‹ Introduction à l'histoire du nihilisme russeChapitre 8 sur 30 · Ce qui était vrai en 1873 ne l'est plus aujourd'hui · texte numérisé non relu

Ce qui était vrai en 1873 ne l'est plus aujourd'hui

des traits communs à tous, mais aussi des types bien tranchés : Vieux-Ru sSes, Jeunes-Russes, étudiants progressistes, que nous pourrions appeler des radicaux modérés, et enfin des nihilistes; voilà les quatre groupes qui vont, avec des tendances diverses, boire le même lait à la commune mamelle de renseignement supérieur de Saint-Pétersbourg. Tous ardents à la défense de leurs idées, tous enfiévrés d*un désir de triomphe, amoureux de la lutte, ils sont, comme je l'ai dit en commençant, le foyer secret où s'élabore l'avenir russe, le creuset où mille forces obscures viennent se combiner pour un suprême éclatement. Les fonctions tendent de plus en plus à tomber aux mains des étudiants russes, devenus juristes; les influences sociales, dues à l'autorité scientifique du talent ou du génie, vont, elles aussi, aux étudiants qui entrent dans la carrière avec une renommée de travail et de pratique; chaque parti sera donc à son tour au pouvoir ; et on aura ce singulier spectacle d'un pays despotique et autoritaire où, comme chez les nations de gouvernement constitutionnel, le régime changera tous les cinq ans, malgré le maintien des mêmes ministres, malgré rinébranlable trône impérial. On peut donc considérer le corps des étudiants comme le plus important dans la nation. Avec lui tout est possible, toute révolution est faisable, toute réforme devient facile; sans lui, rien ne peut s'édifier, rien de durable du moins, rien de vraiment national.

« L'enseignement supérieur en Russie a un caractère élevé. Le droit y est enseigné conformément aux Pandectes et au Digeste, c'est-à-dire que l'extrême bon sens latin a encore son influence sur

les peuples du Nord. El comment en serait-il jamais autrement? Le droit ne change pas, il est le même partout; il naît de la conscience universelle. Les besoins des siècles ont juxtaposé des coutumes; le peuple russe, plus que tout autre, vit de règlements faits au jour le jour. Mais d'heure en heure l'idée d'un Code national fait son chemin, il est déjà à demi élaboré. Du moins les questions primordiales, la naissance , le mariage , l'héritage , la mort , sont des points éclaircis. La religion, la propriété, la famille , ont leurs lois spéciales. Mais tant que les Russes n'auront ni droits civils véritables, ni droits politiques, il sera impossible que les chaires de droit atteignent à la hauteur de notre école. Néanmoins, quoique avec précaution, les maîtres du droit russe actuel désignent du doigt les réformes désirables, l'heure propice où elles se feront avec le plus de chance de durée, et l'esprit dans lequel elles devront être conçues.

« La médecine et l'histoire naturelle sont des sciences avancées, qui s'enseignent à Pétersbourg avec l'esprit le plus libre de préjugés, le plus sagement philosophique. Le Darwinisme est au sommet de l'École médicale russe. C'est dire que, libre de toute superstition, la science qui doit guérir, s'étaye sur l'expérience seule, en bannissant toute métaphysique. Élèves de Bacon, d'Auguste Comte et de Darwin, les professeurs d'anatomie et de pathologie interne ont une autorité que n'ont jamais eue les professeurs qui s'en remettent à Dieu du soin de faire avancer la science.

« Les chaires de l'enseignement littéraire m'ont semblé occupées par des esprits supérieurs» d'une

instruction ou d'une érudition recommandables, mais d'allures timides, hésitantes. On sait en quel mépris Nicolas tenait la philosophie : elle ne s'est pas encore relevée du coup de botte militaire qui l'avait atterrée. Cet empereur, à l'imitation de Napoléon I"', n'aimait pas les idéologues. Mais chose singulière et qui ferait le désespoir de Nicolas, s'il vivait, je ne crois pas qu'il y ait de terre au monde où fleurisse avec plus de vigueur le peuple pullulant des idéologues. On les rencontre partout, et on a pu voir que cette qualité peut s'appliquer indistinctement à tous les étudiants, ajoutons à tous les professeurs. C'est que la pensée est de nature éruptive et reviviscente : semblable à ces plantes que le fer féconde en les émondant, la pensée, obstinément persécutée par les despotes, jaillit du sol aux lieux les plus inattendus, d'une souche amaigrie exprime des rejetons vigoureux, et lasse la serpe et la faucille. C'est aux étudiants de Saint Pétersbourg et de Moscou que la Russie i;emet ses destinées ultérieures. Lourde tâche, dont ils ne seront point indignes, mais qui exige de ceux qui l'acceptent de l'abnégation, du désintéressement, de la patience. La Russie est travaillée de plusieurs maladies : le corps est trop développé pour la tète ; sa croissance a été trop rapide; des crises violentes ne sont point pour la guérir. Aux étudiants donc, dépositaires de la science, futurs maîtres des fonctions et du gouvernement, de travailler en vue d'une révolution pacifique, dans les sentiments d'humilité et de renoncement qu'il faut leur conseiller.

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