‹ Introduction à l'histoire du XIXe siècleChapitre 9 sur 10 · INTRODUCTION SOI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION SOI

règne futur en Europe de celle des Constitutions qu'elle aurait choisie. Dans ce cas, la cause de la liberté aurait été assurée en France et dans toute notre partie du monde. On aurait formé alors ce triangle des États libres dans l'Ouest de l'Europe que Fox regardait comme un boulevard inexpugnable contre le despotisme ; c'eût été ce trépied, comme le disait Napoléon dans un langage semblable, « du haut duquel la lumière du monde devait se répandre. »

Mais il était impossible d'atteindre un pareil résultat en France. Les oscillations particulières, auxquelles était soumis cet État, qui balançait entre les éléments protestestants et catholiques, germaniques et romains, libres et despotiques et que nous avons vu s'agiter pendant toute son histoire, ces oscillations, disons-nous, se firent de nouveau sentir pendant cette grande crise.

Instabilité des nouvelles constitutions en France.

Ces oscillations ne se manifestèrent pas, comme on pourrait le croire, dans ces rapides transitions qui marquèrent la marche de la Révolution, quand elle passa de la royauté absolue à la monarchie tempérée, puis à la république et ensuite, par l'oligarchie et l'absolutisme^ h la monarchie constitutionnelle. En effet, ce mouvement rapide qui passe par toutes les phases du développement

202 HISTOIRE DU DiX^USOVlÈMS SIÈCLE

historique^ cette évolution prompte qui parcourt tout le cercle de U vie politique d'ua Étatise trouvent impliqués dans ridée et dans la nature de toute ré volutioD, comme l'indique d ailleurs le terme même de révolution.

£n Augieterre aussi« on avait décrit le même cercle. Cependant, dans ce pays et dans toutes les phases de sa révolution, le caractère national faisait revenir le peuple avec une grande force vers une seule et même forme traditionnelle de sa Constitution. L'absolutisme ne la répudia pas complètement ; pendant la république, les protestations d'un grand nombre d'individus isolés et de nombreux soulèvements successifs se produisirent en sa faveur ; le chef de la république y revint de son plein gré, et, enfin, la nation entière finit par s'y rallier avec une affection unanime et durable.

Au contraire, les oscillations qui caractérisent la nii« tion française pendant sa révolution, se manifestèrent d'une tout autre façon. Effectivement, elle ne montra pas cette prédilection instinctive pour une forme de constitution déterminée, ni pendant le cours de la révolution, ni à sa fin, ni pendant sa continuation ; elle ne réalisa pas non plus, à aucun moment, d'une manière absolue et conséquente, les différentes formes constitutionnelles dont elle fit l'essai.

C'est ce qui se montra de la manière la plus frappante, lorsqu'on essaya d'abord d'établir un État constitutionnel par la Constitution de 1791. On y perdit complètement de vue l'idée principale d'une Constitution mixte. La bourgeoisie n'avait conquis des droits politiques que pour en abuser aussitôt. Au lieu de ménager, comme en Angleterre, les droits monarchiques 4es plus nécessaires

et de 86 piftéar h càié de» daauaies supérieures comme par^ tâgeant avec elles les mêmes droits, la bourgeoisie anéaalit, pour ainsi dire, tous ces privilèges de la, royauté ; elle abolit, d'un seul coup, toute noblesse et toute pairie» toutes 1^ distinctions héréditaires des divers étais et tous les privilèges des hautes classes. En paraissant abolir ainsi d'en bas et d'une manière tout & fait démocratique toutes les diifénences des classes et tous les privilèges, le tiers-état créa, à son tour, d'en hautet d'une façon complètement aristocratique, un quatrième Ordre séparé et privé de tous droits politiques (qu'on appelle les citoyens pas- BÎfs),enmême,temps qu'il s'arrogea un privilège nouveau.

En établissant cette contradiction, la bourgeoisie avait du moins l'air de songer avec d'autant plus de conséquence logique à i^ domination exclusive. Mais ceci encore n'était qu'une simple apparence. Dans l'Introduction i la Constitution de 1791, on établit expressément le principe de la «)uveraineté du peuple et de la partici-^ pation de tous k 1 expression de la volonté nationale, et Ton introduisit dans la Constitution elle-même presque toutes les conséquences essentielles d'un ordre de choses complètement démocratique. C'est pourquoi la bourgeoisie créa ou favorisa son adversaire naturel d'en bas, le quatrième Ordre; en même temps, elle s'ôta tout ap« pui d^en haut et força la noblesse à émigrer, le clergé à se mettre en opposition avec le nouveau régime et le roi à prendre la fuite.

Ce fut ainsi que la forme constitutionnelle de l'État, qui partout a b^oin du temps et du bon vouloir de toutes les parlief pour arriver à son développement, se détruisit eiie^inéiM par ées contradictions intérieures dans cette

période où Ton vivait vite et au sein de ce peuple en proie à de grands déchirements.

Même les formes politiques beaucoup plus simples, qu'on adopta ensuite successivement, souffraient des mêmes contradictions intérieures. Le quatrième Ordre conquit^ dans sa révolution à lui, la Constitution de 1793, la république, le suffrage universel, la complète égalité politique de la société, le pouvoir populaire illimité, en un mot, l'état de choses qui régnait dans la démocratie américaine. Logiquement, ce principe de Tindividualité, comme dans la théorie de Rousseau et comme dans toute mise en pratique des principes démocratiques, aurait dû conduire à l'indépendance et à l'autonomie des parties qui constituaient naturellement l'État; mais, au lieu de cela, toute pensée de fédéralisme, si elle fut jamais sérieusement conçue, se trouva étouffée dans son germe par suite de la prépondérance exercée par là .capitale. La République rivalisa avec l'absolutisme, en exagérant la centralisation non -seulement du gouvernement, mais encore de l'administration, et conserva ainsi au despotisme un pol bien préparé.

Ensuite, Bonaparte ramena l'absolutisme de Louis XîV, il fonda un État militaire avec une nouvelle noblesse féodale et établit une monarchie universelle. Par cela même, cet homme, le plus puissant et le plus arbitraire de tous les despotes, se rattacha de nouveau au principe républicain qui formait, pour ainsi dire, le noyau même de la Révolution française, et il en fortifia le ressort le plus puissant; en effet, en suivant les instincts du génie français, il conserva et nourrit l'égalité des citoyens, et introduisit dans sa législation des dispositions essentielle-

ment démocratiques, rouvrant ainsi de nouveau les voies qui naènent vers la démocratie.

Ce système de bascule entre deux directions diamétralement opposées et le penchant pour les extrêmes se trouvaient, il est vrai, favorisés par le caractère naMonal des Français; cependant, il est juste de dire que les circonstances extérieures, pendant cette époque, contribuaient beaucoup à contraindre la France à se jeter dans ces extrêmes. La position isolée de l'Angleterre n'a pas seulement influé sur la fortune de ce pays, mais encore sur la sagesse de sa Constitution et sur la formation du caractère national qui se distingue par sa tranquillité posée et pleine de mesure. Aucun peuple du continent n'a trouvé autant de facilités pour parvenir à cette qualité et pour en recueillir les effets.

De même que, pendant le xvi® siècle, la France s'était vue forcée, par la grandeur menaçante de l'Espagne, à rentrer dans la voie qui menait vers la centralisation la plus forte possible de l'État, de même, pendant la Révolution , elle se trouva à plusieurs reprises au milieu de tels dangers, qu'il fallait de nouveau considérer l'unité de l'État comme son bien le plus précieux.

Or, ce furent précisément les régimes tempérés, la monarchie constitutionnelle de Louis XVI et le Directoire qui , dans deux occasions, ne se montrèrent pas disposés à s'opposer à la redoutable alliance des souverains d'Europe, ou qui ne furent pas assez forts pour le faire. Il fallut d'abord le terrorisme, tel que l'exerçait le Comité de Salut public, pour concentrer d'une manière efficace les forces de la nation entière, comme plus

206 HISTOIRE DU DISl'NBUVIÂMfi: SIÈCLE

tard il fallut te c grand empire » et le règne militaire pour battre les grands États de Pest de TBarope avec leurs propres armeSé

Influence exercée au dehors par la Révolution française.

Depuis Fépoque du Consulat, an pouvait prévoir que Fédifice de l'état constitutionnet en France , élevé avec une trop grande hâte et renversé avec trop de précipitation, devait être repris en sous-œuvre, pou» îe reconstruire lentement, et après de mûres réflexions. Dans ses premières phases, la Révolution avait créé des mstitu>tions qui s'écroulèrent, il est vrai, à cette époque; mafe les principes réellement sains, qui avaient provoqué ce mouvement, restèrent dans les esprits. Ils ne purent être détériorés d'une manière permanente, ni par le grand conquérant qui dédommagea la France de la liberté mourante par la puissance et par la gloire, ni par la Restauration maladroite, ni par le règne moins brutal qui en fut la continuation. Si ces principes avaient été réellement lésés, le temps les aurait vengésr, et les attaques contre les libertés auraient eu pour résultat le rétabliî^ement de ces dernières; à Pavenîr encore, les mêmes atteintes portées à la liberté produiront infailliblement la même réaction .

Même à cette époque, où les premiers fruits trop hâtîfs

de la Révolution tombèrent prématurément, la semence d'où devaient sortir des fruits semblables D*en sortit pas moins pour se répandre sur la France et au delà des frontières sur un sol étranger. En effet, la France semblait destinée à répandre dans toute notre partie du monde la semence des fruits que, gr&ce à ses luttes intestines seules, elle aurait pu récolter sur son propre soi.

Napoléon lui-même [contribua de la faççn la plus extraordinaire à produire ce résultat, pendant qu'il sem^ blait précisément détruire, en France même, l'œuvre de la Révolution. Despote à l'intérieur, il est devenu à Textérieur le révolutionnaire le plus redoutable; les hommes d'État autrichiens l'ont toujours considéré comme tel, fnême quand il entrait de la manière la plus rigoureuse dans les voies de la monarchie légitime. Son règne pou*

vait être considéré comme l'abandon ou comme le main-

tien de la Révolution , comme la condamnation de ses principes ou comme la consolidation de ses intérêts, comme la suppression de la liberté, mais en même temps comme l'affermissement de l'égalité.

L'empereur fortifia les idées proclamées 'par la ftévo^ lution, en réalisant et en propageant d'en haut, avec ordre et mesure, seulement ce qu'elles renfermaient de plus durable et de plus applicable. Il avait appris par Texpérience avec quelle force irrésistible les peuples qui ont brisé leurs chatnes poursuivent leur chemin » il fit revenir l'histoire sur ses pas et la ramena vingt ou trente ans en arrière. Interrompant le cours de la Révolution, il reprit les réformes tentées par les princes du xvm* siècle, réformes qui , de leur côté , avaieat été

interrompues par la Révolution; il s'appropria, eir un mot, le principe adopté par ces souverains et qu'il dicta lui-même à Charles IV, en lui faisant écrire : Tout pour le peuple, et rien par lui.

Ces réformes étaient appuyées dès lors de ce qui leur avait fait défaut autrefois, c'est-à-dire du double poids des événements révolutionnaires et de la puissance impériale. Aussi, même dans les pays catholiques et latins, brisèrent-elles les résistances des représentants et des peuples; en quelques années, elles effectuèrent, dans toutes les parties du monde, des changements qui, sans cette puissante impulsion, auraient demandé plusieurs siècles pour être suffisamment préparés.

La vieille Espagne se rajeunit grâce à ces influences ; dans le cours des années, on y vit sortir péniblement, du milieu de difficultés presque inextricables, un nouvel ordre de choses que le pays lui-même n'aurait plus été capable de créer avec ses seules foixes.

L'Italie fut réveillée de son sommeil, dans lequel elle avait été plongée pendant trois cents ans ; ses préjugés religieux furent ébranlés; son inexpérience politique cessa dé l'accabler, et il s'ouvrit pour elle l'horizon plus vaste de l'unité nationale, que l'influence papale avait jusqu'alors contrecarrée et qui, depuis ce temps, mine lentement l'influence du Saint-Siège.

La séquestration de quelques centaines d'États microscopiques en Allemagne y détruisit d'un seul coup toute chance d'arriver à la composition de l'Empire d'après le système féodal. Cet acte de violence nécessaire, que l'on met maintenant sur le compte de l'étranger et auquel les Allemands, abandonnés à. eux-mêmes, ne se seraient que

difficilement décidés, ouvrit la première perspective d'une plus grande unité politique en Allenaagne. Les petits États de création napoléonienne et agrandis par l'empereur sont^sqjgyenus, depuis ces temps, le foyer où se conservait le feu du mouvement politique qui devait, se faire sentir dans le pays entier. A partir de Tadmi-l nistration de Stein, la Prusse se trouva entraînée dans le cercle des États qui, agissant énergiquement d'en haut, faisaient leurs réformes d'après des principes que la législation avouait expressément avoir empruntées de la Révolution française et de son exemple.

Napoléon donna des Constitutions à quelques-uns des pays dépendants de la France, aux royaumes d'Italie, de Naples, de Westphalie et d'Espagne. Ce n'étaient à la vérité 'que des pseudo-constitutions; cependant, elles habituaient les peuples à un certain degré de» liberté constitutionnelle et elles sont devenues, pour quelques individus une école politique.

En effet, Stein lui-même trouvait que, par les principes constitutionnels que créait Napoléon, il évoquait l'esprit de la monarchie plus tempérée et lui donnait des armes contre son absolutisme. Sur ce point, l'empereur dépassa, bien qu'il le fît avec prudence, le cercle des réformes tentées par les princes du xvm^ siècle, réformes qui partout ne touchaient qu'à l'administration. A tous autres égards, lui aussi se maintint .de préférence dans ce cercle, où il agit cependant de la manière la plus grandiose.

Il introduisit au sein de la famille européenne une vie tout à fait nouvelle : il établit entre les divers pays des relations, des échanges, des communications et un trafic dans des proportions et dans une étendue jusqu'alors

complètement inconnues. Quelque écrasantes et quelque* extraordinaires que fussent les situations créées par le blocus continental que décréta Napoléon, rir\dustrie de TKuropen'en reçut pas moins une paissante impulsion.

La sphère dans laquelle s* exerçait jadis l'activité de Colbert n'occupe qu'un espace extrêmement petit, comparé aux territoires immenses sur lesquels s'étendait rinfluence de Napoléon, quand il s'agissait de faire servir à ses desseins les terres et les hommes, de construire des canaux et des routes, de fonder des étabh'ssements scientifiques et industriels. Il introduisit dans l'administration des États dépendant de la France d'autant plus d'ordre, de simplicité et de cohésion, que le poids de cette administration pesait sur les populations. L'organisation militaire se renouvela dans les États qui avaient le plus vieilli. La publicité des débats judiciaires était établie daiîs tout l'ouest de l'Europe, et le principe de l'égalité devant la loi pénétra, avec le Code Napoléon, jusqu'en Pologne. Même en Russie, on emprunta du d^oit civil français des lois appropriées au pays; l'impulsion donnée par la France à une meilleure organisation de l'instruction publique se fit sentir jusque dans ces pays éloignés.

Jamais les restes tenaces de la féodalité ne reçurent une atteinte plus générale et plus forte que celle que leur porta la puissante main de Napoléon. Seulement, à partir de cette époque, les basses classes apprirent à reprendre et à continuer cette lutte comme une cause qui leur était propre ; le despote n'a mérité aucune inimitié à aussi juste titre que celle de la vieille noblesse féodale dans l'Europe entière. Lh, où les fr^chises de la noblesse

INTRODWGTION 211

étaient les plus grandes et où la domination du règne féodal avait jeté les racines les plus profondes, à Naples et en Espagne, Napoléon les ébranla et les fit disparaître en partie ; on le vit sur l'échelle la plus vaste en Allemagne, où rOrdre teutonîque et la noblesse immédiate de l'Empire s'écroulèrent ensemble.

Le même coup fut porté aux abus.de la théocratie. Nicolas de Cusa avait préiit jadis que les princes allemands, quand ils auraient brisé la puissance de leur chef, engloutiraient aussi les États ecclésiastiques ; ensuite, ils auraient le même sort et ils seraient dévorés par le peuple. Seulement, on laissa à l'étranger le soin de commettre cet acte de violence à l'égard du clergé et de la noblesse immédiate de l'Empire.

Cependant, ce furent des violences bienfaisantes qui brisèrent le sombre esprit catholique en Bavière et dans d'autres pays semblables, qui séquestrèrent les biens ecclésiastiques, qui diminuèrent le nombre des couvents ou qui les abolirent là où c'était possible, et qui mirent un terme à Texistence des souverainetés ecclésiastiques en Allemagne. . . . •

Cette séquestration des États et des biens ecclésiastiques en Allemagne porta un coup plus terrible que celui dd la Réformation au bras séculier de l'Église qui, dans ce pays, s'était étendu sur près de deux nîille milles carrés et sur plus de trois millions d'hommes. Bien qu'un grand nombre de ces changements aient disparu de nouveau dans tel ou tel autre pays, ils ont cependant, par leur action profonde et par leur immense propagation, transformé toute la société et imprimé leur qp^ractère à l'histoire des époques suivantes.

212 nisToinîs du dix-neuvième siècle

lies guerres d^ indépendance.

La cause de la liberté universelle ne profita pas seulement des bienfaits et des améliorations que les peuples vaincus devaient à Napoléon, mais encore, et à un bien plus haut degré, de tout ce qui fut fait pour les opprimer, A une époque où l'on s'attendait le moins à voir reparaître un pareil phénomène, Napoléon aspirait à fonder une monarchie universelle française et commençait à y travailler avec plus de chance de- succès et avec un plan plus clairement conçu qu'aucun de ses prédécesseurs.

En défendant la France, il avait réussi à faire comme en se jouant de grandes acquisitions territoriales. Aiguillonné par sa prédilection pour l'Italie; encouragé par l'aveugle dévouement de sa nation ainsi que par le misérable état dans lequel se trouvaient l'Allemagne et toutes les* dynasties qui l'environnaient, enfin, poussé à des agrandissements par la spoliation de la Pologne que venaient de consommer les puissances orientales, il était entré dans la voie des conqaêtes. La profonde jalousie qui animait les Français contre l'Angleterre^ poussa Napoléon à exagérer encore cette soif d'agrandissement.

L'Angleterre s'était abondamment dédommagée de

ses pertes en Amérique par les acquisitions qu'elle venait de faire dans les Indes orientales et occidentales , ainsi que sur quelques points précieux poiM^elle en Europe et en Afrique. Par des motifs constitutionnels et nationaux, elle s'était opposée de toutes ses forces au développement de la République française ; puis , elle résista aux empiétements du parvenu victorieux, par les mêmes motifs qui jadis avaient armé Guillaume III contre Louis XIV. Pour rétablir l'équilibre européen, l'Angleterre s'engagea dans une lutte qui, faisant' même abstraction de son issue, effaçait le souvenir des guerres puniques, auxquelles la comparait Napoléon; l'empereur de son côté, pour combattre ces insulaires , mit en mouvement des ressources, à côté desquelles les etïorts énergiques de Charles-Quint et de Louis XIV ne sont qu'un jeu d'enfant. 11 aurait été heureux d'offrir n'importe quelle récompense à n'importe quelle grande puissance europée!)ne qui lui aurait promis d'être une alliée toujours fidèle et zélée contre l'Angleterre.

Dans l'ardeur de son emportement et de son inimitié opiniâtre, il vendit aux États-Unis les précieuses colonies françaises dans l'Amérique du Nord, parce qu'il savait qu'il portait ainsi à tout jamais le coup le plus terrible aux Anglais. Il s'efforça de vaincre l'Angleterre en faisant un détour immense, c'est-à-dire en subjuguant toute l'Europe. C'est pourquoi il s'érigea empereur de l'Occident; il s'empara de la Couronne de Fer d'Italie; imitant expressément Charlemagne, il rétablit la monarchie universelle de ce monarque, et; copiant Charles-Quint, i\ remit en vigueur le règne du clergé et la papauté , afin d'avoir un moyen de domination de plus; en s'ap-

puyant sur le catholicisme et en mettant à proGt Tauto-* rite du pape.

Aucun dominat§ur du monde avant lui n'avait mieux réussi , dans Texécution de ses desseins, que Napoléon au moment où il avait à moitié anéanti la Prusse et complètement affaibli l'Autriche; allié à la Russie, il avait subjugué ou placé sous sa dépendance la Hollande, TItalie et TAllemagne, et il comptait mettre les princes de sa famille sur le trône d'Espagne et de Portugal, ce qui, en même temps, aurait mis en son pouvoir les colonies américaines de ces derniers pays.

Mais, dans le cours de ces conquêtes, de ces séquestrations de trônes et de cette oppression des peuples qu'on incorpora ou annexa à cette monarchie universelle, on devait voir ces phénomènes qui, précisément par l'excès du pouvoir et par l'exagération de l'arbitraire, Upfitèrent à la cause de la liberté. En premier lieu, on ébranla l'habitude apathique avec laquelle les peuples obéissaient au pouvoir de la monarchie ou se' soumettaient docilement à leurs dynasties traditionnelles, et Ton dispersa l'auréole qui jusqu'alors avait entouré les têtes couronnées. On commença par enfermer la France dans une ceinture de petites républiques; puis, lorsque celles-ci disparurent, les nouvelles institutions monarchiques qui les remplacèrent, firent peut-être plus de tort au principe monarchique que les républiques elles-mêmes. En séparant violemment les peuples d'une même nationalité, lors de la formation des nouveaux États gouvernes par les vassaux de Napoléon , on brisa leur cohésion et leur conscience nationales , on déchira leur histoire et l'on arracha ainsi les racines du iirincii^e^ inoiiarchique.

Mâ;î»ëïWRïite,*tes nombreux princes et rois hostiles que • reraperéur destitua, chassa ou proscrivit; les souverains amîs qu'il, maltraita ou qu'il tracassa si souvent; les tois de sa famille qu'il traita comme des fonctionnaires ^ amovibles; tous semblaient .rappeler au monde que hî'ême des souverains ne sont que de faibles mortels, ce que les peuples n'ont pas oublié en 1830 et en 1848. Quel changement ne s'était pas opéré dans la situation en 'Europe, lorsque,. à Erfart, le plus ancien des césars fut exclu de la 6our des souverains, et qu'à côté d'un czar à demi asiatique dont le pouvoir était relativement . encore très-jeune, se dressa le nouveau parvenu, plus puissant que tous les autres princes, mais destiné à tomber à son tour, et peu de temps après, de l'apogée de sa puissance.

. Les alliances 'successives des princes n'avaient pu amener cette chute, qui fut le résultat des efforts énergiques et persévérants des peuples.- Napoléon avait provoqué la haine des princes et des nobles; en jouant d'une manière inouïe avec l'indépendance des nationalités, en accablant les pays par l'excès de ses occupations militaires ainsi que par d'autres charges, et en lésant de la façon la plus outrageuse les intérêts matériels des nations , ft excita follement aussi les peuples. La France elle-même , souf&^ant des charges qui accablaient lés personnes et la propriété et écrasée par les levées de troupes, par les tribunaux d'exception , par le blocus maritime et par des impôts de toute sorte, était lasse de sa gloire et de sa splendeur.

Napoléon avail eppéréj un jour, armer l'orgueil de toutes les nations contre la fierté de l'Angleterre; mais,

216 • HISTOIRE D0 DIX*NEUVIÊME *tBK2LK ' - •

celle-ci arma, au contraire, l'indignation de tous les peuples contre l'insolence de l'empereur qui, dans son aveu- . glement, traitait tout le monde avec un manque d'égards

^ inconcevable. Par une réaction naturelle, la pression exercée sur la liberté nationale des peuples et la poli- tique qui essayait de leur enlever leur nationialîté, ré- ^ veillèrent en eux le sentiment de leur propre valeur, indice de réveil politique en général chez eux»

Aussitôt que, par un mouvement spontané, -l'Espagne

. se souleva contre la France, elle se vit aidée de conseils, d'argent et de soldats par l'Angleterre, qui n'avait sou- tenu les guerres de cabinet des puissances orientales que de loin et- avec mollesse. En effet, l'Espagne donna un exemple et une leçon aux monarques de l'Europe continentale, en leur montrant de quelle manière, et par quels moyens seuls il fallait maintenir l'indépendance nationale. Les guerres populaires en Espagne, en Russie et en Allemagne annoncèrent la nouvelle ère, au point de vue local, même au delà des frontières de la France, et, à l'égard du temps, encore au delà de la durée de ladomi-

nation française.

Les armes des monarques mêmes prirent un caractère démocratique ; la guerre contre le tyran fut entreprise, au nom de la liberté des peuples, par des armées pour lesquelles les idées nationales et politiques étaient devenues des réalités vivantes. De plus, cette lutte s'engagea bien plutôt en faveur des principes modérés de la Révo- :lution que contre eux. Tel fut le moment critique et ^important de cette époque, qui rendait la fin de la Révolution non moins révolutionnaire que ne l'avait été son commencement.

Les réactions.

Dans le cours de la Révolution française, les réactions les plus redoutables s'étaient produites, de la manière la plus violente et la plus outrée, aux deux points extrêmes de la terreur démocratique et du despotisme princier et militaire. La liberté intérieure de la Franqe et l'indépendance extérieure de presque toutes les ng-tions* européennes avaient été perc^jies sous ïe règne de Napoléon. La France ne se trouvait pas dédommagée de ses

pertes par la puissance et la grandeur, ni l'Europe par les institutions plus libres que l'empereur leur avait don- • fiées. Il fallut le mouvement européen de 1813, prédit par Pitt dès 1805, pour remettre dans une situation naturelle l'état de choses violemment tendu et intolérable dont souffrait noire partie du monde.

Les leçons qu'on pouvait retirer des événements mêmes semblaient rendre possible le 'retour vers cette situation normale et naturelle. Mais, pour y parvenir, il fallait réparer, à l'extérieur, les nombreuses brèches faites à l'indépendance des peuples; à l'intérieur, il fallait fonder des libertés et des droits populaires et^ conformes à répoque, par une entente sincère et loyale avec le peuple et en suivant une route moyenne, également éloignée des exagérations extrêmes du règne du peuple et de la toutepuissanôe princière.

Napoléon, enl'evenant de Tîle d'Elbe, semblait avoir compris cette leçon, quelque répugnante qu'elle fût à sa nature. 11 fit annoncer qu'il reven3.it avec un^ système nouveau pour riatérieur et pour l'extérieur; que, de cancert avec le peuple, il voulait une constitution libérale et qu'il renonçait à l'idée du grand empire, après s'être vu arrêté dans sa marche victorieuse par le mouvement européen en faveur de la paix et de l'indépendance des peuples; le génie, disait-il, avait lutté contre le siècle, mais le siècle était resté vainqueur. Le sens caché des événements àtaît été exprimé d'une manière

. supérieure dans cet a^eu, fruit de* l'expérience dô Napoléon, Cependant, plus l'empereur serait resté sur le trône, et plus l'ambition et'la passion lui auraient infailliblement fait oublier cette expérience ; la contrainte qu'il s'imposa pendant les Cent-Jours ne trouva d'autre écho

■ que la méfiance de toutes les classes de la société éclairée. L'exemple de Napoléon, le plus éclatant qu'on put proposer au monde, montra une fois de plus qu'on ne pouvait pas compter sur des réformes venues du haut du trône et que les peuples ne peuvent considérer comme une propriété sûre que les libertés pour l'acquisition et pour le maintien desquelles ils se mettent eux-mêmes en mouvement.

Cette expérience fut renouvelée, lorsque les puissances alliées se mirent à la place de Napoléni pour diriger les affaires de l'Europe. Elles aussi semblaient d'aboqd avoir compris les leçons de l'expérience et vouloir tranquilliser le monde en montrant la même sollicitude pour l'indépendance extérieure des peuples aussi bien qug pour la liberté tempérée à l'intérieur.

INTBODUGTION

Maïs encore à ce moment, les leçons de Texpérience furent perdues, comme on le vit aux procédés que les puissances mirent en œuvre; les bons principes se perdirent dans leur application. Au congrès de Vienne, on sépara et on réunit, d'une manière arbitraire et selon les intérêts du moment, les Étate et les nations pour l'indépendance desquels on s'était soulevé. On avait promis des libertés constitutionnelles pour la France, pour l'Espagne, pour la Pologne, pour la Prusse et pour tous les États d'Allemagne ; mais aux premiers indices qui montraient que les peuples voulaient se servir de leurs constitutions, on supprima la liberté et les promesses.

Transition vers l'histoire la plies moderne.

A partir de ce moment, l'histoire du xix® siècle se trouve en opposition directe avec cette époque du xvm* où les réformes entreprises par les souverains avaient provoqué un mouvement sympathique et correspondant dans toute notre partie du monde. Elle continue, directement et par un développement naturel, dans tous les pays de l'Europe,^ le mouvement que la Révolution française avait commencé en France, en interrompant les réformes inaugurées par les princes.

Dans presque toutes les parties de l'Europe et de l'Amérique, toute une série de changements politiques est tantôt commencée, tantôt exécutée, tantôt entravée, tantôt complètement remise en question et tantôt reprise. Mais ces changements ne sont plus décrétés par des ministres et par des souverains, mais ils sont produits par

des mouvements populaires, tandis que les réactions, dont

(autrefois le peuple prenait l'initiative, émanent dès lors des souverains. Ces mouvements suivent une double voie : à l'intérieur, ils ont pour but des institutions politiques plus libérales et, à l'extérieur, la sauvegarde de l'indépendance des peuples et des nationalités, c'està-dire une séparation politique conforme à la séparation naturelle des nationalités et des langues.

INTRODUCTION 2'Zl

Les deux grandes expériences qu on venait de faire pendant la domination universelle de Napoléon, à savoir la suppression de la liberté à l'intérieur et la violation de l'indépendance à l'extérieur, pesaient encore lourdement sur le siècle ; en effet, tous les événements importants des trente ou quarante années suivantes se montrent comme la réaction contre la durée ou contre le retour de ces mêmes expériences. Les mouvements de l'époque et des peuples forment, de celte manière, un double rapport avec les deux événements les plus importants des vingt-cinq années précédentes ; nous voulons parler, d'une part, de la Révolution française et des efforts faits par elle poiir arriver à l'émancipation politique à l'intérieur, et, d'autre part, des guerres d'indépendance et de leur but, c'est-à-dire la séparation des peuples d'après leur nationalité ainsi que leur indépendance à l'égard de l'extérieur.

Résumé des mouvements populaires pendant

le XI X^ siècle.

Les guerres d'indépendance qui firent écrouler le pouvoir de Napoléon, et surtout celles qui furent entreprises par les Espagnols et par les Allemands, forment, selon nous, le point culminant qui marque le réveil de la conscience politique et du sentiment de leur valeur chez les peuples en dehors de la France. En Espagne et

en Allemagne, le peuple, en brisant les liens de la domination extérieure, espérait obtenir en mômeT temps son affranchissement à .l'intérieur. 11 avait pris les armes pour délivrer les souverains opprimés, espérant, comme Jovellanos le disait dans une lettre à Sébastian!, que les princes montreraient assez de reconnaissance pour faire cesser les anciens abus qui avaient été la cause de toute la mitère dont on souffrait alors.

Ala guerre d'indépendance d'Espagne se joint ensuite le soulèvement des colonies dans l'Amérique du Sud. Dans le principe, ces colonies voulaient simplement rejeter l'oppression inouïe qui pesait sur elles à l'intérieur; mais la résistance intempestive de la junte centrale en Espagne de 1811 les poussa à lancer la première déclaration de leur indépendance , appelée le l\ilanifeste du Venezuela. Imitant l'Amérique du Nord, elles justifièrent leur défection , en invoquant l'esprit de l'époque, ainsi que l'égalité primitive* de la nature humaine.

Puis, les luttes entreprises en Amérique pour la liberté réagirent, en 1820, sur l'armée expéditionnaire rassemblée à Cadix; elle sa révolta, en faveur d'institutions nationales et populaires, contre le trône que la nation venait de restaurer par des efforts héroïques de dévouement efr d'abnégation. Ce soulèvement fut le signal des changements politiques qui, grâce à la ténacité du peuple et malgré les entf aves de toute nature, ne cessèrent de suivre une marche progressive. En effet, les E^agnols vjulurent ouvrir au nouvel ordre de choses leur pays qui, de tous les États en Europe, avait supporté le plus longtemps le joug le plus dur de la féodalité et du pouvoir absolu des princes.

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^^A Texception de la France, lâ»niouveraent de cette ^oque s'empara de tout le sud de r£urope latine ,* du Portugal, de Naples et du Piémont. Mais l'union de l'Autriche et de la RuiSsie maintint aisément l'Italie sous le joug et domina même la France à un tel degré que cette dernière dut réjprimer la révolution en Espagne.

C^endant, entre autres conséquences, le mouvement en Espagne eut pour résultat d'accélérer le soulèvement on #!èc€. Préparé depuis longtemps par l'essot intellectuel et matériel que venait de prendre ce pays, par les promisses fallacieuses que lui prodiguait la France et par les excitations des Russes , ce soulèvement éclata, dès que l'impulsion générale donnée par l'Europe lui en fournit l'occasion. Par une heureuse coïncidence, les forces physiques d'un peuple devenu à demi sauvage se trouvèrent soutenues dans leur lutte par les sympathies chrétiennes et humanitaires de l'Europe entière. Rien que les résultats de cette lutte fussent tardifs et pauvres, les Hellènes remportèrent ceperïdant une .victaire sur les intrigues des diplomates dont l'entente jusqu'alors si bien préservée reçut les premières atteintes en Grèce et en Portugal.

I.a cause des Grecs contribua considérablement à réveiller l'Europe de la léthargie politique dans laquelle elle se trouvait plongée par suite de la lassitude et de l'épuisement qui étaient la conséquence des grands mouvements antérieurs. L'Autriche avait, dès le principe, fort bien apprécié l'importance que le soulèvement en Grèce devait exercer sur TEurope; en effet, son influence était trèsconsidérable sur la disposition politique des esprits, siîrtout en France, Sans l'impulsion donnée aux esprits par

234 HISTOIRE DU DIX-NEOVlÈMBÎ-fiSrÊGLE ^•* '

la cause grecque, les^Ordonnscnces de 1830 auraient eu diflfcilement les grandes conséquences qui firenC que h ligue des puissances absolues à Test de l'Europe commença à désespérer de son œuvre'; bien que depuis quinze ans elle parût avoir eu tant de succès en réprimant tout esprit national.

La Révolution de Juillet devint ensuite le point de"' départ d'une ère plus riche en promesses. Elle brisa le charmé^par lequel la diplonaatie de la Russie etde Mitriche avait jusqu'alors assoupi les esprits. L'attention des Anglais avait été. réveilléer par l'expédition française en Espagne, par les projets réactionnaires de l'Autriche qui devaient se faire sentir jusqu'en Amérique, ainsi que' par l'entente établie entre la Russie et la politique des Bourbons, et ils mirent un terme à la marche de la réaction ; la France retrouva, à l'extérieur, son indépendance ainsi que ses alliances naturelles, et, à l'intérieur, elle revint aux principes de sa Révolution qu'elle avait abandonnés. L^ Révolution de Juillet -donna l'impulsion aux nouveaux événements qui rajeunirent l'Espagne; elle occasionna la réforme en Angleterre; elle changeais Suisse en démocratie ; elle sépara la Belgique de la Hollande et elle aiguillonna la Pologne à se soulever. Elle exerça, enfin, une certaine influence même sur l'Allemagne, où le caractère du peuple, la division en petits Etats et le voisinage accablant de la ligue des princes de l'Europe orientale rendaient presque impossible le moindre mouvement*; en effet, elle y fit triompher quelques changements rapides, au moins dans les Etats où le sens mDral, plutôt que le sentiment politique du peuple, avait été révolté par la corruption desprinces ou des gouvernements.

INTIIODUCTION 225

Au milieu de cette agitation universelle des esprits en Europe, les mouvements ont pour but ou bien la libertéj à l'intérieur, ou bien l'indépendance à l'extérieur, et,| dans la plupart des cas, les deux à la fois. Même là 011,1 dans la marche paisible des choses publiques, il se passe, \ dans cette période, des événements importants : ce ' qu'on remarque le plus, c'est partout le désir d'arriver à l'indépendance nationale et à l'autonomie de la race,

L'Amérique du Sud se divisa en petits États. La Turquie commença à s'émîetter et les éléments qui la constituaient se fractionnèrent de plus en plus ; dans toutes ses provinces, c'était une vie nouvelle qui s'agitait. On essaya, par des procédés tout orientaux, de détacher de la Sublime- Porte l'Egypte et la Syrie. En Espagne, on vit renaître l'antique esprit de race des provinces basques; en Italie, celui de la Sicile et de la Romagne. L'Irlande s'occupa activement de 4'abrôgation de son union avec l'Angleterre {repeal)y et le Schleswig-Holstein de son indépendance comme Etat autonome, La Hongrie commença à prendre une nouvelle vie politique ; les éléments slavoillyriens et tchèques en Autriche, ainsi que l'élément polonais en Posnanie, se mirent de nouveau en mouvement et furent agités par une sourde fermentation. Dans toute l'Autriche non allemande, les résistances politiques, qui ailleurs se dirigeaient contre le système gouvernemental, avaient pour but la dissolution de l'empire et le détachement des provinces.

En contradiction avec les doctrines cosmopolites du jour, qui voudraient eff^-cer toutes les différences entre les peuples, les races s'efforcent partout de se séparer d'après les langues et les coutumes, de secouer la^ dominais

tion étrangère et de créer une vie nouvelle aux fornaes multiples et favorable à la liberté.

Et même, ce qui parait être en contradiction avec Tesprit de Thistoire dans l'époque actuelle, n*est en réalité qu'une affirmation de ce même esprit sous une autre forme. Tandis que les éléments constitutifs d'États artificiellement composés se détachent les uns des autres, les diverses parties d'États dont les liens sont relâchés se resserrent pour produire une plue grande unité. En suivant la même loi, les éléments unis contre nature essayent de se séparer, tandis qu'ailleurs ceux qui sont séparés par une infraction au vœu de la nature s'efforcent de se réunir et de former un ensemble homogène.

La Suisse aspira en vain, après 1830, à cette unité plus grande ; elle l'obtint tout à coup après la nouvelle impulsion que la Révolution de Février à Paris donna, en 1348, aux esprits. L'Allemagne .et l'Italie voulurent profiter de ce même mouvement pour obtenir un résultat semblable, mais ce premier essai resta également stérile.

La nouveauté et la grandeur de ces deux tentatives ont une importance intérieure presque aussi grande que les conséquences ultérieures du mouvement de Paris en 1848. En effet, deux des États de l'Est de l'Europe et appartenant à la Sainte-Alliance furent, pour la première fois, atteints par le choc de la Révolution et ébranlés jusque dans leurs fondements; l'un d'eux se vitmên^c menacé du danger de perdre toutes ses possessions en Italie et en Autriche.

Dans cette époque de l'histoire la plus récente, la désorganisation a essayé de s'introduire, à mesurequ^îls s'affaiblirent à, l'intérieur, dans tous les trois royaumes au sud

de l'Europe qui, pendant les premiers 'siècles de l'époque moderne, avaient donné Timpulaion la plus puissante à leur tenips. Dans les colonies espagnoles, cette désorganisation se produisit avec le plus grand succès ; en Turquie> elle n'eut que quelques résultats divers et de peu d'importance; enfin, en Autriche, elle ne se montra que sur un seul point où elle échoua.

Bien qu'au sud-est et au nord-est de l'Europe les mouvements populaires eussent avorté jusqu'alors, l'histoire de notre siècle aura Cependant à s'en occuper souvent ; en effet, ils se produisent sur un terrain complètement nouveau où, depuis longtemps, les peuples avaient laissé dormir leur activité, mais où le principe monarchique a reçu un choc violent précisément sur les points où il semblait le plus solidement étabM. De plus, le coup le plus funeste ne lui fut pas porté par ce qui, pendant ce mouvement, fut fait contre la monarchie, mais par ce qui, après lui, fut fait par la monarchie.

Or, au foyer même des mouvements qui agitèrent l'Europe, en France, le monarque avait été violemment renversé, le quatrième en soixante ans, et la monarchie avait été détruite. La République avait été rétablie et asfôise sur les principes les plus violents de la Révolution. Les esprits excités couvaient des boule versemets et des principes plus extravagants encore, qui amenèrent en attendant une réaction dont peu d'esprits avaient pressenti Tavénement. Cependant, cette réaction n'était pas si surprenante chez un peuple, dont les juges les plus spirituels disaient qu'il avait un penchant naturel pour le despotisme, parce qu'il n'aimait pas taift la liberté que Fégalité « qui est en rapport secret avec le despotisme» »

C'est Tavenir qui aura à. dire le dernier mot de cette énigme dont les hommes attendent la solution dans un sens absolument opposé et dans des interprétations entièrement contradictoires, suivant les divers penchants et les différentes passions qui les séparent les uns des autres.

La Russie et lé stahilisme .

Si l'on ne regardait que d'un seul côté, on pourrait croire que ces mouvements et le but qu'ils poursuivent sont destinés à se briser contre l'ordre et la solidité des institutions établies. Dans les pays où, par suite de ces mouvements, il se forma un régime politique plus libéral^ c'est-à-dire au sud- ouest de l'Europe, chez les nations latines, on pouvait contester pendant longtemps leur influence bienfaisante, comme en Espagne, ou même la possibilité de les voir durer, comme en Portugal. Même en France, la Révolution de Juillet n'a pas conduit le pays vers la véritable liberté constitutionnelle ; celle de Février l'a éloigné encore bien davantage de la liberté républicaine.

Ceux de tous les mouvements en faveur d'une séparation nationale qui ont réellement réussi, 6e bornent à l'indépendance des colonies espagnoles, de la Belgique et de la Grèce. Ces succès, c'est-à-dire les victoires remportées précisément par les peuples les plus faibles, semblent s'expliquer plutôt par les efforts que firent les

pays affranchis eux-mêmes, par les avantages fortuits que leur donnèrent les conjonctures politiques, et par l'intérêt qu'avaient des États puissants, et surtout l'Angleterre, à voir triompher ces mouvements.

Au contraire, la Hongrie, la Pologne, la Sicile, la Lombardie et le Schleswig-Holstein ont été de nouveau courbés sous le joug ; la République en France est tombée ; les premières tentsttives, faites en Allemagne et en Italie pour arriver à l'unité, ont échoué. La ligue des souverains à Test de l'Europe a résisté à l'ébranlement de 1848, et elle a triomphé des excursions de la Révolution dans son domaine.

Dans le trilatère formé par ces États étroitement unis, où la spoliation faite en commun de la Pologne a produit des intérêts également communs, les gouvernements ont adopté une même politique intérieure hostile aux aspirations des peuples, par laquelle ils s'efforcent de vaincre le conflit de leurs autres intérêts à l'extérieur, et même de faire taire les jalousies que leur puissance pourrait inspirer. Par sa solidité et son importance, ce trilatère semble l'emporter de beaucoup sur cet autre à l'ouest de l'Europe dont parlait Fox; en effet, ce dernier n'est pas solidement cimenté, et il est formé par trois États qui rivalisent de puissance et d'industrie, dont deux ont été longtemps régis par des constitutions complètement différentes et dont le troisième oscillait entre d'autres formes hétérogènes.

A l'est se trouve la Russie comme le pays le plus étendu dans deux parties du monde; sa nationalité est intacte et ses parties les plus intimes sont restées à Tabri des mouvements qui agitent l'Europe. Tout récemment

elle a obligé jusqu'à T assujettissement la grande Autriche, qu'elle sauva en venant à son secours en Hon-^ grie; quant h la Prusse, la Russie l'a eue toujours sous sa dépendance, depuis qu'elle recueillit la succession de l'empire du monde, laissée par Napoléon.

En effet, tel fut le lourd contre-poids par lequel Napoléon confre-ba lança les nombreuses et bienfaîsanten insti" tutions politiques qu'il propagea dans le monde; après avoir vu échouer son projet de fonder l'avenir du monde sur la prépondérance de la France, il semblait avoir abandonné et légué l'empire du monde à la Russie.

Par la paix de Tilsitt, il avait acheté cette puissance et en avait fait sa forte alliée dont il se servît pour combattre l'Angleterre dans l'Europe continentale; il lui céda la Finlande et, autant qu'il le put, il lui abandonna aussi les Principautés danubiennes; pour lui faire plaisir, il négligea de rétablir la Pologne et dédaigna lea conseils de Talleyrand qui voulait agrandir l'Autriche sur le Danube et former ainsi un contre-poids également fort pour neutraliser la Russie. Par toutes ces complaisanceai. Napoléon nourrit l'ambition envahissante de cette puissance; il en augmenta l'influence; il agrandit racoroiasement de cet État déjà trop puissant et le }>orta au comble même de son prestige par sa propre chute et par la destruction de son empire qui jusque-là avait contre balancé celui de la Russie.

De même que dans cette dernière époque, de même dans toutes les grandes périodes antérieures de l'histoire russe, une fortune toujours égale avait constamment soutenu cet empire. Fondé par Pierre le Grand dans un temps où la puissance de la France était arrivée à son

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