‹ Introduction à l'histoire générale de la province de PicardieChapitre 199 sur 294 · CHAUSSÉES ROMAINES DE LA SECONDE BELGIQUE · texte numérisé non relu

CHAUSSÉES ROMAINES DE LA SECONDE BELGIQUE

elles servent beau- « Comme Dieu , dit Berger , avoit de tout temps préordonné la ville de Rome, c.ovr a la psopa- „ pour siège de celuy que son fils éstabliroit Chef visible de son Eglise : afin que oatiojs DE 14 F01, » delà, comme de la capitale du Monde, il peust envoyer gens en toutes les parties » de la terre, pour l'établissement de la foy; c'estoit pareillement chose fort utile » et nécessaire, qu'il y eust des chemins tout disposez à faire de si longs voyages, » et en si grand nombre comme les Apostres ont fait, et ceux qui ont esté par eux >» envoyés par toutes les provinces de l'Empire (1). » Or cette chose si utile et si nécessaire pour la propagation de la foi fut exécutée4 par ses plus grands ennemis. Les Romains, par des vues bien différentes, c'est-à-dire pour rapprocher en quelque sorte de l'Italie , les peuples les plus éloignés qu'ils avaient vaincus , pour étendre leurs conquêtes et les conserver , pour entretenir une correspondance mutuelle , si nécessaire , entre les centres et les extrémités, les Romains avaient construit ces routes fameuses, où la magnificence réunie à l'utilité fait encore l'admiration des voyageurs attentifs , après quinze ou seize siècles d'antiquité. Elles sont nommées dans les anciens titres latins de notre province : Srata, Strata via ou via Strata , Strata regia , Strata publioa , Coi lis publica , Agger publiais , Via, Via Romanorwn , Via regia , Via publioa, Alla via, Lato via ou Via lata, Via maris, Pyrgus Romanorum, Calceia; dans les titres français : Estrée , Vitri; Ver, Vi, Voie, Chemin Romeré, Royaux chemins; (Via publica, dit une charte de l'abbaye de Froimont de l'année 1101, quoe vulgo dicitur Royaux

(i) Hirt. dei grand* cbemiDi de l'Empire. liv.S.ctup. 13, o.- 9

MKBS PI.CS COMMd-

■RC5EHACT. PMJI-

chemin») grand Chemin Royal 3 LÀet, Large foie, Planoye, Foie unie, iÀomei , large foie de la Mer, Chemine de la Mer , Chemin des Chatte-Marées , Verdy Chauttée , mais plus communément Chaussée Brunehaui.

Cette dernière dénomination se trouve citée pour la première fois , du moins "■t-ts sost dknom que nous sachions, dans une charte du seigneur de Dourier, du mois d'avril 1 205 : juxta Calceiam Brunehaut; près de là paraissait, en effet, une de ces chaussées romaines : ensuite dans un acte de vente, faite au mois de juin 1248, par le chevalier Robert de Vauchelles au prieur de Domart-en-Ponthieti : in villa et extra villam (domni Medardi) extra calceiam que vocatur Brunehaut. C'était la grande voie militaire qui partait de la ville de Rome comme du point central de toutes les voies et venait aboutir à Boulogne.

Le surnom de Brunehaut, attaché aux chaussées construites par les Romains, a donné lieu à bien des fables. Jacques de Guise prétend qu'elles n'ont été surainsi, que parce qu'elles avaient été dressées par un Brunehaut, cinroi des Belges (I). Selon Jean d'Ypres, moine de Saint-Bertin au mi.* siècle, ces chaussées ont été surnommées Brunehaut à cause de celles qu'elle avait fait construire de Cambra j à Wissant, en la faisant passer par Arras et par Térouanne: mulla etiam opéra miranda conttrusit, inter quœ ttratam publicam de Cameraco ad Atrebatum, hinc ad Morinum , et utque ad mare , Vittandum fecit ; quœ oalceria Brunechildit nominatur utque in hodiernuth diem (2).

Cependant aucun auteur contemporain de la reine Brunehaut n'en dit mot. D'ailleurs qui pourra jamais se persuader qu'une Reine dont les Etats ne s'étendaient guère dans la Picardie au-delà de la ville de Laon, ait pu faire travailler à toutes les chaussées qui portent le nom de Brunehaut dans cette province ? Ce mot pourrait bien venir du vieux mot latin Brunda, qui signifie solide (3), ces chaussées sont très solides en effet , ou de Bruna qui veut dire brune (4) ; elles sont formées la plupart de petits cailloux bruns tirant sur le fer, ce qui fait que les gens de la campagne leur donnent aussi le nom de chemins ferrés ; ou de Brunea qui signifie une cuirasse (5). En effet , leur surface arrondie avait à peu -près la forme d'une cuirasse. Hais une quatrième conjecture naît de la manière d'écrire ce nom en 1205. Nous lisons dans le titre cité ci^dessus , Burnehaut et non Brunehaut; or Burnehaut ne signifie-t-il pas une borne haute, c'est-à-dire une colonne milliaire que l'on trouve nommée en plusieurs titres la haute borne? Nous

(I) Chroo. de Haioaut, Mr. l,c...

(S) Martes., Tbes. aneed. U S, coi. «Se.

(S) Doeange, G!o*». au mol Brunda.

<«> (») Ibid

appuierons cette dernière conjecture des propres paroles de Bergier: « Il y a » plusieurs bons auteurs, tant anciens que modernes, qui tesmoignent qu'Auguste » et les Empereurs suivans ne pensoient pas avoir achevé, nj mis la main der- » niére à un grand chemin, s'il n'estoit marqué de mille -en mille, ou de lieue » en lieue, par des pierres ou des colonnes, qui portoient ordinairement quel » que inscription gravée du nom de l'Empereur qui les avoit fait faire ou resta- » blir (1). » Quoiqu'il en soit, les plus judicieux écrivains, entr'autres le célèbre Bergier (2), reconnaissent que ces chemins, connus sous le faux nom de chaussée Brunehaut, sont l'ouvrage des Romains, secondés par les habitants des cantons par où ces chemins passaient.

iecr coxmocriON. Le9 Romains, après avoir tracé leurs chaussées sur une ligne droite autant qu'il était possible, et chilt chemin» furent fet, dit Beaumanoir, à droite ligne è» lieu» là où ligne se pooit porter tant empeetohement de trèt grant montagnes de rivières ou de marèt (3), creusaient le terrain sur lequel elles devaient être assises. Leur usage en général était de former quatre différentes couches plus ou moins épaisses , selon le local et le sol (4). Le Stramen était la première ou la' base ; le Rudut, la seconde couche; le Nucleut, la troisième ; le Somma crus ta ou Summum dortum, la quatrième ; le tout était soutenu pour l'ordinaire, par des lisières, margines, qui formaient un encaissement solide. Les matières dont les différentes couches étaient composées, variaient aussi suivant les lieux, comme nous le verrons par le détail.

Le Summum dorsum, que nous nommerons la surface de ces chaussées, était formé pour l'ordinaire de cailloux, ou que l'on trouvait dans les environs; il y avait, par exemple, à Cailloel en Beauvoisis, un chaulp qui, suivant une charte du cartulaire de Froimont de l'année 1219, en fournissait beaucoup ad faciendam stratam publioam (5); ou que l'on allait chercher bien loin ; « mais ce qui » passe toute admiration, c'est encore Bergier qui parle (6), c'est que les menus » cailloux dont la surface desdits chemins est composée ne se trouvent point ès » champs voisins, à travers lesquels ils sont conduits et est bien difficile déjuger » d'où telles pierrailles ont pu être apportées sur les lieux en quantité si grande; de » sorte que Charles Bovellcs, natif d'Amiens... après les avoir vus et considérés » comme ravi en admiration dit... qu'il semble que ces caillotages sovent sortis » de terre à gros bouillons ou tombés du ciel comme grêle très abondante, etc. »

(1) But desgr. ch. de l'Empire, li». «, eh. 11. o.' 7. (♦) Bergier, snpri, Ut. S. cbep. 8. o.« «.

(t; Ibid., chap. 17, n.- 7. (5) Cart. Frigtâmont. Bibl. roy., fol. Si, r.*

(3) Btaiimaitotr , «ml. du Bcutomù, cb. t». p. t». (•) Bergier, «opr.

LECft DIVISION IN VOIES MILIT1IBE*

et es voie* nt

TEAVEME.

Dans quelques endroits, ces chemins ne font qu'une même superficie arec les terres qu'ils traversent ; dans d'autres, on les voit plus bas d'uu côté et de l'autre plus haut que les terres qui les avoisinent : c'est surtout sur le talus des montagnes. Dans d'autres enfin, ils sont enfonces. Cependant, pour l'ordinaire, ils dominent sur les terres en forme de levées et de terrasses de dix, de quinze et même de vingt pieds d'élévation (1). Presque tous ccuide noire province sont en terrasse et en cela remarquables, dit Bergier (2) : « Qu'ils sont conduits à perte » de vue par les champs, droit aux plus anciennes Villes et Citei du pays; et » que pour les y faire aller à droite ligne , il a esté nécessaire en plusieurs endroits » de dessécher des marais, trancher des Montagnes, rehausser des Vallées et » bastir des Ponts de très-grande despense. »

Les Romains divisaient leurs chemius en voies militaires et en voies de traverse : celles-ci étant comme des branches qui partaient d'un tronc commun, étaient moins larges. Bergier (3) ne leur donne que huit pieds au lieu qu'il donne aux voies militaires, surtout dans les endroits où elles étaient élevées en terrasse, soixante pieds environ de largeur; savoir: vingt pieds pour le pavé et autant pour chacun des talus de la terrasse , ce qui peut revenir aux soixante-quatre pieds de large que leur donne Beaumanoir (4) , parce qu'il faut en déduire les atterrissements que les talus ont essuyés depuis le sut.* siècle jusqu'au xvn*. Presque toutes ces belles chaussées qui ont résisté à l'injure des temps depuis un si grand nombre de siècles, sont négligées à présent. Leur surface est absolument dégradée ou tellement cachée sous les terres qui les couvrent , qu'on a peine à les reconnaître. Celles qui sont tapissées de verdure sont en moins mauvais état, u Et dirait-on, à les voir de loin, dit Bergier (5), que ce sont des cordons »> verdoyans, estendus à perte de veùe à travers les champs: à cause que la pente » desdites levées est quasi par tout chargée d'herbe ou de mousse, qui y verdoyé » de part et d'autre... Et de tels chemins la Gaule Belgique est des mieux fournie i» de long et de travers, et d'un bout à l'autre. » Mais en vain chercherait-on des traces de ces anciennes chaussées dans les terres propres au labourage ; le cultivateur a renversé ou détruit tout ce qui pouvait arrêter le fer de la charrue.

Ce serait se flatter vainement aussi, que d'espérer reconnaître mieux ces chaussées dans l'Itinéraire d'Antonin et dans la Table Théodosiennc. Soit imperfection dans les manuscrits, soit faute d'impression, soit changement de local chacwtes. d'un grand nombre des lieux, il est certain que leurs distances n'y sont point

DES MOTE*S rOtt BECOMU1TBE CE*

(1) Bercer. I.r. l,ch»p. 17. n.« 7.

■;i> IM.,ctup. 30. n.'S.

(:!J Ibid., lit. J, dwp. St.n.-S.

exactes. Mais ce dont on peut être très sûr, c'est que les Romains, partant de Rome pour venir dans la Belgique, comptaient par milles; au lieu que les Belges, passant en Italie, comptaient par lieues. L'on doit être certain encore que l'Itinéraire d'Antonin égale une lieue gauloise à trois milles Romains, puisque trente-six milles d'Amiens à Ponchos, d'une part, et trente-neuf milles de Ponchos à Boulogne, d'autre part, ne font, savoir: la première distance, que vingt-quatre lieues gauloises; la seconde, que vingt-cinq de ces mêmes lieues. La différence était moins grande du temps d'Ammien Marcellin ; car, marquant la distance du camp de Julien l'Apostat, qui faisait la guerre dans les Gaules, au camp des Germains , il dit qu'il n'y avait que quatorze lieues , c'est-à-dire, vingtct-un mille pas : Quarto leuca tignificatur et décima , id ett unum et viyinti milita pattuum (1). D'où il s'ensuit qu'un mille et demi romain ou mille cinq cents pas de mille cent trente-quatre toises, égalaient une lieue gauloise (2). Les Francs donnaient plus d'étendue à leurs lieues, car, si l'on en croit Ingulfe, abbé de Croiland , elles contenaient deux mille pas du temps du roi Henri 1er : Leuca, utualit mensura terra* melientiutn apud Franco», conttet de duobut millibus pastuum (3). L'usage de compter par mille n'était pas encore perdu tout à fait, dans le diocèse d'Amiens, vers le milieu du xu.' siècle. On lit dans une charte de 1147: Secundo milliario (4).

Au défaut des chaussées de l'Itinéraire et de la Table, il faut donc avoir recours aux monuments ecclésiastiques et civils. Nous avons plusieurs villages, tant dans l'ancienne que dans la nouvelle Picardie, du nom d'Etrée, d'Etraelle , d'Etraon, de Vitri; du nom de Vi ou Vie, tout seul ou joint à un autre mot, comme Vi-mi (Via mari») ; du nom de Ve , tout seul ou composé comme Veelud ; du nom de Vœl, de Voyenne; plusieurs du nom de Lié, de Lis, ou qui se terminent par une des syllabes Lai, Ley , dont la racine se trouve dans Laya, Leia, Lia, Leda; tous noms qui indiquent une voie large, suivant le roman d'Athis :

Perithous qui courre le lait.

D'autres villages portent le nom de Ckauuée; d'autres indiquent une chaussée rompue en un endroit, comme ceux de Tronquoi (Trunca via) ou désignent un lieu placé au-delà, comme Tranloy (Translatant viatnj ; d'autres enfin, tels que Beloy, Drueloy, Tieuloi.

(I) A mm., 1. 18. (S) Bouquet , Bec. de» hiil. de Fr., I. n, p. 1S6.

(1) Durille, Notice de U Gaule. Pref., p. xui el siiï. (i) G*»- ChruL, Intl., I. x, col. 315.

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