CHAPITRE PREMIER
Comme on l'a vu dans notre introduction, le régime protecteur et la douane à outrance n'existent pas en Russie seulement pour les marchandises : ils existent surtout pour les idées. Or, il est de règle économique, il est avéré que plus une denrée est soumise à la prohibition, plus l'absence et le regret s'en font sentir : il n'est pas de ruse que les contribuables n'emploient pour se la procurer. Ils ne regardent ni à l'argent, ni aux lois, ni au péril. Pour les idées, il en est de même. «
De 1835 à 1845, ou plutôt en 1835 et pendant une période indéterminée, deux hommes, outre Herzen, se partagèrent l'influence morale et l'autorité sur l'élite intellectuelle de la Russie, Bélinsky et Stankévitch. Nous ne dirons rien de Nékrassof , dont la
portée n'est pas douteuse; mais il fut plutôt éditeur qu'auteur. 11 dirigea : Le Contemporain,
Ils furent les précurseurs, peut-être inconscients, du mouvement nihiliste : mais ils ont été tellement dépassés qu'on ne peut guère les citer que pour mémoire. La vérité est qu'ils furent des penseurs, desméditateurs; qu'ils exprimèrent des idées justes, ce qui parut neuf et original; ({u'û?» raisonnèrent^ ce qui parut hardi.
Les origines du nihilisme, comme celles de toute doctrine, devaient être scientifiques ; avant de passer dans le domaine des faits, avant de s'essayer à l'action, le nihilisme devait se fonder en théorie.
Parmi les importations étrangères auxquelles le despotisme russe faisait l'honneur de ne pas les considérer comme dangereuses, se trouvaient inscrites et cataloguées les idées allemandes. Le czarisme avait un grand mépris des idéologues, le même qu'avait professé le premier Bonaparte.
Grave erreur, qui a amené en France d'afl'reuses représailles et qui actuellement met la Russie en péril.
Les Allemands aiment la science pour elle-même, avec une terrible candeur. Ils n'ont pas le don de généralisation : aussi chacun d'eux se cantonne dans une idée, la tourne, la retourne, tire d'elle les effets les plus inattendus, sans s'inquiéter jamais des conséquences. Spiritualiste ou matérialiste , un philosophe allemand aboutit presque toujours à l'absurde et se complaît dans sa trouvaille avec l'entêtement de l'amoureux qui croit à son trésor. De là les nuances infiniment diverses qui séparent en toute science et sur tous les points les savants allemands :
en Allemagne, il n'y a point d'éclectiques, il n'y a que des originaux.
Dans un pays comme la Russie, où, comme dans l'imaginaire Espagne de Figaro, on pouvait parler de tout pourvu qu'on ne parlât de rien, la conversation des salons, entre gens d'esprit, portait fatalement sur les œuvres de la philosophie allemande, et parmi les noms les plus en honneur à Pétersbourg ou à Moscou, il faut citer Hegel.
Hegel est un terrible jouteur : Victor Cousin déclare quelque part qu'il ne l'a jamais compris, bien que lui-même ait essayé de nous exposer la doctrine du maître et qu'il ait longtemps porté le reproche d'hégélianisme. En réalité, Hegel plut aux Russes parce qu'il touchait audacieusement à toutes les questions : Hegel fut, sans s'en douter, le chaperon des libéraux russes. Sous prétexte de discuter l'Encyclopédie et la Phénoménologie de l'obscur docteur, — permis en Russie à cause de son obscurité à la Lycophron, — les intelligences slaves s'émancipaient, se promenaient sur des sommets illicites, faisaient d'étranges excursions.
Les grands seigneurs russes n'ont pas eu seulement pour apanage d'étonner l'Europe à coups de roubles. Plus d'un parmi eux a su se distinguer autrement. C'est ainsi que Stankévitch, riche seigneur petit-russien, osa, presque le premier de sa caste, afficher des airs décidément frondeurs. H tint un salon où l'on avait le verbe assez haut pour le temps. Là on affichait le goût des nouveautés; là on respirait un souffle venu du dehors par-dessus les frontières; on discutait; on s'échauffait. On allait quelquefois trop loin. Stankévitch comprit même un
moment que son caractère boudeur, irréfléchi, primesautier , l'avait entraîné à des imprudences : il crut que l'atmosphère des voyages lui serait plus favorable que la contemplation d'une patrie où il se déplaisait. 11 mourut à Rome en 1843.
Nous avons de Stankévitch un éloge en trois lignes, mais cet éloge est de Herzen : « Quel dommage, dit quelque part l'écrivain de la Cloche^ qu'il y ait des hommes dignes d'histoire et qui n'ont pas d'histoire! »
C'est qu'en effet Stankévitch avait été un premier moteur : il avait déterminé une évolution de l'intelligence russe. Dans son salon avaient passé des noms depuis fameux, Bakounine, Herzen, Pissemsky, Nicolas Tourguéneff et Bélinsky.
Nous n'avons rien à dire, pour ne pas charger ce livre, de ces noms très suffisamment connus et étudiés : nous ne ferons d'exception que pour Bélinsky
Celui-ci est le seul, l'unique critique qu'ait possédé la Russie. \\ était simple fils de prêtre. Pour qui connaît la condition du pope, c'est là une humble origine. Stankévitch le dénicha, positivement, et cela fait honneur à son tact.
Très pauvre, destiné à végéter dans le sacerdoce, Bélinsky fut heureux de trouver dans Stankévitch un protecteur qui l'attira vers le professorat, auquel Bélinsky était plus apte, et vers la littérature, pour laquelle il était exceptionnellement doué. Chez Stankévitch, Bélinsky rencontra les hommes distingués que nous avons cités et compléta son éducation par leurs conseils et dans leur compagnie.
11 était Hégélien : mais il y a au fond de tout
LE NIHILISME SCIENTIFIQUE. m
Russe un homme terriblement pratique. Aussi écartat-il de Tœuvre de Hegel tout ce qui lui parut trop métaphysique : Tidéal et l'absolu étaient pour Bélinsky des mots, des apparences spécieuses, des abstractions et non des entités.
Dès ce moment Bélinsky se fit une réputation de démonstrateur. Ce qu'il avait gardé surtout de Hegel, c'était une grande puissance de dialectique.
L'élite des intelligences russes adopta Bélinsky avec une sorte de fureur, et sait-on pourquoi ? Elle crut que Bélinsky était original, comme autrefois Rome crut à l'originalité de Cicéron.Elle s'empressa de le proclamer chef d'école, parce que cet habile importateur avait donné à l'hégélianisme une tournure slave, avait revêtu de matérialisme et de réalisme la doctrine quelque peu nuageuse du maître allemand.
Le Russe est naturellement ami du tangible et du palpable; il a une rage de la jouissance immédiate ; le rêve lui fait horreur. H est né pour défricher la planète, en extraire tout ce qu'elle détient pour le bonheur de Thomme, et s'il y a un au delà, il ne s'en préoccupe point. Tout Russe est positiviste. Cela est si vrai qu'aujourd'hui, ce n'est pas seulement en Angleterre et en France qu'il faut chercher des disciples d'Auguste Comte, c'est surtout en Russie. Où donc le plus matérialiste de nos romanciers, M. Zola, chef du naturalisme, comptet-il le plus de lecteurs étrangers? En Russie.
A l'époque où Bélinsky se révéla comme- critique littéraire, deux romanciers, d'un génie différent, mais complet, de tendances semblables, Georges Sand et Balzac étaient en possession de l'attention
et de la faveur publiques. L'un et l'autre traitaient le roman comme une thèse : Georges Sand avec sa merveilleuse entente des passions, plaidait les droits du cœur et de la personne humaine, faisait le procès au code et aux préjugés ; Balzac, lui, parcourait le cercle de nos sociétés contemporaines et en rapportait de terribles analyses : lui surtout, grâce à Bélinsky, passionna les Russes; ceux-ci devinrent balzaciens.
C'en était fait : du moment que l'esprit de discussion et de libre examen s'était insinué dans la société russe, le germe du nihilisme était déposé. S'il s'est développé, s'il a prospéré, c'est que le milieu, comme on l'a vu dans la première partie de cet ouvrage, lui était étrangement favorable. A Saint- Pétersbourg, à Moscou, il suffisait dans ce qu'on appelait la société de quelques esprits hardis pour communiquer l'audace à tous les autres : désormais il est facile de voirie chemin que fera la contagion, bonne ou mauvaise, comme on voudra.
Venu d'Allemagne, transmis par le livre et la conversation, d'abord philosophique, puis littéraire, l'esprit de négation et de révolte s'affirme, se cherche lui-même, essaie de découvrir sa formule, devient scientifique. L'économie politique et sociale va paraître en scène, et les théories les plus extraordinaires ne seront plus qu'un jeu pour l'esprit slave.
Le successeur direct des hommes que nous venons de nommer, celui qui les dépassa tous est Tchernychewsky.
Ce Proudhon russe vient de mourir : son œuvre n'est pas considérable, si l'on considère le cata-
logue des œuvres ; elle est incalculable, si on en mesure la portée.
Les débuts de Tchernychewsky n'oflPrent rien de saillant : les détails biographiques n'abondent pas sur ses premières années. 11 nous est connu par son martyre, ses LeU7*es sans adresse, sa Critique des Principes de Stuart Mill et son roman Que faire? publié sous le titre de Vé7*a dans un journal parisien, la Révolution française.
C'est un Russe, M. Alexis Tvéritinoff, qui a traduit les œuvres économiques de Tchernychewsky : c'est à lui que nous emprunterons un des plus dramatiques récits que nous ayons lus : il donnera une idée de la façon dont le czarisme est servi dans sa lutte contre la société moderne.
Le 20 mai 1864, vers huit heures du matin, on voyait, sur une des places publiques de Saint-Pétersbourg, se rassembler et se former en cercle une assez nombreuse foule d'hommes et de femmes; à l'intérieur de ce cercle on voyait un carré de soldats, et à Tintérieur du carré un échafaud avec un poteau dit d'ignominie. Il pleuvait à verse. Mais la pluie n'empêchait pas la foule d'accroître et d'attendre avec patience le prétendu criminel.
A neuf heures arrive enfin la voiture attendue, escortée . par deux gendarmes à cheval ; on en voit sortir d'abord un général, puis un homme en habit particulier ; celui-ci avait l'air excessivement pâle, mais complètement calme. Cet homme monta sur Téchafaud, où deux messieurs en bonnet rouge, c'est-à-dire deux bourreaux, le prirent sous les bras. C'est par là que commença la cérémonie dite du déshonneur. Puis on lui pendit au cou une plaque noire en bois, sur laquelle son arrêt était écrit en lettres blanches. Enfin un des bourreaux lui arracha brusquement la casquette de la tête, pour qu'il pût avec vénéra-
tion écouler ce qu'on allait lire. Or, on allait lire ce qui suit :
« Le conseiller titulaire Tchernychewsky s'occupait de littérature et était un des principaux collaborateurs de la revue le Contemporain, Cette revue a, par ses tendances, attiré sur elle l'attention du gouvernement. Comme elle s'attachait, de préférence, à développer les idées matérialistes et socialistes tendant à la négation de la religion, de la morale et de la loi, le gouvernement a jugé nécessaire d'en interdire la publication pendant un certain temps, et on a découvert, au moment où cette mesure venait d'être prise, certaines circonstances qui ont désigné au gouvernement en Tchernychewsky un des agents pernicieux pour l'État. Voici en quoi consistaient ces circonstances.
« Le chef de la 3® section de la chancellerie personnelle de Sa Majesté Impériale a reçu une lettre anonyme dans laquelle on mettait le gouvernement en garde contre Tchernychewsky, « ce meneur de la jeunesse et socialiste artificieux; » il a dit lui-même qu'on ne pourra jamais donner des preuves contre lui ; on le dit agitateur dangereux et on demande d'être débarrassé de cet homme dangereux; tous les anciens amis de Tchernychewsky, hommes du parti libéral, en voyant que ses tendances ne se manifestaient plus seulement par des paroles et en arrivaient à se traduire par des actions, se sont éloignés de lui. « Si vous n'éloignez pas Tchernychewsky, écrit l'auteur de la lettre, il arrivera des malheurs, il y aura du sang répandu; ces bandes de démagogues furieux sont pleines de têtes chaudes que rien n'arrête; cette « Jeune Russie » a montré dans son programme les penchants les plus farouches; peut-être arrivera-t-on à en venir à bout, mais combien de sang innocent ne feront-ils pas répandre? A Voronéje, à Saratoff, à Tamboff, partout il existe des comités de ces socialistes ; partout ils échauffent les esprits de la jeunesse. Envoyez Tchernychewsky où vous
voudrez, mais hâtez-vous de le priver de la possibilité d'agir. Au nom de la tranquillité générale, délivrez-nous de Tchernychewsky. »
« A la fin du mois de juin 1862, on a reçu, à la 3® section, l'avis du départ de Londres de Viétochkine, ami d'Herzen et de Bakounine, qui apportait avec lui des publications prohibées d'Herzen, Ogareff et autres, ainsi que des correspondances des propagandistes. Lorsque Viétochkine a été arrêté, on a trouvé sur lui, parmi d'autres lettres, une lettre du proscrit et propagandiste Herzen à Serno-Solovievitch dans laquelle il le persuade de faire de la propagande en Russie, et qui se termine par ce post-scriptum : « Nous avons l'intention de publier ici ou à Genève le Contemporain avec Tchernychewsky. » En raison de cette lettre, Tchernychewsky a été arrêté le 7 juillet i863 et l'on a fait chez lui une perquisition qui a amené la découverte des papiers suivants relatifs au procès :
« jo Un billet anonyme annonçant que l'instruction iudiciaire relative à la manifestation de la salle de l'hôtel de ville, avait été abandonnée par ordre de Sa Majesté et que personne ne serait inquiété pour cette affaire; 2» une correspondance de Tchernychewsky avec Andriewsky à qui il propose de servir d'intermédiaire entre le public et les professeurs qui avaient donné des cours, pour expliquer les motifs de la suspension de ces cours; 3° une lettre de l'écriture de Bartioukoff dans laquelle on remarque la phrase suivante : « Moscou est occupé à présent par les événenàents de Twer, on dit qu'il y aura une révolution ; )) 4° une lettre d'Herzen sans adresse et dont on ne connaît pas par conséquent le destinataire, contenant un grand nombre de mots raturés; dans cette lettre Herzen combat le conseil de Tchernychewsky de ne pas entraîner la jeunesse dans une ligne littéraire parce qu'il n'en sortirait jamais rien, et il propose, dans des termes obscurs, un projet d'organisation de société ou de ligue, en prenant pour centres d'activité la foire de Nijni Novgorod,
une quelconque des foires du Dnjeper et la grande route d'Irbite ou une autre de l'Oural sibérien ; 5» une lettre anonyme dont l'auteur blâme Tchernychewsky de vouloir renverser l'ordre de choses existant et de vouloir fonder une démocratie, et lui prédit qu'il marche à sa perte; 6" une clef alphabétique sur quatre cartons et enfin deux cahiers écrits avec des abréviations de mots, de syllabes et de lettres. Ces cahiers sont .les mémoires de Tchernychewsky, qui se rapportent à l'époque où il n'était pas encore marié et n'était que fiancé. On y remarque lés pensées suivantes qui se rapportent au procès. « On peut m'arrêter un jour ou l'autre, quel sera alors mon rôle. On ne trouvera rien chez moi, mais mes ennemis sont puissants, que pourrais-je faire? Je commencerai par me taire, et puis, quand on m'aura harcelé pendant bien longtemps, je finirai par perdre patience et par dire ma façon de penser sans ménagements ni détours ; et alors il est bien douteux si nous sortirons de prison. Vous voyez bien que je ne puis pas me marier; je n'ai le droit d'attacher personne à ma destinée. » Lorsque Tchernychewsky était détenu dans la forteresse, il a écrit à sa femme, le 8 octobre 1862, une lettre où il dit entre autres choses : « Notre vie à toi et à moi appartient à l'histoire ; dans des centaines d'années nos noms seront encore chers aux hommes et on se les rappellera encore avec reconnaissance quand il ne restera plus sur la terre aucun de ceux qui ont vécu avec nous. » En expliquant à sa femme qu'il a l'intention de composer une EJicyclopédie du savoir et de la vie, il écrit : « Depuis le temps d'Aristote, personne n'a encore fait ce que je veux faire, et je deviendrai un bon précepteur des hommes dans le cours des siècles, comme l'a été Aristole. »
« Pendant que l'on poursuivait l'enquête sur Tafl'aire Tchernychewsky, Vsévolode KostomarofT, qui avait été jugé à Moscou pour avoir imprimé des écrits prohibés, a été condamné par ordre de Sa Majesté à servir au Caucase comme simple soldat. En faisant route pour le lieu qui
lui avait été assigné, sous la conduite de Tofficier de gendarmerie Tchoulkoff, il tomba malade à Toula, et le 5 mars 18^3 il écrivit une lettre à un nommé Sokoloff, à Saint-Pétersbourg. Tchoulkoff a remis cette lettre au chef de la 3e section. Elle contenait un récit détaillé par lequel Kostomaroff racontait comment il avait été entraîné par Tcbernycbewsky à commettre le crime pour lequel il était jugé, comment Tcbernycbewsky et Mikbaïloff avaient rédigé un appel « aux paysans seigneuriaux, »> et le colonel Chelgounoff un appel « aux soldats, » et comment ces proclamations lui avaient été remises, pour les imprimer, par l'étudiant Soroka, avec qui il était venu de Moscou à Pétersbourg. Il s'étendait avec détails sur ki personnalité de Tcbernycbewsky qu'il représentait comme un agitateur qui avait détourné quelques jeunes gens du vrai cbemin, et il le caractérisait en ces termes, en le comparant à Samson : « Cet Israélite, disait-il, a été bien maladroit de rester au milieu même de l'édifice après en avoir ébranlé les colonnes, et de se laisser prendre luimême sous les décombres. Notre Samson, c'est-à-dire Tcbernycbewsky, raisonne tout différemment : il se dit : à quoi bon m'ensevelir sous les ruines du vieil édifice; j'aime mieux envoyer d'autres pour le renverser, et moi, en attendant, je resterai à l'écart; s'ils le font écrouler, tant mieux, — - je m'occuperai alors d'en bâtir un nouveau ; s'ils ne le font pas, s'ils échouent, cela ne me regarde pas. De toutes façons, je resterai sain et sauf. » Plus loin Kostomaroff dit à son ami qu'il n.e doit pas lui reprocher de n'avoir pas tout révélé à temps, qu'il avait entre les mains le moyen de mettre Tcbernycbewsky à sa place, et qu'il avait entre les mains la possibilité de faire en sorle que le texte de la condamnation, pour avoir rédigé l'appel aux paysans seigneuriaux, se rapportât non à lui, mais à Tcbernycbewsky, auteur de l'appel aux paysans seigneuriaux; à ce moment-là il devait garder le silence, mais à présent que la chose était consommée, il se repentait amèrement de ce qu'il avait fait.
« Eu cherchant à'justifier Tchernychewsky et Chelgounoff dans cette affaire, il se livra lui-même ; il est coupable vis-à-vis de la société pour qui les actes des adeptes de Tchernychewsky ont porté des fruits si amers et si empoisonnés. Plus loin, Kostomaroff raconte comment il a été amené et présenté à Tchernychewsky par Mikhaïloff, comment ils ont lu tous trois dans une chambre Tappel de Tchernychewsky « aux paysans seigneuriaux » et comment il a refusé de l'imprimer si Tchernychewsky n'adoucissait pas certaines expressions de cet écrit qui était une provocation au carnage. Tchernychewsky n'y avait pas consenti tout d'abord, puis avait fini par y introduire quelques changements. Il raconte ensuite comment Chelgounoff a composé son appel « aux soldats » qu'il allait lire dans les casernes en l'appuyant de raisonnements de toute sorte, — enfin comment Tchernychewsky a dicté, à lui Kostomaroff, un « appel aux schismatiques » qu'il a détruit plus tard.
« Par ordre de la 3«» section, Kostomaroff a été ramené de Toula à Saint-Pétersbourg, et l'on a trouvé sur lui des lettres de Mikhaïloff et un billet au crayon ainsi conçu : « V. R., au lieu de « obligés à terme » (comme je l'ai écrit par une inadvertance impardonnable), faites composer partout « temporairement obligés, » comme cela se trouve dans les règlements. Tout à vous, Tcher. « Kostomaroff a expliqué que ce billet lui avait été écrit par Tchernychewsky qui était venu un jour chez lui à Moscou, sans le trouver à la maison, alors qu'il avait déjà reçu l'appel « aux paysans seigneuriaux » pour l'imprimer. Lorsqu'on a présenté ce billet à Tchernychewsky, il ne l'a pas reconnu pour venir de lui. En comparant l'écriture de Tchernychewsky avec ce billet, les secrétaires du Sénat ont trouvé que bien qu'il n'y eût pas dans l'ensemble du billet de ressemblance avec l'écriture de Tchernychewsky, cependant beaucoup de lettres, et notamment 1 2 sur les 25 dont se composait le billet, ressemblaient à l'écriture de Tchernychewsky. L'assemblée du Sénat a trouvé pour-
tant que non seulement les lettres de ce billet prises isolément, mais encore le billet dans son ensemble, ressemblait parfaitement à l'écriture de Tchernychewsky. Kostomaroff accuse Tchernychewsky d'être « l'auteur de l'appel aux paysans seigneuriaux » dont un exemplaire transcrit par une main inconnue se trouve joint aux pièces du procès de Kostomaroff. Cette proclamation, écrite en langage populaire, contient de fausses interprétations de la loi du 19 février 1861 sur l'alTranchissement des paysans. n y est dit que le souverain a trompé les paysans et que d'après les règlements ils se trouveront encore plus assujettis qu'auparavant, et qu'en outre ils seront définitivement ruinés; l'auteur explique ensuite aux paysans en quoi consiste la liberté, et leur cite, comme exemple, la France et l'Angleterre où, d'après lui, il n'existe ni captation, ni conscription, ni passeports, où le peuple est le maître de tout et où les czars sont sous la puissance du peuple qui les nomme et les destitue s'ils ne lui plaisent pas. Il termine en engageant les « paysans seigneuriaux» à conspirer secrètement pour obtenir la liberté et à gagner à cette cause les paysans de l'État, les paysans d'apanages et les soldats, leur promettant de donner le signal d'un soulèvement général lorsque tout sera prêt. On remarque partout, dans cette proclamation, l'expression « obligés à terme » employée par erreur par Tchernychewsky comme il est dit plus haut, et qu'il avait prié Kostomaroff de corriger à l'impression. En outre, l'officier de gendarmerie a rappelé à Potapofif que lors du séjour forcé qu'il a dû faire à Moscou avant d'arriver à Toula, en raison de la maladie de Kostomaroff, ce dernier avait reçu la visite d'un bourgeois nommé lakovleff qui avait désiré lui faire ses adieux. L'officier avait remarqué, d'après leur conversation, que lakovleff connaissait bien toutes les relations de Kostomaroff avec Tchernychewsky, et il avait prié lakovleff de déposer par écrit ce qu'il savait, ce à quoi ce dernier avait consenti.
' « Voici en quoi se résume la déposition de lakovleff :
Pendant Tété de 1861, il avait été employé comme copiste par Kostomaroff. A Tépoque où il travaillait chez lui, il y voyait très souvent un écrivain célèbre, nommé N. G. Tchernychewsky, qui venait de Pétersbourg. Un jour qu'il s*était mis à cause de la chaleur sous le berceau du jardin de Kostomaroff pour travailler à ses copies, il les avait entendus tenir les conversations suivantes en se promenant bras-dessus bras-dessous : « Aux paysans seigneuriaux, de la part de leurs amis dévoués, salut. Vous avez attendu la liberté que vous avait promise le czar, eh bien! vous l'avez. » Tchernychewsky s'était donné pour l'auteur de cet article et avait prié Kostomaroff de le lui imprimer promptement. Ne trouvant dans ces phrases rien de contraire aux lois et n'en comprenant pas le sens exact, il n'y avait pas fait attention dans ce temps-là, mais apprenant maintenant que Kostomaroff était condamné pour certaines actions illégales et voulant se décharger de toute responsabilité, il croyait de son devoir de faire connaître au gouvernement la conversation qu'il avait entendue. Dans l'interrogatoire que Kostomaroff a eu à subir de la part de la commission d'enquête nommée par l'empereur, il a confirmé le contenu de sa lettre , à Sokoloff dans son entier. Potapoff a reçu du procureur de Moscou et envoyé à la commission une nouvelle déposition du bourgeois lakovleff, détenu dans la maison de correction de Moscou, ainsi qu'une correspondance de l'administration de la maison de correction et de la maison de force de Moscou. Il résulte de ces papiers que lakovleff est parti pour Pétersbourg dans l'intention de faire sa déposition sur les relations de Kostomaroff avec Tchernychewsky, mais qu'il a été arrêté par la police à la gare de Twer sur le chemin de fer de Nicolas pour divers actes de violence et pour ivrognerie, et conduit chez le chef de la police de Moscou, puis dans la maison de la Commune urbaine qui l'a fait enfermer pour quatre mois dans la maison de correction pour les actes susmentionnés. Lorsque lakovleff et l'étudiant Soroka ont été man-
dés à Pétersbourg, ils ont-répondu de la manière suivante aux questions qui leur ont été posées : Soroka a dit que bien qu'il fût venu à Saint-Pétersbourg avec Kostomaroff et qu'il connût MikhaïlolT, il n'avait pas remis à Kostomaroff l'appel « aux paysans seigneuriaux, » mais seulement une lettre cachetée de Mikhaïloff, et qu'il ne connaissait pas Tchernychewsky personnellement. Soroka a confirmé cette déposition lors de sa confrontation avec Kostomaroff, malgré les preuves convaincantes produites par celui-ci. lakovleff a confirmé son ancienne déposition, et lorsqu'on l'a mis en présence de Tchernychewsky, il a répété que c'était bien la personne dont il parlait dans sa déposition.
« Nékrassoff, directeur de la revue le Contemporain, a ' remis au général major Potapoff une lettre de Moscou qu'il a reçue par la poste et dont les signataires expliquent qu'ils se trouvent détenus dans la maison de correction.
a Pendant la semaine sainte, ils avaient reçu la visite d'un bourgeois nommé lakovleff qui leur avait expliqué qu'il était aussi emprisonné pour délit politique et qu'il venait leur demander conseil. Il était parti pour Pétersbourg, disait-il, pour une affaire très importante, mais à la gare de Twer, il avait pris une goutte et avait fait du scandale, et l'administration du chemin de fer de Nicolas l'avait livré à la police qui l'avait fait emprisonner à la maison de force. lakovleff, interrogé par ces personnes sur la nature de l'affaire qui le faisait aller chez Potapoff, a répondu : t Je connaissais Kostomaroff et j'avais reçu quelques jours auparavant un billet sans signature dans lequel on m'invitait à me rendre à V Hôtel de Venise, à la chambre n» 18. M'étant rendu à cette invitation, je fus très étonné de trouver là Kostomaroff revêtu d'une capote de soldat et en compagnie d'un officier de gendarmerie. Kostomaroff me ftt la proposition suivante : — « Voilà, me dit-il, une lettre pour ma mère, pars pour Saint-Pétersbourg et remets-la à son adresse, ma mère te dira ce que
tu auras à faire, et si tu exécutes ses instructions, tu seras bien récompensé. »
« — Et Kostomaroff ne vous a-t-il pas dit lui-même ce que vous auriez à faire? — lui demanda-t-on.
« — Il m*a dit que je devrais présenter à la 3« section une déclaration où j'affirmerais avoir entendu Tchernychewsky dire à Kostomaroff la phrase suivante : « Aux paysans seigneuriaux, de la part de leurs amis, salut! » Je ne sais ce que signifient ces paroles ni pourquoi Kostomaroff a besoin que je fasse une pareille déposition. Dites-moi, si je fais une telle déposition, Potapoff peut-il faire quelque chose pour moi ? Peut-il me tirer de la maison de force ?
« — C'est fort douteux. Nous pensons plutôt que PotapolT vous poursuivra pour votre fausse déposition, car la loi punit sévèrement les faux témoins.
« — J'ai présenté une pétition d'ici à PotapofiF, dit lakovlefî, on va me mander bientôt à Saint-Pétersbourg, et je ne sais ce que je vais faire,
« — Nous lui avons répondu que le mieux était de dire la vérité.
a Nous ne croyons pas aux paroles de lakovlefT, sachant que Kostomaroff ne pouvait pas être à cette époque-là à Moscou, puisqu'il avait été jugé en même temps que nous par le Sénat qui l'avait condamné à six mois d'emprisonnement dans une forteresse et à l'exil au Caucase en qualité de simple soldat. Le 4 mars 1863, nous avons été fort étonnés de voir lakovleff dans la cour avec des gendarmes : on nous a dit qu'on l'envoyait à Pétersbourg. En nous rappelant notre conversation avec lui, nous en avons dû conclure que Tchernychewsky était en effet sous le coup d'une accusation pour un crime politique, et que Kostomaroff et sa famille voulaient, avec l'aide de lakovleff, le faire accuser injustement.
« C'est ce qui avait décidé les signataires de la lettre à Nékrassoff à s'adresser à ce publiciste pour qu'il donnât connaissance de ces faits à qui de droit, et pût prévenir
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ainsi la possibilité d'une condamnation injuste. La lettre est signée : Holz-Millerj Ilienho-Petrowski, Novikoff, Souline et lastchenko.
« La commission a décidé, en conséquence d'une semblable action de lakovlefif et de sa conduite immorale, de ne pas attendre l'expiration des quatre mois de détention dans une maison de force qui lui avaient été déjà infligés par sa commune, et de le déporter de suite dans le gouvernement d'Arkangel. Une ordonnance impériale a été demandée et obtenue à cet effet.
« Tchernychewsky a repoussé les accusations de Kostomaroff et a confirmé ses dénégations lors de sa confrontation avec lui.
« Le littérateur Mikhaïloff, qui a été jugé par le Sénat pour avoir répandu une proclamation séditieuse o à la jeune génération » qu'il avait rapportée de Londres, a été condamné aux travaux forcés, a dit entre autres choses, pendant le cours de l'instruction de son procès, qu'il avait eu aussi entre les mains des proclamations adressées « aux paysans seigneuriaux » et « aux soldats » et qu'il avait même transcrit et corrigé cette dernière, mais il n'a fait connaître aucun de ses complices. Le Sénat gouvernant a demandé à l'empereur de décider s'il fallait juger Mikhaïloff pour le fait isolé qui avait motivé sa comparution devant la 1'« division du 5® département du Sénat, c'est-à-dire pour avoir répandu un appel « à la jeune génération » ou bien s'il fallait aussi le juger en même temps pour les faits relatifs aux deux autres appels « aux paysans et aux soldats. » Sa Majesté l'empereur a daigné ordonner que Mikhaïloff fût jugé pour les seuls faits relatifs à la proclamation «à la jeune génération » et sans avoir égard aux autres chefs d'accusation qui pouvaient être à sa charge.
« Lorsque le Sénat gouvernant a été saisi du procès de Tchernychewsky, le procureur général, sur la proposition du ministre de la justice, proposa de joindre aux pièces de l'affaire Tchernychewsky, une lettre reçue dans la
3« section et adressée par Tchernychewsky à Alexis Nikolaévitch (PJéstchéïeff probablement). Voici le contenu de cette lettre.
« Mon bon ami Alexis Nikolaévitch! Peut-être avez- vous raison de me reprocher de trop me fier à des gens que je connais à peine. Je suis le premier à reconnaître que malgré toutes les précautions que j'ai prises, je cours de grands risques, mais à qui la faute ? Vous savez qu'il est impossible de perdre du temps — cela se fera maintenant, ou cela ne se fera jamais 1 L'hésitation serait à l'heure qu'il est un crime, une faiblesse impardonnable, une faute irréparable. Voilà près d'un an que vous faites attendre après votre presse, et le jour est enfin venu où nous ne pouvons plus différer si nous voulons gagner la partie. Pendant que vous nous remettiez de jour en jour, nous avons mis la main sur des gens quij s'ils n'ont pas une grande valeur par eux-mêmes, sont, dans tous les cas, des gens énergiques et qui ont fait leurs preuves comme activité, puisque depuis un an ils ont une imprimerie secrète. Nous n'avons pu renoncer à profiter de cette occasion favorable de faire imprimer notre manifeste, d'autant plus qu'en cas d'insuccès c'est à eux qu'incombera la plus grande part de responsabilité. Cependant n'en faites pas moins votre possible pour étouffer tous les bruits qui peuvent nous nuire, car ce n'est pas de vous seul que j'ai appris que Souline (ou un nom semblable) se vante de me connaître et raconte que je lui ai remis mon manuscrit pour le faire imprimer. Tâchez d'étouffer ces bruits ; cela vous sera d'autant plus facile que j'ai appris que ni Souline, ni Soroka n'ont à Moscou la réputation d'hommes sérieux et solides. Quant à Kostomaroff, on peut compter sur lui ; il va sans dire, cependant, qu'il ne faut pas s'ouvrir à lui outre mesure sans l'avoir préalablement éprouvé en le faisant agir. Du reste, il me fait l'effet d'un homme solide et utile, et, en tout cas, je vous remercie beaucoup de m'avoir mis en relation avec lui ; je ne vous dis rien aujourd'hui de la littérature, bien qu'il ait paru un assez
grand nombre de nouveautés intéressantes pour vous. Je me dépêche selon mon habitude, ou plutôt je suis pressé par Kostomaroff qui est là pendant que j'expédie cette lettre. Vous continuez comme auparavant à douter de l'heureuse issue de notre affaire, c'est mal î Plus d'énergie et plus de foi au succès, c'est un crime que de sommeiller à l'heure propice où tout s'éveille. C'est pour cette raison que vous n'aboutissez à rien. Non, nous ne perdons pas le temps dans des hésitations stériles. Voyez quels miracles ont fait L. avec ses officiers el 23 à Panstchowka. Votre tâche est la plus facile et c'est celle qui avance le moins. Pourquoi? Peu d'énergie, peu de force, peu de volonté I Mais je n'ai plus le temps que de vous serrer la main. Bien à vous, Tch.
« Je vous écrirai bientôt par l'intermédiaire de K...ff. » « Cette lettre a été présentée à Tchernychewsky devant le Sénat assemblé et il a été interrogé sur son contenu. Mais Tchernychewsky a répondu que ce n'était pas lui qui avait écrit cette lettre et qu'il ne la connaissait pas. Le Sénat a alors ordonné aux secrétaires de comparer l'écriture de Tchernychewsky avec celle de la lettre, et les secrétaires ont déclaré unanimement que cette lettre et les autres papiers de l'écriture de Tchernychewsky, relatifs à son procès et qu'il n'avait pas désavoués, provenaient de la même main. De son côté, l'assemblée de la première section du 5« département, après avoir comparé l'écriture de Tchernychewsky avec cette lettre, a déclaré que les secrétaires avaient raison dans leur appréciation et a confirmé de tous points cette appréciation.
« Le soldat Kostomaroff, mandé devant l'assemblée du Sénat, a confirmé ses précédentes déclarations relativement à ses rapports avec Tchernychewsky; quant à la lettre dont il s'agit, il a expliqué qu'elle lui avait été donnée par Tchernychewsky pour la remettre à Pléstchéïeff, mais qu'il l'avait égarée, puis retrouvée plus tard dans son sac de voyage, et que comme elle était abîmée et déchirée (eu effet, cette lettre a été remise au Sénat déchirée et por-
tant des traces de grattages), il n*avait pas osé la remettre en cet état à Pléslchéïeff.
« L'accusé Tchernychewsk^ n'a avoué aucun des faits qui lui sont imputés par l'accusation, ni dans les interrogatoires qu'il a eu à subir de la part de la commission d'enquête, ni dans son nouvel interrogatoire en présence du Sénat gouvefhant, ni enfin lors de sa confrontation avec Kostomaroff; mais d'un autre côté, il n'a nié ses relations ni avec Kostomaroff, ni avec Mikhaïloff. Lors de sa confrontation avec Kostomaroff en présence de la commission d'enquête, il a dit : « Je mourrai sans rien changer à ma déposition. » Il a expliqué ses relations avec Kostomaroff en disant qu'il le protégeait parce que c'était un jeune homme qui débutait dans la carrière littéraire. Tchernychewsky a sollicité auprès du Sénat gouvernant la permission de comparer lui-même la lettre à Alexis Nikolaévitch avec l'écriture de Kostomaroff, et a demandé qu'on lui fournît pour cela une loupe grossissant iO ou i2 fois. Mais le Sénat gouvernant considérant que toutes les formes et tous les usages prescrits par la loi avaient été observés dans la comparaison des deux écritures, a refusé d'accéder à cette demande.
« Le régistrateur de collège, Alexis Nikolaévitch Pléstchéïefif, a été cité devant le Sénat ; il a déclaré connaître Tchernychewsky et avoir eu avec lui des relations littéraires, mais il n'a avoué aucune complicité avec lui dans des actes contraires à la loi et a déclaré n'avoir pas reçu la lettre envoyée par l'entremise de Kostomaroff et intitulée « Mon bon ami Alexis Nikolaévitch! »
« Des renseignements qu'on s'est procuré sur Torigine de Tchernychewsky, il résulte qu'il est fils d'un prêtre, qu'il a fait son éducation, d'abord dans un séminaire, et ensuite à l'université, a été professeur au 2« corps de cadets et au gymnase de Saratoff, puis a été attaché à à l'adrûinistration da gouverneur de Saint-Pétersbourg et a enfin pris sa retraite en i859. Il est âgé de trentecinq ans, est marié et a deux enfants.
LE NIHILISME SCIENTIFIQUE. i77
« Après examen des circonstances du présent procès, le Sénat gouvernant trouve que l'accusé Tchernychewsky est sous le coup des trois chefs d'accusation suivants :
« lo D'intelligence criminelle avec le proscrit Herzen, tendant à renverser au moyen de la propagande le mode de gouvernement existant en Russie, et de complicité avec Herzen dans cette criminelle intention. Relativement à ce chef d'accusation, on voit que la seule base sur laquelle il repose est un post-scriptum d'Herzen à une lettre adressée à Serno-Solovievitch, où il est fait allusion à son intention de publier avec Tchernychewsky une revue « ici »> c'est-à-dire à Londres ou à Genève, — et une lettre trouvée chez Tchernychewsky ; cette lettre qu'il a reçue par la poste et dont il dit ne pas connaître le destinataire, a été écrite par Herzen ou Ogareiï qui y combattent une opinion de Tchernychewsky concernant l'inutilité d'entraîner la jeunesse dans une association littéraire. Tchernychewsky, de son côté, n'a avoué aucune connivence illégale avec Herzen et a déclaré qu'en effet, lors du départ de Mikhaïloff pour Londres, il l'avait chargé de conseiller à Herzen de ne pas entraîner la jeuoesse dans ses plans illégaux. Avec de pareilles données, il n'y a pas lieu de déclarer Tchernychewsky coupable de complicité avec Herzen dans ses tentatives de renversement du mode de gou- T^ernement existant en Russie, par le moyen de la propagande; c'est pourquoi il convient de déclarer, conformément à l'article 304 du 2^ livre du t. XV du Code criminel, que ce chef d'accusation n'est pas prouvé.
« 2° D'avoir rédigé une proclamation séditieuse « aux paysans seigneuriaux» et de l'avoir donné à imprimer à Kostomaroff avec l'intention de la répandre ensuite. Cette accusation est appuyée par les preuves suivantes : {a) par la déposition de Vsevolode Kostomaroff, enseigne dégradé et maintenant simple soldat, qui a expliqué dans les plus grands détails ce qui s'est passé entre lui et Tchernychewsky à propos de l'impression « aux paysans seigneuriaux; » {b) par un billet trouvé chez Kostomaroff et laissé
chez lui par Tchernychewsky, billet dans lequel ce dernier le prie de corriger une erreur qu'il a faîte dans le manuscrit et de remplacer les mots « obligés à terme » par ces autres mots « temporairement obligés » conformément aux règlements du i9 février, ce qui est confirmé, du reste, par un manuscrit annexé aux pièces du procès, dans lequel on retrouve en effet les mots « obligés à terme »; et parla ressemblance parfaite de ce billet avec récriture de Tchernychewsky, ressemblance reconnue par rassemblée du Sénat gouvernant tant pour chaque lettre prise séparément que pour l'ensemble ; (c) par la déposition du bourgeois ïakovleff, employé comme copiste par Kostomaroff et Tchernychewsky, et qui a déclaré que ce dernier avait prié Kostomaroff de hâter l'impression de la proclamation aux paysans seigneuriaux ; {d) par une déclaration du criminel politique Mikhaïlofî qui, lors de son procès devant le Sénat gouvernant, a déclaré avoir entre les mains une proclamation aux paysans seigneuriaux et l'avoir remise à Kostomaroff. Ainsi, cette déclaration se trouve d'accord avec la déposition de Kostomaroff qui a mentionné la coopération de Mikhaïloff à l'impression dé la proclamation aux paysans seigneuriaux. Mikhaïloff, arrêté pour un crime politique et convaincu de culpabilité, a persisté à cacher le nom de ses complices lorsqu'il a vu qu'il ne pourrait échapper lui-même au châtiment qu'il avait mérité.
« Comme réfutation des preuves ci-dessus énoncées, le littérateur Nekrassoff ne produit qu'une lettre signée par cinq personnes emprisonnées pour crimes politiques et qui s'efforcent d'établir que ïakovleff aurait été corrompu par Kostomaroff et poussé par lui à faire une déposition fausse contre Tchernychewsky. Cette lettre semble dictée par le désir qu'ont éprouvé ces criminels politiques condamnés à une peine légère, de sauver leur complice qui n'est pas encore condamné par le tribunal criminel, et de plus on est frappé de l'inconséquence du procédé de ces prisonniers qui, au lieu de présenter leur déposition contre
lakovleff au directeur de la prison, plus à même que persoDoe de découvrir la vérité, ont jugé à propos de l'envoyer au directeur de la revue dans laquelle Tchernychewsky développait ses idées pernicieuses. Tchernychewsky lui-même n'oppose à ces preuves aucune réfutation. Il résulte de ces preuves l'entière conviction morale que Tchernychewsky est l'auteur de la proclamation aux «paysans seigneuriaux » et qu'il a cherché à la répandre en la faisant imprimer.
« 3« De provocation à la révolte. La preuve matérielle que Tchernychewsky est coupable de ce crime se trouve dans une lettre autographe (t. XV du Code criminel, partie II, art. 326, et t. X, partie II, art. 354) de Tchernychewsky à un nommé Alexis Nikolaévitch. Ainsi, cette lettre transforme la preuve morale de la culpabilité de Tchernychewsky en une preuve juridique. Cela prouvé (art. 308, t. XV) par le texte même de cette lettre dans laquelle, en reprochant à son ami la lenteur qu'il met à lui fournir les moyens matériels d'imprimer secrètement et de répandre sa proclamation séditieuse, il lui écrit qu'il a profité, pour imprimer son manifeste, de la bonne volonté des gens qu'il a rencontrés sur sa route et qui s'occupaient de faire des publications secrètes. Il est hors de doute qu'il s'agit ici de Koslomaroff, de Souline et de Soroka, et de la proclamation aux « paysans seigneuriaux » qu'ils s'étaient chargés d'imprimer. Il est également évident, d'après le contenu de cette lettre, qu'il connaissait d'autres individus malintentionnés qui avaient troublé la tranquillité publique en répandant leurs proclamations (L. et 23 à Panstchovka).
a Les circonstances qui viennent d'être exposées ne permettent pas de douter de l'existence d'une conspiration ayant pour but de renverser le gouvernement, et de la part active que Tchernychewsky a prise à cette conspiration par des provocations séditieuses. Ainsi les actes de Tchernychewsky réunissent toutes les conditions qui constituent le crime prévu par le Code criminel, livre !•«•,
t. XV, des crimes d'État, art. 283, c'est-à-dire la complicité dans une conspiration contre le gouvernement. Toutefois, comme les coupables projets de Tchernychewsky ont été découverts par le gouvernement en temps voulu et dès leur début, et n'ont donné lieu à aucune révolte ni à aucune des conséquences pernicieuses qui auraient pu en résulter, Tchernychewsky doit jouir des bénéfices accordés aux coupables par l'art. 284, et n'être puni que d'une peine de 3« ou 4® degré (art. 21). Enfin le Sénat, statuant sur le degré de la peine méritée par Tchernychewsky, a jugé que Tchernychewsky, en sa qualité de littérateur et d'un des principaux collaborateurs de la revue le Contemporain ^ avait exercé, par ses productions littéraires, une grande influence sur les jeunes gens chez qui il avait développé, jusqu'à ses extrêmes limites, les doctrines matérialistes et socialistes répandues dans toutes ses œuvres, et avait joué le rôle d'un agitateur des plus dangereux en indiquant le renversement du gouvernement légal et de l'ordre de choses existant, comme le moyen de réaliser ces doctrines, et en conséquence croit juste d'infliger à Tchernychewsky la plus rigoureuse des peines mentionnées à l'art. 284, c'est-à-dire à la plus rigoureuse des peines du 3® degré, en raison de ses dénégations opiniâtres, malgré les preuves indubitables qui existent contre lui. Pour ces motifs et en vertu des lois, le Sénat gouvernant décide que le conseiller titulaire en retraite, N. G. Tchernychewsky, âgé de 35 ans, convaincu d'avoir conspiré le renversement de l'ordre de choses politique actuel, d'avoir rédigé une proclamation séditieuse « aux paysans seigneuriaux, » et de l'avoir donnée à imprimer dans le but de la répandre ensuite, sei^a privé des droits attachés à sa condition, envoyé aux travaux forcés dans les mines pendant 14 ans, et déporté ensuite en Sibérie à perpétuité.
« Vu l'art. G17 du 2® liv, du t. XV du Code, cette sentence sera soumise à Sa Majesté Impériale dont on attendra la confirmation* Quant à l'accusation formulée contre
Tchernychewsky d'avoir entretenu des intelligences coupables avec le proscrit Herzen et d'avoir pris part à ses coupables desseins, le Sénat gouvernant a décidé que ces faits n'étaient pas prouvés.
« M. le gouverneur général de Saint-Pétersbourg a eu communication d'un oukase qui lui enjoignait de veiller à l'exécution de l'ordonnance impériale confirmant la décision du conseil de l'empire dans l'affaire du conseiller titulaire en retraite, Tchernychewsky, condamné pour crimes politiques, et la conclusion du Sénat gouvernant à l'égard de l'accusation formée contre le même Tchernychewsky d'avoir entretenu des intelligences coupables avec le proscrit Herzen, et d'avoir pris part à ses projets criminels. Copie de l'attestation de Tchernychewsky a été remise également à M. le gouverneur général. »
Cette lecture achevée , on lui annonce la grâce que lui fait l'empereur en réduisant à sept ans la durée des travaux forcés ; puis, on lui couvre la tête, on le fait mettre à genoux, on casse une épée au-dessus de sa tête et, pour comble d'ignominie, on l'enchaîne pour quelques minutes au poteau... Mais voilà qu'un bouquet de fleurs tombe à ses pieds; d'autres bouquets, qui lui étaientjjetés, sont attrapés en l'air par des policiers. Au moment où le prétendu criminel entre dans la voiture, le mouvement général de la foule est à peine contenu par les gendarmes; comme si la foule avait voulu suivre celui qui la quittait pour toujours, ou comme si elle avait voulu le délivrer de la force brutale. La voiture part au milieu des cris : « au revoir! » et la place publique devient vide.
Tchernychewsky, après avoir fini ses sept ans de travaux forcés dans les mines de Nertchinsk, ne reçut pas la permission de revenir parmi les siens. Il fut transporté dans une prison située près d'une ville nommée Viluysk, dans la Sibérie orientale. Là,
Tchernychewsky, cet esprit vigoureux et ferme, a vécu dans une solitude complète, sauf la société des cosaques et des gendarmes. C'est là qu'il vient de s'éteindre. Quelles ont pu être les dernières pensées de ce savant, de ce sage, victime de son temps, de son milieu et de sa propre énergie ?
Tchernychewsky est le véritable fondateur du nihilisme scientifique : le gouvernement russe ne s'y est point mépris. Si Proudhon a été si maltraité chez nous et même taxé de folie, quel devait être sur le sol du servage le destin d'un homme qui parlait des « relations du capital et du travail », soulevait des questions problématiques, suscitait des idées endormies, en un mot jetait un coup d'œil scrutateur sur les vices de l'organisation sociale russe.
A ce propos, les Lettres sans adresse de Tchernychewsky sont un véritable monument. Écrites d'un ton léger et railleur, elles étaient destinées à être lues par une aristocratie qui lit et aime Voltaire. Elles eurent la force d'un pamphlet, pénétrèrent partout, bouleversèrent une foule d'esprits. C'était un réquisitoire si éloquent ! si indiscutable ! Écoutez-le, s'adressant aux hommes du pouvoir avec son ironie familière et ailée :
Depuis longtemps déjà on entend des appels au peuple, et il a été mainte fois essayé d'écouter ces appels, mais il n'en a jamais été retiré aucun avantage. On appela le peuple pour délivrer Moscou des Polonais ; le peuple alla, délivra, et fut laissé dans une position pire qu'elle ne fut jamais et qu'elle n'aurait pu être sous les Polonais. Après, on lui a dit : Délivre la Petite-Russie ; le peuple délivra, mais ni sa situation, ni celle de la Petite-Russie ne fut améliorée. €n lui a dit : Conquiers-toi des relations du côté de TEu-
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rope ; il a vaincu les Suédois et n'a conquis avec les ports J)altiques que la conscription et la confirmation du servage. Puis, suivant toujours ces appels réitérés, il vainquit maintes fois les Turcs, prit la Lithuanie, détruisit la Pologne, et, de tout cela, il n'a tiré aucun profit. On Ta mis en mouvement contre Napoléon, il a conquis pour l'État russe la primauté en Europe, et toujours il fut laissé dans son ancienne position. Il retira le même profit de tous les appels ultérieurs. Pourquoi donc se laisserait-il entraîner maintenant par de nouveaux appels, quels qu'ils soient? Il n'en attend pas d'autre avantage que des anciens.
A 'qui la faute si cette méfiance du peuple existe? Est-ce à vous ou à nous, hommes modernes? La disposition actuelle des pensées du peuple s'est établie par la longue marche des événements, antérieurs à vous et à nous. Tâchons de comprendre cela.
La vérité est également amère pour vous tous autant que pour nous. Le peuple ne croit pas que des soins, de qui que ce soit, il puisse résulter quelque chose de réellement utile pour lui. Noms tous qui nous séparons du peuple, sous quelque dénomination que ce soit, — soit sous le nom de pouvoir, soit sous le nom de telle ou telle autre classe privilégiée; nous tous qui sommes censés avoir des intérêts particuliers quelconques, distincts de l'objet du désir populaire, intérêts de la puissance diplomatique ou guerrière, intérêts de l'arrangement des affaires intérieures, intérêts de notre fortune personnelle, intérêts de la science, — tous nous sentons vaguement quel doit être le dénouement de cette disposition des pensées du peuple.
Ces paroles d'un Russe, qui ne les a lues déjà chez les socialistes français? La comparaison viendra à Tesprit de tout le monde, et en effet, Tchernychewsky n'a pas d'autre prétention : il est socialiste. Ce titre en Russie a pour équivalent celui de nihiliste.
C'est donc Tamour du peuple qui inspire Tchernychewsky : le sujet des Lettres sans adresse est éminemment populaire. Il s*agit de l'abolition du servage en Russie, et les déceptions dont cette grande mesure libérale a été accompagnée pour la majorité des anciens serfs, est Fobjet de toute Tindignation, de toute la verve de cet honnête homme :
Les serfs , dit-il quelque part , n'avaient pas cru que la liberté qu'on leur avait promise, ne devait consister que dans les changements de formes auxquels la solution bureaucratique l'a bornée. De là, provinrent partout des chocs entre les serfs et le pouvoir, ce dernier s'efforçant d'appliquer sa solution. De là, provinrent des scènes qu'on ne put voir de sang-froid. La compassion pour les serfs s'empara de la masse des autres classes sociales. Quant aux serfs eux-mêmes, malgré toutes les excitations et malgré toutes les mesures de répression, ils restèrent convaincus qu'il leur fallait attendre un autre, un véritable affranchissement. De cette disposition d'esprit, il doit nécessairement surgir de nouveaux chocs si l'espoir des serfs ne se réalise. Ainsi, le pays a été soumis à des troubles et il craint d'en voir éclater de nouveaux. Or, le temps orageux est toujours lourd pour tout le monde. Dès lors commença à se développer dans la masse des autres classes sociales, l'idée de la nécessité de modifier la solution de la question paysanne afin de faire cesser les émeutes. Une fois que cette circonstance les eut forcées à réfléchir aux affaires sociales , toutes les classes de la société se tournèrent naturellement, de la question spéciale qui leur avait donné cette disposition d'esprit, vers l'ensemble de la situation sociale; et il va de soi qu'elles n'eurent pas de peine à voir si cette situation est ou n'est pas conforme à leurs intérêts. Elles ont toutes remarqué bientôt qu'il existe, dans l'ordre actuel , des côtés également désavan-
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tageux pour toutes les classes de la société et se sont inspirées du désir unanime de modifier ces côtés désavantageux.
Tel est le ton général des Lettres sans adresse, plaidoyer généreux et convaincant. Tchernychewsky tendait à prouver que, malgré l'émancipation, le servage existe encore sous des formes déguisées, et selon lui, ce mensonge devait fatalement, un jour ou l'autre, entraîner une révolution. L'avenir dira s'il s'est trompé.
C'est dans une revue russe, le Contemporain, que Tchernychewsky publia sa traduction des œuvres économiques de S.-Mill avec des commentaires de sa façon. Partisan du plus grand nombre, c'est toujours en faveur de la foule qu'il écrit : il est l'ennemi déclaré des minorités qui veulent consommer et jouir uniquement, sans produite.
Un des plus remarquables chapitres de la critique de S.-Mill par Tchernychewsky, est celui où l'écrivain russe attaque à tous les points de vue la question absolument industrielle de la division du travail. Ce sont des pages excellentes que le lecteur nous saura gré de faire passer sous ses yeux :
Tout ce que Mill dit au sujet de la coopération du travail , est parfaitement juste; mais chacun de ses lecteurs s'aperçoit qu'il a oublié d'examiner les conséquences fte cette loi qui se rapportent directement, non à la production, mais à l'ouvrier producteur, et qui, néanmoins, se répercutent grandement sur la production elle-même, puisque celle-ci dépend des qualités de l'ouvrier. Nous allons commencer l'analyse de ce côté de la question par les données physiologiques.
L'organisme humain se présente comme un système très compliqué de parties diverses, dont le bon état physiologique , est étroitement lié par leur commune dépendance des organes essentiels de la respiration et de l'alimentation. L'estomac et les poumons, avec les parties qui s'y rattachent sous le rapport des fonctions physiologiques , ne concourent pas directement au travail extérieur; mais ils élaborent les éléments aptes à maintenir la force de toutes les parties de l'organisme qui agissent dans la production matérielle. La puissance de l'estomac est en rapport direct avec le développement général de l'organisme; elle s'accroît quand l'organisme se fortifie, et elle décroît quand il s'affaiblit. Quand l'état général de l'organisme laisse à désirer, l'estomac perd alors la faculté d'élaborer les matériaux du sang en quantité suffisante pour les besoins de l'organisme. Il faut dire absolument la même chose des poumons ; lorsque l'organisme est affaibli, ils perdent de leur puissance respiratoire et ne peuvent plus inspirer l'air en quantité suffisante pour opérer complètement l'hématose ou oxygénation du sang.
De plus, la physiologie démontre que, pour maintenir chaque partie de l'organisme en bonne santé , une certaine intensité et une certaine durée du travail sont indispensables pour les muscles de cette partie. Quand il y a excès de travail, les muscles s'affaiblissent; ils s'affaiblissent également quand il y a manque d'exercice. Cet état d'affaiblissement est toujours suivi d'une altération de la partie de l'organisme à laquelle ces muscles appartiennent.
Il en résulte que pour maintenir l'organisme en bon état, il faut une certaine quantité de travail pour les muscles de toutes les parties de cet organisme. Le caractère particulier des travaux qui sont considérés comme sains, c'est qu'ils fournissent un exercice convenable aux muscles de toutes les parties du corps. Tels sont presque tous les travaux qui appartiennent aux degrés inférieurs de l'état économique; la division du travail y est encore
très peu développée, et, pour cette raison, chaque ouvriep exécute toute une série d'opérations, qui exigent tour à tour l'eifort des muscles de toutes les parties de l'organisme et obligent l'ouvrier à changer fréquemment la nature de l'exercice et la position du corps.
Prenons comme exemple un de ces scieurs de long qui voyagent par les endroits écartés de nos provinces, endroits où les scies mécaniques sont inconnues. Ce scieur se donne la peine d'aiguiser la scie lui-même ; il construit lui-même le tréteau , et lui-même se charge d'y placer le tronc d'arbre qui doit être scié ; puis encore, il s'occupe à mettre les planches ensemble pour les faire sécher. Combien ces parties de sa besogne ne demandent-elles pas d'attitudes différentes, combien d'eiforts variés des divers muscles ! Jetons aussi les yeux sur la partie principale de son occupation, sur celle qui constitue, à proprement parler, le sciage du bois. Là il meut la scie avec les mains et se balance de tout son corps à chaque mouvement de va-et-vient de la scie, de sorte que tous les muscles dorsaux travaillent énormément; ces balancements sont d'une telle intensité et demandent de tels changements dans la force avec laquelle il s'appuie sur les pieds, que tous les muscles des membres inférieurs participent au travail : tantôt il plie les genoux avec force, tantôt il met non moins de force à les raidir; ainsi le corps prend tout entier part au travail et jouit tout entier de la conséquence normale du développement harmonique des forces. Eu présence de ce développement harmonique de toutes les forces de l'organisme, l'estomac et les poumons se fortifient également. Dès lors, si les autres parties de l'organisme demandent une plus grande quantité de sang, ces organes centraux acquièrent du même coup la faculté d'en préparer davantage, par une bonne élaboration d'une plus grande quantité de nourriture. (Il va de soi, que nous ne parlons ici que des cas où le travail s'opère dans de bonnes conditions hygiéniques).
Mais le lecteur s'aperçoit que de pareils travaux, occu-
panl Torganisme entier, appartiennent de préférence aux degrés inférieurs des procédés de production. Le travail exigé de l'ouvrier devient d'autant plus exclusif que la production est plus perfectionnée. Prenons pour exemple cette même profession de scieur. Lorsque la scie commence à se mouvoir au moyen de l'eau et de la vapeur au lieu d'être mue par les bras de l'homme, et lorsque les troncs d'arbre sont également placés sous la scie au moyen d'un mécanisme particulier au lieu de l'être au moyen des épaules d'hommes, alors au lieu de scieurs qui travaillent de tout le corps, il faut des ouvriers qui ne font plus que surveiller le fonctionnement du mécanisme, s'ils ne le corrigent par de légers mouvements de bras, mouvements n'exigeant déjà plus ni le concours du dos, ni celui des jambes. Ainsi, la besogne de ces ouvriers consiste à présent dans une inactivité presque complète de tout l'organisme, excepté des bras, dont les muscles n'ont eux-mêmes pas beaucoup à travailler.
Les effets physiologiques d'une semblable position sont évidents : l'organisme ne peut acquérir la vigueur qui lui était donnée par la forme moins perfectionnée de la production. Mais, du moins, il n'est pas nécessaire ici que le corps soit toujours dans une attitude incommode pour la nutrition des organes. Dans la majeure partie des cas, les procédés perfectionnés de la production sont encore accompagnés de cette seconde circonstance, qui est tout aussi nuisible à l'organisme. Dans presque toutes les fabriques, la plupart des ouvriers restent la journée entière dans une seule position, position assise, où le corps demeure courbé, tordu sur lui-même, et ils ne travaillent que de deux ou trois muscles, tandis que le reste du corps s'atrophie par l'immobilité et que la nutrition s'y engourdit par suite d'une attitude incommode. En présence d'une extrême division du travail, l'organisme de la plus grande moitié des ouvriers tombe dans une sorte de léthargie, qui occasionne aussi l'affaiblissement des organes internes l'estomac devient paresseux, les poumons ne se déve-
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loppent point, d'où, conséquence inévitable : faiblesse générale de la nutrition, cachexie, prédisposition aux maladies de poitrine, etc.
L'autre partie des ouvriers, partie un peu moins nombreuse, s'adonne, en présence de Textrême division du travail, à des occupations exigeant une si grande activité musculaire, qu'elle dépasse la force de l'organisme. Les uns doivent tourner la roue en position assise; les autres la tournent dans une position plus salubre; en se tenant debout, mais ils la tournent durant deux fois plus d'heures que cette attitude ne peut être supportée sans devenir nuisible. On enfreint ici la proportion entre la nutrition et le développement des diverses parties du corps, proportion nécessaire à la santé, ou, en d'autres termes, on occasionne l'affaiblissement général de l'organisme.
En un mot, l'extrême division du travail, dans l'état actuel de la production , où l'ouvrier reste à perpétuité attaché à une seule et même parcelle de la besogne, conduit à la destruction de l'organisme de la majeure partie, de l'énorme partie des ouvriers qui emploient les procédés perfectionnés de la production. Telle est la conséquence purement physiologique de la division du travail dans l'ordre économique actuel. Quant à son influence sur la situation économique, elle est tout à fait du même genre.
Dans le deuxième livre dé Mill, nous trouverons des démonstrations détaillées établissant que le taux du salaire dépend du degré de développement intellectuel de l'ouvrier et de la grandeur des dépenses qu'il lui a fallu faire afin d'acquérir la somme de connaissances techniques qu'il possède. L'opération exécutée par chacun des ouvriers devient d'autant plus simple que la division du travail est plus grande ; elle exige d'autant moins de forces intellectuelles , que le temps nécessaire à parvenir à la perfection de son exécution est moindre; il n'existe guère d'autre exception à cela que les fonctions très peu nombreuses de la surveillance générale, ou bien de la mise ensemble des diverses parties séparées du produit. Excepté
ce peu d'ouvriers, toute la masse restante, par la nature même des choses, doit subir la diminution du salaire, proportionnellement au perfectionnement des opérations productives. Auprès d'une machine, presque tous les ouvriers exécutent un labeur purement mécanique; ce n'est que le régisseur de tout le mécanisme qui , seul , a une occupation humaine, exigeant de Tesprit et du savoir technique; c'est pourquoi le perfectionnement des procédés de production, dans l'ordre économique actuel, mène inévitablement la classe ouvrière vers la décadence sous le rapport économique.
En vain MM. du statu quo citent , comme réfutation de cette déduction, une multitude de chiffres démontrant, d'après leur assertion , que le salaire en Angleterre , en France et en d'autres pays, pionniers de la civilisation, n'a pas baissé ni n'est resté le même, mais a au contraire haussé pendant les dix dernières années. Premièrement, les chiffres qu'ils présentent, sont presque tous d'un caractère par trop peu digne de foi. (Nous aurons encore plusieurs occasions de traiter cette question avec plus de détail.) Secondement, quand même ils auraient été parfaitement vrais, ils ne démontreraient rien encore. Outre la division du travail et autres faits qui ont, dans l'ordre actuel des choses, une influence fâcheuse sur le salaire, on voit se développer, dans ces mêmes communautés, d'autres faits ayant une influence complètement opposée. Le principal de ces faits est le progrès des sciences. Il sert de source commune à tous les autres faits de ce genre; grâce à lui, la technique se perfectionne, des institutions barbares et des coutumes sauvages disparaissent, et la masse de la population commence à participer aux droits civils. Toutes ces modifications ont une tendance à améliorer la situation de la communauté et celle des ouvriers. Quand même le salaire aurait haussé pendant les dix dernières années en Angleterre et en France , cela démontrerait uniquement que les changements utiles effectués dans cette période de temps, furent tellement grands,
qu'ils l'ont emporté sur l'influence de la division du travail. Il est très probable qu'à présent les hommes vivent plus commodément à Saint-Pétersbourg, qu'ils n'ont vécu à Moscou sous Basile l'Aveugle ; mais s'ensuit-il qu'en se transplantant à Saint-Pétersbourg, ils se transplantaient dans un climat plus salubre? Non, tout ce qu'il y a au fond de ce fait, c'est que le développement de la civilisation a fourni à présent dans un plus mauvais' climat des commodités qui n'existaient même pas dans un- bon climat en présence de l'ignorance complète; or, le climat pétersbourgeois n'en est pas moins mauvais : cela ne peut être réfuté ni par la description des maisons splendides , ni par les louanges de l'éclairage au gaz, — tout cela n'a rien à voir ici ; le degré de comparaison est tout autre , il est donné par des observations météorologiques du climat lui-même et non par autre chose, non par quelque chose d'étranger au climat. Il en est de même quant à la question de l'efTet de la division du travail sur le salaire ; on doit prendre pour base les observations portant sur le principe même de la division du travail, et non sur quelques circonstances qui lui sont étrangères, sur des faits qui sont produits par l'action d'autres forces. Chaque opération séparée n'est-elle pas simplifiée par la division du travail? Ne faut-il pas moins de temps pour l'apprendre, ne faut-il pas moins d'esprit et de savoir pour l'exécuter? — Oui, elle est simplifiée ; oui , il faut moins d'esprit, moins de savoir* — Le salaire n'est-il pas moindre, quand le travail demande moins d'esprit, de savoir et d'apprentissage technique? — Oui, il est moindre. Si vous prouvez que ces déductions sont fausses , vous prouverez alors que la division du travail n'a pas de tendance inévitable à faire baisser le salaire; mais tant que vous n'ave? pas démenti ces déductions, toutes les comparaisons du monde, du salaire d'aujourd'hui avec le salaire d'auparavant, ne vous aideront à rien.
Autant Tchernychewsky est nerveux, pressant,
imaginatif quand il traite d'économie sociale et qu'il s'attaque corps à corps avec les princes du positivisme anglais, autant il est faibte, terne et ennuyeux quand il trace un roman. Il n'était pas né romancier, et il n'a dû adopter du reste cette forme, ce cadre du roman, que pour donner plus de vie à certaines de ses idées. En cela Tchernychewsky s'est trompé.
Nous ne nous attarderons donc pas à faire l'analyse d'une œuvre assez faible comme intrigue. Nous nous contenterons de lui emprunter quelques citations et d'extraire quelques lignes du livre de l'écrivain italien Arnaudo, dont M. Bellenger vient de donner une intelligente traduction. Au fond, quelle théorie veut soutenir Tchernychewsky? Celle de Famour libre. Étrange conception d'un esprit si net, rêve incompréhensible d'un homme probablement déjà malade et à qui il manqua d'être aimé.
Les scènes se passent à Saint-Pétersbourg; mais, étant donnée l'existence de types analogues à ceux de Tchernychewsky, elles pourraient aussi bien se passer à Turin, à Paris, à Vienne, à Londres ou à New-York, dans n'importe lequel des pays situés sur cette partie du globe que nous appelons monde civilisé. Partout il existe des mères qui veulent marier leurs filles comme bon leur semble et en tirer profit; le personnage de Maria Alexevna se trouve partout. Le mariage reconnu valide seulement avec la sanction religieuse ou avec la sanction civile existe dans tous les pays de l'Europe et de l'Amérique. La tyrannie des mères et les empêchements de la légalité quant au mariage existent donc partout; ce ne sont pas des maux exclusivement russes. Dans le roman, les « hommes nou- « veaux » de Tchernychewsky ne luttent donc pas contre des conditions spéciales à leur pays, mais contre l'orga-
nisation de la famille dans le inonde entier. Les nihilistes de Tcbernychewsky sont cosmopolites en ce sens : qu'ils ne sont pas seulement nihilistes en Russie à cause de la mauvaise organisation politique de ce pays, mais qu'ils seraient nihilistes en n'importe quel autre pays où ils se trouveraient; parce qu'ils sont une protestation contrôla civilisation actuelle, contre la civilisation comme nous l'entendons. Si les idées des « hommes nouveaux » de Tchernychewsky devenaient populaires parmi nos étudiants italiens, nous aurions aussi le nihilisme en Italie. Heureusement que nos étudiants ont assez de bon sens et ne se fourrent pas dans la tête des fantaisies, prétendues positives et régénératrices, du genre de celles de Lopoukhof, Kirsanof et Rakhmetof.
A présent que nous connaissons la texture du roman, venons aux types et à la théorie.
Parmi les types, choisissons-en deux : Lopoukhof et Rakhmetof. Il n'y a pas de différence essentielle entre Lopoukhof et Kirsanof.
Lopoukhof est un étudiant de la faculté de médecine. Il appartient à cette petite minorité des étudiants eoî^emes qui ne sont pas boursiers de l'État, et qui pourtant trouvent moyen de^ne pas souffrir ni de la faim ni du froid. Au moment où il entre en scène , où il est question de lui dans le roman, ses études sont presque terminées; il se croit sûr d'être reçu médecin dans l'un des hôpitaux militaires de Saint-Pétersbourg (cela est considéré comme un grand bonheur), et d'obtenir une chaire à l'Académie de médecine. Quant à exercer simplement la profession médicale, il n'y songeait nullement. (Arnaudo.)
« C'est un fait bien curieux, — dit à ce sujet Tchernychewsky,— que cette résolution des étudiants en médecine de ces dix dernières années, de ne pas vouloir s'occuper de pratique. Même les plus habiles et les plus capables d'entre eux dédaignaient cette ressource précieuse : l'exercice de la médecine, qui, à elle seule, aurait assuré leur
existence; ou bien ce n'était que proYisoirement qu'ils l'acceptaient, toujours prêts à abandonner la médecine proprement dite, dès qu'il leur était possible de le faire, pour se consacrer à l'étude de quelque science auxiliaire, comme la physiologie, la chimie, etc. Pourtant, chacun d'eux savait qu'en pratiquant son art il pourrait avoir acquis une réputation dès l'âge de trente ans, avoir assuré largement son existence vers l'âge de trente-cinq, et enfin arriver, à quarante-cinq ans, à la richesse.
« Mais nos jeunes gens raisonnent autrement. Pour eux, l'art médical en est à ses débuts; et ils se préoccupent moins de soigner les malades que d'amasser des matériaux scientifiques pour les médecins futurs. Us s'occupent ^ moins de la pratique de leur art que des progrès de la science, leur bien-aimée.
« Ils crient contre la médecine, et ils y consacrent toutes leurs forces ; ils renoncent pour elle à la richesse, même à l'aisance, et restent dans les hôpitaux, où ils trouvent occasion de faire des observations intéressantes pour la science; ils découpent des grenouilles, ils dissèquent tous les ans des centaines de cadavres, et, dès que cela leur est possible, ils montent des laboratoires chimiques.
« Leur propre misère les touche peu. Ce n'est que quand leur famille est malheureuse qu'ils pratiquent assez pour pouvoir l'aider, mais sans cependant abandonner la science ; c*est-à-dire qu'ils pratiquent sur une très petite échelle, ne soignent que des gens réellement malades et qu'on peut soigner dans le déplorable état où se trouve actuellement la science. Inutile d'ajouter que ces clients sont, en général, fort peu lucratifs *. »
Cette manie, cette idée fixe de ne pas vouloir exercer la tnédecine , fait qu'il y a en Russie une grande quantité de médecins pauvres errant sans ressources, dans les grandes cités ; tandis que les campagnes sont abandon-