CE QUI A LE PLUS CONTRIBUÉ AU PROGRÈS DU LANGAGE PICARD
Plusieurs raisons paraissent avoir concouru au progrès de ce langage , d'abord les le* m a menons traductions en langues vulgaires qui ont pris leur origine dans les Pava-Bas, c'est- lasgse à-dire dans une partie de la Picardie, parce que , dit l'abbé Lebeuf dans sa
Dissertation sur l'état des sciences en France depuis la mort du roi Robert (I), le langage vulgaire y était plut éloigné du latin que dan» les partie» méridionale* du Royaume, et que ce* payt furent plutôt rempli* d'étranger* venu* du Nord. En effet, Beaudoin II, comte de Guines, fit traduire, vers la fin du xn.' siècle, par Landry de Wallanio , le cantique des cantiques (2) et plusieurs évangiles des dimanches avec des sermons et des homélies par un certain Alfri ou Aufri; la vie de saint Antoine hermite ; la plus grande partie de la physique , par un savant connu sous le nom de maître Geofiroi ; par un autre, natif de Guincs, nomme maître Simon , de Boulogne , le traité de Solin , dit le singe de Pline. Le comte enfin avait pour bibliothécaire un certain Hésard d'Aldchcm ou d'Ahcdem, qui entendait parfaitement la langue romance : Omm* eju* libro* de Latino in Romanam linguam interpretato* et legit et intelligit. Le même Beaudoin , peutêtre, et non Arnoul, comme ledit Lambert d'Ardres(3), fut si enthousiasmé du graduel Jacta cogitatum , qu'il entendit chanter du septième mode par ses chapelains, qu'il voulut qu'on le lui traduisit de même. On voit dans la bibliothèque du Roi , parmi les MSS. de M. Colbert (4), une traduction de psaumes en langue romance, dont l'écriture est vers Tannée 1200. Elle fut faite pour une église de la Picardie où saint Ouen et sainte Foy étaient honorés avec distinction. Ce MS. avait passé au xiv." siècle dans l'abbaye de Corbie (5). Vers le même temps, Gautier de Coincy ou Coinsi mit en vers français une partie de l'ouvrage qu'Hye le Far*i* ou le gras Hugo Fartitus avait compose sur les miracles de la sainte Vierge. Dans l'inventaire des livres de Charles VI dresse au mois d'avril 1423 et déposé dans la chambre des comptes de Paris , on lit , u.' 6 : Item le livre de* miracle* de N. D. en françoi* rimé , en un volume bien eteript , en.picart , de lettre* de forme* en deux colombe* pri*é xu liv. Par... N/88 : Item la vie de saint Jacquet et vie* d'autre* saints ; comment Saladin print Hue de Tabarie ; la passion de J. C. en langage picart... ivliv. Par... N.' 2l8:/tem le livre de Charles et d'Ogier, et plusieurs autres choses ri truies et en langage picard en grant vol .etc. vi liv. Par... En 1 268 un habitant de Saint-Omer traduisit en la même langue des règles de médecine pour la conservation de la santé selon les saisons. Ce livre, écrit avec beaucoup de soin , est conservé d ans la bibliothèque du collège de Navarre (6). Guiard Desmoulins, chanoine d'Aire, diocèse de Térouannc, entreprit de même, en 1291 , la traduction de toute la Bible et la finit en quatre ans (7).
(1) Dtoert. «rlliUt. de Parti, tom. ti, p. 38. (S) Do Chwoe, hisl. do Guisne*, pr., p. III. (3) Cap. M.
(4) Mém. de rAcadém. de* ImcHpI.. 1. 1T. p. 724. (6) Codex MS. SIS. l.tabul.
Au siècle suivant, Raoul de Près les traduisit l'ouvrage que Pierre deCugnières avait composé au siècle précédent de la destruction des puissance» spirituelles et temporelles. Jacques Bauchant , de Saint-Quentin , sergent d'armes du Roi , fit les Foies de Dieu. Cet ouvrage est cité aussi dans l'inventaire ci-dessus, n.* 95 : Item un livre appelé les Voyes de Dieu , que translata un sergent d'armes du Roi nommé Jacques Bauchant , oouvert de veluyau d'Inde , etc. , xx S. Par. Jean de Long, né à Yprcs, d'où il a pris le prénom d'Iperius, bénédictin • de l'abbaye de Saint-Bertin à Saint-Omer, a translaté en 1351 du latin en français la relation de quatre voyages de missionnaires - en Asie et en Afrique. Evrard de Conty, médecin de Charles V, traduisit les problèmes d'Aristote. On conserve dans la bibliothèque de Saint-Corneille de Compicgne des traductions de César, de Salluste et de Lucain, par un anonyme de ce siècle. Au xv.% un autre anonyme de la ville d'IIesdin donna, au mois de février 1447 (1448), une traduction de l'Imitation de J.-C. Elle est conservée dans la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Jean d'Amiens. Sebastien Mamerot, de Soissons, commença en 1466 une nouvelle version de Romuleon, pour la décoration , dit-il . du langage français , et par spécial du vrai Soissonnois. Jean Chenart , théologal de Bcauvais, donna celle de la vie de Saint-Germer. Jean Drouin, d'Amiens, mit en prose et en vers * français l'histoire des Trois Maries et la Nef des Folles. Enfin l'on travailla aux xiu.* et x»v.* siècles, dans les églises, dans les hôtels de ville , dans les châteaux , à traduire les chartes et à en former des recueils que l'on a appelés depuis cartulaires. Voici pour modèle de ces traductions les dates de deux chartes, l'une de l'cvéchc de Noyon, l'autre de l'abbaye de Thenailles près Vervins en Tiérache. Pour exprimer l'année 1237, on lit : li milieres courait par mil ce et trente sept ans. Dans l'autre : ce fu fait l'an que li millieres courait par mille ce et quarante sept pour ce dire ce fut fait l'an 1247.
Maître Gautier Silens ou le Silentieux , officier du comte Beaudoin de Guines les ocvmoes dans la ville d'Ardres, fit le roman du Silence, Romanum de Silentio , à la E* raoss. fin du xii.' siècle. Bernard de Moreuil , religieux et puis abbé de Saint- Pierre de Corbie, fit faire le roman des chroniques de la terre d'Outre-Mer, qui se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque de Berne en Suisse. Fauchet en avait un second exemplaire, car selon la note écrite par une main moderne à la fin de celui de Berne , le livre de Fauchet portait : ceste conte de la terre d'outremer fist faire le trésorier Bernard de St.-Pierre de Corbie en l'incarnation mille ce xxxu. Vers l'an 1253, Pierre de Fontaine, alors bailli de Vermandois, composa son traité, le conseil que Pierre de Fontaine donna à son ami; et Guillaume de Saint-Amour , chanoine de Beauvais , /»' livres des perieus (périls) dou
monde. Vers le même temps on entendit prêcher, dans une des églises du diocèse d'Amiens , un sermon en dialecte picard que nous ferons imprimer parmi les preuves (1) ; il a pour objet d'exciter la piété et la charité des fidèles envers l'église de N.-D. d'Amiens, qui était à rebâtir. Il y est parlé des reliques que l'on devait porter en procession par tout le diocèse ; nous avons la lettre que Gérard de Conchy , alors doyen de la Cathédrale, écrivit à ce sujet le 15 de septembre 1240 à l'abbé de Corbie. Le sermon commence ainsi : Bele douce gent tant (nombre) poi-de vous, comme il a repairie ( recours ) a St.-Glise en l'ounor la glorieuse mère Diu sainte Marie d'Amiens, qui est nostre mère Eglise, dont vous tenez aile (huile) et cresme et bauptesme, noces et mariages, en oliemeni (extrême onction), enterrement, sains Sacremens en et fais en sainte Eglise. Il mi convenra parler, car à ciaux et à celés qui ni seront ge ni parlerai mi , etc. En 1303 le lignage de Dreux et de Coucy fut rédigé par un anonyme. Au commencement du xv.* siècle, Jean Douvrouville , nommé Cabaret, pauvre pèlerin picard, composa l'histoire de la vie, faits héroïques et voyages de valeureux prince Louis III, duc de Bourbon.
u> «ivHAUEs En fait de poètes, de chanteurs, de conteurs et de jongleurs ou ménestrels. i>k foksir. la Picardie ne le cédait pas à la Provence à qui l'on donne la gloire de la naissance des troubadours ou trouvères. Gantez de Marseille dit dans sa 27/ lettre que les Picards étaient estimes pour leur composition qui approchait beaucoup de celle de Provence. Les Picards avaient aussi leurs plaids et gieux d'amour, c'est-à-dire des assemblées de gentils hommes et de dames qui s'exerçaient à la courtoisie et à la gentillesse. La plus grande partie des pastourels de Froissart roulent sur des prix proposés en divers lieux de la Picardie et de la Flandre , à la plus belle bergère du canton ou au berger qui chantera le mieux les amours (2). Dès le xii' siècle le roman de l'histoire de Foulques de Crète (3) donne à Dreux d'Amiens un rang distingué dans ces assemblées galantes :
Droes Damiens de parler en sa varice, Bacheler fat et de bonne science.
On voit de même parmi les principaux conseillers de la cour amoureuse vers l'an 1410 les noms des seigneurs de Hangest, de Ramburcs, de Soissons, Moreuil , d'Ailly , de la Trimouillc , d'Heilly, de Chatillon , de Monchy, de Lannoy, de Longueval , etc. (4).
Le plus ancien poème écrit en roman et en dialecte picard t si l'on en croit
(1) Part, i . n"... (3) An*. Tirom. , p. 161.
(S) Mora. de HWr.. ton», «r, p. SU. (*) Mem. de liU. , Ion. ru, part. i. p. «M.
Nicolas d'Herberay, seigneur des Essarta, qui se connaissait en romance rie . est YAmadi* de* Gaule* , roman bien différent aujourd'hui de ce qu'il était dans sa naissance (1) ; il en fait monter l'origine au xi.' siècle. 11 soutient qu'il Tut écrit d'abord en vers français, et donne lieu de juger que ce fut en dialecte picard. Vers le milieu du xn.*, Etienne d'Alinere, chanoine de Beauvais, se distingua par ses poésies en romance ; Hêlinand en fait l'éloge dans sa chronique; Thibaut de Mailly, par sa satyre intitulée : l'ertoire li roman* de mmseinor Thibaut de Mailly \ Richard de Fournirai, chancelier de l'Eglise d'Amiens, par son roman d'Abladene (2), ramas de fictions sur l'origine de la ville d'Amiens, et par plusieurs pièces de galanterie ; le châtelain de Coucy, nommé Regnault, par ses chansons: il est fameux dans l'histoire par ses aventures avec la dame de Fayel; Raoul, comte de Soissons, par son dialogue avec Thibaut, comte de Champagne ; Raoul de lloudenc en Beauvoisis, par les roman* de* Aile* et de Meraugi*, et le fabliau de la Voie de V Enfer; Raoul de Beauvais, par le roman de Percerai , et par des chansons; Huon de Meri en Beauvoisis, par le roman d' Ante-Chrutt ; Girardin, d'Amiens, par celui de Meliadu* ; Jean de la Fère, chanoine de Roye, par celui du Riche homme et du Ladre; Gérard de Honlrcuil , par la vie de Saint-Eloy, évèque de Noyon, composée en latin par Saint-Ouen, qu'il a mise en vers français. Il dit à la fin du 3.* et dernier livre, qu'il a fini de l'écrire le dimanche après la St.-Nicolas d'été 1294. Il a composé, dans le même temps, un poème assez prolixe sur VAve Maria; on y voit répété à chaque strophe ce vers :
Ave dame à v lettres (3).
KobindeCompiègne, par ses dits moraux s*ententieux et satyrique* en quatrain, et te* Jeux parti* ou questions problématiques sur l'amour ; Courtcbarbe , par son fabliau de* troi* Aveugle* de Compiègne. Blonduiax et Pcrrot de Nesle , Simon d'Àutie, Vieillars de Corbic, Jacques de Hesdin, Colars li Bouteiller (de Senlis), un anonyme chanoine de Saint-Quentiu , Beaudoin des Autiex (Autcux), Huistache et Vicquier d'Amiens, Girard de Boulogne, Jean de Boves, etc. , sont connus par leurs poésies et leurs chansons, ainsi que le Bernardin de l'abbaye de Chàlis, nommé Guillaume de Guilterville , et le Reclus de Molliens-le-Vidame (4). Le premier par le tonge du pèlerinage , autrement dit le pèlerinage de la vie humaine , le second par le traité de Carite.
(I) BiM. Ittlér. de U France, U>m. Tn. p. ttt, n.- 1M. (S) Pr.. part, t, n>...
(3) Pr, parti, n*...
W L inirenlaire de* Irrm de Ourla VI porte au
numéro M : ttun U Uvr» du rtetu» de Uoiliant rime . couvert tle veluijauinde , à une fleur dt lyt d» bordure d* or, qu$ donna au Roy Je gouverneur dubailliaijcd'A mitnj... xl Tm Par... Ce lirre do recliu de Moltens-lc-Yidame conipremiiilepaferel le mbertreca rimes crois*w.
REVILLE.
lks confréries i>E Les confréries de N.-D. du Puy à Amiens et à Abberille n'ont pas peu *.-d. ou put a tribué aussi aux progrès du langage picard. C'étaient des sociétés de beaux esprits * " qui lisaient ou recitaient des chants royaux ou ballades sur un lieu éleTé, sur un
théâtre dressé à cet effet , appelé Puy du latin Podium qui signifie une colline ou montagne (I ). Une confrérie pareille existait à Rouen sous le nom de la Conception de la Vierge dès l'an 1047 (2) ; semblable à Caen , le même jour elle tenait ses séances dans l'école de l'Eloquence , sous le nom de Palinode ; semblable enfin à Toulouse. Les seuls vestiges qui nous restent de la confrérie du Puy à Abberille sont quelques tableaux placés dam l'église collégiale de Saint-Vulfran et dans le chapitre des chanoines , que chaque maître de la confrérie faisait exposer dans l'église lorsqu'il entrait en exercice. Ce tableau devait représenter un mystère propre à la féte. A Amiens, la confrérie du Puy, si l'on en croit La Morlière (3), était établie dès le commencement du xn.* siècle ; mais elle ne commença qu'en 1889 à former une association réglée, comme il paraît par le tableau des maîtres qui ne commence qu'à cette année. La Purification était la fête de la confrérie.
Le sacré en fut le principe. Outre le prix fixé pour celui qui avait com]x>sc la plus belle ode en l'honneur de la Vierge , sur le refrain qui avait été proposé l'année d'auparavant , il y en avait un second à la volonté du maître en charge pour le rhétoricien (c'était le nom qu'on donnait aux concurrents) qui avait le mieux réussi sur le refrain particulier qui était proposé huit ou quinze jours avant les fêtes principales de la Vierge, les fêtes de la Toussaint et de Noël. La Morlière conjecture que les proses rimées des deux Saint-Firmin sont des productions de cette espèce d'académie ; nous pensons la même chose des épîtres farcies ou explications en vers français sur chaque verset de l'épitre qui étaient chantées â la messe à certains jours de fêtes , et des tragédies pieuses connues sous le nom de Mystères et de Jeux des Saints, dont nous aurons occasion de parler plus parti culicrcnirnt ainsi que de la confrérie du Puy de la ville d'Amiens.
Le premier objet de cet institut dégénéra. On vit sortir des chansons, des refrains peu mesurés sur les règles de la modestie et de lâchante, enfin des satyres connues sous le nom de Rébus de Picardie, que Ménage (4) a définis : des équivoques de la peinture à la parole. Marot en donne un exemple dans son coq-à-l'âne ,
Car en Rcsbus de Picardie, One faux , nne étrille , un veau , Cela (ait, Estrille Fau veau.