‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 30 sur 30 · EXTRAIT DU JOURNAL LA COMMUNE, ARTICLE DE M. RALLL · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU JOURNAL LA COMMUNE, ARTICLE DE M. RALLL

En mémoire des journées de juin.

C'était il y a trente ans.

Le Paris ouvrier se couvrit de barricades. — Les 40,000 prolétaires de la grande cité avaient déclaré qu'ils préféraient mourir en défendant leurs droits imprescriptibles que de crever de faim sur un grabat.

Devant celte alternative on ne pouvait hésiter.

De là la révolte des affamés.

L'ouvrierdéfendait donc sonexistence et le pain quotidien de sa famille, dont Dieu l'avait privé au profit des riches.

Les affamés massacrés par les soldats de l'ordre nous ont laissé un testament... mais ils n'avaient pu nous laisser un programme détaillé , tant ils avaient hâte d'en finir avec les oppresseurs ou de mourir les armes à la main...

Que demandaient ces gens de somme ?

Deux choses : du pain et du travail .

Admettons que le pain n'est pas créé pour tout le monde, mais le travail , n'y en a-t-il pas toujours assez pour pouvoir gagner productivement une infime partie du surplus que possèdent ceux qui ne travaillent pas?

Hommes insensés, ils combattaient pour leur « droit au travail »! .

Insensés et ingrats, comment ne savaient-ils pas que la généreuse bourgeoisie, la grande bourgeoisie, leur reconnaît ïe droit exclusif au travail depuis les temps immémoriaux 1

Qu'est-ce que le droit au travail qu'elle leur reconnaît.

C'est le droit sacré et imprescriptible des ouvriers de travailler pendant toute la vie au profit des capitalistes, dans les périodes où ils voudront décupler leurs richesses et d'attendre, affamés, lorsqu'ils ne jugeront pas possible de leur jeter même un morceau de pain.

Nous autres révolutionnaires-socialistes , nous sommes venus après eux et nous n'oublierons pas qu'ils nous avaient laissé une tâche à remplir, mais ce n'est pas le « droit au travail que nous exigeons » et ce n'est pas pour la conquête de ce droit que nous lutterons 1 Non !

Désormais nous arracherons au monde bourgeois , à ce monde d'exploitation , de fourberie , de lâcheté et d'hypocrisie « le droit au capital, » Voilà ce que nos devanciers martyrs n'avaient pas eu le temps de bien formuler et nous venons combler cette lacune, car c'est cela que nous réclamerons.

Et nous allons conquérir ce droit avec des flots de notre sang* ! Eux, ils sont tombés baignés dans leur sang sur le champ de bataille. Nu pieds , le corps amaigri , couverts de haillons, avec de mauvais fusils dans leurs honnêtes mains musculeuses, sans chefs expérimentés, souffrant la faim et la soif, ils se sont battus comme des lions pendant les mémorables journées des 23, 24, 25 et 26 juin. Ils ont pu, grâce à leur désespoir inextinguible, rejeter les attaques furieuses de l'armée de l'ordre commandée par des généraux passés maîtres dans l'art des massacres.

Le 25 juin , le dictateur Cavaignac s'appuyant sur le décret féroce de la Constituante (?) a osé dire aux héros des barricades : « Frères égarés ! la République vous ouvre ses bras I Rendez-vous ! »

Il n'a pas dit laquelle , car à cette époque il y en avait aussi de plusieurs sortes, — mais ils se sont rendus.

Ces héros ont eu confiance dans la parole d'un soldat

1. Cette littérature nihiliste ne donne pas une haute idée de ses auteurs. Mais il ne faudrait pas la juger uniquement sur ces échantillons.

français donnée en face de la France et de TEurope. Ds ont mis bas les armes.

Quel a été le résultat de leur conGance et de leur soumission ?

On Ta vu le lendemain.

Des arrestations en masse, lai déportation et Texil, voilà le bilan du gouvernement libéral de la bourgeoisie. « Les frères égarés » ont compris , mais un peu tard , qu'il ne fallait pas se fier à l'honneur d'an exécuteur des hautes œuvres de la bourgeoisie.

Mais avant d'être déportés, ces courageux lutteurs pour la liberté ont eu à souffrir toutes les terreurs de la prison et des casemates. Empilés dans les caves des Tuileries et dans d'étroites prisons des forts, ils souffraientdelafaim, de la soif, et étouffaient dans une atmosphère fétide, empestée par toutes sortes d'émanations nauséabandes.

Les bourreaux gardaient leur proie.

Lorsque les détenus suppliaient de leur donner de l'eau et tendaient les mains à travers le grillage de fer des portes, les factionnaires leur coupaient les doigts avec leurs sabres.

• C'était la douce étreinte de la République bourgeoise qui ne demandait pas mieux que de vendre la France pour sa plus grande sécurité au bandit de Strasbourg.

Mais ces courageux martyrs n'ont pas eu un instant de faiblesse , ils ont compris le piège qu'on leur a tendu , et ils n'ont pas moins crié : « Vive la République sociale ! »

L'avenir donnera réponse à ce cri. Cette réponse est pleine de menace pour la bourgeoisie !

Hier, la victoire a été, en effet, du côté des classes dirigeantes, mais le lendemain la fortune peut les trahir!

Et alors»!... .

1. Nous n'avons donné, bien entendu, que les extraits des procès les plus retentissants. Si nous n'avions borné nos emprunts, un volume n'aurait pas suffi. Ainsi s'expliquent nos omissions, toutes volontaires, — celles du procès Mirsky, par exemple.

Cette troisième partie, composée des documents les plus authentiques, n'est pas la plus originale du livre; elle est, pour nous, la plus intéressante et la plus animée. Il nous semble qu'après Tavoir lue, on se fera une idée plus exacte du nihilisme qu'après avoir recueilli toutes les définitions et toutes les explications.

Le nihilisme est actuellement la plaie de la Russie : il peut en devenir le salut, si le czarisme, rudement averti, consent à entrer dans la voie des accommodements et des réformes. On dit qu'Alexandre II ne peut céder sans manquer à sa dignité personnelle. Nous ne comprenons pas quel sens on attache à cette idée, car nous voyons qu'il s'agit d'un homme en face de quatre-vingt millions d'hommes. Mais en admettant qu'en effet la dignité du czar régnant soit en jeu, en serait-il de même pour son successeur? Non, évidemment, et c'est pourquoi l'abdication d'Alexandre II serait considérée par les hommes politiques comme une excellente chose.

Le nihilisme, dit-on, n'a pas de programme ^ Nous préférerions, en effet, savoir précisément ce que veulent les sectaires ; car il ne suffit pas de détruire, il faut édifier. Mais nos pères, en 89, savaient-ils bien exactement quels articles formeraient le programme révolutionnaire? Non, et ce n'est que sur les grands principes qu'ils étaient d'accord. Il est probable que la situation du nihilisme offre avec celle de notre Révolution, à son début, plus d'une analogie. On s'entendra plus tard sur tous les termes du programme; pour le moment on veut substituer le régime civil au régime militaire ,. empêcher la domination bourgeoise, qui serait un autre genre de despotisme , et créer une vaste démocratie avec des institutions appropriées à la race, au milieu, au climat, au passé historique et aux aspirations actuelles.

L'évolution la plus naturelle vers cet idéal serait l'inauguration du régime constitutionnel. On suppose que si le gouvernement ouvrait cette soupape de sûreté , le nihilisme violent renoncerait de luimême à des démonstrations stupides et féroces. En effet , il faut remarquer que les Russes n'ont aucun moyen légal d'exprimer leurs vœux ou leurs opinions : quand ils les expriment, c'est à leurs risques et périls , et il est rare qu'ils le fassent en restant indemnes. Aussi, jusqu'à présent ont-ils eu recours à des moyens extra-légaux que tout condamne, mais que rien ne peut empêcher. Si Watt avait

1. Il en a un maintenant, puisque M. Dragomanoflf, le professeur réfugié à Genève, a formulé les prétentions a minima du parti. Sa solution est à peu près, — réserves faites de l'avenir,— celle que nous indiquons. ^

tenu sa machine hermétiquement fermée, elle eût éclaté.

Souhaitons donc que la série des crimes nihilistes soit enfin close ; souhaitons qu'un pouvoir fort soit aussi un pouvoir intelligent, qui sache aller au-devant de la révolution, pour la prévenir et la désarmer; souhaitons cela pour le bonheur du peuple russe auquel nous sommes unis par tant de liens et auquel notre histoire devrait profiter.

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