DISCOURS DE P. ALÉXEÏEFF ET CELUI DE MADEMOISELLE SARDINE
'Note de la rédaction, — Ces deux discours ont été extraits de la brochure publiée par l'imprimerie clandestine de Saint-Pétersbourg. — Le discours que nous publions plus loin a été prononcé par M. Aléxeïeff à l'audience du 10 mars 1877. L'accusé est un paysan du gouvernement deMoIensk, district de Sytchowska, village de Novinskoïe, n'ayant jamais été dans aucun établissement scolaire, mais ayant acquis des connaissances vastes et solides, grâce à son intelligence hors ligne et à son amour de la science.
Note du traducteur, — Le compte rendu sténographique officiel a reproduit exactement sa plaidoirie , moins quelques passages biffés par la censure et le parquet. En Russie ces deux institutions se croient en droit de tronquer le texte des discours prononcés par les accusés, et chacune à son point de vue. La censure supprime les idées « subversives » contre l'État et « les grandes institutions qui régissent les sociétés humaines » , comme disent nos procureurs ; le parquet demande bien souvent la suppression de certains passages pour des motifs personnels, ou lorsque les accusés attaquent toute la corporation.
PlaidoùHe d'Alexeieff.
a Nous, le « bas-peuple, » nous, les millions d'ouvriers, qui tra^vaillons dans les champs ^t lés fabriques , nous
oo
nous voyons abandonnés de tout le monde dès notre plus tendre enfance ; nous sommes privés de pain, puisque nos parents sont pauvres ; nous restons ignorants , faute d'écoles et faute de temps , puisque nous commençons à travailler depuis Tâge de six ans. A neuf ans, nos parents se voient déjà forcés de se débarrasser de nous, pour que' nous allions gagner notre pain chez les patrons. Quel sort nous réserve l'avenir ? D'abord l'apprentissage, c'est-à-dire des coups, des coups sans merci et sans fin de tous ceux qui ont commencé à « servir le patron. » Ces malheureux, déjà majeurs, ayant passé par une rude école, veulent nous habituer à leur tour au travail par ce « système d'éducation. » Depuis l'âge de huit ou neuf ans commence cette vie de torture qui ne finit jamais pour l'ouvrier: dès cet âge on commence à avoir faim, on souffre du froid, on se fatigue au travail pendant dix-sept heures. Des générations entières ont vécu depuis la plus tendre enfance dans la poussière des ateliers et des usines , couvertes de haillons , pieds nus , dormant sans matelas , sans coussin ni couverture... ; ces générations, des dizaines de millions d'hommes, des centaines de millions, qu'ont-elles eu pour ce rude labeur, pour ce qu'elles ont créé ou produit? »
Note du traducteur. — La situation des ouvriers dans les fabriques est absolument intolérable, ce que prouvent péremptoirement les tables de mortalité. Les enfants de dix à quatorze ans ignorent l'usage de la chaussure , même en hiver et dans les deux capitales. L'exploitation de l'enfance est réellement plus grande que partout ailleurs; 1» parce qu'il n*y a aucun contrôle gouvernemental , et 2« parce que donner des coups à un apprenti, et le rosser pour la inoindre faute, sont choses les plus naturelles aux yeux de tout le monde. Les enfants sont surtout maltraités dans les ateliers , mais ils sont moins misérables et mieux nourris que dans lés fabriques et les grandes usines; La itiortalité des enfants en Russie , depuis l'âge dé un jusqu'à douze ans, est de 35 et 37 pour 100. •
A ces paroles, le président, sénateur Péters, s*agite sur son fauteuil, pressentant bien que ce n*est que le commencement. Mouvement dans la salle. L'accusé continue d'une voix forte et grave. Il est impassible et fier ; c'est lui l'avocat général de la société : « Il est évident que , dans une situation physique et morale aussi défavorable, des générations entières s'abrutissent, se démoralisent et perdent les sentiments humains qu'elles avaient datis leur enfance. Arrivé à l'âge d'homme, l'epfant devient ce que peut devenir une créature humaine, isolée de toute influence civili- 'satrice, n'ayant rien en perspective et ne vivant que de sa force musculaire.
Voilà ce que nous devenons, nous, enfants du peuple, sous l'égide protectrice du capital I Dès lors , pour être impartial, quels sentiments pouvons-nous avoir envers le capitaliste, si ce n'est la haine I Depuis notre enfance nous souffrons', mais sans nous y habituer, pour la plupart, et nous vivons de l'espoir de prendre un jour notre revanche ; cette farouche énergie se transforme en haine implacable contre l'oppression et l'injustice. Le salaire de Touvrier majeur est réduit au minimum et de ce minimum les capitalistes et d'autres intermédiaires existant entre le producteur et le consommateur cherchent à en tirer des bénéfices ! (Note traduite attaque contre le commerce.) Les fabricants réputés les plus honnêtes à Moscou n'exploitent pas moins leurs ouvriers que les autres...
(L'accusé entre dans le détail des règlements des fabriques et parle des amendes en disant « que les ouvriers sont obligés de s'y conformer, car ils ont toujours au-dessus de leurs têtes cette épée de Damoclès qui s'appelle rester sans ouvrage dans la rue. » )
<(^Du reste, ajoute-t-il, je ne veux même pas vous parler de tous les abus que commettent les fabricants et les chefs des usines , car il se trouve beaucoup de personnes dans l'auditoire qui ne me croiraient pas , tellement ces
abus soot ioouïs ; ainsi, chez nos plus grands fabricants, MM. Babkine, Goutchkoff, Boutikoff, MorosofT et chez beaucoup d'autres...
Le président, sénateur Peters. — C'est bien, assez. Vous pouvez ne pas continuer ces citations , vous n'avez pas le droit de citer les noms des gens honorables. [Léger hruit dans la salle,)
Alexeîeff, — C'est assez en effet , car que pourrais-je prouver en citant quelques noms , lorsque tous ceux qui possèdent et qui gouvernent exploitent les ouvriers tout autant qu'eux. Oui , les ouvriers sont réduits au dernier déouement, à la plus affreuse misère. Pour 17 heures de travail par jour, ils reçoivent... 40 cop! C'est un crime! (Bruit.) Peut-on exister avec ce salaire, surtout lorsqu'on est marié, et que l'on a des enfants. Mais encore, il faut payer les impôts... pour les bienfaits et les commodités de l'existence sociale auxquels nous ne participons pas! Non, il est temps de se dire, qu'une telle situation ne peut durer, que les classes travailleuses ne peuvent exister dans ces conditions économiques. Enfin ! pendant un certain temps nous regarderons mourir nos frères à la peine , en serrant nos dents de rage et de douleur , jusqu'à ce que nous ne puissions retirer nos mains de dessous le bât, notre tête fatiguée, et n'ayons pas les moyens de leur tendre une main secourable I — Il est vraiment bizarre, incompréhensible et en même temps bien triste et sinistre qu'un homme comme moi qui a travaillé depuis la plus tendre enfance 17 heures par jour, se trouve ici, devant des juges, sur le banc des accusés, j^arce qu'il s*est trouvé malheureux de n'avoir même pas toujours un morceau de pain sec I
Je connais la situation de mes confrères de l'Occident, et je trouve , et beaucoup le trouvent sans oser l'avouer, peut-être, qu'aussi mauvaise et précaire que soit leur situation économique, elle est pourtant beaucoup meilleure que lu nôtre. — Ils ont le droit de s'instruire, ils ont quelques
libertés qui tendent à élever leur niveau moral, ils ont des bibliothèques, ils ont des livres, et ils lisent; nous n'avons rien de tout cela.
Ils nous traitent de barbares et de sauvages et ils ont raison. Comment voulez-vous qu'ils disent autrement? En effet , avons-nous seulement le temps pour nous instruire, avons-nous des écoles pour les enfants du peuple, avons-nous des livres populaires etlitiles comme à l'étranger? L'existence de l'ouvrier russe est pour ainsi dire antisociale, il est seul, isolé, puisque le groupement et les réunions seraient contraires à la loi. Jetez maintenant un coup d'œil sur la littérature populaire russe. C'est un phénomène très significatif et éloquent, puisque d'une part vous rencontrez des livres comme « Bova , le fils de roi » ,« Jerouslane Lazaréwitch», <c Jean Caïn » — des épopées ridicules ou amusantes ; d'autre part des récits drolatiques comme « Le fiancé dans l'encre et la fiancée dans la soupe aux choux». Eh bien, je vous le demande, qu'est-ce que cela prouve? — Cela prouve jusqu'à la dernière évidence que jusqu'à présent la littérature populaire n'a pas créé et n'a pu créer rien de sérieux ; voilà pourquoi le bas-peuple, comme on l'appelle, ne considère jusqu'à présent tout livre imprimé que sous deux points de vue : amusant ou religieux, tout comme s'il n'existait rien entre ces deux genres, en admettant, bien entendu, que le dernier puisse être considéré comme une des formes de la littérature.
Les ouvriers espéraient qu'il ne fera pas d'innovations qui seraient ruineuses pour nous, car -cela ne signifie pas progresser ; nous attendions que le gouvernement abandonnât enfin le point de vue routinier dans les questions sociales et économiques , mais nos espérances ont été déçues, caria situation morale et économique ne s'est nullement améliorée, et les paysans restent dans l'état primitif comme auparavant.
L'émancipation des paysans dont on nous annonçait les bienfaits, n'a été qu'un rêve pénible. Cette réforme
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« octroyée », quoiqu'elle fût inévitable, ne garantit nullement la situation économique ni les droits politiques, des paysans.
On nous a donné les plus mauvaises terres, nous sommes plus pauvres qu'auparavant, et nous sommes devenus esclaves de la bureaucratie et des capitalistes. Le chef de l'usine du négociant Nossoff a eu bien raison de dire que tous les paysans des environs de leur usine obéissent aux lois qu'il leur plaît d'édicter. Nous ne jouissons d'aucune liberté, nous n'avons pas la possibilité de disposer ni de notre temps, ni de notre travail, ni de nos capacités. DonCy 7ious sommes encore des serfs !
Lorsque nous nous avisons de demander l'augmentation des salaires, qui ont été réduits par le capitaliste lui-môme, on nous traite comme des insurgés et on nous exile en Sibérie, sans l'apparence de jugement. Nous sommes môme privés du droit de défense. LonCy nous sommes des serfs!
Lorsque nous nous mettons en grève, en donnant des conseils à nos camarades de ne pas consentir de mourir à la peine, on disperse nos réunions à coups de baïonnettes; car, paraît-il, nous n'avons pas le droit de nous concerter sur nos intérêts, et ceux de nos familles. Donc, nous sommes des serfs !
Nous n'avons môme pas le droit de déposer une plainte ni collective, ni personnelle, parce que le premier commissaire venu peut nous chasser à coups de poing, et nous faire conduire au poste. Nous sommes, en un mot, en dehors des lois. Donc, nous sommes des serfs !
Il suit de ce que je viens de vous dire que le peuple russe n'a pas à compter sur qui que ce soit, mais seulement sur ses propres forces, et sur la vaillante et courageuse jeunesse...
Le président sénateur Peters se lève et crie : « Taisezvous; je vous ordonne de vous taire. »
Aléxeïeff continue en haussant légèrement la voix pour ôtre entendu :
« Oui, je le répète, les paysans et les ouvriers, tous ceux qui travaillent et souffrent ne doivent attendre des secours que de la jeune génération. C'est elle qui nous a tendu une main secourable, lorsqu'elle a entendu les gémissements des millions de travailleurs qui succombent sous le poids de la misère et de l'ignorance. (Mouvement, le président fait des gestes d'impatience et secoue ironiquement la tête.) Elle seule a compris pourquoi on entend de partout ces gémissements,— pourquoi l'on voit partout, aux quatre coins de ce vaste empire, cette immense douleur, cette affreuse misère, cette ignorance inouïe, qui dure et qui menace de durer des siècles. Elle a compris le mot de l'énigme révoltante. (Bruit, le président se contient à peine, les juges affectent de causer entre eux pour se donner une contenance.) Elle seule nous guide à travers les péripéties de cette lutte sinistre, en nous indiquant les guet-apeos et les filets adroitement tendus sur notre chemin; et elle nous guidera jusqu'au bout, jusqu'à ce que le peuple révolté, hors de lui, lève sa main muscul euse et puissante...
Le président sénateur Peters, fou, se lève en criant : « Taisez-vous, taisez-vous ! gendarmes, emmenez-le! » Les gendarmes se jettent sur l'accusé pour l'emmener, mais ce dernier est entouré de quarante autres accusés. Une rixe s'ensuit entre les gendarmes qui envahissent la salle et les accusés qui se débattent. Tumulte indescriptible dans la salle; le public se jette affolé vers la porte de sortie ; les dames sanglotent et tombent évanouies de frayeur. Un gendarme met sa main sur la bouche d'Aléxeïefî, mais ce dernier, étant parvenu à se dégager de ses étreintes, crie de toute la force de ses poumons :
« Oui, oui! jusqu'à ce que la main vengeresse du peuple et des ouvriers se lève pour écriiser le despotisme qui est fondé sur les baïonnettes, l'exploitation et le vol! II » Les gendarmes s'emparent de l'accusé; le tribunal effrayé disparaît avec une rapidité surprenante par la porte de la chambre du conseil. Au bout d'un quart d'heuroi les
gendarmes prennent le dessus et parviennent à garrotter les quarante-deux accusés présents à l'audience et les emmènent en prison.
Discours de Siméon Agapoff.
Messieurs les juges; je ne veux pas nier que j'ai été propagandiste, et que j'ai cherché à éclairer les ouvriers sur leur situation économique actuelle. J'ai toujours aimé le peuple, puisque je suis un de ses enfants, que je connais comme lui la misère, et que je suis un ouvrier.
J'ai passé toute ma vie dans le travail pénible des fabriques et des usines ; tout le monde était content de moi, personne ne s'est plaint, mais j'ai conçu, moi, d'autres sentiments à l'égard de tous ceux qui exploitaient mon travail, — et me voilà ici. Je ne veux pas fatiguer votre attention par une longue plaidoirie, — à quoi bon! vous le savez vous-mêmes]; je ne veux pas non plus vous parler des souffrances et de la misère du peuple, puisque cette question a été traitée avec tous les détails qu'elle comporte par mon camarade de malheur. Or, tout le monde en Russie le sait bien. Je vous dirai seulement que, comme tant d'autres, comme beaucoup de millions d'ouvriers, j'ai cherché longtemps une issue à la situation économique intolérable dans laquelle se trouve l'homme du travail, et, après avoir longtemps cherché et réfléchi, j'ai abouti à cette conclusion que l'unique issue, c'est la révolution sociale faite par le peuple au nom de ses intérêts vitaux.
Dès lors, je me suis engagé résolument d^ns la voie révolutionnaire, en ce sens que j'ai toujours cherché à propager, parmi les ouvriers, les idées socialistes, en leur démontrant que, sans un mouvement révolutionnaire bien discipliné, aucune amélioration de leur sort ne serait possible. Je ne m'en repens point, et je ne regrette pas
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d'avoir agi ainsi, car je suis fermement convaincu que je n'ai rien fait de mauvais, ni d'illégal.
Je vous rendrai exactement ma pensée en vous disant que je crois avoir, fait ce que devrait faire tout homme de cœur et tout honnête citoyen. Que voulez-vous que je vous dise davantage? C'est à vous d'agir!
Discours de mademoiselle Sophie Bardine,
Mademoiselle Sophie Bardine, fille d'un gentilhomme du gouvernement de Tambow, est née en 1854. Elle a été élevée à l'institut de Tambow, où elle a terminé ses études en 1871. Elle a reçu un diplôme et une médaille d'or pour les examens de sortie. A la fin de l'année 4871, elle est arrivée à Moscou pour continuer ses études, mais elle n'y resta que jusqu'au printemps de 1872, et entreprit un voyage à l'étranger. Elle arriva à Zurich pendant la plus brillante période d'activité de l'Internationale, et avait pris part aux travaux du Congrès. C'est dans cette ville qu'elle fit connaissance avec le célèbre M. Bakounine, qui jouait à cette époque un rôle très marquant dans le parti révolutionnaire-socialiste européen. Après avoir subi ses examens d'entrée à l'École [polytechnique de Zurich, mademoiselle Bardine n'a suivi les cours que pendant quelques mois. Préoccupée des plus graves questions sociales et politiques, elle étudia la question ouvrière en Allemagne et en Suisse. Ses études ont duré deux ans, pendant lesquels elle a lu un nombre incalculable de livres, de brochures, de j'evues et d'articles de journaux qui traitaient de la question ouvrière. Pendant cette période de temps, elle se créa de nombreuses relations en Suisse et en Allemagne (où elle est allée deux fois) parmi les ouvriers et les ouvrières. A la fin de l'année 1874, elle résolut de partir pour la Russie, pour s'occuper activement de la propagande des idées socialistes parmi les paysans et les ouvriers. Quelques semaines après son retour en Russie, elle entra à la fabrique des
frères Zozarew eu qualité de simple ouvrière, sous le nom d'Anne Zaïtzeff, veuve de soldat. Son influencé morale, comme on Fa su plus tard au cours du procès, a été très grande sur Jes ouvriers et surtout sur les ouvrières. Ses patrons eux-mêmes ont dit, que ce qui a éveillé bien des fois leurs soupçons, c*est que, depuis l'entrée à la fabrique de la « veuve Zaïtzeff », les ouvriers et les ouvrières avaient presque fini de fréquenter les cabarets et s'occupaient à lire des livres que l'on ne croyait pas défendus. Aussi, elle était très vénérée par ses camarades des deux sexes, qui ont tous figuré, malgré les menaces de la police, comme des témoins à décharge dans le procès. Le 4 avril 187o, mademoiselle Bardine a été mise en état d'arrestation par suite de la dénonciation d'une dame Daria Skvortzew, sa maîtresse de logis. La détention préventive a duré deux ans / pendant lesquels la courageuse jeune fille est restée au secret. En somme, la justice n'avait à lui reprocher que la distribution de quelques brochures parmi les ouvriers de la fabrique, et ensuite quelques propos qui ont été rapportés par deux témoins absolument suspects.
La correspondance avec ses amis de Zurich et de Ge» nève," qui a été saisie à son domicile, ne contenait rien qui pût justifier l'arrêt barbare rendu par «les bourreaux du czar. »
Le 21 février i877, elle a été jugée avec les quaranteneuf autres accusés par la haute cour du Sénat, qui l'a condamnée à neuf ans de travaux forcés dans les usines de VÉtat, en Sibérie, Elle a refusé l'assistance de l'avocat d'office en déclarant qu'elle ne voulait pas être défendue. Le 10 mars, lorsque, après la plaidoirie des avocats, le président lui donna la dernière parole d'usage, elle se leva lentement, et d'une voix ferme, au milieu du recueillement général, elle prononça le discours suivant ;
Messieurs les juges ! Je ne chercherai pas à nier que je me suis occupée de propagande à la fabrique de
Zozareff, mais je crois devoir réfuter Tassertion de M. le procureur impérial, qui vous a dit dans son réquisitoire que j'ai fait partie d'une société seccète, car cette société n'existait pas à l'époque dont il s'agit (avril).
Du reste, en rapprochant certaines phrases du réquisitoire, vous avez pu voir que M. le procureur hésite luimême à dire qu'il y avait une société secrète complètement organisée, et il appelle le groupe des propagandistes « le noyau d'agitateurs qui agissaient en vertu d'un plan élaboré d'avance. »
Aii^si, selon M. le procureur lui-même, il n'y avait pas de société, mais un noyau; une société à l'état embryonnaire, dirai-je, c'est-à-dire une société qui n'a pas été formée, et qui pouvait ou ne pouvait pas exister dans l'avenir. J'ignore les articles du Code pénal qui punissent pour des intentions secrètes, ou pour un fait présumable qui aurait pu arriver, mais non réel, dont l'existence n'a pas été démontrée par des preuves.
Le. réquisitoire affirme que la société secrète existait, parce que tous les accusés se connaissaient et qu'ils étaient en relations suivies; mais qu'est-ce que cela prouve? Il y a beaucoup de personnes avec qui chacun de nous entretenait des relations plus ou moins suivies, et pourtant, il serait insensé de vouloir les accuser. Je dirai, pour en finir avec ce chef d'accusation, que le réquisitoire n'a fourni aucune preuve matérielle de nos prétendues relations suivies, et que je crois inutile d'en parler davantage.*.
Mademoiselle Bardine réfute un à un tou^ les arguments du procureur, au sujet des preuves matérielles, et passe ensuite à la péroraison :
Bref, à mon point de vue, je né me reconnais guère coupable, car je n'ai pas fait de mal à la société, ni ne voulais lui faire du mal. M. le procureur m'accusait, avec une certaine insistance, d'avoir voulu détruire les bases séculaires des sociétés humaines : la propriété, la famille, la religion, l'État; d'avoir voulu soulever les masses po-
pulaires pour fonder l'anarchie permanente. En effet, ce serait terrible, si c'était vrai. Pour ma part, j'en doute, et tout en rendant justice aux sentiments conservateurs de l'avocat de la société, je crois pouvoir dire que toutes ses accusations sont fondées sur un malentendu.
D'abord, ni moi, ni personne de nous, que je sache, n'avons jamais parlé de la destruction de la propriété ; au contraire, nous avons défendu cette institution sociale, puisque nous disions toujours, et à tout le monde, que chaque citoyen a le droit exclusif de jouir du produit de son travail. Ainsi, qui des deux, nous autres révolutionnairessocialistes ou les fabricants, par exemple, ébranlent la propriété dans sa base, lorsque ces derniers leur payentà peine un dixième de leur travail, en mettant dans leurs poches les neuf dixièmes qui ne leur appartiennent pas. C'est assurément un vol, c'est-à-dire une négation, ou une protestation violente et criminelle contre la propriété, que de faire travailler un homme pendant 14 heures, lui ordonner de créer une valeur, un objet réel, qui constitue ce que les économistes appellent une « richesse, » et ne pas lui donner même ce qu'il faut pour exister.
Ces relations sociales qui partageât les citoyens en deux camps, dont l'un exploite et jouit de la vie, et l'autre travaille, produit, crée et meurt de faim, sont-elles morales? Non, puisqu'elles engendrent la haine qui finit par mener à des conflits stériles et terribles. Ni moi, ni personne des révolutionnaires-socialistes n'avons jamais prêché le communisme obligatoire, parce que nous savions bien que rien ne saurait être obligatoire que ce que le peuple voudra lui-même. Nous avons toujours dit et répété une chose : c'est que l'ouvrier a le droit sur le produit de son travail, sans préjuger ce qu'il fera après; c'est-à-dire, s'il voudra jouir de ce produit seul, individuellement, ou s'il voudra partager sa jouissance avec d'autres, collectivement. Nous avons toujours été unanimes à trouver qu'il aura le droit d'agir, en cette circonstance, comme il entendra.
Passons, maintenant, à une autre accusation non moins grave qui consiste à dire « que nous cherchons à détruire la famijie », c'est-à-dire les liens qui naissent de la consanguinité entre les membres d'un groupe de citoyens et de citoyennes. Eh bien, nous n'avons jamais dit que ces liens eussent été factices; mais nous n'avons jamais admis non plus qu'ils fussent obligatoires, et que le pouvoir du chef de famille continuât à rester despotique. Or, ne faut-il pas se demander sérieusement si ce sont les révolutionnaires, ou la société actuelle, qui mine la famille dans ses bases, car lorsque nous propageons les idées de liberté et les réformes économiques, en réfutant les notions de despotisme partout où elles se trouvent, la société actuelle force la femme d'aller avec ses enfants gagner son pain dans les fabriques, où tous se pervertissent au bout d*un certain temps ; ou bien elle force la femme de descendre dans Ja rue pour gagner un morceau de pain par la prostitution, qui est non seulement tolérée, mais même sanctionnée par les lois actuelles. On nous accuse encore d'athéisme çt du désir de détruire la religion I Mais quelles preuves a-t-on produites ici pour soutenir cette accusation? Avons-nous jamais cherché à dénigrer le fondateur du christianisme, ou à blâmer la philosophie chrétienne. Non, du moins il n'y a pas de preuves à l'appui de cette accusation. Le témoin Daria SkvortsofF n'a-t-elle pas dit, lorsque le juge d'instruction l'a questionnée à ce sujet, que « mes locataires reconnaissaient Dieu dans le ciel, mais ils ne priaient jamais devant les images. » En effet, elle a dit vrai, puisque nous n'allions jamais à l'église, et ne professions aucun culte reconnu par l'État. Je trouve, donc, qu'il serait inutile de vouloir me disculper contre des accusations sans preuves à l'appui. Je ne me reconnais pas non plus coupable d'avoir commis un crime contre la sûreté de l'État, car je suis profondément convaincue que les efforts individuels ne sauraient aboutir au îenversement d'une société, lorsqu'elle ne porte pas dans son sein des germes profonds
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de décomposition sociale. Ainsi, par exemple, les monarchies, et même les républiques anciennes, sont tombées juste au moment où Tétat social, basé sur Tesclavage, n'a pu durer plus longtemps ; donc, les anciennes sociétés se sont désagrégées lorsque le fruit a été mûri lorsque Tantagonisme entre le capital et le travail, entre les riches et les dépossédés, entre les gouvernants et les opprimés est arrivé à sa plus haute expression, à la lutte ouverte sans trêve ni merci. Et ces empires ont disparu de la terre, et les sociétés qui les composaient se sont régénérées par la liberté et ont revêtu de nouvelles formes sociales, basées sur des principes élaborés pendant l'époque de la fermentation et des troubles. Il est certain que si le gouvernement d'un pays quelconque exerce son pouvoir despotique au préjudice des intérêts du plus grand nombre, s'il exploite les citoyens de toutes les manières, de concert avec le capital et la minorité qui s'est partagée la terre ; il est absolument certain, dis-je, que ce gouvernement marche à sa ruine; mais, dans ce cas-là, les organes de ce gouvernement n'ont pas le droit d'accuser quelques personnalités opposantes de vouloir renverser Tordre de choses établi, et ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes.
II y a plus, je dirai qu'il est insensé de ne pas vouloir comprendre qu'il se forme dans 1^ marche historique du progrès, telles idées et telles revendications populaires, contre lesquelles aucune résistance ne saurait être longtemps efficace. En renversant l'hypothèse, je puis dire que l'État ou la majorité du peuple aurait une certaine confiance dans son développement régulier, ne saurait craindre quelque propagande que ce soit, car cette propagande serait réfutée par la marche accélérée du progrès social. ,
Le réquisitoire m'accuse, en outre, d'avoir voulu provoquer une révolte. Je n'admets pas non^plus cette accusation; d'abord, parce qu'il n'y a pas de preuves juridiques, et puis, parce que je n'ai jtïnaîs cru qu'une
révolution puisse être artificiellement provoquée. Non, je le répète, ce point de vue est faux, parce que les révolution^ populaires et vraiment efficaces ont toujours été le résultat d'un grand nombre de causes historiques, dont il serait même très difficile de préciser la nature. Néanmoins, j'ai toujours cru qu'une révolution violente était possible en Russie pour des motifs...
Le président Peters, — Nous n'avons pas besoin d'être plus renseignés sur vos idées à ce sujet.
Mademoiselle Bardine reprend son discours en déclarant qu'elle faisait partie du groupe des propagandistes pacifiques, c'est-à-dire de ceux qui ne voulaient pas provoquer une révolution sociale à bref délai. Mademoiselle Bardine s'était évidemment formée à l'école des doctrinaires représentés par M. Lavrofi"; elle cherchait à prouver dans son discours que la propagande pacifique était la seule efficace pour aboutir à la formation désirée d'une société nouvelle. Elle termine ainsi son discours :
Quoi qu'il en soit, je n'implore pas votre pitié, messieurs! je n'en ai pas besoin, car ma conscience ne m'accuse pas. Continuez à nous persécuter, lâchez sur nous votre police et vos troupes qui vous obéissent encore, mais souvenezvous des leçons de l'histoire, qui ont prouvé que la répression la plus sanglante a toujours été impuissante contre ces courants* régénérateurs qui emportent les États caducs!...
Le président Peters, — Nous n'avons pas besoin de savoir si nous devons profiter de ces leçons ou non ; il est inutile de nous exposer vos idées à ce sujet.
Mademoiselle Bardine continue : Oui, pour quelque temps vous arriverez peut-être à écraser un groupe dé révolutionnaires, mais je vous prédis que la répression sanglante que vous appelez pacification, ne sera pas de longue durée, et le mouvement reprendra avec une recrudescence nouvelle, et ce seront nos idées qui l'emporteront. Je suis persuadée que même notre société indolente, sommeillant depuis des siècles, finira par s'éveiller,
et son réveil sera terrible, car elle verra avec honte Tabime dans lequel elle est plongée; elle aura honte deVopprobre dont elle est sùuillée (bruit; le président Peters s'agite sur son siège et fait un geste ironique avec la main; les juges, au moi souillée y ne savent quelle contenance ils doivcDt prendre et se contentent de hausser les épaules en regardant le président), et ne voudra plus tolérer qu'on foule aux pieds ses droits, et qu'on la prive de ses enfants pour les enterrer vivants dans les mines de la Sibérie, pour le seul crime d'avoir honnêtement dit tout le mal qu'ils pensent de leurs oppresseurs I Et alors la société secouera vite ce joug infâme, et nous vengera... Oh! la revanche sera terrible... Eh bien, persécutez-nous, massacrez-nous, juges et bourreaux, tant que vous disposerez de la force matérielle; nous vous opposerons la force morale, qui finira par triompher des violences, car nous avons pour nous la force du progrès, lesidées de liberté et d'égalité... et ces idées, hélas, ne peuvent être percées par vos baïonnettes !... (Tumulte. Assez, assez, crie le président, sénateur A>u Peters, emmenez-la, qu'on emmène l'accusée vile, vite, crie l'honorable sénateur en indiquant de la main mademoiselle BaMine aux gendarmes^ qui la saisissent par les bras d'autant plus facilement, qu'elle ne fait aucune résistauce. Des cris : lâches, gredins, vampires, misérables, brigands et autres aménités de ce genre pleuvent littéralement sur la tête des juges; ces cris partent du groupe des 50. Le tribunal recule jusqu'à la chambre du conseil, l'audience est levée.)
Discours de M. Félix Idanowitch,
« Messieurs les juges ! vous avez entendu le réquisitoire accablant de M. le procureur impérial, qui formule un blâme sévère et conclut à l'application de la peine; vous avez entendu , d'autre part, la défense, ou du moins la plaidoirie des avocats des accusés qui demandent la pitié
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pour les criminels ; maintenant veuillez écouter quelques paroles d'un des accusés, qui commence par vous dire : pas de pitié. Oui, pas de pitié, car nous n'en avons pas besoin ; nous préférerons de beaucoup le blâme, dont nous nous sommes rendus dignes d'après certaines lois existantes, que la pitié qui nous humilie. Un philosophe de l'antiquité , le célèbre Démocrite a dit : « Riez tant que vous voudrez, mais ne me plaignez pas, » et il a, eu raison. Nous répétons ces paroles du philosophe , car nous ne saurions ne pas convenir que nous avons agi de propos délibéré, connaissant les moyens'quenous avons employés pour arriver au but. Ma défense sera courte. Tout d'abord je rejetterai la question de fait, quoique j'eusse pu dire quelque chose pour ma défense personnelle. J'aurais pu vous dire, par exemple, que pendant la confrontation avec le personnel des hôtels de Kischinev^, pas un des employés ne m'a reconnu; l'expéditeur des bagages a déclaré à son tour qu'il ne me reconnaît pas pour la personne qui partait, à la date indiquée de Kischinew; et convenez que ce témoignage est très grave, puisqu'il prouve péremptoirement que je n'ai pas été dans- cette ville. Mais puisque l'on m'accuse quand même, je passe outre et n'insiste pas, — Qui sait, si ce n'est pas la dernière fois que je parle dans ma vie, et j'espère que cette circonstance me donne le droit de compter sur la bienveillance du tribunal , qui voudra bien me permettre de dire ce que j'ai sur le cœur, et d'émettre quelques idées sur le mouvement révolutionnaire-socialiste en Russie.
C'est une opinion très répandue en Russie que de croire que la Russie diffère essentiellement de l'Europe occidentale, que nous suivons historiquement une voie absolument exclusive, comparativement à d'autres peuples. Certes, il y a beaucoup de vrai dans ces assertions, seulement on s'habitue à abuser souvent de ces idées. 11 ne faut pas oublier, en effet, que la science, c'est-à-dire la masse de vérités et de connaissances utiles, est cosmopolite, que la civilisation est une pour toute l'humanité. 11 est évident,
d'autre part, que tous les peuples n'ont pas le même idéal social, qu'ils ont. des aptitudes et les formes de la pensée différentes les uns et des autres; mais il ne faut pas oublier que, dans leurs bases, l'idéal est partout le même, malgré les formes historiques multiples qu'il revêt chez les différents peuples. L'étude de la civilisation occidentale a prouvé que la Russie ne peut trouver son compte en s'isolant du mouvement général du progrès, mais qu'elle doit, au contraire, tâcher d'entrer, par toutes les questions se rattachant à sa vie sociale et intellectuelle, dans le concert européen, car ce n'est qu'à ce prix qu'elle peut progresser. Est-il besoin de dire que les 'bases économiques des peuples sont partout identiques? Évidemment non. En Russie, comme à l'Occident, il existe, d'une part, un petit groupe de privilégiés; d'autre part, une immense majorité qui travaille pour l'entretien'do ceux qui la gouvernentà leur gré, et qui meurt à la peine dans la misère. La questioQ de la meilleure, c'est-à-dire de la plus équitable répartition des biens de ce monde est très ancienne. Le socialisme est vieux comme le monde. Le principe subsiste inébranlable, malgré les luttes et les répressions. Il n'y a que les formes de l'idéal social et les moyens d'y arriver qui aient varié, suivant les phases du progrès et les évolutions sociales. Mais ce n'est que le dernier temps, lorsque les révolutions politiques ont mis à nu tous les vices de l'organisation sociale, que le socialisme est entré dans la voie pratique, et que ceux qui professent cette théorie sont arrivés à former un grand parti. En effet, les forces populaires s'accroissent de jour en jour; plus le monde marche, plus l'abîme qui sépare les affamés et les repus devient profond et plus difficile à combler. A ce moment, on est arrivé au point où l'un des deux partis doit sombrer. Voilà pourquoi, pour avoir plus de force à soutenir la lutte, les ouvriers de toutes les nations ont abouti à la nécessité de ne former qu'un seul et grand parti, dont toutes les fractions ou nationalités seraient solidaires entre elles, puisqu'elles poursuivent les mêmes buts. De
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cette manière la question sociale de notre temps lève les frontières et partage l'humanité en deux camps : celui des oppresseurs et des opprimés, tous deux solidaires entre eux. Désormais , le territoire ne ser^ donc plus Vunique base pour le groupement des sociétés humaines, mais aussi la langiîfe, les particularités historiques de la formation des sociétés et la communauté des intérêts économiques qui servira de pierre triangulaire du futur édifice social.. — Ainsi, l'ordre économique et les résultats qui en découlent sont partout les mêmes. Dès lors, je vous demande, messieurs les juges, comment on peut songer à isoler la~ Russie du mouvement universel, ou la préserver des évolutions historiques inhérentes à toutes les sociétés humaines. Et c'est pourtant cela que vous affirmez. Si donc il est impossible de l'isoler, il faut avouer que les revendications sociales ont le droit de se produire ici, chez nous, comme elles se sont produites en Europe avant et après l'époque des révolutions. Aussi, que voyons-nous, que, malgré les répressions les plus énergiques, le mouvement socialiste, en Russie, suivait parallèlement celui qui se produisait à l'étranger.'
Est-il nécessaire de vous dire que les événements de i 848-49, en Europe, ont eu un contre-coup en Russie en 1861-Cî), quoique la réaction russe n'admettait ni transaction ni compromis. Les particularités historiques du développement de la nation russe ont contribué, beaucoup plus que partout ailleurs, à poser la question sociale sur une base solide, inattaquable. Je veux dire par là que l'un des éléments de notre vie sociale, la Commune rurale renferme le pnncipe fondamental du socialisme théorique, et c'est pour cette raison que cette théorie, réputée subversive à l'Occident, n'a jamais été considérée comme très dangereuse par la société russe. C'est à tel point, que nos conservateurs eux-mêmes disent que les idées socialistes, considérées comme les plus radicales à l'étranger, nous paraissent conservatrices, puisqu'elles n'ébranlent pas la base historique et constitutive delà vie sociale eu Russie*
Note du traducteur. — C'est aussi Topinion de feu M. Herzen. Si à l'Occident la question sociale doit être résolue par la force , disj^ient chez nous quelques hommes libéraux, elle pourra recevoir en Russie une solution définitive par des moyens pacifiques, car il s'agit seulement de ne pas entraver le libre développement des institutions nationales. Mais est-ce possible chez nous ou même ailleurs?
Après avoir étudié la question sociale, non en théorie, mais dans ses rapports intimes avec les sentiments et les aspirations nationales, la jeunesse russe a voulu nécessairement les appliquer dans la pratique. Or, je le répète, elle n'a suivi en cela que la loi historique et inéluctable du progrès social. Mais le mouvement révolutionnaire accusait, dès le début, un caractère absolument pacifique, et il n'aboutit à rien : toutes les tentatives qu'elle avait' faites , ont échoué devant, V hostilité systématique des classes possédantes. Que nous restait- il à faire? Persister dans la voie pacifique devenait impossible; croiser les bras et attendre sous le bât l'amélioration de l'état social et économique eût été indigne des hommes honnêtes et convaincus. Nous ne pouvions, du reste, nous mettre en contradiction aussi flagrante avec nous-mêmes, car comment pouvions-nous avouer que les études sérieuses, l'observation des faits, la connaissance des besoins et des aspirations du plus grand nombre , ne conduisent qu'à prouver , comme dit le proverbe : « Que, malgré le désir, on ne peut défoncer un mur avec le front, w Rester tranquilles et ne rien faire, dans les conditions où nous sommes, mais ce serait tendre la main au docteur Panglosse et avouer que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Non, abandonner tout au courant naturel des choses, serait nous faire complices d'une philosophie sociale absolument criminelle, à notre point de vue I
Les courants naturels n'ont jamais conduit à rien, puisque ce sont les luttes qui ont tout créé. D'une part, les théories sociales de l'Occident; d'autre part, les élé-
ments sociaux que nous avons trouvés sur notre chemin, ont contribué à transformer le socialisme pacifique de la jeunesse russe en socialisme militant et révolutionnaire. A un moment donné, la jeunesse a décidé qu'il fallait atteindre le but désiré au moyen de la Révolution, et que Ton devait agir en conséquence.
Ce mouvement révolutionnaire-socialiste n'a pas été un fait accidentel, un phénomène social éventuel, mais un mouvement profondément sérieux et réfléchi, qui a englobé la jeunesse russe tout pntière. J'ai suivi le même chemin; je travaillai dans ce sens, dans la mesure de mes forces, pour coopérer à la grande œuvre de la délivrance sociale, et j'aurais travaillé jusqu'au dernier jour de ma vie, si l'on ne m'avait pas arrêté.
Qu'est-ce que la délivrance sociale, en quoi consistet-elle ? Elle consiste dans l'émancipation complète du travail du peuple, c'est-à-dire dans la suppression totale des causes qui permettent à ceux qui ne font rien d'exploiter à leur unique profit le travail pénible de ceux qui créent des richesses, mais qiii n'en ont pas la jouissance. Cette émancipation est moralement basée sur le principe d'équité sociale, en vertu de laquelle chacun a le droit de jouir des produits de son travail, sans déduction de quelque partie que ce soit au profit de celui qui entend, par travail, la spéculation avec les richesses ou les valeurs qu'il n'a pas contribué à créer. Cette émancipation a également pour but de relever le niveau moral du peuple, en supprimant la misère, en détruisant les motifs de haine sociale, de répandre la lumière des sciences pour détruire les superstitions religieuses et sociales. Atteindre tous ces résultats, ne serait possible qu'en déclarant l'autonomie complète des communes, qui se gouverneraient elles-mêmes par le suffrage des citoyens , le mir. {Note, M. Idanowitch développe la théorie communiste, qui ne diffère presque en rien de celle des communistes français.)
« Et la Révolution sociale finira par vaincre tous les obstacles, non seulement parce que les idées socialistes et.
la notion de la liberté vivent intactes dans le peuple, mais aussi pour des causes historiques qui ont trait à la formation de la société russe actuelle. Sous le rapport de la fo^ mation historique, la société russe' diffère beaucoup en effet de celles des pays de l'Occident. D'abord, malgré l'esclavage économique que nous voyons partout, les peuples étrangers jouissent déjà d'une grande liberté politique, la lutte des partis politiques accélère la marche et la formation des idées ; nous y voyons aussi une lutte réelle, quoique peu productive, entre le capital et le travail. Mais enfin elle existe, ce qui est déjà quelque chose, tandis que chez nous aucune manifestation sociale, aucune lutte n'est ni possible, ni tolérée entre gens d'opinions diverses. Là , à l'étranger , la formation des partis politiques et le fractionnement de ces partis en groupes marquant toutes les variétés des nuances d'opinions, était inévitable, à mesure du développement des intérêts existants et de l'apparition des besoins nouveaux. La lutte a commencé , il y a plusieurs siècles, en suivant la marche suivante : D'abord les vainqueurs et leurs descendants , les grands propriétaires , ont créé des intérêts de castes et de classes ; ensuite, ces intérêts ont été pour ainsi dire codifiés par la vie et les détenteurs de toute espèce d'autorité , et finalement érigés en théories sociales vers l'époque de l'avènement du peuple. Bref, ce qui s'appelait alors société était fortement constitué et chaque parti organisé intérieurement luttait pour ces principes , et chaque parti s'était trouvé à la tête du mouvement national. Que voyons-nous en Russie? Indiquez-moi la période historique où l'on pourrait observer la lutte? Et cependant, au commencement de son histoire, la Russie avait beaucoup d'éléments pour le progrès social. L'invasion des Tartares fut le premier fléau qui s'abattit sur la libre Russie de cette époque. Pendant que le peuple opprimé s'endormit d'un lourd sommeil, le pouvoir monarchique se développait sur le modèle asiatique , de sorte , qu'après la délivrance du joug des barbares, tous les intérêts religieux, politiques,
sociaux , moraux et économiques se concentrent sur ce pouvoir unique qui dirige et gouverne sans partage les citoyens moscovites.
« Devant le pouvoir autoritaire du czar toiit plie. La noblesse elle-même perd ce qui lui reste d'indépendance. La bourgeoisie n'existe pas. Les anciennes franchises de lîovgorod et de Pskow n'existent plus. De partis politiques il n'y en avait pas. Le ctergé était aux pieds du souverain oubliant même son indépendance spirituelle, qui pourtant forme la base de la théorie religieuse dont il est le représentant. La noblesse russe a toujours différé de l'aristocratie étrangère en ce qu'elle n'avait pas de vie propre, car elle n'existait que par le bon plaisir du czar et pourson bon plaisir. Néanmoins vous n'ignorez pas qu'il y avait un moment historique où elle pouvait ressaisir son pouvoir, mais elle a laissé échapper l'occasion, qui se présentait. Je dirai, pour conclure, que l'aristocratie qui n'a pas d'intérêts qui lui soient propres, n'est pas une arislocratie.
Le président Peters, — Accusé , cela ne regarde en rien la question que vous traitez.
L'accusé Idanowitch, — Je vous demande bien pardon, ce que je dis a un rapport direct avec ce que je voulais dire , à savoii* que , puisqu'il n'y a ni noblesse , ni bourgeoisie en Russie, grâce à l'aristocratie qui nivelle tout et supprime les droits de tout le monde sans exception , le peuple a bien le droit de prendre en mains ses destinées futures et de se gouverner lui-même. Il suitdonc que, faute de droits acquis et en l'absence des refvendicalions historiques de la part des clsisses privilégiées par la couronne (ci non par droits historiques), le mouvement révolutionnaire qui s'est déclaré dans le peuple, est non seulement compréhensible mais absolument légal. Le parti national au contraire est digae de ce nom, car il est organisé, il a ses traditions , ses revendications pour le passé , ses aspirations pour l'avenir. 11 vit, il est fort et énergique. Il a un but bien déterminé et des moyens pour agir. Voilà pour-
quoi sa victoire est certaine. Le martyre de ses enfants l'entoure d'une auréole d'honneur et de gloire. J'ai foi dans la victoire du peuple, dans la victoire définitive de la Révolution sociale !
L'accusé s'assoit entre les gendarmes. Le sénateur Peters lève l'audience.