INTRODUCTION S
faîte pour en redescendre immédiatement bien bas, l'empire russe grandit rapidement jusqu'à attein Ire des proportions colossales sous Catherine II ; il dut cet essor au premier partage de la i^ologne et à la première guerre contre la Turquie, au moment même où l'Angleterre commença à s'agrandir dans les Indes orientales, mais où elle se trouva immédiatement après occupée par la guerre qui lui enleva l'Amérique. La Russie augmenta son pouvoir par les derniers partages de la Pologne, lorsque les armées de la France républicaine étaient partout victorieuses, mais semblaient aussitôt trouver dans la Russie un premier adversaire capable de leur tenic tête. Enfin, l'empire russe arriva à l'apogée de sa puissance, grâce à la faveur de Napoléon, lorsque le grand empire français pouvait contre-balancer les armes russes, avant de s'écrouler peu de temps après par suite des efforts et de la résistance que lui opposait surtout la Russie,
Pendant ces quatre périodes, les luttes les plus acharnées séparaient toujours les deux puissances qui, réunies, auraient pu seules imposer un temps d'arrêt à ce formidable accroisse irent de la puissance russe; nous voulons parler de l'Angleterre et de la France. Dans ce dernier pays, les rdis forts aussi bien que les faibles, les jacobins républicains et l'empereur absolu ont, pour ainsi dire, rivalisé à faire le jeu de l'ennemi le plus éloigné d'eux en Europe, en luttant contre leur ennemi national le plus voisin.
On aurait dit qu'il s'agissait dès lors d'empêcher la liberté de se propager superficiellement et avec une trop grande rapidité. Pendant longtemps,' la domination uni^
verselle, cette entrave de toute liberté et de toute culture intellectuelle, devenue plus dangereuse que jamais, ne seuiblait plus être le partage des peuples catholiques et latins, qui étaient de plus en plus pénétrés de l'esprit gernianique. Elle paraissait, au contraire, passer du côté des nations grecques et slaves qui, par leur culture intellectuelle et par leur religion, se trouvent en opposition hostile avec toutes les races de l'Europe.
Les nations gréco-slaves sont des masses grossières, habitant des territoires immenses et inhospitaliers qui invitent les hommes plutôt à les quitter qu'à y rester. Ce sont des masses faciles à manier par un despote et un conquérant; elles sont retenues par une même foi
dans une seule et même Eglise, dont le chef unique, le czar, ou, comme l'appelle la loi, le protecteur^ possède tout pouvoir temporel et spirituel, grâce à cette redoutable alliance que les dominateurs universels de l'Occident avaient recherchée avec tant d'ardeur.
Il y a un autre fait qui augmente ce danger de plus en plus. Pendant quelque temps, la littérature et la politique panslavistes ont entretenu au sein de ces races slaves le sentiment d'une opposition hostile contre l'Europe, comme une grande communauté politique, et leur ont fait croire qu'elles ont la mi^jsiorf historique de rajeunir la société dont la civilisation est trop rajQTmée. Ce fait menace de faire du conflit de deux principes politiques différents en même temps une grande lutte de races.
Mais ce n'est pas encore tout ce qui, aux yeux des timorés, semblait donner des proportions infinies à l'extension de l'influence future de la Russie. Môme au point de vue de l'agrandissement territorial , on remarqua
que la Russie trouve la même faveur des circonstances que dans le domaine de la.politique, des races et des religions. Elle a déjà enlevé à. la Turquie de grands territoires tn Asie .et en Europe, et elle trouve des alliés jiaturels chez tous ceux qui confessent la religion grecque en Orient. Si, grâce à une occasion favorable, elte réussissait à absorber l'empire turc, cette acquisition d'un prix inestimable placerait sur ses derrières le plus grand continent qui a besoin d'une régénération entière, et qui lui offrirait un empire immense et cohérent, ainsi qu'un accroissement de puissance infiniment plus utile et plus sûr que l'-Espagne et l'Angleterre n'en en ont jamais possédé dans leurs colonies*
Faiblesse du principe conservateur .
Ce qui, d'un autre côté, doit tranquilliser le monde au sujet des dangers venant de l'est, ce sont les expériences de toute l'histoire antérieure et même de l'histoire la plus récente. Ce qu'un homme, tel que Napoléon, n'a pas réussi à faire avec des Français, avec la France comme point de départ et d'appui, et avec la moitié de l'Europe comnie alliée, c'est ce que la Russie pourrait avoir encore plus de difficulté à accomplir.
On se serait beaucoup moins attendu à voir l'Autriche, cet État bariolé de nombreuses nationalités, essayer
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encore une fois avec ses fonctionnaires et ses employés subalternes d'établir le système du « dépaysement» • de 1 État cetitralisé ou d'un grand empire du milieu. En elTet, le despote, le soldat et Thomme d'État le ptus capable n'avait pu réaliser ce système aveo le peuple le plus cetatralisé de l'Europe; en Autriche» mcme un Joseph II y avait échoué, et ce serait une tentative inutile même pour un souverain qui réunirait la force d'un Napoléon et les bonnes intentions d'un Joseph II.
Les dominations universelles ne peuvent s'élever que sur les ruines d'Etals écroulés et après un épuisement complet des forces nationales. A cet égard, on se trompe facilement sur l'âge de l'Europe et sur la prétendue dégénérescence de *sa civilisation . Notre partie du monde fait toujours sortir de temps en temps de son sein des forces puissantes, saines et jeunes; elle se complète et se renouvelle constamment, parce qu'elle reste sans cesse un ensemble, malgré les efforts changeants que font les divers éléments qui la composent; enfin, il s'en faut de beaucoup que, comme ensemble, elle soit arrivée à l'apogée de son développement politique.
Jusqu'à nos joura, le fruit de la civilisation en Europe, c*est*à-dire ses lumières politiques et intellectuelles, son activité industrielle, et la richesse qui est le produit de ces deux sources, a été pour elle une cause de puissance et de fierté nationale et non celle d'un luxe énervant et de la vénalité des hommes. Or, ces biens et celte puissance, tant que par une trop grande abondance ils ne dégénèrent pas en mal et en impuissance, ne sauraient être absorbés que par des races qui- dépasseraient les peuples de l'Europe, sur le niéme terrain, par â^ biens
identiques et qui les accableraient par une puissance fondée sur des bases semblables.
Cependant, naême les races slaves les mieux douées ont montré peu de disposition naturelle pour atteindre un pareil résultat. Les Bohèmes ont tenté, avant T Allemagne, une réformation de leur Église, mais elle nianquait de toute solidité et de toute durée, parce qu'elle n'avait pas pour base la culture intellectuelle d'un peuple désireux de s'instruire. Les Polonais profilèrent des conjonctures les plus favorables pour délibérer avec Calvin sur leur réformition ; mais ce dernier commença bientôt à suspecter les intentions sérieuses de la noblesse et même la sincérité du besoin d'une réformation chez le peuple tout entier. La Bohême essaya également, dans un moment favorable, d'accomplir sa révolution politique et d'arracher à l'Autriche son indépendance comme État autonome; mais elle échoua dans cette tentative. Les Polonais consultèrent Rousseau sur un changement de leur Constitution, comme ils avaient consulté Calvin sur la réformation de leur Église, et cela à une époque où les puissances ne les auraient pas empêchés d'améliorer leur position politique ; mais ils retardèrent ces réformes jusqu'au moment où la Révolution française fournit le prétexte de consommer, à leur égard, le plus ignominieux de tous les crimes politiques.
Ces résultats ont donc une importance bien minime, mais ce que la Russie a fait à eet ég^ld est bien moins encore. Aucun besoin d'indépendance e*i de progrès dans le domaine religieux n'a osé se manifester au sein de cet empire. Chez la noblesse, il ne s'est montré aucune tendance à agir comme un corps constitué pour arriver à
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une transformation de l'État en gouvernenient aristocratique. Le développement de la bourgeoisie et de l'industrie n'est favorisé ni par le génie national, ni par Tesprit local. Dans les points essentiels , l'État n'est pas sorti du régime d'un despotisme oriental. Par conséquent, quand il s'agira de la civilisation de l'Orient, cène sera peut-être pas la Russie qui lui frayera les voies, mais cette nouvelle civilisation aura, au contraire, à s'ouvrir le chemin en Russie.
En ce qui regarde l'influence à exercer par la Russie sur l'Occident, et sa capacité de résister au mouvement libéral dont les courants agitent l'Europe, l'expérience ne nous montre pas qu'elle soit bien forte à ces deux égards. L'alliance des souverains dé Test se trouve complètement sur la défensive en face de ces aspirations vers la liberté ; or, l'histoire prouve que les forces agressives seules ont une puissance efficace. En 1814, la ligue réactionnaire, victorieuse et traînant toute l'Europe à sa remorque, n'a pas osé anéantir toutes les conquêtes de la Révolution en France. Plus tard, alliée aux Bourbons Bt ayant toutes les forces de la France de son côté, elle tenta de 1820 à 1830 un mouvement offensif; mais Canning n'eut qu'à faire allusion aux forces populaires que l'Angleterre pourrait rallier sous la bannière de ses libertés, pour enlever toute efficacité à cette attaque hardie dont les succès momentanés furent sans peine effacés par trois journées du mois du juillet 1830.
A cette époque, on n'essaya même pas de contester à la France le droit de disposer d'elle-même; les prétendants absolutistes dans la péninsule ibérienne eurent tout au plus encore de l'argent pour appuyer la ligue réac-
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tionnaire. Ce ne fut qu*en 1848, lorsqu'elle eut regagné la France à ses intérêts, qu'elle aurait retrouvé un peu de courage pour attaquer la Suisse; mais les journées de février la firent reculer d'effroi et elle reprit aussitôt ses lignes défensives.
La Révolution reprit dès lors, en France, son caractère républicain le plus absolu. L'expérience avait montré que la France donnait à l'Europe l'exemple et la première impulsion des agitations constamment renaissantes; néanmoins, quoique la réaction se sentit attaquée dans ses foyers mêmes, elle n'osa pas rendre la pareille et attaquer la Révolution chez elle. La politique dynastique a un grand avantage sur le mouvement libéral : elle peut supputer, observer et mettre à profit les conjonctures politiques, ce que les masses populaires agitées ne s'entendent pas à faire et ce qui rend si souvent stériles tous leurs efforts. Néanmoins, chacun des mouvements populaires, dont les flots montants ont agité l'Europe pendant notre siècle, a rapporté à la cause de la liberté des conquêtes solides qu'aucune réaction, dans son mouvement de reflux, n'a pu lui enlever. Avec une prévoyanc3 fort intelligente, les puissances conservatrices guettent le moment où l'esprit public se relâche ; pendant des années, elles remportent constamment de petits avantages sur cet esprit énervé ; mais, tout à coup, il se produit un mouvement qui, en un seul jour, leur fait perdre tout le fruit de leurs victoires.
L'opposition entre TOccident et l'Orient de l'Europe, c'est-à-dire enti'e le principe politique libéral et le principe anti-démocratique a pris, par suite de ces frottements constants, un caractère d'une clarté et d'une netteté
étrange et dont les peuplés ont conscience. C'est ce fait qui paraît annoncer l*appi*oche tf une grande lutte décisive.
Avec une merveilleuse sagacité, Napoléon avait prédit qu'en ramenant les Bourbons et en prenant une altitude hostile à la liberté, les puissances avaient de iiou veau mis en question là cause des rois et des peuples, et qu'il ne fallait qu'une étincelle pour rallumer l'incendie général ; enfin, il caractérisa l'objet et la voie significative de cette lutte par deux mots, qui sont dans la bouche de tous et qui marquent nettement le contraste tranchant des deux principes opposés.
Or, en discutant cette question en connaissance de cause, le stabilisme semble s'abandonner lui-même. Cette vérité ne se montre pas dans le fait de cette attitude défensive , mais encore les coryphées de la politique conservatrice eux-mêmes, les instigateurs des luttes, ont avoué dès 1827 toute leur faiblesse. En se faisant involontairement l'écho de l'histoire, ils ont dit que, malgré toute la majesté et la -force de leurs chefs et en dépit de toutes les victoires isolées , ils n'espéraient pas vaincre l'esprit de l'époque, parce que nul talent et nulle force ne sauraient arrêter la njarche irrésistible de la roue du temps. Les ministres célèbres qui défendaient cette cause, avouaient eux-mêmes qu'ils ne soutenaient la lutte que pour le temps qu'ils auraient à vivre. Cette résistance se rattache à des individus qui se trouvent fortuitement sur la scène du monde ainsi qu'à leur vie fragile, et tout au plus à une ligue d'États qui sont intérieurement séparés par l'opposition éternelle de leurs intérêts. Dans l'autre camp, on trouve les peuples avec leur vie tenace
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et non interrompue, ainsi que l'esprit progressif de Thistoire qui unit les peuples sans alliance extérieure et les pousse à diriger leurs efforts vers un seul et même but. C'est cet esprit qui se sert conime instrument des ins^ tincts puissants au sein des masses énorme^» qui n'ont pas à se presser, auxquelles le caprice d'un seul instant a été souvent fatal et pour lesquelles le temps sera toujours un sûr allié.
Les mouvements de notre siècle ont été constaniment soutenus par cet instinct des grandes masses ; le but vers lequel ils tendent est commun à tous les peuples et homogène; enfin, ils suivent une marche complètement régulière et normale : ces troisqualités font leur force eité^ rieure et intérieure, prouvent qu'ils sont conformes aux lois de la nature et garantissent leur caractère^irrésistible.
Force du mouvement. Son caractère instinctif.
Les mouvements de l'époque sont soutenus par l'instinct des masses. En effet, ce qui caractérise essentiellement l'histoire de notre temps, c'est qu'on y voit paraître à peine de grandes influences exercées par des individus, qu'ils soient des souverains ou des particuliers. Depuis Napoléon, il ne s'est montré sur là scène du mond^ aucun génie véritablement prééminent, qui eût pu attirer sur lui par excellence l'aitention de ses contemporains, ni aucun caractère vraiment grand qui eut pris entre
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ses mains les destinées de tout un peuple ou qui fût devenu le représentant des tendances de toute une époque.
Uhîstoire doit parler de quelques généraux qui ont adopté certaines particularités de Bonaparte, mais ce qu'il y a d'inimitable en lui n'a jamais été imité. Les grands hommes d'État, qui ont brillé dans le passé le plus récent, se sont éteints même en Angleterre et en Amérique; la jeune génération, venue après eux, est d'unQ taille considérablement moindre. Dans les belleslettres et les sciences, quelques grands esprits ont encore vécu pendant cette époque ; mais, quant à leur naissance et leur éducation, ils appartiennent encore à. la période précédent?. Dans le domaine des arts techniques, l'emploi et l'exploitation de la vapeur comme force motrice sont un mérite particulier de notre époque; mais la première et la principale cause de cette découverte appartient également à la période précédente. Les forces créatrices sont donc peu importantes ; mais celles qui mettent à profit ce qui a été créé, pour continuer la production, sont immenses quant à leur nombre et aux résultats obtenus par elles.
C'est pourquoi l'histoire contemporaine manque complètement de ce puissant courant que des esprits distingués font entrer dans l'histoire. Les nombreux petits mouvements de noire temps sont dépourvus de cet attrait irritant et terrible que la lutte des forces puissantes donne à la première Révolution française. Parmi les nombreux événements militaires, il y a à peine une seule bataille mémorable, et l'on n'a guère vu surgir un seul talent qui ait pu exciter un intérêt tant soit peu général. Malgré les nombreux soulèvements isolés que l'on y voit, noire
temps» comparé à ja période napoléonienne, laissera pendant longtemps encore Timpression d'une lassitude et d'un épuisement profonds et universels, qui semblent être une conséquence naturelle- des effort^ et des ébranlements exagérés de la période précédente.
Et même, comparé à la période du xviu* siècle qui est antérieure à la Révolution française, notre temps paraît pauvre en hommes marquants. Notre histoire contemporaine est complètement privée du charme que possède le récit de la vie et des actions de tant de personnages distingués et originaux ; princes, hommes d'État, militaires et écrivains, tels que les possédait le xvra* siècle. Mais précisément ce qui, de ce côté, rend le contenu de notre histoire si peu considérable, lui donne, d'un autre côté, une importance d'autant plus grande. Ce charme de l'histoire des époques antérieures s'achète à un prix qui en diminue singulièrement la valeur ; en effet, abstraction faite de ces grandes individualités, les peuples étaient alors .complètement inactifs et ne fournissaient que la matière dont les hommes dirigeants du jour disposaient comme bon leur semblait. Au contraire, dans notre temps actuel, les peuples agissent, comme au xvi® siècle, eux-mêmes et en grandes masses^ dans toutes leurs parties de même que dans toutes leurs couches.
C'est là la grandeur particulière de notre temps. 'Les grands génies qui occupent un rang prééminent ont diminué; mais le nombre de ceux qui ont des talents moyens s'accroît dans des proportions d'autant plus grandes. Ce n'est ni la qualité ni le degré supérieur de culture intellectuelle chez quelques individus isolés qui fait la gloire de notre époque, mais la quantité, Téten-
due et la propagation de cette culture parmi le grand nombre. En détail, il n'y a rien de grand et de sublime qui se fasse; mais, dans son ensemble, la forme de la vie publique a pris un. caractère grandiose et sublime : l'histoire de notre époque n'a plus à faire uniquement des biographies et à raconter les faits et gestes des souverains, mais elle nous donne l'histoire des peuples.
Le mouvement au sein des grandes masses, dans toute notre partie du monde, est divisé et lent, et son progrès est interrompu et entravé, précisément parce que ce sont des masses énormes et hétérogènes qui le produisent ; mais le travail qui le prépare prend des proportions de plus en plus vastes. Bien que les succès obtenus jusqu'à présent soient encore assez peu considérables pour décourager par moments les impatients et ceux qui vivent vite, néanmoins les promesses que nous donne notre époque sont tellement grandes et sûres, qu'elles relèvent même les plus découragés, en leur donnant la conviction que nous sommes dans une époque où il vaut la peine d'avoir vécu.
Si ce n'est pas le temps d'une culture profonde et qui développe l'homme intérieur, c'est pourtant l'époque d'une civilisation étendue et qui favorise le développement de la situation extérieure de l'humanité. Tout ce que les sciences pratiques et les arts techniques ont produit d'extraordinaire à notre époque, en se servant des forces et des expériences réunies du grand nombre, agit de la même façon que jadis les grands événements et les grandes inventions au xv® et au xvf siècle : des masses de plus en plus grandes sont attirées dans les sphères de la culture intellectuelle et du bien-être matériel.
Nos connaissances de la nature du cîel et de la terre sont fondées swr des bases de plus en pîus solides et • relèguent, comme le fit jadis la Réformation, la superstition et l'ignorance dans des espaces de plus en plus restreints. Les machînes à vapeur, les chemins de fer et les télégraphes produisent, comme autrefois Firapriraerle et l'extension de la navigation, «une accélération, une extension et une communauté de tous les divers progrès, qui, au profit de la civilisation universelle, domptent même le temps et l'espace*
Jamais les liens qui unissent toutes les parties du monde n'ont été plus complets; jamais les moyens de communication n'ont été plus multiples, les relations de commerce plus rapides ej; plus générales, les connaissances plus étendues, les moyens d'instruction plus accessibles; jamais les hommes n'ont été plus capables d'entrer dans n'importe quelle sphère d'action ; jamais* le bien-être, le comfort, la jouissance et la facilité de la vie n'ont été plus universellement répandus, mais aussi jamais on n'y a aspiré et on ne les a réclamés plus généralement que de nos jours. L'activité incessante qui, dans teutes les directions, règn£ au sein de la vie domestique, s'est fait valoir aussi dans la vie publique.
Là encore, ce sont les masses qui commencent à faire de la politique. Avec cette assurance qui est le propre de l'instinct de la multitude, elles formulent leurs demandes; sans se laisser* déconcerter par ceux qui représentent la doctrine et qui sont mieux informés, elles agissent rigoureusement d'après leurs intérêts et leurs besoins ; avec la simple conséquence logique d'un intérêt bien entendu, eljes insistent sur la réalisation de lears
demandes, sans se laisser intimider par la résistance et . par les victoires temporaires de leurs adversaires!
Or, ces demandes n*ont qu'un seul but; on veut que rÈl.at se préoccupe enfin du bien-être du grand nombre, et non pas de celui du petit nombre et des individus isolés. De plus, elles s'appuient de jour en jour davantage sur une raison é\iidente pour les clairvoyants et menaçante pour les aveugles, raison que les premiers docteurs de politique de l'Église de Calvin avaient déjà fait ressortir, dans leurs prédications, comme un sérieux avertisseriient : c'est qu'il y a des États sans princes, mais non sans peuple.
^Çaraâtère universel et identique du mouvement.
Ces demandes sont communes aux peuples et le but de leurs mouvements est identique. Nous ne voulons pas dire que ces derniers doivent nécessairement tepdre à une forme d'État unique et uniforme ; mais ils procèdent tous d'une notion de l'État identique. Quelque regret que le connaisseur de l'histoire puisjse en éprouver, la rigoureuse notion de l'État antique est devenue impossible à réaliser depuis que l'Amérique nous a fourni l'idéal de l'État moderne.
Personne ne croira possible que les institutions rigifles de l'Angleterre aient la moindre chance de s'établir jamais dans l'Europe continentale ; tout le monde, au
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contraire, tiendra pour inévitable que les*idées démocratiques, qui agitent le monde, pénètrent peu à peu en Angleterre. T/individualisme, ce sentiment de la valeur personnelle, est devenu trop fort dans l'homme pour qu'il ne relâche pas les idées et les institutions politiques, qu'il ne dissolve pas les corps fermés, les États dans l'État, et qu'il ne nivelle pas toutes les différences de caste et de classe.
En effet, l'aspiration vers l'égalité dans toutes les conditions , vers la liberté d'homme à homme , est nécessairement fondée sur ce sentiment de la valeur personnelle. Or, l'égalité politique, si elle n'est pas l'exprossion d'une même oppression sous le joug du despotisme, rend nécessaire la domination de la volonté populaire d'après les décisions de la majorité; elle exige un gouvernement qui ne soit pas fondé sur la fantasmagorie d'un droit divin, mais sur la nécessité; elle réclame, enfin, une législation qui repose sur les besoins de la société, tels que la communauté les juge elle-même. C'est vers ces notions, ces formes et ces institutions démocratiques dans J'État et la société que tout pousse notre époque avec un ensemble et une puissance irrésistible tels, que l'on dirait l'action immédiate des forces du destin vou* lant donner une forme et un corps à une idée historique.
C'est Tavènement d'un quatrième Ordre qui est le but suprême de cette lutte de l'époque récente, comme c'était l'abolition de l'esclavage à la fin de l'antiquité , et comme c'était l'extinction du servage à Tissue du moyen âge. La grande question historique est de savoir, si ces aspirations sont simplement passagères el anticipées prématurément par les empiétements de la volonté
2i6 HISTOIRE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
arbitraire des Kommes, ou bien s'il faut y reconnaître un arrêt providentiel , devant lequel il est sage et utile de s'incliner.
Lorsque, au xn® et au xaf siècle Taristocratie chevaleresque était à peine fondée, la bourgeoisie dans quelques cités et dans des ligues de villes entra en scène comme sa rrvale , mais elle n'eut que quelques succès isolés. 11 fallut encore plusieurs siècles pour que, dans des États d'une certaine importance, la bourgeoisie pût se faire valoir comme une force légitime au point de vue politique. Elle n'y est pas encore parvenue partout, et déjà., son rival naturel se lève contre elle, absolument comme elle-même s'était levée pour combattre la chevalerie ; le quatrième Ordre monte de plus en plus pour se faire l'égal du troisième, et pour abattre, de concert avec lui, les classes supérieures et même le pouvoir princier.
Cette agitation encore ne sera-t-elle qu'une convulsion passagèrç, comme le furent les mouvements des communes urbaines du xm® siècle, ainsi que la jacquerie et les guerres des paysans ? Faudra-t-il également au quatrième Ordre plusieurs siècles pour arriver à toute son importance et à toute son influence légitime dans les affaires de l'État, comme il en fallait jadis à la bourgeoisie? Mais le mouvement de notre époque n'est pas occasionné, comme dans les cas précédents, par l'oppression et 1» misère qui accablaient certains individus ; il est, au contraire, la conséquence d'une idée universelle.
Depuis que les différentes parties du monde ont été tellement rapprochées les unes des autres, qu'on a partout conscience du rôle que la race européenne joue à
regard du reste de l'humanité, la valeur personnelle de Thomme a acquis une importance toute différente. Les Européens forment, pour ainsi dire, une aristocratie solidaire qui étend son pouvoir sur toutes les parties du monde; dans cette société, l'homme placé au dernier degré de l'échelle sociale veut compter comme le pair de ses semblables, parce que, plus que tout autre, il a contribué à l'extension de ce pouvoir ; il a fourni pour cela les hommes et les moyens du commerce. Telle est la cause qui légitime ses aspirations actuelles. Tout le passé et le présent même ont écarté, d'une partj les difficultés qui s'opposaient à la réalisation de ces aspirations, et, de l'autre, leur ont donné des forces agissantes d'une telle puissance qu'elles briseront tous les appuis sur lesquels la résistance voudrait s'étâyer.
Nous avons vu que, depuis plusieurs siècles, toute l'histoire n'a suivi qu'une seule direction, c'est-à-dire que l'humanité tendait sans cesse vers une plus grande égalité des hommes et des conditions sociales. La noblesse militaire»détruisit sa propre puissance pendant les Croisades et dans les g^uerres civiles des époques postérieures. L'aristocratie cléricale disparut dans les pays protestants où les ecclésiastiques devinrent citoyens avec les autres citoyens. L'absolutisme, l'importance des jurisconsultes et le besoin d'hommes doués de grandes capacités intellectuelles pour diriger les affaires plus compliquées des • États modernes, tout 'cela contribua à favoriser le nivellement de la société. Les modifications introduites dans Tart de la guerre donnèrent une plus grande importance à l'homme du peuple. La découverte du Nouveau-Monde, le développement du commerce et de la
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navigation profitèrent exclusivement à la bourgeoisie.
C'est dans la bourgeoisie et dans la royauté que se trouve, de nos jours, la meilleure force de résistance contre les envahissements des basses classes. .Cependant, depuis les temps de la Révolution française, le pouvoir monarchique a perdu le charme magique qui l'entourait jadis. Après le rétablissement des Bourbons, les peuples n'ont plus aucune confiance en lui, parce que tous les princes ont violé leur parole en refusant d'accorder à leurs sujets des droits qu'ils leur avaient solennellement promis. Puis,- leurs exploits ultérieurs leur ont enlevé, aux yeux d'un grand nombre, le dernier appui moral qui leur restait encore. Enfin, la manière dont ils s'acquittent personnellement de leur tâche ne fait guère espérer que leur pouvoir acquerra une solidité nouvelle. Même dans les États gouvernés par des souverains absolus, ceux-ci semblent avoir désappris ce que Jacques I" appelait le métier de roi.
D'autre part, la bourgeoisie a rarement montré une aptitude particulière k la domination politique! En tant que corps constitué, elle n'a pas l'ambition de se maintenir avec une force puissante comme Ordre politique, de même que ses occupations ne lui en donnent ni les loisirs, ni le désir, ni les habitudes. Il faut ajouter encore qu'elle dépend tout autrement du quatrième Ordre et qu'elle en* est séparée par une distance bien moindre que la noblesse ne dépendait jadis de la bourgeoisie et n'était séparée d'elle.
! De mêmç que les divers Ordres, les . puissances et les formes politiques sont une digue bien impuissante contre les tendances démocratiques de notre époque, de môme
ces dernières trouvent un encouragement très-puissant dans les exemples que leur donnent les États et les formes politiques actuellement établies.
Trois grands empires rivalisent, avec une puissance presque égale, mais avec les constitutions les plus différentes pour obtenir la prépondérance. L'absolutisme en Russie a contre lui les haines universelles du monde civilisé. Le constitulionaWsme en Angleterre est, pour la plupart des États, un modèle qu'ils ne sauraient aspirer à atteindre. Mais la constitution démocratique de l'Amérique est l'exemple de prédilection que désirent suivre les grandes masses. Cet État était né à l'Ouest et avait grandi insensiblement pendant le temps où la Russie s'était accrue à l'Est; avec cette dernière puissance, il avait pris une place plus importante dans l'histoire; lorsque Napoléon poussa la Russie au faîte de sa grandeur, l'Amérique avait acheté à l'Empereur la Louisiane et acquis ainsi la possibilité de développer une force plus grande ^dans un territoire plus étendu, et d'opposer une influence démocratique à l'influence dynastique et despotique de la Russie.
Le spectacle de ce jeune État, qui prend vigoureusement son essor, qui est libre et heureux sans roi, noblesse ni clergé constitué, était d'un attrait magique précisément pour les peuples. Et c'est ce même État qui seul exerce justement sur le^ peuples une influence aussi peu remarquée qu'elle est d'une action puissante, irrésistible et directe. Sa fortune croissante attire par masses ceux qui sont fatigués de l'ancien état de choses en Europe ; par les relations et communications les plus étendues, les récits et les idées des émigrants qui ont réussi, mais
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non de ceux qui ont échoué, reviennent dans nos pays et pénètrent au sein même des basses couchesxie notre société européenne. •
A cette propagande, qui n'a jamais été appréciée h sa véritable valeur, il faut ajouter encore les effets produits par la littérature qui, dans toutes les parties de l'Europe, est devenue également démocratique. Un nombreux prolétariat des classes instruites, qui vit du métier littéraire journalier, tend la main aux basses classes dans le même sens et pour la même œuvre.
Déplus, les réfugiés politiques, chassés, par le despotisme, les Polonais, Hongrois et Russes expatriés, forment une autre propagande disciplinée. Quelque aristocratiques que puissent être les chefs, les principes de ces réfugiés sont nécessairement démocratiques, parce que ceux qui les professent ont besoin des masses et ne connaissent pas, dans leur patrie, les classes moyennes. Ils peuvent agir sans tenir compte de quoi que ce soit ; ils sont ligués avec tous ceux qui sont privés de tous les droits et qui n'ont égard à aucune autorité ; ils* agissôiit ainsi comme jadis les jésuites, mais ils combattent pour une cause qui a pour elle l'avenir et qui est conforme aux vœux du peuple, et non pour une cause qui est en décadence et qui sert les intérêts du despotisme.
A ces forces réunies d'influences homogènes et insaisissables, la politique monarchique des conservateurs ne peut opposer, dans le domaine de Taclion intellectuelle, qu'une partie de la presse qui est dépendante du pouvoir et qui ne possède aucune influence. Les assemblées représentatives, qui seules auraient pu former au sein du peuple un esprit politique et pratique, ont été depuis
longtemps opprimées et minées ; même là où elles ont été conservées pour les apparences, elles ont perdu toute la confiance de la nation et toute influence sur elle, pré- •cisément parce qu'elles ne subsistent que pour les apparences.
Le champ est donc libre pour la propagation des principes démocratiques. Ceux-ci se répandent par toutes les voies, non-seulement par le chemin violent de la révolution, où les doctrines des socialistes leur ont donné le mot de ralliement le plus redoutable dans les lois agraires : mais aussi, et d'une manière bien plus efficaceii par une route silencieuse où les idées et l«s mœurs minent avec une force sourde les institutions existantes.
Les principes démocratiques s'introduisent de plus en plus dans toutes les idées ; ils transforment les coutumes et ils dominent les opinions et les actions politiques des individus et des gouvernements, même de ceux qui se roidissent contre eux. La mobilité de la propriété, le partage égal des successions, l'instruction commune à l'école, les moyens de communication faciles : tout cela a pour effet de rapprocher les différentes classes; les qualités et les passions les plus hétérogènes des hommes se réunissent, pour ainsi dire, afin de relever la dernière classe. La médiocrité des produits littéraires, conséquence naturelle des besoins intellectuels plus répandus, use et émousse le talent des écrivains et abaisse en même temps les classes des lecteurs. Le luxe et la soif des jouissances excitent les pauvres à se faire les égaux des riches» La méchanceté a suggère aux conservateurs l'idée de tendre la main au prolétariat contre la bourgeoisie et, d'autre part, la bonté de cœur naturelle aux hommes a eu soin
de soulager et de relever le bas peuple par mille moyens, tels que les écoles du dimanche, les asiles pour l'enfance et la vieillesse, les caisses d'épai*gne et les lois pour les pauvres.
L'émancipation de tous ceux qui sont opprimés et qui souffrent est le cri du siècle : La force de ces idées a triomphé de puissants intérêts et d'institutions profondément enracinées, comme on l'a vu dans l'abolition des servitudes et des corvées en Europe, ^insi que dans l'affranchissement des esclaves aux Indes-Occidentales. C'est là le grand courant de notre époque. La puissance de la foi et des convictions, la force de la pensée, l'énergie des résolutions, la vue claire du but à atteindre et la persévérance du dévouement se trouvent dans le camp démocratique : qualités qui donnent à un mouvement historique un caractère providentiel, celui de l'irrésistibilité.
Marche nécessaire et naturelle de ce mouvement.
C'est ce même caractère des mouvements de notre époque que l'on reconnaît dans leur marche naturelle et logique. L'histoire, dont nous avons l'intention d'exposer le récit, se divise tout naturellement en trois parties, d'après les trois mouvements inattendus, pour ainsi dire spontanés et commencés chaque fois comme par une puissance supérieure, mouvements dont chacun, dès^ le premier choc, ébranle une grande partie de l'Europe.
Ce8 mouvements se succèdent, quant au temps, dans une progression presque géométrique. Le soulèvement de Cadix éclata cinq ans après l'achèvement de la grande œuvre de pacification, de laquelle date la nouvelle'ère ; puis, dix ans après, la Révolution de Juillet, et, dix-huit ans après cette dernière, la Révolution de Février. Si une nouvelle impulsion de même nature devait être donnée à l'Européen vertu de cette même loi, elle tomberait entre 1880 et 1890. Ce sont là, chose singulière, précisément les époques qui, dans chaque siècle de l'histoire moderne, ont été fructueuses pour la liberté de quelque peuple : pour la France et l'Amérique au xvni® siècle, pour l'Angleterre au xyu®, pour les Pays-Ras au xvi®, pour la Suisse au xv® et pour la Rohême même au xiv®. Quand on çemonte jusqu'à la fin du xii® siècle, on peut trouver que, du temps de Frédéric Rarberousse, un mouvement intellectuel parmi les laïques etleâ ecclésiastiques se répandît en Allemagne, en France et en Angleterre, mouvement qui, à tous* égards, se montre comme le premier précurseur de la Réformation allemande.
Ces coïncidences des grandes époques, de même que celles .des événements moins importants dans l'histoire de nos jours, on peut les appeler un jeu du hasard. Mais il faut remarquer que les masses, qui prennent part à tout ce qui se fait dans chaque moment indiqué, augmentent dans les mêmes proportions. Les révolutions après 1820 dans le Midi et chez les peuples latins furent des conspirations militaires qui réveillaient très-peu de sympathies chez le peuple proprement dit. La Révolution de Juillet partit de la seconde Chambre du Parlement et fut une victoire de la bourgeoisie. En 1848, le peuple se leva'par-
tout en masse, même là où la république n'était pas le but du soulèvement.
La même extension progressive se remarque aussi dans les espaces qui ont été chaque fois atteints par le mouvement. La secousse partie de l'Esipagne ne se fit sentir que' tout à fait dans le Sud de T Europe. La Révolution de Juillet entraîna dans les sphères du mouvement la France, la Belgique, une partie cie l'Allemagne, la Pologne, l'Espagne et l'Angleterre. L'année 1848 fit entrer dans la zone du mouvement l'Italie, la Prusse et l'Autriche qui jusqu'alors avaient semblé immobiles. Des populations se trouvèrent ainsi atteintes qui sont indispensables pour produire l'ébranlement nécessaire de l'Est.
Enfin, la même régularité de progression, qui peut se ^ remarquer quant au temps, à la population et à l'extension, domine aussi dans la direction que prend le mouvement. Comme nous l'avons vu, le courant libéral s'était dirigé, à partir de la Réfprmation, surtout depuis les pays du Nord, habités par les peuples germaniques, jusqu'en Amérique , où il trouva ses limites naturelles. Depuis ce moment, it reflue de l'Ouest à l'Est. En France, il eut la plus grande difficulté à s'introduire et à- pénétrer ; tout l'Est et même l'Ouest plus libre résistèrent avec force à cette nouvelle invasion.
Mais le mouvement avait fait les premiers pas. Les soulèvements populaires après 1820 partirent de l'Amérique du Sud et se dirigèrent, par une marche régulière, vers l'Est, en passant par l'Espagne et l'Italie pour pénétrer en Grèce. La Révolution de Juillet donna à la liberté des assises solides en France et une facilité d'expansion plus grande dans les pays cdntigus, en Espagne,
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çn Belgique et dans la vîeiile Angleterre ; en franchissant des pays intermédiaires, elle essaya même de faire passer le mouvement libéral jusqu'en Pologne. En 1848, la Révolution ébranla l'Europe continentale -dans son centre et dans les boulevards les plus solides du principe conservateur, en avançant jusqu'au Niémen et jusqu'au Dniester. C'est à cette marche que l'on reconnaît peutêtre avant tout ce qu'il* y a de fatal dans ce mouvement. La présomption avec laquelle les États d'Amérique croiront bientôt se suffire à eux-mêmes, et le droit d'occupation que l'Amérique refuse aux autres nations, restreindront au fur et à mesure l'immigration des peuples et le commerce avec l'Ouest. De même, la'décadence * cpoîssante de l'Orient invitera, dans les mêmes proportions, à rouvrir les anciennes voies de l'Asie au commerce et à la civilisation. Mais, pour arriver à ce résultat, il faudra des peuples affranchis dans l'Europe continentale, si celle-ci ne veut pas perdre les avantages de ce nouvel avenir qui s'ouvre en première ligne pour elle.
V avenir de ce mouvement.
Cette marche triomphante de la liberté vers l'Est sera achevée, voilà ce que toute l'histoire semble annoncer avec certitude. Mais,* il est impossible de savoir quelles seront les entraves, les réactions et les défaites dont il faudra trîompTier. L'histoire, dans ses grands traits, doi"^
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suivre une marche logique et ordonnée d'avance ; mais, quant aux formes particulières que doivent prendre les événements, il a été laissé aux hommes beaucoup d'initiative spontanée, et leurs talents y trouvent beaucoup de latitude pour s'exercer. Est-ce la république ou la monarchie, la monarchie constitutionnelle ou la monarchie démocratique qui remportera la victoire? L'avenir prépare-t-il la république simplement comme un état transitoire ou en fera-t-il une institution durable? Le quatrième Ordre aura-t-il simplement ses droits propres à côté des autres Ordres* et y sera-t-il enchâssé, ou bien deviendra-t-il le pair des autres et se fondra-t-il avec eux de manière à ne former qu'une seule société homogène? La réponse à ces questions dépendra de la capacité des autres Ordres et Ses pouvoirs politiques,, ainsi que du caractère sensé ou irrationnel de leur résistance.
L'avenir dépendra essentiellement de deux peuples et de la manière dont ils montreront leup valeur pendant les grands développements de cette remarquable période historique : nous voulons parl.er des Français et des Allemands.
La France.
Nous avons vu que, depuis des siècles, la France avait flotté entre les éléments germaniques et celto-romains, qu'elle avait 'balancé entre le catholicisme et le proies-
tantisme, entre la religion et le scepticisme des esprits forts, entre la superstition et rincrédulité, entre la rudesse grossière des mœurg et une civilisation trop raffinée, entre un état de choses arriéré et une marche trop précipitée en avant.
Au sein de F État, la condition politique touche tantôt à Tabsolutisme, tantôt à Tanarchie ; le pays cherche toujours le salut d'en haut, quand il ne peut venir que d'en bas, et un remède à ses maux dans les basses couches quand c'est la nation entière qui devrait le fournir. Le pays conserve et entretient les institutions despotiques sous toutes les formes du gouvernement, et recourt, en revanche, à la coutume de la révolte comme à un droit. Il ne montre ni de la constance pour garder la monarchie, ni de la persévérance pour développer dans leurs détails les institutions constitutionnelles, ni une préparation suffisante pour établir la république.
Les écoles les plus récentes, d'où sont sortis en France les hommes de mouvement, montrent, quant à leurs penchants, les mêmes oscillations que l'histoire française dans son ensemble; elles balancent toujours entre les extrêmes qui se touchent et se trouvent constamment dans la contradiction la plus étrange entre le but à atteindre et les moyens pour y parvenir. Ces écoles mettent la liberté en péril par l'excès de l'égalité qu elles prêchent, comme elles compromettent l'égalité par leur excès de liberté. Partout , elles montrent autant de haine que de besoin d'autorité. Elle recherchent une trop grande mesure de liberté et finissent par soumettre tout leur pays à une nouvelle dictature romaine ou à une papauté. Leur devise est : Tout par le peuple ; mais, dans la pra-
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tique» elles ne font rien pour le peuple. Elles veulent dissoudre les institutions politiques de leur pays et ont besoin pour cela d'un pouvoir politique plus grand que ne le fut celui de Sparte, Elles tendent vers des progrès tels qu'on n'en a jamais vus, et essayent d'y parvenir en voulant réaliser un état de choses communiste tel qu'il est propre aux peuples barbares et tel qu'il existe en Russie et en Egypte. Elles proclament la fraternité et combattent ce que les sauvages mêmes protègent, la propriété et la famille. Elles ont le christianisme à. la bouche et célèbrent les orgies du carnage et du brigandage. Elles veulent fonder un ordre de choses nouveau et étemel en faisant de brutales émeutes dans les rues. Elles s'arment de toutes les grandes idées et se déshono^ rent par tous les vices grossiers. Elles veulent franchir le grand abîme entre la réalité défectueuse et un état de choses meilleur et possible ; mais elles songent à combler cet abîme en le remplissant par la vapeur de chimères impossibles & réaliser.
Par suite de cet état de choses, les hommes mêmes qui dirigent l'opinion publique en France sont d'un avis différent sur la condition réelle de leur pays ; ils affirment, comme Lamartine^ que la nation est encore saine et jeune quant à ses forces ; d'autres prétendent que les Mirabeau et les Barnave, les Napoléon et les La Fayette avaient raison en désespérant tous, comme le dit Guizot , de l'avenir de la France fléchissant sous le poids de sa vieillesse décrépite.
Il s'agit de savoir si la France, comme Fltalie, du temps de Machiavel, tombera sous le coup de la grave malédiction politique qui menace les peuples affaiblis,
c'est-à-dire si, par suite de cet esprit que rien ne peut contenter, elle sera également incapable de toute obéissance et de toute liberté. L'avenir décidera si elle s'appropriera les institutions germaniques qui seules pourraient lui donner une liberté sûre et tempérée, ou bien si, malgré les immenses sacrifices que lui ont coûtés ses révolutions, elle retombera dans la stagnation des peuples latins, dont l'Espagne et Tltalie semblent actuellement s'efforcer de sortir. Or, c'est de la façon dont cette question sera résolue que dépend en grande partie, et Ton peut dire dépend complètement, le développement tranquille et régulier ou la marche tumultueuse et désordonnée de rhistoire»
V Allemagne.
Les mêmes doutes assaillent celui qui, du milieu de l'état des choses en Allemagne, interroge l'avenir de notre peuple. Depuis les premiers temps de son histoire, l'Allemagne a été toujours dépouillée des meilleures de ses forces. Lors de la migration des peuples, pendant la colonisation des pays slaves, dans les croisades et les expéditions romaines, elle a envoyé à l'étranger les plus vigoureux de ses fils, qui sont partis par masses et par peuplades entières; en rajeunissant ainsi le monde, elle a acheté son propre épuisement. Les émigrations contmuent ce système, pour ainsi dire, encore de nos
jours; r Allemagne exporte un précieux trésor en hommes et en argent, et s'appauvrit et s'afTaiblit ainsi ellemême.
' C'est pourquoi, lorsque la découverte de l'Amérique ouvrit de nouvelles carrières aux peuples de l'Europe , nous n'avons plus été à même de prendre part aux mouvements extérieurs qui agitaient le monde. Les pays plus actifs sur nos frontières de l'ouest, la Suisse et les Pays- Bas, se détachèrent de nous ; nos grandes puissances de l'est, la Prusse et l'Autriche, prirent une position indépendante; le reste de l'Allemagne demeura un corps inerte et divisé, et devint le jouet de tous ceux qui étaient remuants et actifs, La position et la nature du pays avaient trop d'attraits pour ne pas être convoitées par tous les puissants. Et cependant, ce fut précisément la raison qui fit qu'on ne voulait laisser l'Allemagne à personne comme une possession permanente et gouvernée par un seul souverain. Elle était trop bien faite pour déployer une forte puissance ; aussi, avons-nous eu tout le monde contre nous à chacune des époques favorables à l'unification du pays. Notre destinée semblait être celle de toutes les nations divisées, de former comme les habitants de la Judée, de la Grèce et de l'Italie moderne, un peuple cosmopolite, et de nous contenter des bienfaits intellectuels que nous avions préparés pour nous-mêmes et pour l'humanité.
Ces grands traits de notre vie nationale, qui marquent d'une manière irréfutable le caractère de notre peuple, semblent devoir éteindre en nous toute espérance nationale; cependant, l'histoire, qui est pleine de tant d'énigmes, place à côté de ces traits d'autres également
importants, qui nous çemplissent de fierté et qui relèvent ces espérances.
Depuis la Réformation, l'histoire de TAllemagne a suivi la. même marche régulière , seulement plus lente, que celle de l'Angleterre et de la France. En nous faisant -passer par la liberté religieuse, dans la Réformation, et par la liberté intellectuelle dans la période littéraire du dernier jîècle, elle nous a conduits sur le seuil de la liberté politique ; tout nous fait espérer que nous conquerrons encore celte dernière, dans une mesure qui réponde aux efforts solides que nous avons faits pour nous y préparer.
Si l'on jette en arrière un coup d'œil comparatif sur toute la marche complète de l'histoire allemande depuis ses premiers commencements, on puise dés encouragements plus grands encore dans cette étude. Si, comme nous l'avons dit plus haut, TAngleterre parcourut avec une perfection incomparable les diverses phases du développement historique, l'Allemagne semble y avoir réussi aussi, seulement d'une autre manière. Nous avons dit que l'époque anglo-saxonne de la royauté patriarcale ne le cédait à aucune autre, quant à son importance et sa riche abondance; mais si nous pouvons désigner comme période correspondante notre histoire allemande jusqu'aux premiers Hohenstaufen , tant que la puissance impériale avait encore une signification , nous devons dire qu'elle fut de beaucoup plus abondante, plus grande et plus glorieuse.
Nous avons vu que l'aristocratie anglaise était plus capable de gouverner l'Etat qu'aucune autre ; mais celle de l'Allemagne a, d'une autre façon, montré une
capacité politique semblable et, en même temps, une force plus grande qu'aucune autre aristocratie. En effet, ce furent ses chefs qui maintinrent la paix intérieure, tandis qu'ailleurs le seul souverain absolu avait à la protéger contre ces mêmes chefs de l'aristocratie ; aussi, ces chefs parvinrent-ils, en Allemagne, eux-mêmes au pou-' voir souverain.
Dans un État merveilleusement favorisé et arrivé à son unité, l'absolutisme anglais a fait beaucoup de bien et peu de mal : dans l'Allemagne divisée, il n'a pu accomplir autant de bien, mais aussi y a-t-il causé moins de mal. En Allemagne, ces éléments ne se sont pas unis» comme en Angleterre, dans un but de conservation et pour ne former qu'une seule organisation politique; au contraire, l'aristocratie a enlevé à l'empire toute réalité et l'a pour ainsi dire rejeté. Si, au régime aristocratique en Allemagne, un ordre de choses démocratique peut succéder, comme à l'époque impériale succéda l'ère ariscratique, et si cette nouvelle formation peut s'opérer avec la même pureté et saas des secousses trop grandes et trop énervantes, l'Allemagne continuera son histoire avec une sécurité digne d'envie et avec une grandeur modeste dont rien ne troublera la marche égale et continue.
Si, du reste, ce résultat peut être obtenu au milieu de ce peuple divisé et déshabitué de toute action politique, on n'y parviendra que lentement, après des rechutes et des déceptions ; on ne vaincra guère tous les obstacles sans des secours étrangers, ni sans être favorisé à l'extérieur par le temps et par les circonstances. Mais, une fois ce résultat obtenu, et l'on peut s'attendre à de grandes choses de la nature tenace et saine de notre peuple, l'Ai-
lemagne acquerra, dajis notre partie du monde, l'importance que la France y a possédée jusqu'à ce jour.
Dans cette position, l'Allemagne pourra encore moins que l'Angleterre jouer le rôle d'un fltat conquérant, et elle voudra y renoncer avec beaucoup plus d'empressement que cette puissance. Le but de sa politique pourraiyendre uniquement à désorganiser partout les grands ÉtalPcentralisés et dangereux, et à en faire des fédérations, qui réunissent les avantages des grands et des petits États et qui offrent une sûre garantie à la liberté universelle et à la propagation pacifique de culture intellec- ' tuelle de toute nature.
VDf DB l'introduction.