DIALECTE PROPRE A LA PICARDIE, NOMMÉ LANGUE PICARDE
N'était-il pas juste qu'un peuple qui réunissait de si belles prérogatives eût aussi, indépendamment de la langue latine, un dialecte particulier dont il fai-
fl) Sop.. p. 6.
sait encore usage dans les premières années du m.* siècle pour se défendre dans les tribunaux comme firent les chanoines de Saint- Corneille de Compiègne. Il est dit dans un diplôme du roi Philippe, expédié vers l'an 1107, qu'ils plaidèrent leur cause vulgari et latind disseruerunt eloquentid (1). Des lettres de Charles de Montmorenci , capitaine-général de Picardie, données à Saint-Omer. le 5 de février 1349 (1350), l'appellent langue picarde (2), et Trithème (3), sou? l'an 1303, lingua picarda ; mais ce savant observe que cette langue picarde n'était autre que la française : Eamque F l and ri œ partem , quœ est ultra /lumen Lisciœ, vertu* Gai liant et utitur linguâ gai lied , sive picardd. Ce que Trithème appelle langue gauloise, Lambert d'Ardres (4) le nomme Roman* en parlant de plusieurs ouvrages que Bcaudoin II, comte de Guines, avait fait traduire au \u.* siècle : de Latino in sibi natissimam Romanitatis linguam. Gui , comte de Flandre, confirmant au mois d'octobre 1282, les privilèges de la ville de Saint- Omer, la nomme de même (5) : Nous avons veu, dit-il, aucun des previleges que chil de Saint-Omer ont de noz anchisteurs, qui sont telz en Rommans. In Romande site Romand linguâ, disent les anciens statuts des cordonniers ou savetiers de Carcassonne, rédigés en latin en 1402 (6). Le picard n'était donc qu'un dialecte de l'ancienne langue française qui s'était formée du latin, langue des Romains, comme Ménage (7) l'a démontré.
Mais le picard, dès le xn.* siècle, avait des caractères qui le distinguaient *b c*uct£i[> ux de l'idiome champenois, à en juger par une lettre des religieux de Clairvaux à x,tt '' MX
ceux de Saint-Germer de Flay , dissimilibus linguis ab invicem distamus (8). De même le langage de Picardfe était distinct de celui de France aux xiii.' et mv.' siècles : cela est si vrai, que selon les lettres de remission de l'an 1388 (9) dont nous avons déjà parlé , Iccllui de Chastillon cognut au parler que icellui llwmas estait Picart , et pour oe par esbatement se prist] à parler le langage de Picardie ; et le Thomas qui estoit Picart prist à contrefaire le langage dv France, et parlèrent ainsi longuement. Les caractères distincts du picard et du langage de France, quoique sortis de la même source, étaient, du côté du Picard, l'usage fréquent de la syncope. Les Picards retranchaient dans un mot une ou plusieurs lettres comme l'h dans les mots : honneur, hôtel, hôpital, hoir, h*>U-,
hottise, heure; ils écrivaient onneur, ostel, ospital, oir, oste, ostice, eure. Ils rctran-
(I) Preur., part n. ,6) Ib. tom. yiu, p. M», n-. si.
(a) Du Cange, gloM. aupr. (1) Diclionn. étjmol. au mot Rimant. — Vojeituw,
(S) Ctaron. Iliwaug. , p. 99. duKTU »" P«rt- ' • »■
(i) Pr. delamate.dcGulDMpar DiiChcfne;p.lU. <») Louwt, biii. du dioc. deBeatnrais, 1. 1, p. UG.
S) Bec. de» ordonn , lom. it, p. «o. (») Carpent. glo». au mol Picardie.
chaient également une ou plusieurs syllabes, prononçant vesque pour évéque, hom ou hon pour homme , corn pour comme, cavetttre pour chevestre, en latin capitis reslitura : , en français licol. Dans les coutumes du Beauvoisis, données par Beaumanoir, et dans les anciens usages de la ville de Hue en Ponthieu, on lit m' aimé (minor natuj pour moins né, que nous disons puisné; dans les anciennes coutumes de Vervins, te Roy, vrai Roi, per verum flegem , serment par lequel on prend Dieu à témoin. Les Pairs du château d'Ancre , aujourd'hui Albert, sont nommés Rie hume», comme qui dirait riches hommes. Les noms de lieux fournissent un nombre infini d'exemples pareils. Les élisions ne sont pas moins fréquentes dans ce dialecte. Un comte de Soissons écrivait en 1261 marne, et Beaumanoir m'arme, pour mon âme. Plusieurs chartes portent s' église pour son église, del incarnation pour de l'incarnation.
Le picard est caractérisé particulièrement par le changement du ch ou en c, comme dans caiere pour chaire, cathedra, cote pour chose , eteoir pour écheoir ; ou en qu, comme dans detquerquier pour décharger; esquievint pour éche vins; etplus ordinairement en k. Les Picards prononcent et écrivent eskaance pour échéance , eskaoit pour échéoit, exkievins, échevins; faukier , faucher; markéans , marchands; markier, marcher; mikaeux, Michel, nom propre; souvent aussi ils rendent le que par un k simple, ou joint àun«, le qui par ki, qu'il par kil : ils écrivent kief pour chef, Patke pour Pâques, le kankan , le kiskis, si fameux dans les écoles, pour quanquan, quisquis ; le ka-hin, ka-ha , quà hinc , quà hàc, est de leur invention (1). Le changement du ch en k fut applaudi en France si universellement , que les savants de l'Université de Paris l'adoptèrent. II a existé jusqu'à Ramus , qui introduisit la prononciation actuelle ou plutôt rappela l'ancienne ; ce qui souleva contre lui presque tous les membres de l'Université. Les gens de Picardie, disait Corbicbon (2), sont de cler et agu entendement et de beau langage. Est -il donc étonnant que les Picards, avec une réputation telle, aient exercé un empire souverain sur la langue de la nation.
L'idiome picard était encore au berceau au xii.' siècle, et n'était pas distingué de la langue romance. Au xm.* siècle, il commence à avoir des caractères distinctifs , on voit le mot de baron employé pour celui de mari. On lit dans une charte de Clémence de Maintenaien Ponthieu, du mois d'avril 1249 : Willhutne de Megnières,men Baron ; dans le testament de Jeanne, femme de Nicolas de Lambersart,
de l'an 1282 : Nicolm tnen Baron devant dit Jehan de Lambersart, neveu
men Baron; dans une autre charte de l'an 1288 du cartulairc de l'abbaye du
(I) Do fUdier, Récréé, ntslor, tom. i , p. MO. (t) Le grand propriél. dn chou», I. 15.
Mont-Saint- Martin aux confins du Vermandois et de Cambrésis : Jehenne, fente dou dit monseigneur Rogenon et tnen Baron.... de l'autorité de men dit Baron-....
Maroie, fente audit Eetevenart et de l'autorité du devant dit Estevenart sen
Baron; dans une autre de l'an 1294 du cartulairc rouge de la ville d'Abberille : Jake de Toffet , frère et cheli oir Jakemon de Tofflet , *cn frère , baron de celui
Ade et ledit Ade paiatt moitié de* dettes de» lai* Jakemon »cn baron ; dans
une autre, enfin , de l'an 1295 du cartulaire de l'abbaye de Corbie : Itabeau Guigneule» de l'auctorité Pierron Tuepois , *en Baron. Le glossaire que la Thaumasière'a placé à la suite des ouvrages de Beaumanoir , en fournit plusieurs autres exemples. Cette dénomination, dit Littleton (1), était plus en usage chez les Belges , c'est-à-dire les Picards , que parmi les autres Gaulois : Hâc voce Belgœ plusquam cœteri Galli utuntur , nam Belgarum muliere» maritot suo» vocant barons meus tir.
Voici quelques autres expressions propres à la Picardie au xiii.' siècle : antain pour signifier l'oncle, suivant Beaumanoir, aussi bien que la tante, selon une charte du seigneur de Coucy de l'an 1 265 ; les a ut eux , Altaria , nom de plusieurs villages de Picardie qui a été défiguré dans la suite en écrivant les zoteux , pour désigner une église paroissiale; enkeus , tombé; castellerie, châtcllcnie ; neuf vif me , neuvième; deraine , dernière ; conke , ce que; sine , sienne; kemun, commun; aaitemens , aisance; signeric, seigneurie; sinir, saisir; soier , scier; quxmuindement , commis; souder», soldée de terre; joins, joncs; parchoniers, arpenteurs; périeus , périls; eoleil eteoussani , soleil couchant; Notre-Dame Marckeske, Notre-Dame de Mars, date de deux chartes de l'an 1280; loncdeneures ou lanchdeneure», vendredi saint, dans une charte pour l'église de Guiscard en Vermandois; viel-je, veuille-je; aléer manoir, aller demeurer. Voyez parmi les preuves de l'histoire les chartes françaises depuis le milieu du xiii.* siècle et le sermon fait par un curé du diocèse d'Amiens, en 1240, pour engager ses paroissiens à contribuer par leurs aumômes au superbe édifice de la Cathédrale qui existe aujourd'hui (2). Cette manière de s'exprimer devait en effet paraître hétéroclite à ceux qui n'étaient pas de cette province ; c'est pourquoi Barthélémy l'Anglois ou de Brème (3) , qui écrivait dans ce siècle , a dit que l'idiome des Picards était plus grossier que celui des autres peuples de France : Idiomatis ma gis grossi nliarum Galliœ nationum.
Aux xiv.* et xv.' siècles, le Picard fit des progrès si considérables qu'on le re-
1} Liillf Ion., MCI. 14 , IS, p. 391. (3) De proprirt. rer . I. 15.
i.ï) PrfUT., p»rt.i, n'...
— re-
gardait, en effet , en 1303 et 1 350 comme une Traie langue ; c'est-à-dire que plus la langue de France s'éloignait de son origine , plus elle se polissait ; plus la langue de Picardie vieillissait, plus elle s'éloignait de son modèle et devenait féconde en ei pressions singulières et périphrases figurées. Voici quelques exemples de» unes et des autres : adhequier , attacher; anoorti , accordé ; avant hier*, prédécesseurs ; braisiè , rôti à la braise ; xeyme , graisse ; enseymer , graisser ; épeuter , épouvanter; estoquer, frapper d'estoc; bequet, brochet, quarreau ; boelles, boyaux : fiaitieur, pécheur de flaix; flaiqueur , déchargeur de voitures; huchel , comptoir de changeurs ; huchier , menuisier ; numeches , menaces ; nageures , ordures pangui* , proclamations; queèvre*, chèvres; radentement , roidement; rapetissement , restitution; rëabatance , rabais; trauque ou trau , trou; rebroquer, repiquer, replanquer , refaire de planches; tour ailler , rôtir comme on rôtit le café; tristrer , travailler du métier de tisserand; yauées , marées; garnement de seel , application du sceau à une charte; tenir venel , vendre; heure de louette, point du jour ; nos pere H fiex, le fils de notre père, c'est-à-dire Jésus-Christ ; l'œuvratul au cloquier, l'hôtel-de-ville d'Amiens.
Les Picards affectaient aussi une prononciation qui révolta, à la fin du xv.' siècle, l'auteur du Jardin de Plaisance au point qu'il recommande d'éviter avec soin l'accent des Picards , comme une manière de s'exprimer tout à fait grossière et désagréable à l'oreille. Nous allons donner pour modèle l'épitaphe d'un nommé le Mor, qu'on voyait autrefois, à Amiens, dans le cimetière de Saint-Denis :
Sy l'mort ne bailloit l'mort à l'mort quant on sou mort , os sroime ton dis mort ; Hais cbti qui baille 1'mort à mort no foit quoir vivre après do mort.
Une autre épitaphe tirée du même endroit (1) :
Soubs my pierre Cy gist Pierre De Machy Qu'on a ctay Mort bouté Che bonté Dieu lui fasse Veoir sa face Che épousée Est posée
(i; Dom Grenier fait erreur; lépilspbe de Pierre de Marhjr provient oon du cimetière de Saint-Denis, mais bien du couvert des saintes Claires d'Amiens, En U5S. IVrre de Machy a rte commis arec Jehan Dobe et Jehan
Marie par Philippe de Mor vil 1er.» , majeur, p»ar dresser l'inventaire de l'Ofumrut dt* Cloquiers. Voir à lïiôtelde-rilte dAmien». l'intitule de l'inventaire enté S. I. Noie de l'Editeur.
Chy emprès Qui après Très pacha Et pacha De Icu monde Dieu le monde Tant vesquirent Qu'ils acquirent Unie enfants Grans, blonds, Or sont mon Tous ces corps Qui pourrissent Vers nourrissent Et attendent Qu'ils repreignenl Sous ce lame Corps et ame Pour aller Et voler Es sains lieux Che Dieu veut.
Les jeux de mois caractérisaient leur génie comme il paraît par cette épitaphe et par la suivante que M. de Riencourt, dojen de l'église d'Amiens, a tirée du même lieu :
Croc de le mort qu'eschaper ne pouvons crocqua l'eleu Croquet qui crocqooit les capons.
Nous donnons parmi les preuves une lettre et un compliment en vers, comme modèle du picard moderne , tel que le parlent les paysans des environs d'Amiens et de Corbie. 11 existe aujourd'hui en Picardie un accent sensible à Amiens parmi la populace , plus sensible à Abbevillc et le long des côtes jusqu'à Boulogne. Cet accent est de traincr sur la finale des mots : serait-ce un reste de l'ancien accent de la province ?
xvm