grand format inquarto et ne compte pas moins de vingt pages imprimées. Le titre est : Narodnaya Volya^ revue révolutionnaire-socialiste. Première année. Numéro 1. « Premier octobre: » Les manchettes portent : « Prix d'un numéro à Saint-Pétersbourg, 25 kopecks, dans les provinces, 35 kopecks. On n'accepte pas d'abonnement. » — Au bas de la dernière page on lit : « Typographie libre de Saint-Pétersbourg, 4 octobre 1879. »

Le premier article annonce que la Narodnaya Volya [Liberté nationale) remplace le journal Semlya y Volya [Terre et Liberté), les circonstances exigeant un autre mode de propagande. Du reste, la Narodnaya Volya défendra les mêmes principes que le journal qu'il remplace.

La Revue révolutionnaire-socialiste publie plus loin l'avis suivant :

De la part du Comité exécutif. IX.

Le Comité exécutif fait savoir que Peter Ivanovîtch Ratchkovsky, précédemment juge d'instruction à Pinega, actuellement attaché au ministère de la justice, collaborateur des journaux Novosti et Vllébreu russe, est à la solde de la troisième section.

Signalement : haute taille, constitution vigoureuse ; cheveux et les yeux noirs ; teint blanc, légèrement rouge; traits grossiers; tiez assez épais et long; paraît avoir de 28 à 29 ans ; moustache épaisse et noire ; en ce moment, il a la barbe rasée.

Le Comité exécutif invite à se mettre en garde contre

cet espion.

Le Comité exécutif 4

20 août 1879.

A propos de l'exécution de Fedorof, de Gorski et de Biltchanski, hommes obscurs, accusés de conspiration, la Narodnaya Volya dit qu'on lui écrit de Kief:

Pendant que la charrette traversait la foule; les condamnés essayèrent d'adresser quelques paroles au peuple, notamment celles-ci : « Nous mourons, parce que nous avons trop aimé le peuple. » [^'officier commandant l'escorte ut aussitôt battre le tambour, mais le bruit du tam-

bour ne put couvrir la voix des condamnés. Le soldat battit une fois, deux fois, puis il s'arrêta. Visiblement il se sentait mal à l'aise. L'officier s'en étant aperçu, le fit remplacer par un clairon. Mais cela n'eut pas plus d'effet. La même chose se reproduisit.

La Narodnaya Volya raconte encore Tanecdote suivante :

A Odessa, le professeur de gymnase Chestakovski, chez qui on avait trouvé un numéro de la Semlya y Volya^ a été arrêté et devait être déporté. Le directeur Obrinski se rendit auprès du comte Todleben et le pria de suspendre l'exécution de cette mesure jusqu'après les examens. « Ainsi, vous aussi, vous êtes un complice des gens mal pensants, s'écria le général-gouverneur; dans vingt-quatre heures, vous partirez. » — « Permettezmoi, Exiîellence, observa humblement le directeur bouleversé, je connais Ghestakovsky comme un professeur et un homme qui remplit fidèlement ses devoirs. » — Dans vingt-quatre heures vous aurez quitté votre domicile», répliqua le général et il montra la porte au directeur du gymnase.

Sur la vingtième page de la Narodnaya Volya, on lit Tannonce d'un journal ayant pour titre : Tchemi PérédeL Cette nouvelle feuille déclare que les conditions faites par le gouvernement au parti révolutionnaire-socialiste sont plus dures qu'auparavant, et que de grandes divergences se sont produites dans les vues du parti révolutionnaire-socialiste. La Tcheimt Pérédel défendra les idées socialistes de préférence aux idées politiques « qui détournent le parti de la seule voie possible pour lui. »

Tout à la fin de la dernière page, la Revue accuse réception de 600 roubles pour le Comité exécutif et de 200 roubles pour la Narodnaya Volya elle-même.

Cette courte énumération peut contribuer, à donneruneidée de la presse nihiliste, de ses allures, de ses caprices, de sa forme, et aussi des ressources à l'aide desquelles elle fonctionne. La police a souvent été déroutée dans ses recherches, quand elle s'est avisée de vouloir découvrir les imprimeurs de ces journaux ou de ces pamphlets, que le czar trouve sur sa table de travail et jusque dans les poches de ses habits, ou à table, sous sa serviette. Néanmoins elle a dernièrement deviné la retraite des rédacteurs de la Tcherni Pérédel, dans la rue Sapernaïa, au deuxième étage d'une maison et sur la cour, — au sein d'une famille bourgeoise que rien n'eût pu faire soupçonner. Quand la police arriva vers trois heures du matin, ce fut une scène terrible : on échangea des coups de feu dans la bibliothèque même de l'appartement, où réunis et tranquilles, les membres de cette famille nihiliste faisaient fonctionner la presse en commun. Deux femmes et deux hommes furent arrêtés et, après une lutte à coups de revolver, menés en prison. La police faisait là une capture précieuse pour elle à bien des égards ; outre qu'elle était mise sur la voie du mode de procéder qu'ont adopté les nihilistes, elle recueillait une foule de manuscrits, et, d'après l'écriture, constituait des actes d'accusation, plus ou moins certains, mais auxquels elle attribuait toute certitude.

Où se publient les pamphlets nihilistes? Partout et nulle part. Souvent c'est un individu isolé qui pé-

niblement assemble lui-même les lettres de sa composition ; plus souvent encore c'est un lithographe qui exerce ainsi son talent. Quoi qu'il en soit les . copies sont nombreuses, expédiées partout et franco^ ce qui donne l'idée d'une révolution où le bien d'autrui sera respecté. Le papier est laid, les types d'imprimerie affreux : Marat ne publiait pas plus vilainement le Phe Duchêne.

Nous avons sous les yeux un pamphlet signé Pierre Alyssoff, C'est un petit in-octavo de 20 pages qui porte au bas de la première page cette mention : le di'oit de reproduction et de traduction n'est pas interdit. Le titre est séduisant : S. M. Alexandre II le libérateur. Mais quelles injures! que de calomnies gratuites ! quelles sinistres épithètes 1 Ajoutons que le style de M. Pierre Alyssoff laisse à désirer : il n'est pas fort clair, il est très déclamatoire ; les arguments ne sont pas non plus d'une solidité extrême. Nous en donnerons cependant des extraits, mais à titre de curiosité seulement, et sans y attacher une autre importance que celle que méritent de pareils libelles. Au reste, nous en avons vu bien d'autres, depuis la Fronde et Mazarin jusqu'à nos jours : mais c'est une justice à nous rendre, l'injure française est plus attique et tout aussi corrosive ^

M. Pierre Alyssoff, après avoir reproché à Alexandre II sa faiblesse de caractère, cause de grands maux, fait une revue des actes qu'il reproche au pouvoir. Le lecteur peut, en débarrassant mentalement ce factum de tout ce qui le déshonore, ne voir

1 . Nous apprenons que le pamphlet de M. Alyssoff a été déféré aux tribunaux italiens ; Fauteur a été condamné par défaut à trois mois de prison et 1^000 francs d'amende.

que le côté historique : c'est le plus important. Mais laissons la parole à Fauteur.

1861. — LE MASSACRE A BEZDNO.

Peu après rémancipation, quelques paysans comprirent enfin qu'on leur avait accordé la précieuse liberté d'aller mourir de faim et de froid dans des terrains arides et crétacés qu'ils avaient payé fort cher. Ils commencèrent à murmurer, là surtout où le sable et la craie se montrèrent fort indigestes. C'est à ces moments que surgissent parfois des hommes vraiment grands, qui, au mépris de leur vie, concentrent en eux toutes les aspirations et les désirs du peuple. Héros inspirés , ils ressemblent à ces perles précieuses, rejetées par l'écume des vagues au fort de la tempête.

Dans le gouvernement de Kazan, village de Bezdno, un paysan, Antoine Pétrof, prétendit que le manifeste officiel était faux. Il disait que la terre appartient de droit au paysan, et que certainement le terme des lourds impôts et de l'esclavage n'était pas loin. A peine eut^on connaissance de la chose à Kazan, que les autorités déchaînèrent sur le pauvre village un assassin — le comte Apraxine, â la tête d'une compagnie de soldats du régiment de Dnieper Apraxine était de ces gens qui, par apaisement, entendent extermination, et dont l'éloquence et la justice gisent dans les baïonnettes et les balles. Lorsqu' Apraxine parut, il ordonna au peuple rassemblé qu'on lui amenât Antoine Pétrof. Les paysans refusèrent de livrer leur défenseur ; ils disaient : c'est un homme bon et tranquille qui défend la vérité. Alors Apraxine commanda de faire feu sur le peuple. Une heure après tout était fini. Les villageois, mutilés, se traînaient sur la place en poussant des gémissements de douleur. Au plus fort du massacre , Pétrof, croyant par là arrêter l'ardeur des assaillants , se rendit volontairement à son bourreau; ce trait d'héroïsme ne servit de rien. 120 hommes furent tués sur place, 72 mou

rurent, faute de médecia, dans des souffrances causées par leurs blessures; plusieurs fugitifs se noyèrent dans les étangs couverts de glace. Le médecin arriva trois jours après, mais il ne put rien faire ; les instruments de chirurgie ayant éprouvé du retard, n'arrivèrent qu'au bout de quinze jours.

Le tribunal militaire condamna Antoine Pétrof à être fusillé, pour avoir porté sur Alexandre II un jugement trop élevé et l'avoir cru capable de publier un manifeste semblable. Antoine Pétrof avait soif de liberté! Douze balles furent si mal dirigées qu'elles ne purent tuer un homme déjà épuisé et faible de nature; enfin une dernière à bout portant termina ses souffrances.

Alexandre éprouva une grande satisfaction à la nouvelle de cette boucherie ; il s'en lécha les babines , que voulezvous? l'appétit vient en mangeant.

Quelques mois plus tard dans le gouvernement de Penza, Dreaiakine, pour apaiser des troubles qui ne s'étaient pas manifestés , mais qu'il avait tout intérêt à supposer, tua 9 hommes, en blessa 28, en fit passer 30 par les baguettes et en déporta 22.

En 1875, dans le gouvernement de Kiew, district de Tchiguirine, 200 familles, après avoir été fouettées, furent chargées de chaînes et emmenées en Sibérie. Tout leur crime était d'avoir refusé de prendre des lots de magnifiques plaines sablées qu'on leur cédait à des prix fabuleux, et que, malgré l'instance des baïonnettes, ils refusaient de reconnaître fertiles.

On le voit, c'était sérieusement qu'Alexandre avait dit un jour à la noblesse moscovite : « Quant aux réformes, j'aime mieux qu'elles viennent d'en haut que d'en bas. » Il avait raison; il lui arrive parfois de raisonner juste — l'instinct de la conservation est si puissant. — Le czaret son gouvernement aiment mieux rester maîtres des baïonnettes et des balles que de devenir victimes des haches et des couteaux. Que peutron y faire ? les intérêts des deux partis sont si opposés.

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